Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 30

Chapter 303,792 wordsPublic domain

Upon a bed of roses she was layd, As faint through heat, or dight to pleasant sin; And was arayd or rather disarayd, All in a vele of silke and silver thin, That hid no whit her alabaster skin, But rather shewd more white, if more might bee: More subtile web Arachne cannot spin; Nor the fine nets, which oft we woven see Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.

Her snowy brest was bare to ready spoyle Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild; And yet, through languour of her late sweet toyle, Few drops, mor cleare than nectar, forth distild, That like pure Orient perles adowne it trild; And her faire eyes, sweet smyling in delight Moystened their fierie beams, with which she thrild Fraile harts, yet quenched not; like starry light Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright. (Liv. II, ch. XII.)]

N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre, avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles, demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards. Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté. L'_art_ est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge. Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils _composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car, outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée maîtresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier, l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre, et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le coeur du poëte, et que toute son oeuvre a travaillé à rendre sensible; beauté noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors, chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du Nord.

§ 3. LA PROSE.

I

Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des moeurs et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent. Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche. La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer. Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix, elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a telle _entrée_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son impudeur.

[Footnote 340: Harrington's _Nugæ antiquæ_.]

En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew, Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer, ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives, des compliments aux dames. Plus d'élans du coeur; ils tournent des phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.» Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341]. Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis, mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté; mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût; elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît; ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel art.

[Footnote 341:

Some asked me where the rubies grew, And nothing did I say, But with my finger pointed to The lips of Julia. Some asked how pearls did grow, and where; Then spake I to my girl, To part her lips, and show me there The quarelets of pearl. One ask'd me where the roses grew; I bade him not go seek; But forthwith bade my Julia show A bud in either cheek. (Herrick.)

About the sweet bag of a bee, Two Cupids fell at odds; And whose the pretty prize should be, They vowed to ask the gods. Which Venus hearing, thither came, And for their boldness stript them; And taking thence from each his flame, With rods of myrtle whipt them. Which done, to still their wanton cries, When quiet grown sh' had seen them, She kiss'd and wiped their dove-like eyes, And gave the bag between them. (Herrick.)

Why so pale and wan, fond lover? Prithee, why so pale? Will, when looking well can't move her, Looking ill prevail? Prithee, why so pale? Why so dull and mute, young sinner? Prithee, why so mute? Will, when speaking well can't win her, Saying nothing do't? Prithee, why so mute? Quit, quit for shame, this will not move, This cannot take her; If of herself she will not love, Nothing can make her: The devil take her. (Suckling.)

As when a lady, walking Flora's bower, Picks here a pink, and there a gilly-flower, Now plucks a violet from her purple bed, And then a primrose, the year's maidenhead, There nips the brier, here the lover's pansy. Shifting her dainty pleasures with her fancy, This on her arms, and that she lists to wear Upon the borders of her curious hair; At length a rose-bud (passing all the rest) She plucks, and bosoms in her lily breast. (Quarles.)]

À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style. Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent _l'idée_, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins, Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344]. Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi, alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être «leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il, la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis. «L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.» Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un âge poétique qui finit.

[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est contre les imitateurs:

But he is worst, who beggarly doth chaw Other's witt fruits, and in his ravenous maw Rankly digested, doth those things outspue As his own things; and they are his owne, 't is true, For if one eate my meat, though it be known The meat was mine, th' excrement is his own.]

[Footnote 343:

When I behold a stream, which, from the spring, Doth, with doubtful melodious murmuring, Or in a speechless slumber calmly ride Her wedded channels bosom, and there chide And bend her brows, and swell, if any bough Does but stoop down to kiss her utmost brow; Yet if her often, gnawing kisses win The traiterous banks to gape and let her in; She rusheth violently and doth divorce Her from her native and her long-kept course, And roares, and braves it, and in gallant scorn In flatt'ring eddies promising return, She flouts her channel, which thenceforth is dry, Then say I: That is she, and this I am.]

[Footnote 344:

O do not die, for I shall hate All women so, when thou art gone, That thee I shall not celebrate, When I remember thou wast one.]

[Footnote 345:

This flea is you and I, and this Our marriage bed and marriage temple is. Though parents grudge and you, w'are met, And cloyster'd in these living walls of jet. Though use make you apt to kill me, Let not to that selfe murder added be, And sacriledge, three sins in killing three.

Aussi Suckling l'appelle _the Great lord of witt_.]

Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots. Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres moeurs et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces moeurs et il est de ce monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé, qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales, moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage. En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les _Essais_ de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.

[Footnote 346: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de 1710.]

[Footnote 347: Par exemple: _The Spring_ (_The Mistress_, tome 1er, page 72).]

II

Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent Harvey.