Part 10
Et ce n’était pas pour obtenir de vains succès personnels qu’Arago continua si longtemps son cours si savamment populaire, c’est qu’il était convaincu que le véritable progrès, c’est à la science que l’humanité le devra.
Nul n’a mieux su rendre justice au mérite des autres. Les éloges ou notices biographiques qu’il a composés et lus dans le sein de l’Académie des sciences, comme secrétaire perpétuel, attestent cette vérité. Il a écrit la vie de Fresnel, Volta, Young, Fourier, Ampère, Watt, Carnot, Condorcet, Bailly, Monge, Poisson, Gay-Lussac, Malus, c’est-à-dire d’une des plus brillantes pléiades de grands hommes qui aient jamais illustré une époque. Voici comment M. Flourens, également secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, apprécie les œuvres littéraires de son collègue:
«Comme historien de l’Académie, a-t-il dit sur sa tombe, M. Arago apportait dans cette sorte de sacerdoce si difficile et si redoutable, où il s’agit de pressentir le jugement de la postérité, une conscience d’études, une force d’investigation, un désir d’être complétement équitable, qui marquent à ses éloges un rang éminent. Dans ces écrits de l’éloquent secrétaire se retrouvent toutes les qualités de son esprit: une verve brillante, de la vigueur, de l’élan, un certain charme de bonhomie.»
Nous ajoutons que les notices biographiques d’Arago sont un grand enseignement pour les hommes qui veulent se vouer aux sciences.
Une des grandes préoccupations d’Arago, c’était de choisir de jeunes savants pour les pousser dans la carrière, et entretenir en eux le feu sacré. Un de ses grands bonheurs, c’était de faire valoir les découvertes nouvelles. Sa position de secrétaire de l’Académie lui permit de donner cours à tout son penchant. On ne saurait mieux dire quel charme il mettait à dépouiller la correspondance de l’illustre corps savant dont il était l’organe, que ne l’a fait encore M. Flourens:
«Dès qu’il parut, a-t-il dit, au poste de secrétaire perpétuel, une vie plus active sembla circuler dans l’Académie. Il savait, par une familiarité toujours pleine de séduction dans un homme supérieur, gagner la confiance et se concilier à propos les adhésions les plus vives; ce don, cet art du succès, il le mit tout entier au service du corps dont il était devenu l’organe. Jamais l’action de l’Académie n’avait paru aussi puissante, et ne s’étendit plus loin. Les sciences semblèrent jeter un éclat inaccoutumé, et répandre avec plus d’abondance leurs bienfaisantes lumières sur toutes les forces productives de notre pays.
«A une pénétration sans égale se joignait, dans M. Arago, un talent d’analyse extraordinaire. L’exposition des travaux des autres semblait être un jeu pour son esprit. Dans ses fonctions de secrétaire, sa pensée rapide et facile, le tour spirituel, les expressions piquantes captivaient l’attention de ses confrères, qui, toujours étonnés de tant de facultés heureuses, l’écoutaient avec un plaisir mêlé d’admiration.
«Lorsque les progrès de la maladie lui eurent fait perdre la vue, toutes les ressources du génie si net et si vaste de M. Arago se dévoilèrent pour qui siégeait à côté de lui. De nombreux travaux sur les sujets les plus compliqués et les plus ardus, après une seule lecture entendue la veille, se retraçaient, à la plus simple indication, dans une mémoire infaillible, avec ordre, avec suite; et tout cela se faisait naturellement, aisément, sans aucune préoccupation visible. La facilité de la reproduction en dérobait la merveille.»
Dans les notices scientifiques dont Arago a enrichi l’_Annuaire du Bureau des longitudes_ depuis 1824, on retrouve les mêmes qualités que dans les explications verbales que donnait le professeur, l’orateur, ou le secrétaire de l’Académie. On ne peut mieux faire l’éloge de ces notices, écrites pour les gens qui ne savent pas, qu’en disant avec M. Combes, président de l’Académie, «qu’elles seront toujours relues avec le même plaisir par les savants et par les gens du monde. On y trouve une admirable clarté jointe à une érudition aussi sûre que vaste, à la plus rigoureuse exactitude dans l’exposé des phénomènes et des conséquences qui en découlent.»
