Histoire de ma jeunesse

Part 3

Chapter 33,715 wordsPublic domain

Le moment de l’examen arriva enfin, et je me rendis à Toulouse, en compagnie d’un candidat qui avait étudié au collége communal. C’était la première fois que des élèves venant de Perpignan se présentaient au concours. Mon camarade, intimidé, échoua complètement. Lorsque, après lui, je me rendis au tableau, il s’établit entre M. Monge, l’examinateur, et moi, la conversation la plus étrange:

«Si vous devez répondre comme votre camarade, il est inutile que je vous interroge.

--Monsieur, mon camarade en sait beaucoup plus qu’il ne l’a montré; j’espère être plus heureux que lui; mais ce que vous venez de me dire pourrait bien m’intimider et me priver de tous mes moyens.

--La timidité est toujours l’excuse des ignorants; c’est pour vous éviter la honte d’un échec que je vous fais la proposition de ne pas vous examiner.

--Je ne connais pas de honte plus grande que celle que vous m’infligez en ce moment. Veuillez m’interroger; c’est votre devoir.

--Vous le prenez de bien haut, Monsieur! Nous allons voir tout à l’heure si cette fierté est légitime.

--Allez, Monsieur, je vous attends!»

M. Monge m’adressa alors une question de géométrie à laquelle je répondis de manière à affaiblir ses préventions. De là, il passa à une question d’algèbre, à la résolution d’une équation numérique. Je savais l’ouvrage de Lagrange sur le bout du doigt; j’analysai toutes les méthodes connues en en développant les avantages et les défauts: méthode de Newton, méthode des séries récurrentes, méthode des cascades, méthode des fractions continues, tout fut passé en revue; la réponse avait duré une heure entière. Monge, revenu alors à des sentiments d’une grande bienveillance, me dit: «Je pourrais, dès ce moment, considérer l’examen comme terminé: je veux cependant, pour mon plaisir, vous adresser encore deux questions. Quelles sont les relations d’une ligne courbe et de la ligne droite qui lui est tangente?» Je regardai la question comme un cas particulier de la théorie des osculations que j’avais étudiée dans le _Traité des jonctions analytiques_ de Lagrange. «Enfin, me dit l’examinateur, comment déterminez-vous la tension des divers cordons dont se compose une machine funiculaire?» Je traitai ce problème suivant la méthode exposée dans la _Mécanique analytique_. On voit que Lagrange avait fait tous les frais de mon examen.

J’étais depuis deux heures et quart au tableau; M. Monge, passant d’un extrême à l’autre, se leva, vint m’embrasser, et déclara solennellement que j’occuperais le premier rang sur sa liste. Le dirai-je? pendant l’examen de mon camarade, j’avais entendu les candidats toulousains débiter des sarcasmes très-peu aimables pour les élèves de Perpignan: c’est surtout à titre de réparation pour ma ville natale que la démarche de M. Monge et sa déclaration me transportèrent de joie.

VI

Venu à l’École polytechnique, à la fin de 1803, je fus placé dans la brigade excessivement bruyante des Gascons et des Bretons. J’aurais bien voulu étudier à fond la physique et la chimie, dont je ne connaissais pas même les premiers rudiments; mais c’est tout au plus si les allures de mes camarades m’en laissaient le temps. Quant à l’analyse, j’avais appris, avant d’entrer à l’École, beaucoup au delà de ce qu’on exige pour en sortir.

Je viens de rapporter les paroles étranges que M. Monge le jeune m’adressa à Toulouse en commençant mon examen d’admission. Il arriva quelque chose d’analogue au début de mon examen de mathématiques pour le passage d’une division de l’École dans l’autre.

L’examinateur, cette fois, était l’illustre géomètre Legendre, dont j’eus l’honneur, peu d’années après, de devenir le confrère et l’ami.

