Part 10
En juillet 1455, Génois et Aragonais ayant signé une trêve, Berengario fut rappelé par son souverain. Astucieusement, la Banque envoya de nouvelles troupes et la lutte recommença. Giudice, sans que l’on sût exactement pourquoi, s’étant réconcilié avec Raffè, les Génois furent battus et refoulés dans l’En-deçà-des-Monts. Jadis, lorsque Vincentello et Arrigo avaient infligé à la République de tels échecs, les Génois, démoralisés, s’étaient retirés pour attendre une époque plus propice et mieux préparée par leur diplomatie toujours active; mais l’Office confiant en la puissance de son or, et décidé à prendre possession d’une marchandise qu’il avait payée, s’impressionnait peu du sang de ses mercenaires. Une lutte sanglante et sans merci fut décidée contre les Corses. Raffè se montra comme cruauté au niveau de ses ennemis. Un habitant du Niolo, Arrigo da Calacuccia, s’étant emparé du gouverneur génois Carlo de’ Franchi, Raffè lui paya son prisonnier 400 livres, puis il l’enferma dans une sorte de cage roulante que chacun fut autorisé à mouvoir. Le malheureux ne put supporter ce traitement et mourut au bout de quelques jours. Quant aux soldats génois, il les vendait aux pirates barbaresques, et pour bien afficher son mépris, il n’exigeait des acheteurs que _huit oignons_ par tête. Plus miséricordieux à l’égard des mercenaires, il les renvoyait souvent sans rançon. Cependant il fit couper à l’un d’eux les mains et le nez: «Lombard, lui avait-il dit, c’est bien toi que j’ai pris sept fois? c’est bien toi qui m’as juré de ne plus combattre contre moi? Pour ne pas me tromper à l’avenir, je veux te marquer d’un signe de reconnaissance.»
Raffè combattait avec l’énergie du désespoir, car les Génois avaient envoyé des forces considérables. Giudice della Rocca à Bariccini, Raffè, Anton’ Guglielmo, et leur oncle Giocante à Leca restaient seuls à soutenir le poids de la guerre. Pour en finir, les Protecteurs de San-Giorgio confièrent le commandement de leurs troupes à Antonio Calvo, _homme énergique et implacable_, dit la Chronique. On lui donna des instructions formelles. Il devait, en débarquant, mettre à prix les têtes des chefs: à qui livrerait Raffè ou Giudice vivants, on verserait mille ducats, morts cinq cents; deux cents ou cent ducats devaient récompenser la prise des deux autres. De ceux de leurs partisans qui se soumettraient, exiger des otages ou des cautions; quant aux rebelles endurcis, les traiter de façon à «inspirer à chacun la terreur».
Antonio Calvo s’acquitta consciencieusement de cette besogne, avec tant de zèle même que le gouverneur Carlo di Negro et l’évêque de Sagone protestèrent contre ses actes de cruauté devant le tribunal des Protecteurs. Ceux-ci ne se laissèrent pas émouvoir: «Laissez faire au capitaine, répondirent-ils au premier: quand il s’agit de châtier, il est plus compétent que vous.»--«La cruauté nous déplaît autant qu’à vous, déclarèrent-ils au prélat, mais il ne faut pas traiter de cruautés les actes de justice.»
Le 20 avril 1456, on apprit à Gênes par une lettre d’Antonio Calvo que Leca était envahi et que Raffè restait bloqué avec ses frères et quelques partisans dans le château. Parmi ces derniers se trouvaient des traîtres, et l’un d’eux, Trastollo da Niolo, depuis le commencement du mois, négociait avec le gouverneur la perte de Raffè. Cependant, la place paraissait imprenable. Par ordre des Protecteurs, Antonio Calvo fit arrêter tous les parents des assiégés et fit en sorte que ceux-ci fussent informés de la situation critique de ces malheureux réduits à l’état d’otages. Trastollo n’eut donc aucune peine à convaincre plusieurs de ses compagnons qui, profitant de l’heure où Raffè et sa famille étaient à table, introduisirent Calvo et ses soldats. Tous furent pris vivants avant d’avoir pu saisir leurs armes. Raffè, sachant qu’il n’avait aucun quartier à espérer, se jeta du haut des remparts et se cassa la jambe. Il eut encore la force de se réfugier sous un rocher où on le découvrit quelques heures plus tard: «Il nous sera difficile, écrivirent les Protecteurs à Calvo, de vous exprimer par lettre ou de vive voix la joie que nous cause, que cause à toute la ville, la capture de Raffè, d’Anton’ Guglielmo et des autres rebelles... Mettez-les à la torture avant de les exécuter pour leur faire avouer leurs crimes.» Raffè fut pendu ainsi que vingt-deux de ses parents, frères ou cousins germains, dont les corps restèrent accrochés au gibet; celui de Raffè fut dépecé, et les morceaux envoyés dans les principales villes de la Corse pour y être exposés. Des instructions de la Banque avaient réglé deux mois auparavant le cérémonial de ces représailles. Pietro Cirneo ajoute que l’on expédia à Gênes, après l’avoir préalablement salée, la tête de Raffè.