Parlerons-nous maintenant de l’homme de génie, de l’inventeur, de l’intelligence la plus pleine d’initiative que nous ayons connue? Trois découvertes surtout ont immortalisé son nom. Chose bien rare, elles ont toutes trois conduit à des résultats pratiques considérables.
C’est à Arago qu’appartient la découverte de la polarisation chromatique, ou des couleurs que fournit un rayon de lumière déjà polarisé, c’est-à-dire influencé soit par sa réflexion sur les corps miroitants, soit par son passage à travers des corps transparents, lorsqu’il vient à traverser des lames minces. Sur ce fait, Arago a fondé le polariscope, instrument avec lequel il a étudié la constitution de l’atmosphère terrestre, et sondé les mystères qui nous cachaient la construction du soleil. Dans ce même fait, on a trouvé le principe du saccharimètre, à l’aide duquel on étudie la richesse du jus de la betterave et de la canne à sucre.
Arago a trouvé le premier que l’électricité peut aimanter le fer et l’acier; c’est l’origine de la télégraphie électrique.
Arago a trouvé enfin une branche de physique nouvelle, celle du magnétisme par rotation, en découvrant que le cuivre en mouvement influence l’aiguille aimantée et finit par l’entraîner, et, réciproquement, que l’aiguille aimantée est arrêtée par du cuivre en repos. De là on a tiré les phénomènes d’induction électrique. Plus tard, la même découverte a conduit à construire les machines qui produisent de l’électricité par le simple mouvement, et dont on se sert dans l’art médical.
Lorsque, vers 1820, l’usage des machines à vapeur se fut répandu dans l’industrie, le gouvernement dut songer à soumettre les chaudières à des épreuves préalables et à assujettir leur emploi à certaines mesures de sûreté. Mais on ne connaissait alors aucune table exacte qui permît d’assigner les températures correspondant aux forces élastiques de la vapeur pour des tensions supérieures à la pression de l’atmosphère. Il était donc impossible de faire usage des rondelles métalliques fusibles qui donneraient issue à la vapeur dès que celle-ci atteindrait une puissance voisine de la résistance que les chaudières seraient reconnues pouvoir opposer à une explosion. Le gouvernement chargea l’Académie des sciences de résoudre la question. Toutes les expériences auxquelles donnèrent lieu les recherches qu’il fallut entreprendre dans ce but furent exécutées par Arago et Dulong; elles étaient longues, pénibles, dangereuses, elles demandèrent, peut-on dire, une intrépidité plus grande que celle des champs de bataille; mais rien ne pouvait arrêter le zèle des deux célèbres physiciens. Leur beau travail dota l’industrie des nombres les plus utiles pour régler l’emploi des machines à vapeur, et la science de vues nouvelles sur la théorie des gaz. Dulong et Arago montrèrent dans cette circonstance un dévouement dont les annales de la science n’avaient encore enregistré aucun exemple.
La collection des Mémoires scientifiques d’Arago, qui sont au nombre de dix-huit à vingt, et dont six ou sept à peine ont été publiés, formera l’un des plus beaux monuments qu’on puisse élever à la mémoire d’un savant. La plupart de ces Mémoires contiennent de grandes découvertes et ouvrent des horizons nouveaux; souvent ils bouleversent de fond en comble des théories universellement admises. Telle est, par exemple, la théorie de l’émission créée par Newton, et que Arago a complétement renversée. M. de la Rive, de Genève, qui vient aussi de rendre un bel hommage à Fr. Arago, expose en ces termes cette magnifique page de son histoire:
«Une immense découverte, dit-il, fut celle de l’effet que produit, dans le phénomène de l’interférence, l’interposition d’une lame très-mince d’une substance transparente sur la route de l’un des deux rayons interférents. Young et Fresnel avaient montré que deux rayons de lumière s’ajoutent quand ils ont parcouru des chemins égaux ou différents d’un nombre pair de fois une certaine quantité très-petite, et qu’ils se détruisent quand cette différence est un nombre impair de fois cette même quantité: d’où il résulte que la rencontre de deux rayons, dans les circonstances voulues, produit une série de franges alternativement obscures et lumineuses. Arago découvrit que, si l’un des rayons traverse une lame mince transparente, telle que du verre, les franges sont déplacées; ce qui prouve que ce rayon a été retardé dans sa route, et par conséquent renverse la théorie de l’émission de Newton, pour lui substituer celle des ondulations.
