Part 9
Ici, les _caporali_ entrent officiellement en scène. Comme à Florence, on appelait ainsi les gonfaloniers du peuple. Ainsi que le gonfalonier, le caporale était toujours choisi parmi les habitants du village. Dans l’esprit du peuple, il devait faire contrepoids à la tyrannie du seigneur ou du podestat, mais les familles de gentilshommes, elles-mêmes, ne tardèrent pas à apprécier une fonction que tous les gouvernements subventionnaient tour à tour, et une nouvelle aristocratie mixte se forma. Il y eut des familles de caporali. Au XV ᵉ siècle, le caporale n’est plus pour le gouvernement génois que le chef d’origine locale chargé, moyennant rétribution, de maintenir son influence. Sur ses registres de comptabilité, il confondra sous la même rubrique les syndics des villages et les féodaux les plus puissants de l’Au-delà-des-Monts. Par les caporali, Gênes communique avec chaque clan et conserve ainsi dans l’île une autorité que les fonctionnaires génois sont incapables de maintenir par eux-mêmes.
Il est probable que la suppression d’une pension qu’ils touchaient depuis deux ou trois ans fit soulever les deux évêques et leurs amis contre Gênes. Vincentello se les attacha en leur rendant leur subvention. Dès lors, les familles principales de la Terre-de-la-Commune reçurent régulièrement leur traitement, tantôt de la République, tantôt du gouvernement aragonais, souvent aussi du seigneur cinarchese qui avait pu se constituer un parti important. En 1443, Mariano da Caggio, élu lieutenant général du peuple corse, voudra réprimer leurs abus: il nivellera leurs tours et leur interdira de prendre le titre de caporale; mais son autorité trop éphémère ne portera pas de fruits.
Pour les Fregosi, la Corse devait être un champ d’exploitation. Ils avaient employé au mieux de leurs intérêts personnels les fonds fournis par la République. Afin de continuer la guerre, Abramo de Campo-Fregoso emprunta de l’argent aux Bonifaciens et vint mettre le siège devant le château de Cinarca. Quand il s’en fut emparé, jugeant qu’il lui serait difficile de le conserver, il le vendit 3.500 livres à Carlo d’Ornano. Mais Vincentello d’Istria qui avait vaincu et fait prisonnier le lieutenant d’Abramo, Andrea Lomellini, assiège le gouverneur à Biguglia et s’empare de sa personne (1420). La prise de Bastia suit de près, et les Génois sont chassés. Il est presque inutile d’ajouter qu’Abramo ne rendit jamais aux Bonifaciens l’argent qu’il leur avait emprunté.
_Entreprises des Aragonais sur la Corse._--Vers la fin de l’année 1420, le roi D. Alfonse estimant nécessaire sa présence en Sardaigne, arma une flotte importante. Accueilli en souverain à Sassari par les Sardes, il fit voile aussitôt pour la Corse, et reçut à son débarquement les hommages des principaux chefs. Calvi et Bonifacio, dont les populations étaient génoises, s’étaient préparées à la résistance; cependant les Aragonais entrèrent dans Calvi presque sans coup férir, grâce à la trahison d’un habitant, Giacopo-Pietro da Montelupo qui leur en ouvrit les portes pendant la nuit. La ville ainsi occupée, presque sans protestation de la part de sa population pacifique de pêcheurs et de marchands, le roi distribua aux notables quelques faveurs et partit pour Bonifacio, ne laissant, pour garder la place, que soixante Catalans sous la conduite du capitaine Juan de Liñan. Grave imprudence, car les Calvais, privés de communications avec Gênes, principal débouché de leur commerce, et peut-être incommodés par la présence des soudards catalans, s’avisèrent d’un stratagème pour s’en débarrasser. Un navire chargé de marchandises avait jeté l’ancre au cap Saint’Ambrogio, à quatre milles de Calvi: ils firent miroiter aux yeux des soldats les avantages d’une prise facile, et décidèrent une partie de la garnison à courir sus au butin. Ce piège grossier réussit: la garde de la citadelle réduite de moitié, ne put résister aux menaces de la population armée contre elle, et le capitaine Liñan s’estima heureux de pouvoir embarquer tous ses hommes à destination de Bonifacio. Ainsi, fait peut-être unique dans l’histoire, la prise d’une ville et sa délivrance s’effectuèrent presque sans effusion de sang.