J’entrai dans son cabinet au moment où M. T..., qui devait subir l’examen avant moi, était emporté, complétement évanoui, dans les bras de deux garçons de salle. Je croyais que cette circonstance aurait ému et adouci M. Legendre; mais il n’en fut rien. «Comment vous appelez-vous? me dit-il brusquement.--Arago, répondis-je.--Vous n’êtes donc pas Français?--Si je n’étais pas Français, je ne serais pas devant vous, car je n’ai pas appris qu’on ait été jamais reçu à l’École sans avoir fait preuve de nationalité.--Je maintiens, moi, qu’on n’est pas Français quand on s’appelle Arago.--Je soutiens, de mon côté, que je suis Français, et très-bon Français, quelque étrange que mon nom puisse vous paraître.--C’est bien; ne discutons pas sur ce point davantage, et passez au tableau.»

Je m’étais à peine armé de la craie, que M. Legendre, revenant au premier objet de ses préoccupations, me dit: «Vous êtes né dans les départements récemment réunis à la France?--Non, Monsieur; je suis né dans le département des Pyrénées-Orientales, au pied des Pyrénées.--Eh! que ne me disiez-vous cela tout de suite; tout s’explique maintenant. Vous êtes d’origine espagnole, n’est-ce pas?--C’est présumable; mais, dans mon humble famille, on ne conserve pas de pièces authentiques qui aient pu me permettre de remonter à l’état civil de mes ancêtres: chacun y est fils de ses œuvres. Je vous déclare de nouveau que je suis Français, et cela doit vous suffire.»

La vivacité de cette dernière réponse n’avait pas disposé M. Legendre en ma faveur. Je le reconnus aussitôt; car, m’ayant fait une question qui exigeait l’emploi d’intégrales doubles, il m’arrêta en me disant: «La méthode que vous suivez ne vous a pas été donnée par le professeur. Où l’avez-vous prise?--Dans un de vos Mémoires.--Pourquoi l’avez-vous choisie? Était-ce pour me séduire?--Non, rien n’a été plus loin de ma pensée. Je ne l’ai adoptée que parce qu’elle m’a paru préférable.--Si vous ne parvenez pas à m’expliquer les raisons de votre préférence, je vous déclare que vous serez mal noté, du moins pour le caractère.»

J’entrai alors dans des développements établissant, selon moi, que la méthode des intégrales doubles était, en tous points, plus claire et plus rationnelle que celle dont Lacroix nous avait donné l’exposé à l’amphithéâtre. Dès ce moment, Legendre me parut satisfait et se radoucit.

Ensuite, il me demanda de déterminer le centre de gravité d’un secteur sphérique. «La question est facile, lui dis-je.--Eh bien, puisque vous la trouvez facile, je vais la compliquer: au lieu de supposer la densité constante, j’admettrai qu’elle varie du centre à la surface, suivant une fonction déterminée.» Je me tirai de ce calcul assez heureusement; dès ce moment, j’avais entièrement conquis la bienveillance de l’examinateur. Il m’adressa, en effet, quand je me retirai, ces paroles, qui, dans sa bouche, parurent à mes camarades d’un augure très-favorable pour mon rang de promotion. «Je vois que vous avez bien employé votre temps; continuez de même la seconde année, et nous nous quitterons très-bons amis.»

Il y avait, dans les modes d’examen adoptés à l’École polytechnique de 1804, qu’on cite toujours pour l’opposer à l’organisation actuelle, des bizarreries inqualifiables. Croirait-on, par exemple, que le vieux M. Barruel examinait sur la physique deux élèves à la fois, et leur donnait, disait-on, à l’un et à l’autre la note moyenne? Je fus associé, pour mon compte, à un camarade plein d’intelligence, mais qui n’avait pas étudié cette branche de l’enseignement. Nous convînmes qu’il me laisserait le soin de répondre, et nous nous trouvâmes bien l’un et l’autre de cet arrangement.

Puisque j’ai été amené à parler de l’École de 1804, je dirai qu’elle péchait moins par l’organisation que par le personnel; que plusieurs des professeurs étaient fort au-dessous de leurs fonctions, ce qui donnait lieu à des scènes passablement ridicules. Les élèves s’étant aperçus par exemple, de l’insuffisance de M. Hassenfratz, firent une démonstration des dimensions de l’arc-en-ciel remplie d’erreurs de calcul qui se compensaient les unes les autres, de telle manière que le résultat final était vrai. Le professeur, qui n’avait que ce résultat pour juger de la bonté de la réponse, ne manquait pas de s’écrier, quand il le voyait apparaître au tableau: Bien, bien, parfaitement bien! ce qui excitait des éclats de rire sur tous les bancs de l’amphithéâtre.

