Histoire de ma jeunesse

Part 4

Chapter 43,746 wordsPublic domain

Un jour, par délassement, je crus pouvoir aller, avec un compatriote, à la foire de Murviedro, l’ancienne Sagonte, qu’on me disait être très-curieuse. Je rencontrai, dans la ville, la fille d’un Français résidant à Valence, mademoiselle B***. Toutes les hôtelleries étaient combles; mademoiselle B*** nous invita à aller prendre une collation chez sa grand’mère; nous acceptâmes. Mais, au sortir de la maison, elle nous apprit que notre visite n’avait pas été du goût de son fiancé, et que nous devions nous attendre à quelque guet-apens de sa façon. Nous allâmes incontinent acheter des pistolets chez un armurier, et nous nous remîmes en route pour Valence.

Chemin faisant, je dis au calezero, homme que j’employais depuis longtemps et qui m’était très-dévoué:

«Isidro, j’ai quelques raisons de croire que nous serons arrêtés; je vous en avertis, afin que vous ne soyez pas surpris par les coups de feu qui partiront de la caleza.»

Isidro, assis sur le brancard, suivant l’habitude du pays, répondit:

«Vos pistolets sont parfaitement inutiles, Messieurs: laissez-moi faire; il suffira d’un cri pour que ma mule nous débarrasse de deux, de trois et même de quatre hommes.»

Une minute s’était à peine écoulée depuis que le calezero avait prononcé ces paroles, lorsque deux hommes se présentèrent devant la mule et la saisirent par les naseaux. A l’instant, un cri formidable, qui ne s’effacera jamais de mon souvenir, le cri de _capitana!_ fut poussé par Isidro. La mule se cabra presque verticalement, en soulevant l’un des deux hommes, retomba et partit au grand galop. Le cahot qu’éprouva la voiture nous fit trop bien comprendre ce qui venait d’arriver. Un long silence succéda à cet événement; il ne fut interrompu que par ces mots du calezero: «Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que ma mule vaut mieux que des pistolets?»

Le lendemain, le capitaine général, don Domingo Izquierdo me raconta qu’on avait trouvé un homme écrasé sur la route de Murviedro. Je lui rendis compte de la prouesse de la mule d’Isidro, et tout fut dit.

XIII

Une anecdote prise entre mille, et l’on verra quelle vie aventureuse menait le délégué du _Bureau des longitudes_.

Pendant mon séjour sur une montagne voisine de Cullera, au nord de l’embouchure du rio Xucar, et au sud de l’Albuféra, je conçus, un moment, le projet d’établir une station sur les montagnes élevées qui se voient en face. J’allai la visiter. L’alcade d’un des villages voisins m’avertit du danger auquel j’allais m’exposer. Ces montagnes, me dit-il, servent de repaire à une foule de voleurs de grand chemin. Je requis la garde nationale, comme j’en avais le pouvoir. Mon escorte fut prise par les voleurs pour une expédition dirigée contre eux, et ils se répandirent aussitôt dans la riche plaine que le Xucar arrose. A mon retour, je trouvai le combat engagé entre eux et les autorités de Cullera. Il y eut des blessés des deux parts, et si je me le rappelle bien, un alguazil resta même sur le carreau.

Le lendemain matin, je regagnai ma station. La nuit suivante fut horrible; il tombait une pluie diluvienne. Vers minuit, on frappa à la porte de ma cabane. Sur la question: «Qui va là?» on répondit: «Un garde de la douane, qui vous demande un refuge pour quelques heures.» Mon domestique ayant ouvert, je vis entrer un homme magnifique, armé jusqu’aux dents. Il se coucha par terre et s’endormit. Le matin, pendant que je causais avec lui, à la porte de ma cabane, ses yeux s’animèrent en voyant sur le penchant de la montagne deux personnes, l’alcade de Cullera et son principal alguazil, qui venaient me rendre visite. «Monsieur, s’écria-t-il, il ne faut rien moins que la reconnaissance que je vous dois, à raison du service que vous m’avez rendu cette nuit, pour que je ne saisisse pas cette occasion de me débarrasser, par un coup de carabine, de mon plus cruel ennemi. Adieu, Monsieur!» Et il partit, léger comme une gazelle, sautant de rocher en rocher.