Arago eut le bonheur de voir vérifier par des mesures directes, que la vitesse de la lumière est moindre dans l’eau que dans l’air, comme il l’avait annoncé. La perte de la vue l’avait empêché de faire lui-même cette belle expérience.
Alors qu’il ne voyait plus, Arago dictait. C’est ainsi qu’il a rédigé un des plus beaux traités d’astronomie qui ait jamais été composé; il l’a appelé _Astronomie populaire_. Il expliquera aux gens les plus étrangers aux sciences les magnifiques phénomènes de la voûte étoilée, sur laquelle les hommes des champs ont plus constamment les yeux que les habitants des villes.
Nous ne pouvons tout dire dans ces quelques pages. Nous n’avons pas mentionné ses belles observations magnétiques relatives aux mouvements que produit simultanément, à de grandes distances, l’aurore boréale; ses travaux sur la photométrie, sur les planètes, sur la scintillation, sur les comètes. En trouvant dans les phénomènes de la polarisation des méthodes faciles et exactes de comparer entre elles les intensités des divers rayons lumineux, il a, pour ainsi dire, découvert le moyen de peser les quantités de lumière, et ainsi il a créé une science nouvelle. Les procédés photométriques ont servi dans sa main à la mesure de l’intensité lumineuse des étoiles. Ils pourront mener à trouver l’action qu’exerce la lumière sur les végétaux, qui, comme on le sait, ont autant besoin de lumière que de chaleur. Profondément versé dans les difficiles théories de l’optique, il a inventé de nouvelles méthodes d’observation astronomique qui feront une véritable révolution dans les procédés que suivent les astronomes de tous les observatoires modernes, lorsqu’elles seront publiées. Il avait commencé à établir ses méthodes à l’Observatoire de Paris, dont on peut lui attribuer la véritable création.
IV
Arago était doué d’une organisation particulière, il était savant comme on est poëte, coloriste, musicien. Il cherchait par instinct la cause des choses, il trouvait leurs lois par besoin; où d’autres se laissent borner dans la contemplation par le sentiment, il voulait voir au delà et il pénétrait. Il avait à un degré extraordinaire cette noble faculté de trouver les rapports des choses cachées, de les poursuivre, de les coordonner et de les rendre.
Mais à côté de cette pensée si grande, de ce besoin de science insatiable, il y avait, grâce à cette organisation poétiquement scientifique, grâce à cette vocation, des instincts primitifs pleins de charme, des passions de cœur sympathiques et que l’on ne s’attend guère à rencontrer dans le cabinet du savant qui médite; une sensibilité profonde, restée chez lui entière; des croyances morales, un patriotisme, un amour de l’humanité toujours émus. Contraste heureux qui attirait à lui l’affection, la vénération sympathique, en même temps que l’estime et l’admiration.
Deux parts sont à faire dans l’histoire des savants: l’histoire de ce qu’ils ont ajouté au monument de la connaissance humaine d’une part, et d’autre part leur esprit en lui-même, en quelque sorte l’anecdote de leur vie.