Quand un professeur a perdu la considération, sans laquelle il est impossible qu’il fasse le bien, on se permet envers lui des avanies incroyables dont je vais citer un seul échantillon.

Un élève, M. Leboullenger, rencontra un soir dans le monde le même M. Hassenfratz et eut avec lui une discussion. En rentrant le matin à l’École, il nous fit part de cette circonstance. «Tenez-vous sur vos gardes, lui dit l’un de nos camarades, vous serez interrogé ce soir; jouez serré, car le professeur a certainement préparé quelques grosses difficultés, afin de faire rire à vos dépens.»

Nos prévisions ne furent pas trompées. A peine les élèves étaient-ils arrivés à l’amphithéâtre, que M. Hassenfratz appela M. Leboullenger qui se rendit au tableau.

«M. Leboullenger, lui dit le professeur, vous avez vu la lune?--Non, Monsieur!--Comment Monsieur, vous dites que vous n’avez jamais vu la lune?--Je ne puis que répéter ma réponse; non, Monsieur.» Hors de lui, et voyant sa proie lui échapper à cause de cette réponse inattendue, M. Hassenfratz s’adressa à l’inspecteur, chargé ce jour-là de la police, et lui dit: «Monsieur, voilà M. Leboullenger qui prétend n’avoir jamais vu la lune.--Que voulez-vous que j’y fasse?» répondit stoïquement M. Lebrun. Repoussé de ce côté, le professeur se retourna encore une fois vers M. Leboullenger, qui restait calme et sérieux au milieu de la gaieté indicible de tout l’amphithéâtre, et il s’écria avec une colère non déguisée: «Vous persistez à soutenir que vous n’avez jamais vu la lune?--Monsieur, repartit l’élève, je vous tromperais si je vous disais que je n’en ai pas entendu parler, mais je ne l’ai jamais vue.--Monsieur, retournez à votre place.»

Après cette scène, M. Hassenfratz n’était plus professeur que de nom, son enseignement ne pouvait plus avoir aucune utilité.

VII

Au commencement de la deuxième année, je fus nommé chef de brigade. Hachette avait été professeur d’hydrographie à Collioure; ses amis du Roussillon me recommandèrent à lui; il m’accueillit avec beaucoup de bonté et me donna même une chambre dans son appartement. C’est là que j’eus le plaisir de faire la connaissance de Poisson, qui demeurait à côté. Tous les soirs, le grand géomètre entrait dans ma chambre, et nous passions des heures entières à nous entretenir de politique et de mathématiques, ce qui n’est pas précisément la même chose.

Dans le courant de 1804, l’École fut en proie aux passions politiques, et cela, par la faute du gouvernement.

On voulut d’abord forcer les élèves à signer une adresse de félicitations sur la découverte de la conspiration dans laquelle Moreau était impliqué. Ils s’y refusèrent, en disant qu’ils n’avaient pas à se prononcer sur une cause dont la justice était saisie. Il faut, d’ailleurs, remarquer que Moreau ne s’était pas encore déshonoré en prenant du service dans l’armée russe qui vint attaquer les Français sous les murs de Dresde.

Les élèves furent invités à faire une manifestation en faveur de l’institution de la Légion d’Honneur: ils s’y refusèrent encore; ils virent bien que la croix donnée sans enquête et sans contrôle serait, en bien des cas, la récompense de la charlatanerie et non du vrai mérite.

La transformation du gouvernement consulaire en gouvernement impérial donna lieu, dans le sein de l’École, à de très-vifs débats.

Beaucoup d’élèves refusèrent de joindre leurs félicitations aux plates adulations des corps constitués.

Le général Lacuée, nommé gouverneur de l’École, rendit compte de cette opposition à l’Empereur.