Arrivés à la cabane, l’alcade et son alguazil reconnurent dans le fugitif le chef de tous les voleurs de grands chemins de la contrée.

Quelques jours après, le temps étant redevenu très-mauvais, je reçus une seconde visite du prétendu garde de la douane, qui s’endormit profondément dans ma cabane. Je vis que mon domestique, vieux militaire, qui avait entendu le récit des faits et gestes de cet homme, s’apprêtait à le tuer. Je sautai à bas de mon lit de camp, et prenant mon domestique à la gorge: «Êtes-vous fou? lui dis-je; est-ce que nous sommes chargés de faire la police dans le pays? Ne voyez-vous pas d’ailleurs que ce serait nous exposer au ressentiment de tous ceux qui obéissent aux ordres de ce chef redouté? Et nous nous mettrions dans l’impossibilité de terminer nos opérations.»

Le matin, au lever du soleil, j’eus avec mon hôte une conversation que je vais essayer de reproduire fidèlement.

«Votre situation m’est parfaitement connue; je sais que vous n’êtes pas un garde de la douane; j’ai appris de science certaine que vous êtes le chef des voleurs de la contrée. Dites-moi si j’ai quelque chose à redouter de vos affidés?

--L’idée de vous voler nous est venue; mais nous avons songé que tout votre argent était dans les villes voisines; que vous ne portiez pas de fonds sur le sommet des montagnes, où vous ne sauriez qu’en faire, et que notre expédition contre vous n’aurait aucun résultat fructueux. Nous n’avons pas d’ailleurs la prétention d’être aussi forts que le roi d’Espagne. Les troupes du roi nous laissent assez tranquillement exercer notre industrie; mais le jour où nous aurions molesté un envoyé de l’empereur des Français, on dirigerait contre nous plusieurs régiments et nous aurions bientôt succombé. Permettez-moi d’ajouter que la reconnaissance que je vous dois est votre plus sûre garantie.

--Eh bien, je veux avoir confiance dans vos paroles; je réglerai ma conduite sur votre réponse. Dites-moi si je puis voyager la nuit? Il m’est pénible de me transporter, le jour, d’une station à l’autre, sous l’action brûlante du soleil!...

--Vous le pouvez, Monsieur; j’ai déjà donné des ordres en conséquence: ils ne seront pas enfreints.»

Quelques jours après, je partais pour Denia; il était minuit, lorsque je vis accourir à moi des hommes à cheval qui m’adressèrent ce discours:

«Halte-là! señor; les temps sont durs: il faut que ceux qui possèdent viennent au secours de ceux qui n’ont rien. Donnez-nous les clefs de vos malles; nous ne prendrons que votre superflu.»

J’avais déjà déféré à leurs ordres, lorsqu’il me vint l’esprit de m’écrier:

«On m’avait dit cependant que je pourrais voyager sans risque.

--Comment vous appelez-vous, Monsieur?

--Don Francisco Arago.

--_Hombre! vaya usted con Dios_ (que Dieu vous accompagne).»

Et nos cavaliers, piquant des deux, se perdirent rapidement dans un champ d’algarrobos.

Lorsque _mon ami_ le voleur de Cullera m’assurait que je n’avais rien à redouter de ses subordonnés, il m’apprenait en même temps que son autorité ne s’étendait pas au nord de Valence. Les détrousseurs de grand chemin de la partie septentrionale du royaume obéissaient à d’autres chefs, à celui, par exemple, qui, après avoir été pris, condamné et pendu, fut partagé en quatre quartiers qu’on attacha à des poteaux sur quatre routes royales, mais non sans les avoir préalablement fait bouillir dans de l’huile afin d’assurer leur plus longue conservation.

Cette coutume barbare ne produisait aucun effet; car à peine un chef était abattu qu’il s’en présentait un autre pour le remplacer.