Quant à Montelupo, une délibération des habitants de Calvi réunis dans l’église San-Giovanni le 14 août 1421, le déclara traître à sa patrie, indigne d’habiter, de posséder ou de négocier à Calvi. Ses biens furent confisqués et le prix de leur vente affecté à l’acquisition d’armes, de cuirasses et de munitions pour la défense de la ville. C’est à partir de ce moment, dit-on, que Calvi ajouta en exergue à la croix de Gênes qu’elle portait dans ses armoiries la devise «_Civitas Calvi semper fidelis_».
La flotte aragonaise resserrait étroitement Bonifacio. Les canons catalans, hissés sur des tours voisines, dominaient à la fois le port et la ville et causaient de tels ravages que les habitants, déjà décimés par la famine et la rigueur de décembre, implorèrent une courte trêve, promettant de se rendre s’ils n’étaient pas ravitaillés avant janvier 1421. Un brigantin fut envoyé à Gênes et, le premier janvier, une escadre de huit vaisseaux, commandée par Battista di Campofregoso était signalée. Aussitôt les assiégés au mépris de la trêve, dit un historien milanais contemporain, prennent les armes et détournent l’attention des Aragonais. Favorisée par le vent, la flotte génoise brise la chaîne qui ferme le port et ravitaille la cité. C’en fut assez pour décourager le roi appelé à Naples par des intérêts plus pressants, car il s’agissait de la succession de la reine Jeanne compromise par l’ambition de la maison d’Anjou. Il partit après avoir nommé Vincentello vice-roi de Corse. Le pouvoir de celui-ci, en 1421, est tel que l’annaliste génois contemporain (Stella), lui-même ne le discute pas: «La plus grande partie de l’île, écrit-il, appartient au comte Vincentello della Rocca, les Génois y règnent de nom, mais leur pouvoir y est nul.» Le pape Martin V, envoyant en Corse un légat apostolique pour y organiser un synode, l’adressa _au comte Vincentello, Souverain de la Corse_. Celui-ci sut profiter de l’occasion pour convier à cette assemblée tous les laïques de quelque importance, et fit savoir que la constitution synodale devait être observée par tous, sous les peines les plus sévères. Cet acte purement politique tendait à donner à son autorité la sanction apparente du Saint-Siège.
La lutte des Adorni et des Fregosi fit tomber Gênes au pouvoir du duc de Milan. Tomasino de Campo-Fregoso et les siens reçurent «en remboursement des sommes qu’ils avaient dépensées pour le service public» près de 60.000 florins et la seigneurie de Sarzane. Ils attendirent dans cette petite ville qu’un souffle plus favorable leur rendît les hautes charges de la République qu’ils avaient su rendre si lucratives. Comme le roi de France, le duc de Milan s’était engagé à respecter la constitution des Génois et leurs franchises.
Moins tyrannique, Vincentello, malgré l’opposition des Cinarchesi, aurait pu établir solidement son autorité en Corse. En pensionnant les caporali, il avait fait reconnaître sa suzeraineté; les rois d’Aragon, le Saint-Siège, Florence le traitaient en souverain, et Gênes, elle-même, par des rapports courtois avec lui, semblait accepter l’état de choses qu’il avait créé. Les excès dont il se rendit coupable causèrent sa chute. En 1433, alors qu’il était en fort mauvais termes avec Simone de Mari, seigneur du Cap-Corse, et les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, il exigea des populations qui lui restaient fidèles une contribution extraordinaire, ce qui lui aliéna les masses. En enlevant une jeune fille de Biguglia, il provoqua l’indignation générale. Les habitants de la Terre-de-la Commune se groupèrent autour de Simone de’ Mari et le comte, presque isolé, dut quitter la Corse. Les Florentins l’accueillirent avec de grands honneurs et lui fournirent des secours. Mais comme il revenait, accompagné de son frère Giovanni, Zaccaria Spinola, capitaine d’une galère génoise, s’empara d’eux. Vincentello, conduit à Gênes, fut condamné à avoir la tête tranchée. Il revendiqua la responsabilité de tous les dommages que son frère et les autres Corses avaient infligés aux Génois; ce qui fournit un prétexte à la République pour déclarer ses biens confisqués. L’importance qu’attacha le gouvernement génois à la capture de Vincentello fut telle que Zaccaria Spinola et son lieutenant, Giacopo di Marchisio, reçurent, en récompense, des privilèges à vie, et que chacun des officiers qui se trouvaient à bord de leur galère fut gratifié d’un don de cinquante livres. Vincentello fut exécuté à Gênes dans une petite cour du _Palazzetto_ (monument qui renferme aujourd’hui les Archives d’État). Sa tête tomba sous le couperet de la _mannaja_, instrument de mort dont on usait communément en Italie, et qui fit depuis son apparition en France sous le patronage du docteur Guillotin.
_Intrigues des seigneurs, des caporali et des Fregosi.--Intervention pontificale._--Après la mort de Vincentello, les feudataires recommencèrent à se disputer le pouvoir. Simone de’ Mari, le plus puissant d’entre eux, se rendit maître de Bastia et se crut assez fort pour lever des impôts; mais les Cinarchesi: Giudice d’Istria, Polo della Rocca et Rinuccio di Leca s’unirent contre lui. Afin de diviser ses adversaires, il commença par gagner à sa cause Polo della Rocca et traita avec Rinuccio. Giudice ne voulut entendre parler d’aucun accommodement: il se fit nommer comte de Corse par le roi d’Aragon, titre qui ne fut reconnu que par ses vassaux, car les insulaires, réunis à Morosaglia, élurent Polo della Rocca comte et seigneur de l’île.
Aussitôt Simone de’ Mari déçu dans ses espérances, fit avec les Montaldi un traité par lequel la Corse aussitôt conquise serait partagée entre eux et lui, par moitié. Les caporali, fidèles à leurs principes d’intérêt personnel, abandonnèrent le comte Polo et se rangèrent avec les Montaldi, mais ceux-ci après la victoire, s’aliénèrent les Corses en faisant emprisonner leur allié, Simone de’ Mari. Sous les ordres de Rinuccio di Leca, les insulaires marchèrent contre les Montaldi dont l’armée fut taillée en pièce à Tassamone (1437).
Cette même année, Tomasino di Campo-Fregoso fut élu doge. Reprenant le projet déjà conçu par tant de familles génoises de se constituer avec la Corse un fief particulier, il envoya son neveu Jano qui entra en correspondance avec les seigneurs et les caporali; grâce à de belles promesses celui-ci n’eut aucune peine à parcourir la Corse en triomphateur. Après avoir reçu l’hommage des seigneurs du Cap-Corse dont il confisqua et revendit les châteaux, il passa dans l’Au-delà-des-Monts et força Bartolomeo d’Istria, fils de Vincentello, à lui céder moyennant 200 écus le château de Cinarca qu’il revendit 3.000 écus à Rinuccio de Leca. Pour conserver son fief, chacun des Cinarchesi paya à Jano une somme proportionnée à son importance.
Encouragé par ces premiers succès, Jano supprima les pensions des caporali. C’était imprudent: ceux-ci mirent à leur tête Polo della Rocca et Rinuccio di Leca qui forcèrent le gouverneur à s’enfuir. Revenu avec des forces importantes, il triompha des Corses, dit Giovanni della Grossa, dans la plaine de Mariana, «grâce à des épouvantails avec lesquels les Génois effrayaient les chevaux» (1441). Cette défaite eut des conséquences graves pour les Corses: pendant plusieurs mois, Polo fut poursuivi par les Génois; mais le pire, dit la Chronique, fut que chacun des adversaires, partout où il passait, levait la taille, de sorte que chaque feu la paya deux fois cette année.
Mais les Adorni ayant reconquis le pouvoir, les Montaldi reparurent en Corse et se mirent en campagne contre Jano qui chercha en vain un allié parmi les feudataires. Battu dans toutes les rencontres, Jano prit le parti de rentrer à Gênes où la fortune de sa famille était très compromise. Pour ne pas tout perdre, il porta la lutte sur un autre terrain et réclama de la République une indemnité de 15.000 livres.
Au milieu des troubles qui désolaient l’île, l’évêque d’Aleria, Ambrogio d’Omessa, qui avait contribué pour une bonne part au retour des Fregosi, proposa aux caporali d’offrir la souveraineté de l’île au Saint-Siège. Le pape Eugène IV accepta, mais les troupes pontificales, s’étant rencontrées avec un parti de Cinarchesi que commandait Raffè de Leca, fils de Rinuccio, éprouvèrent une sanglante défaite. L’avarice des gouverneurs pontificaux acheva de détruire le prestige du régime. Un caporale dont la valeur égalait le prestige, Mariano da Caggio, de la famille des Cortinchi, convoqua une consulte à Morosaglia. Les populations lasses de l’oppression où les tenaient les gouvernements étrangers, les seigneurs et les caporali, élurent par acclamation Mariano lieutenant général du peuple, mais se laissèrent persuader d’accepter, entre toutes les tyrannies, celle qui théoriquement se présentait comme la plus douce. Les troupes romaines débarquèrent donc de nouveau et remportèrent sur les Cinarchesi d’assez gros succès, mais la mort d’Eugène IV (1447) suggéra à son général, Mariano da Norcia, de continuer pour son compte ce qu’il avait entrepris pour celui du pape. Craignant l’opposition de ses alliés, il fit incarcérer Mariano da Gaggio, le gouverneur de la Corse, évêque de Potenza, et Giudice d’Istria, lequel, en haine des seigneurs de la Rocca et de Leca, s’était joint au parti populaire. Ces arrestations provoquèrent l’indignation générale. Mariano da Norcia fut obligé de se retirer dans le château de Brando où il prépara sa fuite: encore prit-il la précaution de vendre avant de partir le dit château pour la somme de trois cents florins qu’il conserva ainsi que les sommes qu’il avait recueillies au nom du gouvernement pontifical.
A Eugène IV avait succédé, sous le nom de Nicolas V, Tomaso Parentucelli, de Sarzane, qui, sujet des Fregosi, fut flatté de voir Lodovico, frère de Jano (nouvellement élu doge de Gênes), venir à Rome lui baiser les pieds. Le pape témoigna sa satisfaction envers la famille de ses seigneurs naturels en donnant à Lodovico l’investiture de la Corse.
En prenant possession de son fief, Lodovico éprouva plus d’une déception. La vente des citadelles et le trésor vidé par le commissaire pontifical lui furent particulièrement sensibles. Le peuple, dirigé par Mariano da Gaggio, paraissait peu disposé à accepter son autorité et les seigneurs peu préparés à verser les garanties pécuniaires qu’il en exigeait; Mariano da Gaggio appela les Corses aux armes, et Lodovico, qui se trouvait alors à Gênes,
dut revenir subitement avec huit cents hommes: l’évêque d’Aleria, Ambrogio d’Omessa, passa de son côté, mais en poursuivant Mariano, qui battait en retraite, Lodovico perdit un grand nombre des siens sur les rives du Golo, et laissa deux cents prisonniers qui se rachetèrent à prix d’argent.
Lodovico appelé au dogat en remplacement de son frère qui venait de mourir, confia le gouvernement de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso, son cousin. Les instructions que donna Lodovico à celui-ci furent surtout d’ordre économique: il l’engagea à rendre aux caporali leur pension, estimant que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres en subventions qu’en armements; l’expérience qu’en avait faite son frère, disait-il, avait été désastreuse. D’ailleurs, il indiquait les moyens de combler les vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour la rançon des otages corses qu’ils conservaient; il suffisait, ajoutait-il, pour faire verser cette somme d’augmenter les tailles dans la proportion de _dix sous par livre_. On voit par ces détails les raisons qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique excessivement jeune, Galeazzo, «digne de ses parents sous tous les rapports», trouva son cousin encore trop généreux; il refusa de payer les pensions des caporali; il salaria seulement Mariano da Caggio qui avait fait sa soumission, et qu’il jugeait capable de maintenir la paix dans la Terre-de-la-Commune.
Mais l’évêque Ambrogio d’Omessa poussa les autres caporali à la révolte, et sans l’intervention de Michèle de’ Germani, évêque de Mariana, qui conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, l’île entière se soulevait à nouveau. Grâce à cette prudente intervention, l’île goûta quelques mois de calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs réclamations devinrent importunes, Galeazzo se saisit des plus bruyants et les jeta en prison. Il n’eut pas à se louer de cet abus de pouvoir, car les Génois eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à compromettre définitivement l’autorité de la République. Une lettre du doge assisté de son conseil (9 février 1451) l’en tança vertement: «Vous n’êtes pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle importance est la Corse pour nous et quelle perte irréparable résulterait de son passage aux mains d’une puissance étrangère.» Ces avis venaient tardivement. «Les Corses, disait-on à Gênes, sont d’avis d’expérimenter tous les régimes plutôt que de se soumettre à notre autorité.» Appelés par le comte Polo della Rocca et Vincentello d’Istria (neveu du comte Vincentello), les Aragonais, sous la conduite de Jayme Imbisora, débarquaient en Corse au mois de novembre, prenaient possession de quelques places fortes et manifestaient l’intention de bloquer Bonifacio. Raffè da Leca resta, ainsi que Giudice della Rocca (fils de Polo), du côté des Génois. La lutte paraissait devoir être chaude quand Jayme Imbisora mourut. Comme le comte Polo, découragé, s’embarquait pour Naples, il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le vendit 600 écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant la promesse d’une rançon de 700 écus, garantie par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui donna même le titre de _vicaire du peuple_ pour qu’il pût, en recueillant les impôts, réunir les fonds qu’il s’était engagé à payer. Mais le peuple refusa de verser des _accatti_ (redevances volontaires) à un vieillard dépourvu de forces et de soldats; ce que voyant, Polo, sans se soucier des amis qui l’avaient cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses terres.
IX
LA BANQUE DE SAN-GIORGIO
_Cession de la Corse à l’Office de San-Giorgio.--Révoltes des seigneurs.--Raffè de Leca.--Tyranie de l’Office.--Les Milanais en Corse.--Dernières luttes des féodaux: Gio-Paolo di Leca et Rinuccio della Rocca._
Jamais la Corse n’avait obéi à tant d’autorités diverses: Galeazzo di Campo-Fregoso possédait les forteresses de San-Firenzo, de Biguglia, de Bastia et de Corte; Calvi et Bonifacio tenaient pour la République; un caporale, Carlo da Casta, dominait dans les campagnes de l’En-deçà-des-Monts, tandis que chacun des Cinarchesi s’agitait pour faire prévaloir son autorité personnelle sur l’île entière. Raffè di Leca, bien secondé par ses vingt-deux frères, tant légitimes que bâtards, semblait plus que tout autre appelé à ressusciter les rôles de Giudice d’Arrigo et de Vincentello. Sa destinée se heurta à une organisation plus puissante que toutes celles qui avaient dominé la Corse jusqu’à ce jour. C’était l’Office ou Banque de San-Giorgio.