_Tyrannie de l’Office._--La mort de Raffè découragea les feudataires: Giocante de Leca, Arrigo della Rocca, Giudice d’Istria, Orlando d’Ornano et Guglielmo di Bozzi se réfugièrent à Naples. Seul, Giudice della Rocca resta en Corse, mais n’ayant plus de partisans, il dut bientôt s’enfuir en Sardaigne où il mourut.
A l’intérieur, les sévérités et les excès des fonctionnaires de l’Office exaspéraient les Corses. Le crime isolé d’un vulgaire bandit redoubla les rigueurs. Sur l’ordre de Michele de’ Germani, évêque de Mariana, Maino di Brando, dit Brandolaccio, avait subi quelques coups d’estrapade pour un délit dont il se prétendait innocent. Sa culpabilité n’était pas démontrée, il fut remis en liberté. En tout autre pays, ce malfaiteur notoire se fût estimé heureux d’en être quitte à si bon marché: en Corse, le compte se régla autrement.
Le bandit se déclara _en inimitié_ avec l’évêque, et un jour que celui-ci, entouré d’une nombreuse escorte se rendait à une assemblée des prêtres de son diocèse, il le tua d’un coup de javelot. Pour qu’il fût bien établi que l’honneur de Brandolaccio était vengé, celui-ci s’était écrié au moment où l’évêque tombait: «C’est moi! Brandolaccio!» Cependant, ordre fut donné de rechercher le meurtrier et ses complices, et de les poursuivre avec la dernière rigueur. Ne pouvant s’emparer de l’auteur du crime, le gouverneur fit arrêter d’abord les Corses qui étaient convaincus de lui avoir donné asile, et trouva le moyen de mêler au procès les remuants caporali d’Omessa. Comme presque tous les membres de cette famille appartenaient au clergé, l’évêque d’Ajaccio fut autorisé par bulle pontificale à instruire contre eux, mais le bras séculier fut plus expéditif. La torture arracha des aveux au curé piévan de Giovellina, fils de l’évêque Ambrogio, et au curé de Casacconi, Sinoraldo, qui furent pendus.
Michele de’ Germani était l’ami personnel du doge, ce qui explique les excès qui vengèrent son assassinat. L’un après l’autre, les fils et les neveux d’Ambrogio d’Omessa subirent la torture; on en pendit plusieurs, entre autres Valentino, son frère coupable uniquement «de s’affliger de leur mort». Le nouvel évêque de Mariana successeur de Michele, Ottaviano fut soupçonné d’avoir trempé dans le crime, et son vicaire livré au bourreau. De Rome, Ottaviano se plaignit énergiquement aux Protecteurs de ces procédés: «Pour moi, écrivait-il, je les supporte aisément, car _on ne peut me faire grand mal_, mais je me demande comment font les Corses qui ne peuvent se faire entendre.» Il se trompait, car un jour il disparut dans l’hécatombe qui fondait sur le clergé insulaire. Cette fois ce fut au tour du doge d’être frappé: Pietro da Campo-Fregoso mourut hors de la communion des fidèles.» Avant d’expirer, il avait sollicité son pardon pour les sévices qu’il avait commis envers _un certain évêque de Mariana, mort, dit-on, et différents membres du clergé qu’il avait fait emprisonner et tourmenter pour la sûreté et la défense de son État_. Mais la bulle qui levait l’excommunication ne parvint qu’après sa mort. Le 18 février 1460, elle fut déposée en grande pompe sur son tombeau.