De tous ces voleurs de grand chemin, ceux qui avaient la plus mauvaise réputation opéraient dans les environs d’Oropeza. Les propriétaires des trois mules sur lesquelles nous chevauchions un soir dans ces parages, M. Rodriguez, moi et mon domestique, nous racontaient des _hauts faits_ de ces voleurs qui, même en plein jour, auraient fait dresser les cheveux sur la tête, lorsque, à la lueur de la lune, nous aperçûmes un homme qui se cachait derrière un arbre; nous étions six, et cependant cette vedette eut l’audace de nous demander la bourse ou la vie; mon domestique lui répondit sur-le-champ: «Tu nous crois donc bien lâches; retire-toi, ou je t’abats d’un coup de ma carabine.--Je me retire, repartit ce misérable; mais vous aurez bientôt de mes nouvelles.» Encore pleins d’effroi au souvenir des histoires qu’ils venaient de nous raconter, les trois arieros nous supplièrent de quitter la grande route et de nous jeter dans un bois qui était sur notre gauche. Nous déférâmes à leur invitation; mais nous nous égarâmes. «Descendez, dirent-ils, les mules ont obéi à la bride et vous les avez mal dirigées. Revenons sur nos pas jusqu’à ce que nous soyons dans le chemin, et abandonnez les mules à elles-mêmes; elles sauront bien retrouver la route.» A peine avions-nous effectué cette manœuvre, qui nous réussit à merveille, que nous entendîmes une vive discussion qui avait lieu à peu de distance. Les uns disaient: «Il faut suivre la grande route, et nous les rencontrerons.» Les autres prétendaient qu’il fallait se jeter à gauche dans le bois. Les aboiements des chiens dont ces individus étaient accompagnés ajoutaient au vacarme. Pendant ce temps, nous cheminions silencieusement, plus morts que vifs. Il était deux heures du matin. Tout à coup nous vîmes une faible lumière dans une maison isolée; c’était pour le navigateur comme un phare au milieu de la tempête, et le seul moyen de salut qui nous restât. Arrivés à la porte de la ferme, nous frappâmes et demandâmes l’hospitalité. Les habitants, très-peu rassurés, craignaient que nous ne fussions des voleurs, et ne s’empressaient pas d’ouvrir.

Impatienté du retard, je m’écriai, comme j’en avais reçu l’autorisation: «Au nom du roi, ouvrez!» On obéit à un ordre ainsi formulé; nous entrâmes pêle-mêle et en toute hâte, hommes et mules, dans la cuisine qui était au rez-de-chaussée, et nous nous empressâmes d’éteindre les lumières, afin de ne pas éveiller les soupçons des bandits qui nous cherchaient. Nous les entendîmes, en effet, passer et repasser près de la maison, vociférant de toute la force de leurs poumons contre leur mauvaise chance. Nous ne quittâmes cette maison isolée qu’au grand jour, et nous continuâmes notre route pour Tortose, non sans avoir donné une récompense convenable à nos hôtes. Je voulus savoir par quelles circonstances providentielles ils avaient tenu une lampe allumée à une heure indue. «C’est, me dirent-ils, que nous avions tué un cochon dans la journée, et que nous nous occupions de la préparation du boudin.» Faites vivre le cochon un jour de plus ou supprimez les boudins, je ne serais certainement plus de ce monde, et je n’aurais pas l’occasion de raconter l’histoire des voleurs d’Oropeza.

XIV

Jamais je n’ai mieux apprécié la mesure intelligente par laquelle l’Assemblée constituante supprima l’ancienne division de la France en provinces, et lui substitua la division en départements, qu’en parcourant pour ma triangulation les royautés espagnoles limitrophes, de Catalogne, de Valence et d’Aragon. Les habitants de ces trois provinces se détestaient cordialement, et il ne fallut rien moins que le lien d’une haine commune pour les faire agir simultanément contre les Français. Telle était leur animosité, en 1807, que je pouvais à peine me servir à la fois de Catalans, d’Aragonais et de Valenciens, lorsque je me transportais avec mes instruments d’une station à l’autre. Les Valenciens en particulier étaient traités de peuple léger, futile, inconsistant, par les Catalans. Ceux-ci avaient l’habitude de me dire: _En el reino de Valencia la carne es verdura, la verdura agua, los hombres mujeres, las mujeres nada;_ ce qui peut se traduire ainsi: «Dans le royaume de Valence, la viande est légume, les légumes de l’eau, les hommes des femmes, et les femmes rien.»