Cet établissement célèbre avait été créé en 1410, sous les auspices du maréchal Boucicault dans le but de réunir aux mains d’une seule compagnie toutes les créances de la République. En peu de temps, l’Office des _Emprunts de San-Giorgio_ (_Offitium Comperarum Santi-Georgii_) avait pris une importance considérable. Cette république financière avait son sénat et ses troupes; quant aux décisions de ses magistrats, le Doge, assisté de son conseil suprême, hésitait avant de les contester.
Un corsaire catalan venait de s’emparer de San-Firenzo. Gênes, que la prise de Constantinople, en coupant les communications avec ses colonies de la Mer Noire, venait de plonger dans une situation désastreuse, abandonnait alors à l’Office de San-Giorgio toutes ses possessions d’outre-mer. Galeazzo, voyant que la Corse allait lui échapper, résolut d’en tirer au moins quelque argent: il se rendit à Gênes, et céda à la République ses droits sur la Corse. En même temps que lui, arrivaient des députés du peuple corse qui venaient demander pour leur patrie d’être comprise dans le lot cédé à l’Office de San-Giorgio. Est-il permis de douter de l’unanimité de cette requête, au succès de laquelle, Galeazzo et la Banque seuls étaient intéressés? Tout ce qu’on peut assurer c’est que les négociations ne traînèrent pas, et que, pour l’abandon de la Corse, Galeazzo, dit la Chronique, reçut de l’Office une «somme importante».
Au mois de juin 1453, Pietro-Battista D’Oria commissaire de l’Office parut dans la baie de San-Firenzo et mit le siège devant la forteresse qu’occupait Vincentello d’Istria pour le roi d’Aragon. La place capitula, et Pietro-Battista, après avoir pris possession officiellement de Calvi et de Bonifacio, tint à Biguglia une consulte nationale où l’on publia de nouvelles conventions passées entre l’Office et les Corses. La plupart des seigneurs déclarèrent accepter la suzeraineté de l’Office. Raffè di Leca, particulièrement distingué, fut avec son frère Anton’ Guglielmo, inscrit au _Livre d’or_ de la République et agrégé à l’albergo Doria, faveur sans précédente et qui, dans la suite ne fut octroyée qu’à deux Corses (Cuneo et Ristori); encore ne fut-ce qu’aux XVII ᵉ et XVIII ᵉ siècles, en des temps où l’inscription moyennant finances, devenue commune, avait ôté au Livre d’or une grande partie de son éclat.
_Révoltes des seigneurs.--Raffè di Leca._--Si jamais la politique des seigneurs corses se montra obscure et incompréhensible, ce fut pendant cette période où leur mobilité n’eut d’égale que la vigueur de la répression. Presque tous sollicitèrent les bonnes grâces de l’Office qui s’efforça de les satisfaire; mais les soupçons des gouvernants, la susceptibilité des féodaux, leur jalousie vigilante et réciproque épuisèrent rapidement le bon vouloir dont les uns et les autres paraissaient animés. Dès 1454, un agent aragonais, Francesco de Zanilo, pousse Simone et Giovanni de’ Mari à la révolte. Geronimo de Guarco, au nom de la Banque, les soumet au bout de sept mois. On ne triompha pas aussi aisément de Raffè malgré la coalition de Giudice et d’Antonio della Rocca, de Vincentello d’Istria et de Mariano da Caggio contre lui. Une descente en Corse des Sardes, sous la conduite de Berengario Erill, vice-roi de Sardaigne pour le roi d’Aragon (1455), augmenta les difficultés de l’Office: ce fut encore pis quand Lodovico di Campo-Fregoso entra en relation avec Berengario dans le but de lui vendre Bonifacio.