«Monsieur Lacuée, s’écria Napoléon au milieu d’un groupe de courtisans qui applaudissaient de la voix et du geste, vous ne pouvez conserver à l’École les élèves qui ont montré un républicanisme si ardent; vous les renverrez.» Puis, se reprenant: «Je veux connaître auparavant leurs noms et leurs rangs de promotion.» Voyant la liste, le lendemain, il n’alla pas au delà du premier nom, qui était le premier de l’artillerie. «Je ne chasse pas les premiers de promotion, dit-il; ah! s’ils avaient été à la queue... M. Lacuée, restez-en là.»

Rien ne fut plus curieux que la séance dans laquelle le général Lacuée vint recevoir le serment d’obéissance des élèves. Dans le vaste amphithéâtre qui les réunissait, on ne remarquait aucune trace du recueillement que devait inspirer une telle cérémonie. La plupart, au lieu de répondre à l’appel de leurs noms: «Je le jure», s’écriaient: «Présent.»

Tout à coup, la monotonie de cette scène fut interrompue par un élève, le fils de Brissot le conventionnel, qui s’écria d’une voix de stentor: «Non, je ne prête pas serment d’obéissance à l’Empereur.» Lacuée, pale et très-peu de sang-froid, ordonna à un détachement d’élèves armés placé derrière lui, d’aller arrêter le récalcitrant. Le détachement, à la tête duquel je me trouvais, refusa d’obéir. Brissot, s’adressant au général, avec le plus grand calme, lui dit: «Indiquez-moi le lieu où vous voulez que je me rende; ne forcez pas les élèves à se déshonorer en mettant la main sur un camarade qui ne veut pas résister.»

Le lendemain, Brissot fut expulsé.

VIII

Vers cette époque, M. Méchain, qui avait été envoyé en Espagne pour prolonger la méridienne jusqu’à Formentera, mourut à Castellon de la Plana. Son fils, secrétaire de l’Observatoire, donna incontinent sa démission. Poisson m’offrit cette place; je résistai à sa première ouverture: je ne voulais pas renoncer à la carrière militaire, objet de toutes mes prédilections, et dans laquelle j’étais d’ailleurs assuré de la protection du maréchal Lannes, ami de mon père. J’acceptai toutefois, à titre d’essai, après une visite que je fis à M. de Laplace, en compagnie de M. Poisson, la position qu’on m’offrait à l’Observatoire, avec la condition expresse que je pourrais rentrer dans l’artillerie si ça me convenait. C’est par ce motif que mon nom resta inscrit sur la liste des élèves de l’École: j’étais seulement détaché à l’Observatoire pour un service spécial.

J’entrai donc dans cet établissement sur la désignation de Poisson, mon ami, et par l’intervention de Laplace. Celui-ci me combla de prévenances. J’étais heureux et fier quand je dînais dans la rue de Tournon chez le grand géomètre. Mon esprit et mon cœur étaient très-disposés à tout admirer, à tout respecter, chez celui qui avait découvert la cause de l’équation séculaire de la lune, trouvé dans le mouvement de cet astre les moyens de calculer l’aplatissement de la terre, rattaché à l’attraction les grandes inégalités de Jupiter et de Saturne, etc., etc. Mais, quel ne fut pas mon désenchantement, lorsque, un jour, j’entendis madame de Laplace s’approcher de son mari, et lui dire: «Voulez-vous me confier la clef du sucre?»

Quelques jours après, un second incident m’affecta plus vivement encore. Le fils de M. de Laplace se préparait pour les examens de l’École polytechnique. Il venait quelquefois me voir à l’Observatoire. Dans une de ses visites, je lui expliquai la méthode des fractions continues, à l’aide de laquelle Lagrange obtient les racines des équations numériques. Le jeune homme en parla à son père avec admiration. Je n’oublierai jamais la fureur qui suivit les paroles d’Émile de Laplace, et l’âpreté des reproches qui me furent adressés pour m’être fait le patron d’un procédé qui peut être très-long en théorie, mais auquel on ne peut évidemment rien reprocher du côté de l’élégance et de la rigueur. Jamais une préoccupation jalouse ne s’était montrée plus à nu et sous des formes plus acerbes. Ah! me disais-je, que les anciens furent bien inspirés lorsqu’ils attribuèrent des faiblesses à celui qui cependant faisait trembler l’Olympe en fronçant le sourcil.»