D’autre part, les Valenciens, parlant des Aragonais, les appelaient _schuros_.

Ayant demandé à un pâtre de cette province, qui avait mené des chèvres près d’une de mes stations, quelle était l’origine de cette dénomination, dont ses compatriotes se montraient si offensés:

«Je ne sais, me dit-il en souriant finement, si je dois vous répondre.--Allez, allez, lui dis-je, je puis tout entendre sans me fâcher.--Eh bien, le mot de _schuros_ veut dire qu’à notre grande honte, nous avons quelquefois été gouvernés par des rois français. Le souverain, avant de prendre le pouvoir, était tenu de promettre sous serment de respecter nos franchises et d’articuler à haute voix les mots solennels _lo juro!_ Comme il ne savait pas prononcer la _Jota_, il disait _schuro_. Êtes-vous satisfait, señor?--Je lui répondis: Oui, oui! Je vois que la vanité, que l’orgueil ne sont pas morts dans ce pays-ci.»

Puisque je viens de parler d’un pâtre, je dirai qu’en Espagne, la classe d’individus des deux sexes préposée à la garde des troupeaux m’apparut toujours moins éloignée qu’en France des peintures que les poëtes anciens nous ont laissées des bergers et des bergères, dans leurs poésies pastorales. Les chants par lesquels ils cherchent à tromper les ennuis de leur vie monotone sont plus distingués dans la forme et dans le fond que chez les autres nations de l’Europe auprès desquelles j’ai eu accès. Je ne me rappelle jamais sans surprise qu’étant sur une montagne située au point de jonction des royaumes de Valence, d’Aragon et de Catalogne, je fus tout à coup enveloppé dans un violent orage qui me força de me réfugier sous ma tente et de m’y tenir tout blotti. Lorsque l’orage se fut dissipé et que je sortis de ma retraite, j’entendis, à mon grand étonnement, sur un pic isolé qui dominait ma station, une bergère qui chantait une chanson dont je me rappelle seulement ces huit vers, qui donneront une idée du reste:

. . . . . . . . . . . . A los que amor no saben Ofreces las dulzuras Y a mi las amarguras Que sé los que es amar. Las gracias al me certé Eran cuadro de flores Te cantaban amores Por hacerte callar.

Oh! combien il y a de sève dans cette nation espagnole! quel dommage qu’on ne veuille pas lui faire produire des fruits!

XV

En 1807, le tribunal de l’inquisition existait encore à Valence et fonctionnait quelquefois. Les révérends Pères ne faisaient, il est vrai, brûler personne; mais ils prononçaient des sentences où le ridicule le disputait à l’odieux. Pendant mon séjour dans cette ville, le saint-office eut à s’occuper d’une prétendue sorcière; il la fit promener dans tous les quartiers, à califourchon sur un âne, la figure tournée vers la queue; la partie supérieure du corps, depuis la ceinture, n’offrait aucun vêtement; seulement, pour obéir aux règles les plus vulgaires de la décence, la pauvre femme avait été enduite d’une substance gluante, de miel, me dit-on, sur laquelle adhérait une énorme quantité de petites plumes; en sorte que, à vrai dire, la victime ressemblait à une poule ayant une tête humaine. Le cortége, je laisse à deviner s’il y avait foule, stationna quelque temps sur la place de la cathédrale, où je demeurais. On me rapporta que la sorcière fut frappée sur le dos d’un certain nombre de coups de pelle; mais je n’oserais pas l’affirmer, car j’étais absent au moment où cette hideuse procession passa devant mes fenêtres.

Voilà cependant quels spectacles on donnait au peuple, au commencement du XIXe siècle, dans une des principales villes d’Espagne, siége d’une université célèbre et patrie de nombreux citoyens distingués par leur savoir, leur courage et leurs vertus. Que les amis de l’humanité et de la civilisation ne se désunissent pas; qu’ils forment, au contraire, un faisceau indissoluble, car la superstition veille toujours et guette le moment de ressaisir sa proie.

