Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 29

Chapter 293,679 wordsPublic domain

Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.

[Footnote 335:

With that, her glistring helmet she unlaced; Which doft, her golden lockes, that were up bound Still in a knot, unto her heeles down traced, And like a silken veile in compasse round About her back and all her bodie wound; Like as the shining skie in summers night, What times the dayes with scorching heat abound, Is creasted all with lines of firie light, That it prodigious seemes in common people sight. (Liv. IV, ch. I, str. 13.)

Her golden locks, that were in tramells gay Up bounden, did themselves adowne display And raught unto her heeles; like sunny beames That in a cloud their light did long time stay, Their vapour vaded, shewe their golden gleames, And through the azure aire shooke forth their persant streames. (Liv. III, ch. IX, 20.)]

[Footnote 336:

A teme of Dolphins raunged in aray Drew the smooth charett of sad Cymoent. They were all taught by Triton to obay To the long raynes at her commaundement. As swift as swallows on the waves they went. That their broad flaggy finnes no fome did reare, Ne bubbling rowndell they behinde them sent; The rest of other fishes drawen weare Which with their finny oars the swelling sea did sheare. (Liv. III, ch. IV, 33.)]

[Footnote 337:

He making speedy way through spersed ayre, And through the world of waters wide and deepe, To Morpheus' house doth hastily repaire. Amid the bowels of the earth full steepe, And low, where dawning day doth never peepe, His dwelling is, there Tethys his wet bed Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe, In silver deaw his ever drouping hed, Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.

And more to lulle him in his slumber soft, A trickling streame from high rock tumbling downe, And ever-drizling raine upon the loft, Mixt with a murmuring winde, much like the sowne Of swarming bees, did cast him in a swowne. No other noyse, nor peoples troublous cryes, As still are wont t' annoy the walled towne, Might there be heard; but careless Quiet lyes Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]

XVI

Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot infernal.

La forme du donjon au dedans était grossière et rude,--comme une caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.--De la voûte raboteuse descendaient des arceaux déchirés--bosselés d'or massif et de glorieux ornements,--et chaque poutre était chargée de riche métal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une ruine pesante;--et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,--enveloppés de fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.

Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,--mais couverts de poussière et de rouille antique,--et cachés dans l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur; car la lumière joyeuse du jour--ne se déployait jamais dans cette demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clarté pâle,--comme est une lampe dont la vie s'évanouit,--ou comme la lune enveloppée dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui marche plein de crainte et de morne effroi.

Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,--sinon de grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,--toutes serrées de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait espérer les forcer par violence et par vol.--De chaque côté ils étaient placés tout du long.--Mais tout le sol était jonché de crânes--et d'ossements d'hommes morts épars tout à l'entour,--dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là répandues,--et dont les vils squelettes étaient restés sans sépulture.

.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt--à une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;--là avaient été placées cent cheminées--et cent fournaises toutes brillantes et brûlantes;--près de chaque fournaise se tenaient maints démons,--créatures déformées, hideuses à regarder,--et chaque démon appliquait sa peine industrieuse--à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.

L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,--puis, avec le vent comprimé, enflammait la braise;--l'autre ramassait les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux Vulcain,--qui, les maîtrisant, reprenait sa première ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du métal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.

Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,--jusqu'à une large porte toute bâtie d'or battu;--la porte était ouverte; mais là attendait--un puissant géant aux enjambées roides et hardies,--comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.--Dans sa main droite il tenait une massue de fer;--mais il était lui-même tout entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses ennemis acharnés.

.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,--comme quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque pilier était richement décoré--de couronnes, de diadèmes et de vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils régnaient sur la terre.

Une multitude d'hommes étaient assemblés là,--de toutes les races et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte se pressaient pour approcher--de la partie supérieure, où se dressait bien haut--un trône pompeux de majesté souveraine.--Et dessus était assise une femme magnifiquement parée--et opulemment vêtue des robes de la royauté,--tellement que jamais prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et ne déploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe resplendissante,--tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien unis,--dont un bout était attaché au plus haut du ciel,--et dont l'autre atteignait au plus bas enfer[338].

[Footnote 338:

The houses form within was rude and strong, Like an huge cave hewne out of rocky clifte, From whose rough vault the ragged breaches hong Ëmbost with massy gold of glorious guifte, And with rich metall loaded every rifte, That heavy ruine they did seeme to threatt; And over them Arachne high did lifte Her cunning web, and spred her subtile nett, Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.

Both roof and floor and walls were all of gold, But overgrown with dust and old decay, And hid in darknes, that none could behold The hew thereof; for vew of cherefull day Did never in that house itselfe display, But a faint shadow of uncertein light, Such as a lamp whose life does fade away; Or as the moon, cloathed with clowdy night, Does shew to him that walkes in feare and sad affright.

In all that rowme was nothing to be sene, But huge grete yron chests and coffers strong, All bart with double bends, that none could weene Them to enforce by violence or wrong. On every side they placed were along. But all the grownd with sculs was scattered And dead mens bones which round about were flong; Whose lives, it seemed, whilome there were shed, And their vile carcases now left unburied....

Thence forward he him led and shortly brought Unto another rowme, whose dore forthright To him did open as it had beene taught; Therein an hundred raunges were pight, And hundred fournaces all burning bright; By every fournace many Feends did byde, Defourmed creatures horrible in sight; And every Feend his busie paines applyde To melt the golden metall ready to be tryde.

One with great bellowes gathered filling ayre, And with forst wind the fewell did inflame; Another did the dying bronds repayre With yron tongs, and sprinkled ofte same With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame Who, maystring them, renewd his former heat. Some scumd the drosse that from the metall came, Some stird the molten owre with ladles great. And every one did swincke, and every one did sweat....

He brought him, through a darksom narrow strayt, To a broad gate all built of beaten gold: The gate was open; but therein did wayt A sturdie villein, stryding stiff and bold, As if the highest god defy he would. In his right hand an yron club he held, But he himselfe was all of golden mould, Yet had both life and sence, and well could weld That cursed weapon, when his cruell foes queld....

He brought him in. The rowme was large and wide, As it some Gyeld or solemne temple weare; Many great golden pillours did upbeare The massy roofe and riches huge sustayne; And every pillour decked was full deare With crownes and diademes and titles vaine, Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.

A route of people there assembled were, Of every sort and nation under skye, Which with great uprore preaced to draw nere To the upper part: where was advanced hye A stately siege of soveraine majestye; And thereon satt a woman gorgeous gay And richly cladd in robes of royaltye, That never earthly prince in such aray His glory did enhaunce, and pompous pryde display...

There, as in glistring glory she did sitt, She held a great gold chaine ylinked well Whose upper end to highest heven was knitt, And lower part did reach to lowest hell. (Liv. II, ch. VII.)]

Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:

Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées--était embrassé par une vigne courbée en arches,--dont les grappes pendantes semblaient inviter--tous les passants à goûter leur vin délicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les mains,--comme si elles s'offraient pour être cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement vermeilles;--d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.

Au milieu du jardin était une fontaine--de la plus riche substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si transparente, que l'on eût pu voir--le flot d'argent courant dans chacun de ses canaux.--Très-splendidement elle était décorée--de curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns semblaient, avec une gaieté rieuse,--voler çà et là et s'ébattre en jeux folâtres,--pendant que les autres se baignaient dans l'eau délicieuse.

Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus pur--s'étendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche métal était coloré de telle sorte--que l'homme qui l'eût vu sans être bien averti--l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.--Bien bas jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans la rosée d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des pleurs d'amour.

Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette fontaine, doux et beaux à voir.--Ils tombaient dans un ample bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on eût cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excédait pas trois coudées,--si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le fond,--tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,--et la fontaine voguait droit dans cette mer.

Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,--accordaient leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angéliques voix tremblantes et tendres--répondaient aux instruments avec une divine douceur.--Les instruments unissaient leur mélodie argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux tombantes, variant leurs bruissements mesurés,--tantôt haut, tantôt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante leur répondait à tous bien bas.

Sur un lit de roses Acrasie était couchée,--alanguie par la chaleur ou prête pour son doux péché;--un voile l'habillait ou plutôt la laissait déshabillée,--un voile transparent tout d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau d'albâtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle pouvait être.--Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,--et les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées--par les fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.

Son sein de neige était une proie offerte--aux yeux avides qui ne savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait laissé--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son corps;--et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement encore,--humectaient sans les éteindre les rayons de feu--dont ils perçaient les coeurs fragiles. Ainsi la clarté des étoiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses, paraît plus brillante[339].

[Footnote 339:

.... No gate, but like one, being goodly dight With bowes and braunches wich did broad dilate Their clasping armes in wanton wreathings intricate:

So fashioned a porch with rare device, Archt over head with an embracing vine, Whose brounches hanging downe seemed to entice All passers-by to taste their lushious wine, And did themselves into their hands incline, As freely offering to be gathered, Some deepe empurpled as the hyaline, Some as the rubine laughing sweetely red, Some like faire emeraudes not yet well ripened....

And in the midst of all a fountaine stood, Of richest substance that on earth might bee, So pure and shiny that the silver flood Through every channell running one might see. Most goodly it with curious ymageree Was over-wrought, and shapes of naked boyes, Of which some seemd with lively jollitee To fly about, playing their wanton toyes, Whylest others did themselves embay in liquid joyes.

And over all of purest gold was spred A trayle of yvie in his native hew; For the rich metall was so coloured, That wight, who did not well avis'd it vew, Would surely deeme it to bee yvie trew; Low his lascivious armes adown did creepe, That themselves dipping in the silver dew Their fleecy flowres then fearfully did steepe, Which drops of christall seemd for wantones to weep.

Infinit streames continually did well Out of this fountaine, sweet and fair to see, The which into an ample laver fell, And shortly grew to so great quantitie, That like a little lake it seemd to bee, Whose depth exceed not three cubits hight, That through the waves one might the bottom see, All pav'd beneath with jaspar shinning bright, That semd the fountaine in that sea did sayle upright....

The joyous birds, shrouded in chearefull shade Their notes unto the voyce attempred sweet; Th'angelical soft trembling voyces made To th'instruments divine respondence meet; The silver-sounding instruments did meet With the base murmure of the waters fall; The waters fall with difference discreet Now soft, now loud, unto the wind did call; The gentle warbling wind low answered to all....