Alors que cette cérémonie grandiose réunissait un peuple entier dans la cathédrale de Gênes, la justice continuait en vain à poursuivre Brandolaccio qui avait entrepris une lutte à mort contre les Génois. Quand ceux-ci, pour échapper à sa mortelle étreinte, se disaient Corses, il les forçait à articuler le mot _capra_ (chèvre) particulièrement difficile pour une bouche génoise: en disant _cavra_, ils prononçaient leur arrêt de mort. Brandolaccio périt de la main d’un de ses parents acheté par l’espoir d’une grosse récompense.
En présence d’un mécontentement général, les Cinarchesi revinrent en Corse. Leurs succès inspirèrent à la Banque une telle inquiétude, qu’elle envoya dans l’île Antonio Spinola, l’un des meilleurs officiers de la République. Avec l’aide de Vincentello d’Istria, qui était resté l’allié de l’Office, Spinola contraignit les seigneurs à se retirer dans les montagnes, et fit usage, contre ceux qui leur étaient attachés, de terribles représailles; il ravagea la campagne, depuis les rives du Golo jusqu’à Calvi, et livra aux flammes plusieurs villages. Peu à peu les Cinarchesi firent leur soumission à Spinola qui avait promis au nom de l’office une amnistie générale. «Il les convia à un festin, raconte un Génois contemporain, et, contre la foi jurée, les fit décapiter.» Sans parler des moyens employés pour réunir les chefs corses, le gouverneur de la Corse, Giovanni da Levanto, annonça l’événement aux Protecteurs en ces termes: «Nous sommes venus ici pour mettre en ordre les choses de ce pays et nous avons fait le nécessaire; le magnifique capitaine a présidé à l’exécution: il a décapité Arrigo della Rocca, Vincente di Leca, Trastollo di Paganaccio et son fils, le curé doyen d’Evisa et son frère, Abram di Leca, Guglielmo da Calocuccio, et il en a fait pendre quatorze autres... J’ai envoyé des cavaliers faire de même à Antonio della Rocca et à Manone di Leca.» Ces derniers n’échappèrent pas à leur sort. Vinciguerra et Pier’ Andrea della Rocca, fils de Polo, rejoignirent leur père en Sardaigne et Vincentello d’Istria se retira à Sarzane.
Quant à Giocante, il laissa ignorer l’endroit de sa retraite, et pour cause: le 14 novembre 1458, deux des Protecteurs de San-Giorgio en personne s’étaient fait amener dans la maison du vicaire de Pietra-Santa deux criminels condamnés au dernier supplice et avaient passé par écrit avec eux le contrat suivant: «Ils devaient poursuivre Giocante à Pise, à Piombino, à Rome ou en quelque endroit qu’il se pût trouver, et le mettre à mort par quelque moyen que ce fût, fer, corde ou poison»; en échange de quoi ils obtenaient leur grâce, des vêtements neufs, les fonds nécessaires à leurs déplacements, et deux cents ducats chacun sans préjudice d’une gratification qui serait ultérieurement fixée par les protecteurs. La mission des deux bravi échoua.
Gênes était passée de nouveau sous le protectorat du roi de France (1459). D. Juan, roi d’Aragon, réclamait la Corse à l’indignation des Génois. Un mémoire fut rédigé dans lequel on déclara la demande de D. Juan «très injuste (_molto iniqua_), aucun roi d’Aragon n’ayant jamais eu la possession de cette île, et les souverains aragonais n’ayant jamais, dans leurs traités avec Gênes, prétendu autre chose que réserver leurs droits sur la Corse». D. Juan ne perdait pas de vue la forteresse de Bonifacio qui représentait pour lui la clef de l’île. L’archevêque de Sassari avait des intelligences dans la ville qu’il tenta de faire révolter par des promesses et par des menaces. Le roi offrait des fiefs en Sardaigne et des pensions de cent à deux cents ducats aux Bonifaciens; mais la population issue de sang génois, resta fidèle.
Giocante di Leca était alors le chef du parti aragonais. D. Juan le gratifia de 60 florins (1461) et mit à sa disposition une galère et des troupes. Giocante, ainsi que Polo della Rocca, également bien traité, se réservant de faire tourner au moment opportun les événements à leur profit, s’intéressèrent au mouvement que les réfugiés corses de Sarzane et de Rome préparaient d’accord avec les Fregosi.
Vincentello d’Istria n’avait point pardonné à l’Office de San-Giorgio l’assassinat des Cinarchesi, car c’était sur sa parole que ceux-ci s’étaient rendus à l’invitation déloyale d’Antonio Spinola. D’accord avec l’évêque d’Aleria, Ambrogio qui, à son retour en Corse, avait été accueilli, dit la Chronique, «comme un saint ressuscité», il poussa les Fregosi à rétablir leur autorité. Polo della Rocca et Giocante di Leca se joignirent à eux, mais une vilenie de Lodovico di Campo-Fregoso qui tâcha de faire tomber le comte Polo dans un guet-apens divisa les alliés. Dans le désordre de luttes auxquelles chacun prenait part sans en bien entrevoir le résultat, l’Office voyait le nombre de ses ennemis s’accroître chaque jour. Le gouverneur Spinola en mourut de chagrin. Les Fregosi cherchaient un moyen de prendre possession de la Corse sans bourse délier; comme ils négociaient à Sarzane à ce sujet, les Adorni profitèrent de leur absence pour livrer Gênes à Francesco Sforza, duc de Milan. Sous le coup des mêmes influences, la Banque, par acte du 12 juillet 1463, abandonnait la Corse au duc de Milan moyennant une rente de deux mille livres.
_Les Milanais en Corse._--En 1464, Francesco Maletta vint prendre possession de la Corse au nom du duc de Milan; Polo della Rocca et les seigneurs de Cap-Corse lui firent leur soumission. Dans une consulte tenue à Biguglia le 24 septembre, le gouvernement milanais fut acclamé.
Deux années s’écoulèrent en paix. En 1467, Giorgio Pagello, commissaire ducal, appela tous les habitants de la Corse à Biguglia, pour y prêter, entre ses mains, serment de fidélité à Galeaz-Maria Sforza, qui avait succédé au duc Francesco son père. Les feudataires de l’Au-delà-des-Monts se rendirent à son invitation, disposés à rendre hommage à son mandataire; mais une querelle qui dégénéra en rixe entre les habitants du Nebbio et les hommes d’armes de la suite des Cinarchesi, coupa court à ces bonnes dispositions. Irrités de ce que Pagello avait, de sa propre autorité, fait punir les coupables, les seigneurs regagnèrent immédiatement leurs châteaux. La guerre devenait inévitable; déjà Giocante di Leca s’était avancé jusqu’à Morosaglia et avait chassé les avant-postes des Milanais; il avait entraîné dans sa cause les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, et les caporali de la Terre-de-la-Commune. Pour parer aux événements, les habitants de l’En-deça-des-Monts se réunirent en diète dans la vallée de Morosaglia, et mirent à leur tête, avec le titre de lieutenant du peuple, Sambocuccio d’Alando (1466), neveu de celui qui avait jadis soulevé les communes. Celui-ci envoya des députés au duc de Milan qui remplaça Pagello par Battista Geraldini, d’Amelia (1468). L’empressement que mit le nouveau gouverneur à lancer des agents du fisc dans toutes les directions, faillit lui être fatal. Assiégé dans Matra, Battista d’Amelia ne dut la vie qu’à l’engagement qu’il prit de se retirer à Bastia et de n’en plus sortir. Sambocuccio d’Alando donna sa démission de lieutenant du peuple, et fut remplacé successivement par Giudicello da Gagio, fils de Mariano et Carlo da Casta dont les efforts furent stériles. Il était réservé à Vinciguerra della Rocca d’apaiser les partis et de mettre fin aux troubles; mais lorsqu’il jugea sa mission terminée, il refusa de conserver le pouvoir et se retira dans ses terres (1473). La sagesse de sa conduite lui avait fait donner le surnom d’_ami de la justice_. Colombano della Rocca lui succéda et, l’année écoulée, remit le pouvoir aux mains de Carlo della Rocca, frère de Vinciguerra, qui prit le titre de _défenseur du peuple_, en conservant son frère pour lieutenant.
Après trois années de paix (1476), la guerre recommença entre plusieurs branches des Cinarchesi. Carlo et Vinciguerra furent obligés de se retirer dans leur patrimoine, pour le défendre contre les invasions de leurs parents; d’autre part, la mort du duc Galeaz-Maria rendit à Gênes son indépendance.
En 1479, D. Ferdinand II, roi de Castille, venait de décider une expédition en Corse lorsque le soulèvement des Portugais et la mort de l’amiral Juan Villamari arrêtèrent l’exécution de ses projets. Cependant, en Sardaigne, les intrigues continuaient pour arracher Bonifacio aux Génois. Giovanni Peralta, d’origine sarde, prétextant un voyage de commerce, entra en rapports avec quelques chefs corses et intéressa à son but l’évêque d’Ajaccio, Giacomo Mancozo; mais arrêté par les Génois, il fut mis à la torture et condamné à mort. Un Catalan, Leonardo Esteban, poursuivit l’œuvre de Peralta et subit le même sort. Quant à l’évêque d’Ajaccio, sa culpabilité ayant été prouvée, il fut transféré dans la forteresse de Lerici où il semble avoir été mis à mort.
_Dernières luttes des feudataires: Gian-Paolo di Leca et Rinuccio della Rocca._--Par l’entremise du secrétaire d’État Cecco Simoneta, Tomasino de Campo-Fregoso avait obtenu de la duchesse de Milan l’investiture du comté de Corse. Pour assurer son pouvoir, il maria son fils Jano à une fille de Gian-Paolo di Leca, l’un des plus puissants Cinarchesi, et donna sa propre fille à Ristoruccio, fils de ce dernier. Après avoir triomphé des quelques caporali qui lui faisaient opposition, en leur allouant des pensions, il construisit l’enceinte de Bastia qui n’avait été jusqu’alors qu’une forteresse flanquée de deux ou trois pauvres habitations, et décida d’y fixer sa résidence; mais sa tyrannie fut telle qu’il jugea bientôt prudent de laisser à Jano le gouvernement de l’île en attendant qu’il pût l’aliéner; pour cela il lui fallait l’autorisation du gouvernement milanais. Dans cette circonstance délicate, il envoya à Milan le Sarzanais Giovanni Bonaparte (ancêtre direct de Napoléon) qui l’avait accompagné en Corse. Le 18 février 1481, celui-ci exposa la requête de Tomasino devant le conseil de régence qui ne voulut rien entendre.
Sur ces entrefaites, Rinuccio di Leca, jaloux du prestige que valait à Gian-Paolo sa double alliance avec les Fregosi, souleva le peuple et offrit la Corse à Appiano IV, seigneur de Piombino, qui envoya immédiatement son frère Gherardo, comte de Montegna. Dans une consulte tenue à Lago-Benedetto, on fit jurer à Gherardo de ne rien entreprendre contre la constitution du pays, et on l’acclama comte de Corse. Pour ne pas tout perdre, les Fregosi vendirent à l’Office de San-Giorgio moyennant deux mille écus d’or leurs droits sur la Corse. Gherardo, après avoir assisté à la défaite de Rinuccio et de ses partisans exterminés par Gian-Paolo, retourna en Italie.
A l’instigation de Jano, qui déplorait son marché avec la Banque, Gian-Paolo di Leca appela les Corses aux armes. Bien que Campo-Fregoso, convaincu de félonie, eût été incarcéré sur le champ, Gian-Paolo continua la lutte et se fit proclamer comte de Corse et de Cinarca, à l’indignation des seigneurs de la Rocca et d’Istria qui arguaient que les _comtes_ avaient toujours été choisis dans leurs maisons. L’Office encouragea leurs protestations et se montra à l’égard des partisans de Gian-Paolo, d’une excessive sévérité. Gian-Paolo se trouva bientôt isolé. Assiégé dans son château de Leca, il dut capituler, s’estimant heureux de pouvoir passer en Sardaigne avec sa famille.
Mais il n’y séjourna pas longtemps; Rinuccio di Leca soupçonnant la Banque, dont jusque-là il avait été l’allié, de vouloir faire de lui ce qu’elle avait fait de Gian-Paolo, engagea ce dernier à revenir en Corse pour combattre avec lui. L’exilé ne se fit pas réitérer l’invitation; il leva une troupe de trois cents Sardes (1488), débarqua en Corse, et joignit son cousin.
Dès que la Banque apprit ce soulèvement, elle envoya dans l’île Ambrogio di Negro, «homme de très grande astuce», et Rollandino Conte qui se firent battre complètement à Bocognano, mais la discorde s’étant glissée parmi les Leca, ceux-ci
essuyèrent, le 29 mars 1489, une terrible défaite. Filippo di Fiesco, capitaine-général de l’armée génoise, avait été très lié avec Rinuccio di Leca: il en profita pour l’attirer dans un guet-apens, et l’envoya à Gênes où il fut jeté en prison et exécuté.
Sous le gouverneur Gaspardo di Santo-Pietro (1489), tout insulaire soupçonné d’intelligences avec les rebelles était mis à mort ou exilé, et ses biens employés à constituer une caution; à ceux qui n’avaient rien et même aux chefs trop dangereux on prenait, selon l’usage, leurs fils ou leurs plus proches parents: c’était la garantie qu’ils ne porteraient pas les armes contre la république.
Pour les moindres délits, des amendes étaient appliquées de la façon la plus arbitraire, les fonctionnaires avaient ordre de ne pas les ménager «d’abord, disent les instructions aux gouverneurs, parce qu’elles retiennent les Corses dans le devoir, ensuite parce qu’elles diminuent les dépenses que l’Office s’impose pour maintenir l’île en paix».
Dès 1457, la Banque avait conçu le projet de construire une forteresse à Ajaccio. Les guerres contre les seigneurs de Leca firent apprécier l’utilité de cette construction. En mars 1489, Ambrogio di Negro écrivait aux Protecteurs: «Je rappelle à vos seigneuries que si elles veulent la paix, il faut dépeupler la région et peupler Ajaccio, y construire une forteresse et détruire complètement la race des Leca.»
L’ancienne ville d’Ajaccio était située au fond du golfe sur le territoire de San-Giovanni. En 1486, l’Office décida que la ville jusqu’alors située sur un point insalubre, serait reconstruite à deux milles plus bas, sur la langue de terre qu’occupe aujourd’hui la citadelle. L’ingénieur chargé de tracer le plan de la cité, Paolo Mortara s’adjoignit pour diriger les travaux un Corse nommé Alfonso d’Ornano. Le 2 mai 1492, ce dernier écrivit aux Protecteurs de San-Giorgio que les murailles de la ville étaient assez avancées pour «couper les jambes à toute espèce d’ennemis». On y envoya des colons liguriens et pendant longtemps le séjour n’en fut toléré qu’à un petit nombre de Corses privilégiés. Ce fut seulement en 1743, que disparurent entre les Ajacciens les distinctions d’origine.
En 1500, Gian-Paolo de Leca retourna en Corse et souleva l’Au-delà-des-Monts; à son appel une partie même de la Terre-de-la-Commune prit les armes. Ambrogio di Negro, envoyé contre lui, fit alliance avec Rinuccio della Rocca et força Gian-Paolo à quitter l’île. Les Génois attachèrent tant de prix à cette victoire qu’ils élevèrent une statue à l’heureux général (1501).
Un seul des Cinarchesi jouissait encore d’une certaine indépendance; c’était Rinuccio della Rocca; unique maître de sa seigneurie au détriment de frères incapables, il avait su se faire abandonner le fief d’Istria par ses seigneurs. Ennemi de Gian-Paolo, il avait été l’objet de faveurs diverses de la part de l’Office et s’était marié dans la famille génoise des Cattanei. Malheureusement pour Rinuccio, la Banque avait placé auprès de lui pour le surveiller un prêtre corse de moralité douteuse, Polino da Mela, qui lui servait de secrétaire. Les intrigues de ce dernier eurent pour résultat de faire révolter Rinuccio contre l’Office. Il prit les armes, mais, vaincu par Nicolò D’Oria à la Casinca, il dut abandonner ses domaines à la compagnie moyennant une rente annuelle dont il alla vivre à Gênes.