XVI

J’ai raconté, dans le cours de ma relation, que deux chartreux quittaient souvent leur couvent du _Desierto de las palmas_, et venaient, en contrebande, me voir à ma station, située environ deux cents mètres plus haut. Quelques détails pourront donner une idée de ce qu’étaient certains moines, dans la Péninsule, en 1807.

L’un des deux, le père Trivulce, était vieux; l’autre, au contraire, était très-jeune. Le premier, d’origine française, avait joué un rôle à Marseille, dans les événements contre-révolutionnaires dont cette ville fut le théâtre au commencement de notre première révolution. Son rôle avait été très-actif; on en voyait la preuve aux cicatrices de coups de sabre qui sillonnaient sa poitrine. Ce fut lui qui vint le premier. En voyant monter son jeune camarade, il se cacha; mais, dès que celui-ci fut entré en pleine conversation avec moi, le père Trivulce se montra tout à coup. Son apparition fit l’effet de la tête de Méduse. «Rassurez-vous, dit-il à son jeune confrère: ne nous dénonçons pas réciproquement, car notre prieur n’est pas homme à nous pardonner d’être venus ici enfreindre notre vœu de silence, et nous recevrions tous les deux une punition dont nous conserverions longtemps le souvenir.» Le traité fut conclu aussitôt, et à partir de ce jour, les deux chartreux vinrent très-souvent s’entretenir avec moi.

Le plus jeune de nos deux visiteurs était Aragonais; sa famille l’avait fait moine contre sa volonté. Il me racontait un jour, devant M. Biot, revenu de Tarragone, où il s’était réfugié pour se guérir de la fièvre, des détails qui, suivant lui, prouvaient qu’il n’y avait plus en Espagne que des simulacres de religion. Ces détails étaient surtout empruntés au mystère de la confession. M. Biot témoigna brusquement le déplaisir que cette conversation lui causait; il y eut même, dans ses paroles, quelques mots qui portèrent le moine à supposer que M. Biot le prenait pour une sorte d’espion. Dès que ce soupçon eut traversé son esprit, il nous quitta sans mot dire, et le lendemain matin je le vis monter de bonne heure, armé d’un fusil. Le moine français l’avait précédé, et m’avait dit à l’oreille quel danger menaçait mon confrère. «Joignez-vous à moi, ajouta-t-il pour détourner le jeune moine aragonais de son projet homicide.» Je n’ai pas besoin de dire que je m’employai avec ardeur dans cette négociation, où j’eus le bonheur de réussir. Il y avait là, comme on le voit, l’étoffe d’un chef de _guerilleros_. Je serais bien étonné que mon jeune moine n’eût pas joué un rôle dans la guerre de l’indépendance.

XVII

L’anecdote que je vais raconter prouvera amplement que la religion était, pour les moines chartreux du _Desierto de las Palmas_, non la conséquence de sentiments élevés, mais une simple réunion de pratiques superstitieuses.

La scène du fusil toujours présente à mon esprit, me semblait établir que le jeune moine aragonais, poussé par ses passions, serait capable des actions les plus criminelles. Aussi, je fus très-désagréablement impressionné, lorsqu’un dimanche, étant descendu pour entendre la messe, je rencontrai ce moine qui, sans mot dire, me conduisit, par une série de sombres corridors, dans une chapelle où le jour ne pénétrait que par une très-petite fenêtre. Là je trouvai le père Trivulce, qui se mit en mesure de dire la messe pour moi seul. Le jeune moine la servait. Tout à coup, un instant avant la consécration, le père Trivulce, se tournant de mon côté, me dit ces propres paroles «Nous avons la permission de dire la messe avec du vin blanc; nous nous servons pour cela de celui que nous recueillons dans nos vignes: ce vin est très-bon. Demandez au prieur de vous en faire goûter, lorsque, en sortant d’ici, vous irez déjeuner avec lui. Au surplus, vous pouvez vous assurer à l’instant de la vérité de ce que je vous dis.» Et il me présenta la burette pour me faire boire. Je résistai fortement, non-seulement à cause de ce que je trouvai d’indécent dans cette invitation jetée au milieu de la messe, mais encore parce que, je dois l’avouer, je conçus un moment la pensée que les moines voulaient, en m’empoisonnant, se venger sur moi de l’avanie que M. Biot leur avait faite. Je reconnus que je m’étais trompé, que mes soupçons n’avaient aucun fondement; car le père Trivulce reprit la messe interrompue, but, et but largement le vin blanc renfermé dans une des burettes. Quoi qu’il en soit, lorsque je fus sorti des mains des deux moines, et que je pus respirer l’air pur de la campagne, j’éprouvai une vive satisfaction.