Pour apprécier le caractère privé de François Arago, il faut avoir joui des douceurs de sa bienveillance, il faudrait peindre cet intérieur patriarcal de l’Observatoire, redire ce que l’on a vu dans cette retraite de l’homme de génie et du sage. Mais comment ouvrir à l’œil du public l’intérieur de cette famille aujourd’hui désolée, et révéler le secret dont aiment à s’envelopper les esprits nobles et délicats, les pures et touchantes vertus?
Arago était un de ces hommes que notre temps ne reproduit pas. Les idées que le dernier siècle a allumées sur le monde étaient dans son esprit comme des croyances simples, comme les lumières du sens commun qui n’admettent ni doutes ni raffinements. Mais à l’esprit de son époque il joignait la simplicité de mœurs, le respect du devoir, la sagesse pratique. Son esprit juste, vaste, droit, positif, allait au but et préférait le vrai et l’utile aux idées brillantes et hasardées. Sa probité et sa justice en firent un de ces religieux gardiens du bien public qui accomplissent par devoir ce que d’autres tentent par ambition. En faisant bien, il cédait à la pente de son esprit, aux résolutions de sa volonté, et il lui aurait fallu se contraindre pour agir autrement.
Ce savant si illustre, cet esprit si vaste, cet homme si austère, si inflexible, était aimable et serein. Dans les dernières années de sa vie, malgré ses souffrances, sa bienveillance active et constante ne se démentit jamais; une gaieté douce jointe à un esprit plein de finesse donnait un charme inexprimable à son commerce. Son esprit, animé par mille souvenirs, prêtait à son entretien un intérêt soutenu, profond, et l’on pressentait toujours, même dans les causeries les plus légères, les richesses d’âme de cet homme à part dans l’élite de la famille humaine.
Quelques anecdotes serviront à peindre son caractère et la tournure de son esprit.
Nous l’avons dit, Arago n’a jamais porté une décoration, il avait peut-être toutes celles de l’Europe. Jamais il n’écrivit pour remercier ceux qui lui envoyaient ces marques de distinction, jamais surtout il ne fit aucune démarche pour les obtenir.
Un de ses élèves, celui qui l’a payé de sa protection par la plus noire ingratitude, venait d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. _Ivre de joie_, c’est M. Salvandy qui l’a dit, il voulut être présenté au roi Louis-Philippe, en habit d’académicien et avec sa croix. Malheureusement il n’avait reçu que son brevet, et son habit de membre de l’Institut n’était pas encore taillé. De là grand déplaisir de la part du jeune savant, et il l’exprimait dans la chambre d’Arago. Celui-ci lui dit avec ce sourire plein de malice qui n’appartenait qu’à lui: _Je ne puis vous prêter mon habit, il serait trop grand pour vous; mais prenez dans mes décorations, si vous voulez, vous en aurez l’étrenne: je ne les ai jamais mises._
Après la chute de l’empire, Arago, douloureusement affecté par l’invasion de la France, s’enferma à l’Observatoire pour ne pas voir les étrangers vainqueurs. Il était déjà célèbre. Le roi de Prusse voulut le voir. M. de Humboldt, l’illustre ami d’Arago, fit de vains efforts pour obtenir de lui qu’il se laissât présenter au roi de Prusse. Arago refusa.
Un soir, Arago venait de se lever de table et il était entré avec deux amis dans la salle de billard. On entend le bruit d’une chaise de poste. Un instant après, M. de Humboldt entre accompagné d’un monsieur en casquette et en costume de voyage.
«Je pars pour Berlin, dit-il à Arago, et je n’ai pas voulu partir sans venir vous embrasser. Monsieur part avec moi et je l’ai prié de monter près de vous pour qu’il ne m’attendît pas dans la voiture.»
Arago salue l’étranger, lui montre une banquette en le priant de s’asseoir, et il se met à causer affectueusement avec M. de Humboldt. Au bout d’une heure de causerie, M. de Humboldt prend congé d’Arago, l’étranger se lève, salue et se retire avec M. de Humboldt sans que l’on se fût autrement occupé de lui. A peine sont-ils partis, Arago se met à rire. «Cet excellent ami, dit-il, il croit sans doute que je n’ai pas reconnu le roi de Prusse.»
