Part 8
Par décret du 29 novembre 1347 fut ouvert l’_Emprunt nouveau pour l’acquisition de la Corse_. Le capital de 50.000 livres fut divisé en 500 actions (luoghi) donnant droit chacune à une voix dans les assemblées délibératives. Malgré la peste, la République entretint des garnisons en Corse; mais une guerre terrible, dans laquelle Gênes trouva réunies contre elle toutes les forces maritimes des Grecs, des Vénitiens et des Aragonais, la contraignit peu à peu à mettre toutes ses troupes au service d’une cause d’où dépendait sa fortune commerciale. Forcée de transiger avec ses ennemis, elle tenta de les diviser et, pour «empêcher les étrangers de se plaindre», elle rappela de Corse les soldats qui y restaient encore en 1350. Les pourparlers avec le roi d’Aragon s’éternisèrent, les Génois ne voulant à aucune condition, renoncer à la Corse et à la Sardaigne. Cependant quand ils virent que D. Pedre, en lutte avec la Castille, était immobilisé dans son royaume, ils ne songèrent plus qu’à reprendre les positions qu’ils occupaient avant la guerre. Un diplomate habile, Leonardo da Montaldo, fut chargé de ramener à la République les communes qui s’étaient séparées d’elle au cours des hostilités avec Venise. En Corse, il procéda discrètement et reçut à Calvi, au nom de la Commune, le serment de fidélité prononcé par les chefs au nom du peuple corse. On envoya alors en Corse des troupes qui occupèrent quelques forteresses, dont Baraci, lieu propre à surveiller le débarquement des Aragonais (1357).
_Le Temps de la Commune et Sambocuccio d’Alando._--Si l’on s’en rapporte aux chroniques, toutes les invasions génoises qui se sont succédé en Corse, furent provoquées par les insulaires eux-mêmes réunis en consulte à la suite de soulèvements d’importance inégale. Et de fait, si les monuments prouvent que ce n’est pas là une satisfaction accordée par l’auteur à l’amour-propre national, ils témoignent surtout de l’habileté de ceux qui travaillèrent à les asservir.
Car la documentation, extraite en grande partie de la comptabilité froide et discrète de la Commune, nous révèle que toutes ces consultes et tous ces soulèvements sont le résultat d’intrigues dont le prix est soigneusement consigné. Observons aussi que les ambassades corses sont presque toujours arrivées à Gênes au moment où la République avait intérêt à leur intervention. Elles ne représentent le plus souvent qu’un parti, et exécutent leur mission à l’insu du plus grand nombre. Aussi arrive-t-il parfois que leurs pouvoirs sont contestés, et que les mandataires s’estiment heureux d’être renvoyés dans leur île sans passer par la corde ou la prison, après avoir été traités de _faux ambassadeurs_.
Quiconque a étudié l’histoire de la Corse ailleurs que dans les chroniques, sait combien la portée de ces assemblées a été exagérée. Les populations de Morosaglia et des pays voisins y prenaient part; quant au reste de la Corse, il n’y était représenté que dans des proportions assez faibles et uniquement par les partisans des organisateurs de la consulte. S’il n’en était ainsi, comment comprendrait-on les résultats contradictoires de ces réunions, où se succédaient des décisions tellement diverses que la mobilité même du peuple corse ne suffirait pas pour les expliquer?
On imagine donc combien il était facile à un chef de clan, à un parti, même à une invasion étrangère, de faire sanctionner les usurpations les moins justifiées: le pays était pauvre, les peuples oisifs, les rivalités aveugles, les passions excessives. Dans un horizon trop étroit pour se développer, les qualités de la race n’étaient plus qu’un danger pour elle-même. La Corse aspirait à un champ plus vaste, toute nouveauté lui était une espérance, tout inconnu devenait un messie. L’étranger pouvait débarquer sur son sol, il y trouvait toujours une faction intéressée au changement; tout au moins, s’il n’y avait rien à gagner pour elle, y avait-il à perdre pour la fraction adverse.
Une vaste _internationale_ (que l’on me pardonne cette expression moderne) reliait au milieu du XIV ᵉ siècle les _populaires_ de tout l’Occident. A Rome, où Rienzi, vainqueur des patriciens, ose attaquer le dogme de la monarchie universelle et proclamer l’indépendance des peuples, à Gênes, à Lucques, à Pise, à Sienne, partout souffle un vent de révolte, et les marchands italiens, en propageant les idées nouvelles sur les foires de Provence et de Champagne, apportent en France le germe de la Jacquerie. Dans un pays comme la Corse, les Zoagli, les Rosso, les Montaldo trouvent un terrain propice aux rébellions. Mais ce n’est pas seulement un idéal social que poursuivent ces diplomates avisés, ils servent leur patrie. Depuis plus d’un siècle, il existait en Corse des villages indépendants. Dans ces petites communes qui souffrent du voisinage des seigneurs et des fréquentes invasions des Cinarchesi, l’intrigue génoise avait plus de facilités pour préparer les voies que dans les pays où le seigneur est souvent un tyran, mais aussi un protecteur. Suivant une version très ancienne de Giovanni della Grossa, «les grands dominaient là où ils n’étaient pas _seigneurs_. Ne pouvant supporter leurs mauvais traitements, les peuples de Mariana et du domaine des Cortinelis s’unirent ensemble et mirent à leur tête Sambocuccio d’Alando». La troupe toujours grossissante traverse triomphalement la Corse et renverse les châteaux, bâtisses grossières qui ne doivent leur force qu’à leur position naturelle. Mais les seigneurs, revenus de leur surprise, songent à se défendre. Deux armées sont en présence et l’avantage, au dire de Pietro Cirneo, est plutôt du côté des seigneurs, car le prudent Sambocuccio est d’avis d’éviter la bataille. On combattit toute une journée, sans résultat, mais «le parti populaire, dit la Chronique, sentant qu’il ne pouvait se maintenir sans un appui solide, envoya à Gênes quatre députés qui, en son nom, _donnèrent la commune de Corse à la commune de Gênes_». Les ambassadeurs, reçus avec effusion, y furent entretenus et luxueusement habillés, dit la comptabilité, «_pour le bénéfice et l’utilité de la commune de Gênes_».
Car telle est la morale et la conclusion de ce mouvement populaire dans lequel un écrivain italien (le général Asserets) soutenant une thèse politique, d’ailleurs richement documentée, a voulu voir «une révolution telle que n’en avait jamais subi aucun pays italien». La Chronique si fertile en détails ne nomme pas un seigneur qui ait péri au cours du soulèvement; sauf dans le _Marchesato_ et le fief _cortinco_, qui prendront désormais le nom de _Terre de la Commune_, tous les châteaux seront rapidement relevés. Si justifiée qu’eût été une _jacquerie_, le peuple qui n’a même pas pu contraindre ses chefs (_caporali_) à se mettre à sa tête, n’a été que l’instrument de la politique génoise.
La révolution communale de Sambocuccio, encadrée par la mission de Montaldo et précédée de pourparlers avec Gênes, ne nous apparaît donc pas comme un acte spontané des populations. Le diplomate génois qui partait en Corse le 30 septembre 1358, semble littéralement être allé _chercher l’ambassade_ dont la mission à Gênes était terminée dès le 12 octobre, ainsi qu’il résulte de la facture de «25 livres 18 sous» du tavernier Leonardo da Boncella pour frais de pain, nourriture et boisson, des ambassadeurs du peuple corse. Ce détail a son importance, car il nous permet de croire que l’habile politique a pu régler tout aussi bien les phases de la révolte que rédiger les _instructions_ données par le peuple à ses mandataires.
En résumé, le _Temps de la Commune_ ne fut qu’un épisode de la guerre de Gênes contre l’Aragon, et des luttes de la démocratie génoise contre des tyrans dangereux, non à cause de leur tyrannie, mais en raison de leur indiscipline. La République, qui avait laissé au peuple corse la consolation ou plutôt l’illusion de s’être donné soi-même, envoya comme gouverneur le frère du doge, Giovanni Boccanegra. (Octobre 1358.)