IX

Ici se place, par sa date, une circonstance qui aurait pu avoir pour moi les conséquences les plus fatales; voici le fait.

J’ai raconté plus haut la scène qui fit expulser le fils de Brissot de l’École polytechnique. Je l’avais totalement perdu de vue depuis plusieurs mois, lorsqu’il vint me rendre visite à l’Observatoire, et me plaça dans la position la plus délicate, la plus terrible où un honnête homme se soit jamais trouvé.

«Je ne vous ai pas vu, me dit-il, parce que, depuis ma sortie de l’École, je me suis exercé chaque jour à tirer le pistolet; je suis maintenant d’une habileté peu commune, et je vais employer mon adresse à débarrasser la France du tyran qui a confisqué toutes ses libertés. Mes mesures sont prises; j’ai loué une petite chambre sur le Carrousel, tout près de l’endroit où Napoléon, après être sorti de la cour, vient passer la revue de la cavalerie: c’est de l’humble fenêtre de mon appartement que partira la balle qui lui traversera la tête.»

Je laisse à deviner avec quel désespoir je reçus cette confidence. Je fis tous les efforts imaginables pour détourner Brissot de son sinistre projet; je lui fis remarquer que tous ceux qui s’étaient lancés dans des entreprises de cette nature avaient été qualifiés par l’histoire du nom odieux d’assassin. Rien ne parvint à ébranler sa fatale résolution; j’obtins seulement de lui, sur l’honneur, la promesse que l’exécution serait quelque peu ajournée, et je me mis en quête des moyens de la faire avorter.

L’idée de dénoncer le projet de Brissot à l’autorité ne traversa pas même ma pensée. C’était une fatalité qui venait me frapper, et dont je devais subir les conséquences, quelque graves qu’elles pussent être.

Je comptais beaucoup sur les sollicitations de la mère de Brissot, déjà si cruellement éprouvée pendant la révolution; je me rendis chez elle, rue de Condé, et la priai à mains jointes de se réunir à moi pour empêcher son fils de donner suite à sa résolution sanguinaire. «Eh! Monsieur, me répondit cette femme, d’ailleurs modèle de douceur, si Sylvain (c’était le nom de l’ancien élève de l’École) croit qu’il accomplit un devoir patriotique, je n’ai ni l’intention, ni le désir de le détourner de ce projet.»

C’était en moi-même que je devais désormais puiser toutes mes ressources. J’avais remarqué que Brissot s’adonnait à la composition de romans et de pièces de vers. Je caressai cette passion, et tous les dimanches, surtout quand je savais qu’il devait y avoir une revue, j’allais le chercher, et l’entraînais à la campagne dans les environs de Paris. J’écoutais alors complaisamment la lecture des chapitres de ses romans qu’il avait composés dans la semaine.

Les premières courses m’effrayèrent un peu, car, armé de ses pistolets, Brissot saisissait toutes les occasions de montrer sa grande habileté; et je réfléchissais que cette circonstance me ferait considérer comme son complice, si jamais il réalisait son projet. Enfin, sa prétention à la gloire littéraire, que je flattai de mon mieux, les espérances que je lui fis concevoir sur la réussite d’une passion amoureuse dont il m’avait confié le secret, et à laquelle je ne croyais nullement, lui firent recevoir avec attention les réflexions que je lui présentais sans cesse sur son entreprise. Il se détermina à faire un voyage d’outre-mer, et me tira ainsi de la plus grave préoccupation que j’ai éprouvée dans ma vie.

Brissot est mort après avoir couvert les murs de Paris d’affiches imprimées en faveur de la restauration bourbonnienne.

X

A peine entré à l’Observatoire, je devins le collaborateur de Biot dans des recherches sur la réfraction des gaz, jadis commencées par Borda.

Durant ce travail, nous nous entretînmes souvent, le célèbre académicien et moi, de l’intérêt qu’il y aurait à reprendre en Espagne la mesure interrompue par la mort de Méchain. Nous soumîmes notre projet à Laplace, qui l’accueillit avec ardeur, fit faire les fonds nécessaires, et le Gouvernement nous confia, à tous deux, cette mission importante.

Nous partîmes de Paris, M. Biot et moi, et le commissaire espagnol Rodriguez, au commencement de 1806. Nous visitâmes, chemin faisant, les stations indiquées par Méchain; nous fîmes à la triangulation projetée quelques modifications importantes, et nous nous mîmes aussitôt à l’œuvre.

Une direction inexacte donnée aux réverbères établis à Iviza sur la montagne Campvey, rendit les observations faites sur le continent extrêmement difficiles. La lumière du signal de Campvey se voyait très-rarement, et je fus, pendant six mois, au _Desierto de las Palmas_, sans l’apercevoir, tandis que plus tard la lumière établie au Desierto, mais bien dirigée, se voyait, tous les soirs, de Campvey. On concevra facilement quel ennui devait éprouver un astronome actif et jeune, confiné sur un pic élevé, n’ayant pour promenade qu’un espace d’une vingtaine de mètres carrés, et pour distraction que la conversation de deux chartreux dont le couvent était situé au pied de la montagne, et qui venaient en cachette enfreindre la règle de leur ordre.

Au moment où j’écris ces lignes, vieux et infirme, avec des jambes qui peuvent à peine me soutenir, ma pensée se reporte involontairement sur cette époque de ma vie où, jeune et vigoureux, je résistais aux plus grandes fatigues et marchais jour et nuit dans les contrées montagneuses qui séparent les royaumes de Valence et de Catalogne du royaume d’Aragon, pour aller rétablir nos signaux géodésiques que les ouragans avaient renversés.

XI

J’étais à Valence vers le milieu d’octobre 1806. Un matin, de bonne heure, je vis entrer chez moi le consul de France, tout effaré: «Voici une triste nouvelle, me dit M. Lanusse, faites vos préparatifs de départ; la ville est toute en émoi; une déclaration de guerre contre la France vient d’être publiée; il paraît que nous avons éprouvé un grand désastre en Prusse. La reine, assure-t-on, s’est mise à la tête de la cavalerie et de la garde royale; une partie de l’armée française a été taillée en pièces; le reste est en complète déroute. Nos vies ne seraient pas en sûreté si nous restions ici; l’ambassadeur de France à Madrid me préviendra quand un bâtiment américain, à l’ancre au Grao de Valence, pourra nous prendre à son bord, et moi, je vous avertirai dès que le moment sera venu.» Ce moment ne vint pas, car, peu de jours après, la fausse nouvelle qui, on doit le supposer, avait dicté la proclamation du prince de la Paix, fut remplacée par le bulletin de la bataille d’Iéna. Les gens qui d’abord faisaient les fanfarons et menaçaient de tout pourfendre, étaient subitement devenus d’une platitude honteuse; nous pouvions nous promener dans la ville, tête levée, sans craindre désormais d’être insultés.

Cette proclamation, dans laquelle on parle des circonstances critiques où était la nation espagnole, des difficultés qui entouraient ce peuple, du salut de la patrie, des palmes et du Dieu de la victoire, d’ennemis avec lesquels on devait en venir aux mains, ne renfermait pas le nom de la France. On en profita, le croirait-on? pour soutenir qu’elle était dirigée contre le Portugal.

Napoléon fit semblant de croire à cette burlesque interprétation; mais, dès ce moment, il fut évident que l’Espagne serait tôt ou tard obligée de rendre un compte sévère des intentions guerroyantes qu’elle avait subitement montrées en 1806: ceci, sans justifier les événements de Bayonne, les explique d’une manière fort naturelle.

XII

J’attendais à Valence M. Biot, qui s’était chargé d’apporter de nouveaux instruments avec lesquels nous devions mesurer la latitude de Formentera. Je profiterai de ces courts instants de repos pour consigner ici quelques détails de mœurs qu’on lira peut-être avec intérêt.

Je rapporterai d’abord une aventure qui faillit me coûter la vie dans des circonstances assez singulières.