En effet, c’était le roi de Prusse lui-même qui était venu en casquette et en costume de voyage. Il tenait à voir Arago et il allait aussi vers les montagnes quand elles ne se dérangeaient pas pour venir à lui.
Nous avons prononcé plus haut le nom de Waterloo. Ce nom prononcé nous rappelle une anecdote que M. Quetelet raconta dans la séance du cercle artistique de Bruxelles, où, sur la prière des membres du cercle, il parla de François Arago et de ses découvertes, quelque temps après la mort de ce grand homme. Dans un voyage que les deux astronomes avaient fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d’insistance peut-être que d’urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au pont de Waterloo et leur faire admirer ce chef-d’œuvre du génie anglais. François Arago, que ce mot de Waterloo blessait profondément, parce qu’il lui rappelait en même temps qu’un grand désastre l’invasion qui s’ensuivit, François Arago refusa obstinément l’invitation. Ses hôtes, voyant qu’il n’y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Ils s’embarquèrent, un jour, sur la Tamise avec l’illustre savant, sous prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c’est ainsi que, tout en regardant et en causant, François Arago se trouva malgré lui en présence du pont qu’il ne voulait pas voir.
«Eh bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, eh bien, que dites-vous de notre pont?
«Votre pont, répondit Arago, prenant son parti de la surprise qui lui était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moins, et cette arche, pour être à sa place, devrait être reportée à Berlin.»
La conversation remise par cette saillie sur le ton de la plaisanterie, la promenade continua sans encombre. Quelques sceptiques essayeront de sourire de ce patriotisme visible dans les plus petits détails, les honnêtes gens de tous les pays y applaudiront au contraire.
A défaut des confidences trop intimes de la famille, qu’il nous soit permis de divulguer, une fois encore, celles de l’amitié dans un détail qui, pour être puéril, n’en est pas moins charmant: l’homme se peint dans les petites choses non moins que dans les grandes.
F. Arago, dans les heures qu’il était forcé parfois de dérober à la science, était d’un commerce si aimable, si enjoué, d’une si charmante bonhomie, qu’on retrouvait en lui la candeur et la naïveté gauloise dans tout son épanouissement. Il se trouvait un soir à Louvain avec son confrère de Bruxelles, M. Quetelet, dont on ne s’étonnera pas que nous invoquions volontiers le nom et les souvenirs. Il n’y avait qu’une seule chambre disponible pour les deux savants, dans l’hôtel où ils étaient descendus. Cette chambre avait bien deux lits; mais une chambre à partager, c’était déjà, à ce qu’il paraît, quelque chose d’assez embarrassant pour les deux amis, peu habitués à une aussi complète communauté. F. Arago se tournait et se retournait dans ladite chambre. M. Quetelet en faisait autant, et leur toilette de nuit n’avançait pas.
F. Arago, plus impatient que son savant collègue, prit enfin un grand parti, et, se plaçant résolûment devant le secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles:
--«C’est que, lui dit-il en homme qui est décidé à ne pas reculer d’une semelle, c’est que j’ai l’habitude de me coiffer la nuit d’un _casque à mèche_!»
Et quand la chose fut dite, il respira.
«_D’un casque à mèche_! répliqua son interlocuteur, respirant à son tour: c’est comme moi, je n’osais pas vous le dire.»