XVIII

Le droit d’asile accordé à quelques églises était un des plus hideux priviléges parmi ceux dont la révolution de 89 débarrassa la France. En 1807, ce droit existait encore en Espagne, et appartenait, je crois, à toutes les cathédrales. J’appris, pendant mon séjour à Barcelone, qu’il y avait, dans un petit cloître attenant à la plus grande église de cette ville, un voleur de grand chemin, un homme coupable de plusieurs assassinats, qui y vivait tranquillement, garanti contre toute poursuite par la sainteté du lieu. Je voulus m’assurer par mes yeux de la réalité du fait, et je me rendis avec mon ami Rodriguez dans le petit cloître en question. L’assassin prenait alors un repas qu’une femme venait de lui apporter. Il devina aisément le but de notre visite, et fit incontinent des démonstrations qui nous prouvèrent que si l’asile était sûr pour le détrousseur de grands chemins, il ne le serait guère pour nous. Nous nous retirâmes sur-le-champ, en déplorant que dans un pays qui se disait civilisé, il existât encore des abus aussi criants, aussi monstrueux.

XIX

Pour réussir dans nos opérations géodésiques, pour obtenir le concours des habitants des villages voisins de nos stations, nous avions besoin d’être recommandés aux curés. Nous allâmes donc, M. Lanusse, vice-consul de France, M. Biot et moi, rendre visite à l’archevêque de Valence, afin de solliciter sa protection. Cet archevêque, homme de très-haute taille, était alors général des franciscains; son costume, plus que négligé, sa robe grise, couverte de tabac, contrastaient avec la magnificence du palais archiépiscopal. Il nous reçut avec bonté, et nous promit toutes les recommandations désirables: mais, au moment de prendre congé de lui, nos affaires semblèrent se gâter. M. Lanusse et M. Biot sortirent de la salle de réception sans baiser la main de Monseigneur, quoiqu’il l’eût présentée à chacun d’eux très-gracieusement. L’archevêque se dédommagea sur ma pauvre personne. Un mouvement qui faillit me casser les dents, un geste que je pourrais justement appeler un coup de poing, me prouva que le général des franciscains, malgré son vœu d’humilité, avait été choqué du sans-façon de mes deux compagnons de visite. J’allais me plaindre de la brusquerie dont il usait à mon égard; mais j’avais devant les yeux les nécessités de nos opérations trigonométriques, et je me tus.

D’ailleurs, à l’instant où le poing serré de l’archevêque s’appliqua sur mes lèvres, je songeais encore aux belles expériences d’optique qu’il eût été possible de faire avec la magnifique pierre qui ornait son anneau pastoral. Cette idée, je le dis franchement, m’avait préoccupé pendant toute la durée de la visite.

XX

M. Biot étant enfin venu me retrouver à Valence, où j’attendais, comme je l’ai dit, de nouveaux instruments, nous nous rendîmes à Formentera, extrémité méridionale de notre arc, dont nous déterminâmes la latitude. M. Biot me quitta ensuite pour retourner à Paris, pendant que je joignais géodésiquement l’île Mayorque à Iviza et à Formentera, obtenant ainsi, à l’aide d’un seul triangle, la mesure d’un arc de parallèle de un degré et demi.

Je me rendis ensuite à Mayorque, pour y mesurer la latitude et l’azimut.