Le rôle de Sambocuccio a été considérablement amplifié par les historiens modernes qui ont vu en lui non seulement le libérateur du peuple, mais encore le législateur de la Corse. Il n’existe ni tradition, ni document qui appuie cette opinion, née au XVIII ᵉ siècle, dans des conditions que nous avons relatées au début de cet ouvrage. Le peuple l’avait choisi pour le diriger contre les seigneurs; par deux fois, Sambocuccio négocia avec la République l’envoi d’un gouverneur, et représenta très probablement le parti populaire à Gênes où des actes notariés nous signalent sa présence. En Corse, il semble n’avoir exercé que les fonctions de _conseiller du gouverneur_ qu’il partageait avec six autres insulaires.
Rien d’important ne signale le gouvernement de Giovanni Boccanegra. Après son départ (1362), les seigneurs recommencèrent à peser sur le peuple. Sambocuccio s’adressa encore aux Génois qui envoyèrent comme gouverneurs Tridano della Torre et Filippo Scaglia. Ceux-ci détruisirent les châteaux et soumirent tous les seigneurs. Ils se firent remettre par chacun des Cinarchesi une caution assez forte, à défaut de laquelle ils prirent en otage un fils ou une _amie_.
Les conventions passées entre les chefs du peuple corse et la commune de Gênes, ne sont pas parvenues jusqu’à nous: «Les conditions, dit Giovanni della Grossa, étaient que les Corses ne seraient jamais obligés de payer plus de vingt sous par feu chaque année.» Les documents nous apprennent que le gouverneur, assisté d’un vicaire et d’un jurisconsulte, devait prendre l’avis d’un conseil composé de six Corses. Chaque paroisse était administrée par son gonfalonier, chaque groupe de villages par un podestat.
Des désordres de toute nature signalent le milieu du XIV ᵉ siècle; c’est d’abord l’apparition de la secte des _Giovannali_ dont «la loi portait que tout serait commun entre eux», et que l’opinion
publique accusait de débordements et de crimes inqualifiables. Le pape les excommunia et envoya contre eux un commissaire avec quelques troupes; les Corses se joignirent à la petite armée, et les _Giovannali_ furent exterminés.
Sous le gouvernement de Tridano della Torre commença la lutte entre les Ristagnacci (appelés à tort Rusticacci dans les manuscrits du XVIII ᵉ siècle) et les Cagianacci, familles _populaires_ de la piève de Rogna. Leurs _vendette_ devaient se prolonger pendant près d’un siècle.
_Arrigo della Rocca et la Maona._--Les gouverneurs génois soutenus par les chefs populaires étaient à peu près maîtres de la Corse, lorsqu’Arrigo della Rocca, fils de Guglielmo, qui s’était enfui en Espagne, débarqua à Olmeto avec des troupes catalanes et, secondé par les Cinarchesi, s’empara de l’île entière. A Biguglia, il se fit acclamer comte de Corse. A la suite de ces succès rapides, D. Pedro le nommait son lieutenant en Corse et en Sardaigne; mais un parti composé des feudataires du Cap-Corse et d’un certain nombre de chefs de villages conduits par Deodato da Casta, se forma contre Arrigo, qui abusait violemment du pouvoir. Une consulte populaire tenue à la Venzolasca décida l’envoi d’ambassadeurs à Gênes, qui, effrayée par les dépenses d’une nouvelle guerre, afferma l’île à une société industrielle et financière, composée de six membres, et désignée sous le nom de _maona_ (27 août 1378). On prétendit à Gênes que les mandataires du peuple corse avaient sollicité ce nouveau mode de gouvernement.
Arrigo, après avoir attendu vainement des secours promis par le roi d’Aragon, se décida à accepter une part dans la _maona_, mais il ne tarda pas à se brouiller avec ses associés. D’accord avec les seigneurs d’Ornano et d’Istria, il tomba à l’improviste sur les troupes génoises et s’empara de deux membres de l’association: l’un fut mis à mort, l’autre paya six mille florins pour sa rançon.
La _maona_ s’était résignée à la perte du pays cinarchese que gouvernaient les seigneurs sous la suzeraineté du comte Arrigo. L’assassinat d’un membre de la famille de Leca ralluma le feu des divisions intestines; le gouverneur pour la société en voulut profiter: ses troupes battirent les Cinarchesi et les refoulèrent jusqu’en Ornano. Mais alors les seigneurs, redoublant d’énergie, tombèrent à leur tour sur l’armée génoise qui, réfugiée à Ajaccio, dut capituler.
Cependant, Arrigo était parvenu à se rendre maître de la Corse presque entière, il y régna tranquillement au nom du roi d’Aragon pendant plusieurs années, n’ayant à lutter que contre des révoltes partielles. En 1393, il perdit toutes ses conquêtes et se trouva, avec tous les seigneurs Cinarchesi, dépossédé même des fiefs paternels.
Arrigo eut de nouveau recours au roi d’Aragon qui mit à sa disposition deux galères. En moins de temps encore qu’il n’en avait mis à perdre l’île, il la reconquit et fit même prisonnier le gouverneur génois, Battista da Zoagli, frère du doge de Gênes. Mais comme les Cinarchesi ne lui avaient apporté aucune aide, il les chassa de leurs châteaux et se déclara seigneur de l’île tout entière. Quatre ans après, Raffaele da Montaldo, capitaine de l’île de Corse pour les Génois, l’obligea à repasser les monts (1398). Arrigo se préparait de nouveau à la guerre lorsqu’il mourut en 1401.
VIII
LA FIN DU MOYEN AGE
_Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria.--Conquête de l’île par Vincentello.--Entreprises des Aragonais sur la Corse.--Intrigues des seigneurs, des caporali, des Fregosi.--Intervention pontificale._
A Gênes, en moins de quatre ans, dix doges s’étaient succédé, choisis alternativement dans les factions des Adorni et des Fregosi. Pendant près de deux siècles, ces deux familles d’origine populaire devaient se disputer le pouvoir, au détriment de leur patrie qu’elles inféodèrent tour à tour à des souverains étrangers pour enlever à la faction adverse triomphante les bénéfices de sa victoire. A l’extérieur, la sécurité de la République fut, au cours du XV ᵉ siècle, constamment menacée: par les Vénitiens, jaloux de la prospérité de leur commerce, par les Milanais, voisins turbulents et intraitables, par les Musulmans, dangereux pour leur négoce en Orient, par l’Aragon qui convoite l’empire de la Méditerranée, et plus tard par l’ambition conquérante des princes français. Au début du siècle, les rois aragonais ont les yeux fixés sur la Sardaigne, qu’ils dominent imparfaitement, et sur la Corse dont ils ne sont souverains que de nom; mais il ne semble pas qu’ils aient poursuivi la conquête de cette dernière avec ardeur: leur ambition ne se manifeste que par des expéditions intermittentes et des formules de chancellerie rarement sanctionnées par des actes.
En octobre 1390, le doge Antoniotto Adorno, voyant sa patrie menacée par le duc de Milan, Gian-Galeaz Visconti, et ne voulant pas s’effacer devant les Fregosi, offrit la suzeraineté de Gênes au roi de France. Charles VI accepta et envoya comme gouverneur le comte de Saint-Pol, remplacé, peu après, par le maréchal Boucicault (1401). La Corse devenait vassale du roi de France. Elle était alors gouvernée avec justice et modération par Raffaele da Montaldo. Malheureusement, en mai 1403, Boucicault le remplaça par Ambrogio de’ Marini, qui ne put tenir tête aux Corses révoltés. A la mort de celui-ci advenue en décembre de la même année, Leonello Lomellino, alléguant qu’il avait engagé dans la maona de Corse des sommes considérables, sollicita du roi de France la concession de l’île en fief noble. Au mois de janvier 1404, Andrea Lomellino son fils était nommé gouverneur de la Corse. Peu de temps après, Leonello, l’investiture obtenue, prenait possession de l’île. «Arrivé en Corse, avec le titre de comte, dit Giovanni della Grossa, il se laissa aller à un tel excès d’orgueil qu’il prétendait que tout lui appartenait: hommes, bestiaux, fruits et tout le reste. Il se vit bientôt l’objet d’une haine profonde et déclarée.»
_Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria._--Avec l’appui des Génois, auxquels il s’était soumis après la mort de son père, Francesco della Rocca, fils d’Arrigo, vicaire de la République, avait contraint les Cinarchesi à reconnaître sa suprématie. Seul, Vincentello d’Istria, fils de Ghilfuccio et d’une sœur du comte Arrigo, dont le domaine était réduit au tiers de la petite seigneurie d’Istria, ne voulut pas s’incliner devant l’autorité du bâtard de son oncle. Il s’associa quelques aventuriers sardes et catalans avec lesquels, monté sur une felouque de rencontre, il commença de piller les territoires des Bonifaciens. Dès que les ressources ainsi acquises le lui permirent, il se procura un brigantin dont l’usage énergique lui valut bientôt dans les eaux méditerranéennes la réputation d’un corsaire redoutable. Les navires des marchands génois, lui procurant le plus substantiel de ses prises, sa renommée parvint à la cour d’Aragon où le roi, don Pedre, se souvenant des services et de la constance de son oncle Arrigo, lui fit un favorable accueil, et lui donna quelques troupes avec le titre de _lieutenant du roi en Corse_. D’esprit pratique, Vincentello ne se para pas bruyamment de cette dignité honorable, mais il débarqua discrètement dans l’île, s’empara par surprise du château de Cinarca et y plaça une garnison espagnole. Avec les Corses qui étaient venus, en grand nombre, se ranger sous la bannière aragonaise, il marcha sur Biguglia où il ne rencontra aucune résistance et se présenta devant Bastia. Quoique secondé par Francesco della Rocca, Leonello Lomellino fuyant le danger, s’était embarqué pour Gênes, laissant dans la forteresse une petite garnison dont le chef livra la place à Vincentello pour deux cents écus.
A Biguglia, Vincentello, satisfait du nombre respectable de ses partisans, s’était fait offrir le rameau d’oranger qui, suivant le rite consacré en Corse, lui conférait le titre de comte. Francesco della Rocca, à Bonifacio, se préparait à la lutte en ralliant à la cause génoise les mécontents déçus pour avoir escompté trop tôt les avantages de la suzeraineté aragonaise. Cependant les deux peuples étaient en paix, et quand Francesco, jugeant ses forces suffisantes, reprit l’offensive, une proclamation du roi de Sicile, D. Martin, fils de D. Pedro, ordonna au gouverneur de Sardaigne et à ses officiers de porter secours à Vincentello _contre les rebelles qu’il s’étonnait de voir combattre sous l’étendard de la commune de Gênes_, de poursuivre lesdits rebelles en tous lieux, mais _de respecter Calvi et Bonifacio, villes génoises_. Cette formule n’avait pour but que de limiter les revendications génoises et de montrer surtout qu’elle les voulait ignorer. Gênes imita cette discrétion, mais n’en envoya pas moins, en 1407, Andrea Lomellino, fils de Leonello, avec le titre de gouverneur. Francesco della Rocca, dont la popularité avait remplacé celle de Vincentello, triomphait sur tous les points. Dans l’Istria, dans l’Ornano, à Vico, il avait battu et poursuivi les troupes de ce dernier et les avait obligées à franchir les monts. «Partout où il passait, dit la Chronique, chacun prenait les armes pour se joindre à lui.» Il assiégea Biguglia où le comte s’était retiré et le contraignit à fuir à Bastia. Bloqué dans cette forteresse par Francesco et le gouverneur génois qui venait de débarquer, Vincentello, blessé à la jambe, se jeta en hâte sur un brigantin et s’en fut solliciter des secours en Sicile.
La faveur dont avaient joui les Génois et leur vicaire Francesco auprès des chefs insulaires, ne fut pas de longue durée. Quand Vincentello reparut dans la baie d’Ajaccio avec une petite flotte catalane (1408), les Cinarchesi l’accueillirent comme un sauveur. Pour se les attacher par des liens plus solides que ceux dont il avait éprouvé la fragilité, il dissimula ses ressentiments, et s’engagea à partager avec les plus influents d’entre eux les fruits de leur conquête éventuelle. Cette union éphémère impressionna les masses et les ramena autour de Vincentello.
L’inquiétude à Gênes fut extrême. On y décréta un armement général auquel les communes confédérées furent énergiquement invitées à contribuer (mai 1407). La mort de Francesco della Rocca, frappé d’un coup d’épieu à Biguglia, débarrassa Vincentello d’un redoutable compétiteur, et Andrea Lomellino fut tellement effrayé de l’isolement où le laissait la disparition de son vicaire qu’il pensa renoncer à l’entreprise et s’enfuir. Il en fut empêché par les Gentili, seigneurs du Cap-Corse, qui, accourant avec leurs vassaux, mirent en fuite les troupes de Vincentello.
Francesco ne laissait que des enfants en bas âge. Sa sœur _madonna_ Violante, femme de Ristorucello Cortinco, se crut assez forte pour le venger et empêcher Vincentello de s’établir sur les ruines de sa maison. Elle parcourut la Corse, évoquant partout la mémoire de son frère et de son père, le comte Arrigo, «mais, dit la Chronique, le sort ne seconda pas ses desseins; malgré le nombre infini de partisans qui suivirent cette femme valeureuse, malgré la virilité de son courage et l’élévation de son esprit, elle fut battue à Quenza par Vincentello; et sa défaite fut telle qu’elle eut grand’peine à gagner Bonifacio».
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_Conquête de l’île par Vincentello._--Cependant Vincentello, peu rassuré sur les conséquences de la lutte qu’il avait entreprise contre Gênes, envoya au roi D. Martin, le gouverneur catalan du château de Cinarca, qui, s’appuyant sur l’expérience acquise pendant son séjour dans l’île, put convaincre son souverain des dangers que courait la cause aragonaise abandonnée aux mains des seuls Corses. Le roi promit de prompts secours. Malheureusement pour Vincentello, D. Martin n’arriva en Sardaigne que pour y terminer prématurément ses jours.
En 1411, Gênes envoya en Corse Raffaele da Montaldo, qui s’y était concilié des sympathies au temps du comte Arrigo. Il était particulièrement lié avec la puissante famille d’Omessa dont tous les membres, revêtus de fonctions ecclésiastiques, vivaient en chefs redoutés plus qu’en prélats. Ambrogio d’Omessa était évêque d’Aleria, et Giovanni son neveu, évêque de Mariana. Ceux-ci élevèrent d’abord une barrière à l’ambition croissante de Vincentello; mais quand Montaldo fut rappelé à Gênes, ils semèrent l’agitation dans l’île pour exploiter la mauvaise position de ses successeurs.
Tomasino da Campo-Fregoso, alors doge, fit décréter une dépense de 5000 florins d’or pour soumettre la Corse (7 juin 1416). Son frère Abramo, envoyé dans l’île, contraignit Vincentello à demander des secours au roi d’Aragon. Quant aux deux évêques, quoique battus par Pietro Squarciafico, lieutenant de Tomasino, ils ne se découragèrent pas et recrutèrent des troupes pour lutter contre les Génois; Vincentello se joint à eux, bat Squarciafico et le fait prisonnier. C’est alors qu’il fit construire à Corte la citadelle dont on peut admirer encore aujourd’hui les imposantes fondations.