Mais si c’était tout pour M. Quetelet, ce n’était pas tout pour F. Arago. Il lui restait un second aveu à faire, aveu qui lui coûtait sans doute autant que le premier, car il se promenait de long en large dans sa chambre, et le seul progrès accompli dans ses préparatifs se dressait au haut de sa tête retombant à demi sur son front encore soucieux. La promenade semblait interminable. Son confrère, dont le flegme est bien connu à Bruxelles, attendait patiemment qu’elle finît, pensant que, sans doute, son compagnon était plongé dans quelque méditation profonde, quand François Arago, faisant face tout d’un coup au danger:
--«C’est que, dit-il avec un surcroît d’énergie, c’est que je ne vous ai pas tout dit. Je ne vous ai fait que la moitié de ma confession; voici le reste. Dès que j’ai fermé les yeux, _je ronfle!!_
--«Si ce n’est que cela, dit M. Quetelet, rassurez-vous; je dors, moi, comme un enfant, et dès que je dors, il n’est pas de bruit qui me réveille.»
Quelques secondes après, les deux amis dormaient chacun à leur façon, et la nuit fut bonne pour tous deux.
Personne n’a eu le sentiment de la nationalité plus fortement développé qu’Arago. Les offres d’argent de Napoléon détrôné et désirant se réfugier en Amérique ne purent pas le décider à abandonner la France; la promesse de la direction des sciences en Russie, alors même que la Restauration se montrait hostile à son égard, ne put le décider à quitter le sol natal. «Tant qu’on me laissera un coin de terre pour y poser le pied d’un télescope, je dois le résultat de mes travaux à mon pays.» Telle est la réponse que fit un jour le savant désintéressé à un envoyé d’Alexandre.
Nous avons parlé plus haut de cette faculté merveilleuse d’Arago de rendre claires et intelligibles aux intelligences les plus ordinaires les considérations scientifiques de l’ordre le plus élevé. Il avait adopté, pour reconnaître que son auditoire l’avait compris, un procédé curieux et singulier.
Lorsqu’il donnait son cours d’astronomie, et qu’en discourant il éclairait de sa parole les labyrinthes de la science, que tout le monde les arpentait avec lui, bien sûr de retrouver plus tard son chemin, alors il avait une habitude fort originale. D’un regard il parcourait son auditoire, il y cherchait le front le plus déprimé, la figure la plus inintelligente, la physionomie la plus insignifiante; cet auditeur si singulièrement choisi étant trouvé, Arago ne s’adressait plus qu’à lui. C’est sur ce visage inintelligent qu’il étudiait l’effet de ses paroles. Il le regardait s’illuminer peu à peu aux vibrations de sa parole claire et lumineuse.
Lorsque sur cette figure Arago pouvait lire qu’il était compris, alors il était certain que tout le monde avait compris aussi, et qu’il ne restait de doute pour personne. Cet auditeur était son thermomètre intellectuel.
Un jour, Arago déjeunait en famille. On annonce une visite. Un monsieur entre. C’était précisément le thermomètre de la séance de la veille. Il salue, parle de son admiration, puis, entre parenthèses, remercie Arago de l’attention toute particulière qu’il lui a accordée la veille. «Vous aviez l’air, dit-il, de ne donner votre leçon que pour moi.»
Et les témoins de cette scène de rire aux larmes; eux qui connaissaient les habitudes d’Arago, ils savaient ce que cette distinction avait de flatteur pour celui qui se vantait d’en avoir été l’objet.
V
D’autres savants, tels que Cuvier, par exemple, avaient de singulières prétentions à la qualité d’hommes d’État, d’hommes politiques influents; c’étaient des titres et des dignités dont ils recouvraient et affublaient parfois leur vrai génie. Chez Arago on ne trouve pas ce sentiment de fausse vanité. Quand il accepta une fonction publique, ce fut toujours un sacrifice douloureux qu’il fit à son pays, à sa conscience. Après avoir passé par la députation, par le gouvernement provisoire, par son double ministère, il rentra dans la vie privée, simplement, sans regrets, heureux de pouvoir reprendre le cours de ses travaux scientifiques.
Quelle émotion s’empara de l’Académie lorsque, au commencement de 1850, l’homme qui venait de passer au gouvernement provisoire de la république, qui avait été chargé de deux départements ministériels, le grand citoyen, l’illustre savant, miné par la maladie et devenu presque aveugle, demanda la parole, et s’exprima en ces termes: