Part 22
Saint-Genest se donne ensuite à l’œuvre de réorganisation morale et de relèvement économique. Il observe que les lois françaises ne conviennent en Corse qu’aux personnes riches; pour la grande masse du pays, il faut des institutions paternelles, despotiques mais honnêtes. La justice est trop chère: il voudrait à Bastia et à Ajaccio des bureaux de conciliation qui seraient gratuits; il veut faire juger les criminels sur le continent de manière à échapper aux influences locales. Quant aux magistrats français de l’île, ce sont trop souvent des protégés sans mérites. Les différents fonctionnaires «oppriment ou favorisent ou font des gains illicites». Les maires de campagne «iraient tous aux galères si on les jugeait suivant la rigueur des lois». La situation morale du clergé est pitoyable: 1.844 prêtres, rudes et violents, qui savent à peine écrire: il faudrait des séminaires et des frères des Ecoles chrétiennes. L’instruction publique est dans le marasme, les collèges de Bastia et d’Ajaccio n’ont qu’une existence précaire, les professeurs sont irrégulièrement payés sur les fonds communaux. D’ailleurs l’argent n’arrive pas à destination: «les percepteurs volent le peuple et souvent le gouvernement».
L’agriculture attire son attention. Il demande des encouragements pour la culture de la pomme de terre, préconise la plantation de châtaigniers dans la montagne, fait faire des essais de culture de la garance et établit des pépinières de mûriers. Il signale les dommages causés par la divagation des animaux, propose l’établissement de deux greniers d’abondance, demande qu’on exploite les forêts, qu’on améliore les routes.
Il ne s’entendait malheureusement pas avec le gouverneur militaire, M. de Willot, et il obtint son rappel dès 1818. En l’absence d’un chef unique, responsable, stable, les clans reprennent une vie presque normale. Les Pozzo di Borgo sont les maîtres de l’île. La Révolution de 1830, qui amena le triomphe du parti libéral, les remplaça par les Sebastiani. «Maréchal, ministre, ambassadeur, pair de France, le comte Horace eut tous les honneurs. Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé général de division et commandant de la place de Paris. La Corse devint leur fief politique. Ils y distribuaient les faveurs et les emplois à leur gré.»
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Les Corses durent à la Monarchie de juillet--ce que la Restauration n’avait pas osé leur accorder--la fin d’une législature criminelle d’exception et l’institution du jury (12 nov. 1830). L’attentat de Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa autour de lui tant de personnes illustres (1835), souleva l’indignation des Corses. Le roi ne les rendit pas responsables de cet acte isolé: il multiplia les routes, développa les relations de l’île avec le continent (le premier navire à vapeur était arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vraiment de se rendre _per mare in carozza_). Il fit agrandir les ports d’Ajaccio et de Bastia, éleva à Ajaccio l’Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre, bref travailla à améliorer la situation du pays.
Pourtant la Corse, où les administrateurs continentaux arrivent toujours avec les mêmes préventions, considérant leur séjour en Corse comme un noviciat forcé ou comme un exil, n’est pas ce qu’elle devrait être. Blanqui, dans un rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, écrit vers 1840: «Comment se fait-il donc que ce département, si heureusement partagé sous le rapport du climat, du sol et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, à portée presque égale de la France, de l’Italie et de l’Espagne, ressemble aujourd’hui si peu aux pays qui l’entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques sont-elles veuves de voyageurs et ses belles rades dépourvues de vaisseaux? Par quels motifs nos constructeurs se déterminent-ils à aller chercher des bois au Canada et en Russie, tandis que la Corse regorge de chênes blancs, et de chênes verts, de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi cette île, qui pourrait nourrir un million d’hommes, n’a-t-elle qu’une population insuffisante à sa culture?»
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait la même constatation: «Il y a en Corse, disait-il, 100.000 hectares de bois, mais l’absence de routes et de moyens de transport a empêché jusqu’à présent le gouvernement d’en tirer profit.» Et plus catégorique encore, Malte-Brun disait, dans sa _Géographie Universelle_: «Lorsque les gouvernements européens seront las d’entretenir des colonies, reconnues depuis longtemps plus onéreuses que profitables, la France trouvera dans le sol fertile de la Corse, dans son climat propre à la production des denrées coloniales, une source de richesses qui n’attend que des soins et des encouragements pour s’y acclimater.» C’est aussi ce que pensait le docteur Donné qui, dans un feuilleton des _Débats_ du 15 janvier 1852, consacrait ces lignes à son pays d’origine: «Mon patriotisme souffre lorsque je vois la France, par mode ou par ignorance, aller chercher hors d’elle-même ce qu’elle possède et demander à des pays étrangers des avantages que ses diverses contrées lui offrent à un degré égal ou supérieur... Quel plus beau climat que celui de la Corse, et d’Ajaccio en particulier!»
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Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de ses représentants à l’Assemblée Constituante de 1848, ramena pour la seconde fois la couronne de France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir compte de ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de la Corse? On assainit bien les marais de Calvi, de Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les quais et les jetées d’Ajaccio et de Bastia; mais c’était faire bien peu pour la prospérité du pays, au moment où la France tout entière réalisait des progrès économiques prestigieux. Au vrai l’histoire de la négligence administrative à l’endroit de la Corse commence sous le second Empire, et elle a des causes diverses, psychologiques et sociales, qu’il faudrait, pour une grande part, chercher en Corse même. Les grandes familles du pays se disputent les faveurs impériales et, dans ce conflit d’ambitions rivales, où les Corses réclament des places et des gratifications, la Corse est oubliée. Au surplus la famille impériale se montre dans l’île. En 1860 Napoléon III vient à Ajaccio ouvrir la chapelle funéraire qu’il a fait construire; en 1865, il envoie son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, inaugurer le monument de la place du Diamant; en 1869 l’impératrice et le prince impérial visitent l’île à leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer leur loyalisme impérial.
Il se manifeste à Bordeaux au sein de l’Assemblée Nationale qui, dans sa séance du 1ᵉʳ mars 1871, confirma la déchéance de Napoléon III. Deux députés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la tribune pour défendre «leurs convictions les plus intimes».
Mais le loyalisme français de la Corse n’était pas moins vif: 30.000 de ses enfants allèrent défendre la France en danger. Les Corses boudèrent le régime républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par reconnaissance d’une œuvre féconde accomplie en Corse? On peut nettement répondre non, car la République n’a pas entrepris la réalisation du programme que Barère présentait à la tribune de la Constituante dès 1791. Un réseau de chemins de fer incomplet, inachevé, des transports maritimes trop coûteux, l’agriculture de plus en plus délaissée à cause de ces mauvaises conditions, le reboisement des montagnes et l’assainissement des côtes négligés, telle fut la Corse du XIX ᵉ siècle, cependant que les départements continentaux, délivrés du paludisme, voyaient croître leur prospérité, et que la Sardaigne était méthodiquement régénérée par l’Italie.
Le ralliement est dû aux chefs de clan que la métropole a comblés de faveur en échange de leurs votes, et des mœurs politiques d’un autre âge se sont perpétuées dans ce département par la faute du gouvernement français. Ne parlons pas de Pozzo di Borgo, dont la rancune tenace se manifeste contre les Bonaparte par la construction au-dessus d’Ajaccio du château de la Punta, fait avec les matériaux provenant de la démolition des Tuileries. Mais l’histoire impartiale doit noter tout le mal que fit à son pays Emmanuel Arène, «le roi de la Corse». Sous son joug omnipotent il semblait que les Corses eussent perdu tout sentiment de l’intérêt général.
En 1908 pourtant la question corse fut officiellement posée par un rapport de M. Clémenceau, président du Conseil: une commission extra-parlementaire, placée sous la présidence de M. Delanney, rédigea les vœux des insulaires et les cahiers de leurs légitimes revendications. Un vaste mouvement d’opinion se dessina sur le continent en faveur de la Corse et, dans l’île, un esprit public commença de se former.
XXV
CORSE ANCIENNE, CORSE NOUVELLE
_Régions diverses, caractères dissemblables.--Les courants de vie générale et le développement économique.--L’esprit corse._
Si peu qu’on écrive l’histoire de la Corse, on se sent toujours, au bout d’une période, en voie de répéter le mot de Montesquieu: «Je n’ai pas le courage de parler des misères qui suivirent...» Histoire héroïque et douloureuse qui a façonné le caractère corse sur qui la nature avait mis son empreinte et en qui revivait le passé.
Résumer la Corse est chose impossible: on ne résume pas une contrée aussi diversifiée, où le paysage méditerranéen de la Riviera, aux rochers rouges se profilant sur la mer bleue, voisine avec la falaise dieppoise et avec la sapinière norvégienne, où le désert asiatique fait suite à la prairie normande et confine à la lagune hollandaise, où la cascade suisse est à flanc d’un coteau d’oliviers et de vignobles dont l’allure rappelle ceux du Péloponnèse. Et dans la centralisation contemporaine la Corse, protégée par son isolement, a gardé cette diversité. _Corsica, tanti paesi, tante usanze._
Le Corse de l’Au-delà des monts, le pomontinco, est le plus fier et le plus vaniteux de ses compatriotes. Il est aussi le plus despote et le plus remuant. N’oublions pas que Bonaparte, issu d’Ajaccio, était un _pomontinco_. _Pomontinchi_ également, ces chefs de parti qui bouleversèrent la Corse avant l’annexion française, ces seigneurs de Cinarca, d’Istria, della Rocca, de Leca, d’Ornano. _Pomontinchi_, Pozzo di Borgo, Abbatucci, Emmanuel Arène.--Le Corse du Pomonte est le moins agriculteur, le moins commerçant, le moins philosophe de tous. Il ne rêve que puissance, domination, arrivisme: il est individualiste au suprême degré. C’est un homme d’action, un politique, impitoyable pour ses adversaires, favorisant les siens sans compter. Il connaît le moyen de parvenir. «Quand un _pomontinco_ occupe une fonction, cette dernière semble avoir été créée pour lui. Il est partout à sa place, surtout si celle-ci est la première. Il incarne même tellement son emploi qu’il le dominera et qu’il le personnifiera.»
Le Corse de l’En-deçà des monts, l’homme de la _Castagniccia_, est plus posé, plus grave. C’est un agriculteur, c’est même un industriel. Il a couvert ses coteaux de châtaigneraies touffues, il a mis en culture les plaines de la côte orientale, il a établi des aciéries (_ferrere_), aujourd’hui détruites, et transformé en acier le minerai de l’île d’Elbe. Il a toujours été le plus riche de tous les Corses, il a toujours été aussi le plus démocrate. C’est lui qui, au XIV ᵉ siècle, s’affranchit du pouvoir des _Cinarchesi_ et établit le régime populaire: la _Castagniccia_ fut la _terre du commun_ et le pays des _Giovannali_. Tous ceux qui se sont révoltés, descendirent de ces montagnes, soit qu’ils aient eu à lutter contre l’oppression étrangère, soit qu’ils aient soulevé le peuple contre les féodaux: Gaffori et Paoli venaient de l’En-deça.--La proximité de l’Italie a exercé son influence: doux et affable, le Corse est ici plus intellectuel et moins intrigant: Pietro Cirneo, l’historien, naquit à Alesani. Une certaine maîtrise de soi: dans la vie moderne du continent, il ne s’élancera pas furieusement à l’assaut des places, il ira lentement, régulièrement. Il ne violentera jamais la destinée, il la vivra dans les meilleures conditions possibles. Plus résistant que le _pomontinco_, il incarne les qualités du peuple corse: ce sera rarement un aventurier, et plus souvent un résigné.
A l’extrémité sud de l’île, les Bonifaciens se replient sur eux-mêmes, frayant surtout avec les _pomontinchi_, dont ils ont l’allure générale: ce sont des fiers, des modestes, des casaniers et chez eux la femme est asservie plus que partout ailleurs. Le _bonifazino_ se ressent toujours de la domination aragonaise: on trouverait en lui une parenté espagnole[N]. Le Corse de la Balagne est un agriculteur aisé, indépendant. Depuis des temps immémoriaux les _Balanini_ parcourent le pays avec leurs mulets chargés d’huile. On connaît dans les villages ce cri familier: _Chi compra olio?_ Il annonce généralement la venue d’un de ces trafiquants qui savent drainer l’argent. Le calme de la contrée, aux horizons adoucis, aux spectacles familiers, se reflète dans les mœurs; les luttes intestines ont eu ici peu de retentissement. Calvi sut tirer parti de la domination génoise et s’y attacha, _civitas semper fidelis_. Le _Balanino_ connaît la Corse, il l’a parcourue et il a vu que les autres régions étaient moins belles et moins riches: il s’est cantonné, méprisant, au milieu de ses oliviers.--Que dire des habitants du Cap, trafiquants souples et habiles, que l’esprit d’aventure entraîna et enrichit, «Américains» analogues aux gens du Queyras ou de Barcelonnette, qui reviennent au soir de leur vie construire d’élégantes villas avant de reposer dans la terre des aïeux?
A ces différences profondes que la nature a marquées dans le peuple corse, il faut ajouter tout ce que l’histoire a fait pour multiplier les influences. Le plus lointain passé subsiste et en plein XX ᵉ siècle les traditions les plus anciennes se perpétuent. Sur cette île est venu battre le ressac de la civilisation méditerranéenne et toutes les races--Grecs et Romains, Arabes et Espagnols--ont laissé leur empreinte, sinon dans la montagne et dans le village, du moins sur les côtes et dans les villes. Le langage est varié. En principe, c’est le toscan, adouci par certaines intonations romaines: _lingua toscana in bocca romana_; mais dans le Pomonte il est dur, âpre, farouche; dans l’En-deçà des monts, il est élégant, adouci.--La façon même d’entendre le catholicisme n’est pas la même chez _les Capi Corsini_, qui pratiquent, chez les _Balanini_, qui sont plus tièdes, chez les _Castagnicciai_, qui sont presque anticléricaux.
Autre motif de différenciation: la ville et le village, où les occupations sont variées et la mentalité opposée. Et les villages mêmes au surplus ne se ressemblent guère.
En fait l’île n’est pas un pays, mais un assemblage de cantons montagneux, isolés de leurs voisins et du reste du monde. Ce serait trop peu d’appeler la vie corse d’autrefois une vie de vallées. Rien de comparable, ici, à ces couloirs alpestres qui gardent la même direction, la même nature, le même nom sur de grandes longueurs--Valais, Graisivaudan, Engadine--ni à ces vallées pyrénéennes qui s’étendent, en une forte unité pastorale, du cirque à la plaine. La vallée corse se segmente en une série de bassins étagés, séparés par des étranglements successifs. Chacun de ces bassins, _conques_ enfermées entre de hautes chaînes, épand ses villages sur les croupes surbaissées. Pour pénétrer dans ce petit monde clos il faut--il fallait--s’enfermer entre des gorges étroites et profondes, gravir des sentiers de chèvres, véritables «escaliers» de pierre: _Scala_ de Santa Regina vers le Niolo, gradins fantastiques de la _Spelunca_ vers Evisa, formidable entaille de l’_Inzecca_ vers Ghisoni. Qu’un rocher vînt à rouler au travers de la route, qu’une crue exceptionnelle emportât le pont génois, à l’arche surélevée, au tablier en dos d’âne, et la conque n’avait plus de rapports avec les gens d’en bas. Vers le haut on n’en pouvait sortir qu’en franchissant des cols de 1.200, de 1.500 mètres d’altitude, que pendant trois mois la neige rendait impraticables aux hommes et aux bêtes. Ainsi s’explique toute l’histoire corse, la vie isolée et farouche de ces petites républiques--_pievi_--dont la conque était le cadre naturel, et qui luttaient contre leurs voisines pour la possession des bonnes terres, des bons parcours de transhumance.
La route a permis de faire circuler dans cette vie cantonale--vie d’aigles dans leur aire--les courants de la vie générale. Mais quels profils les ingénieurs ont dû établir? D’Ajaccio à Sartène, sur 85 kilomètres, la route monte à 762 mètres au col Saint-Georges, redescend vers la vallée d’Ornano, rebondit vers Petreto-Bicchisano, grimpe jusqu’à près de 600 mètres à Boccelaccia, touche le niveau de la mer à Propriano, suit la vallée basse du Rizzanèse et, par une série de lacets, atteint l’extraordinaire acropole, ville de rêve accrochée en balcon au flanc de la montagne, à 300 mètres dans les airs. Et presque toutes les routes sont ainsi. Les chemins de fer gravissent des rampes fantastiques, et des viaducs enjambent les torrents. Cela d’ailleurs est l’exception: de la ligne Bastia-Ajaccio par Corte, deux embranchements seuls se détachent, qui conduisent d’une part vers Calvi et l’Ile Rousse, et d’autre part, longeant la côte orientale, vers Ghisonaccia. Tout le sud de l’île est encore isolé, cependant que, dans le Centre si curieusement hérissé, des cantons tels que Bocognano et Bastelica ne sont reliés que par des sentiers de mules. L’évolution se poursuit cependant, décisive et sûre, et l’on peut aller jusqu’à dire, avec M. H. Hauser, que la route a créé la Corse.
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On saisit mieux le caractère général.
Il faut noter d’abord la joie, l’animation et l’exubérance, née de la vie en plein air et du contact perpétuel avec une nature ensoleillée. Nulle part ailleurs la vie ne s’écoule plus au dehors. L’homme, chez lequel les impressions sont mobiles et l’expression très près de la pensée, ne se plaît pas dans l’isolement: il lui faut la ville et la société de ses semblables. Il arrive que les maisons, très hautes, soient parfois, comme dans le vieux Bastia, de véritables caravansérails à six ou sept étages où grouille une population des plus bariolées et d’une extraordinaire densité. Ce sont de vastes casernes, avec un enchevêtrement de cours intérieures tel qu’il n’est pas aisé d’en sortir sans guide. Il en est qui abritent trois à quatre cents personnes. Il n’y a rien là dedans pour l’aménagement intérieur, et en effet on y vit le moins possible. Le lieu de réunion, c’est la rue, étroite, resserrée par les hautes maisons aux étages surplombants qui la protègent du soleil, parfois même couverte. Les jeunes gens riment des chansons pour les jeunes filles et vont les chanter sous leurs fenêtres à la nuit tombante, en s’accompagnant du violon ou de la mandoline. Dans l’air parfumé que raient des vols lumineux de lucioles, se répand comme une ivresse, et la joie de vivre fait déborder le cœur d’allégresse.
Nulle part la nature n’a façonné davantage les mœurs de l’homme. Une curieuse et pittoresque coutume n’en est que la traduction aimable. Quand les cloches reviennent de Rome, suivant la tradition, et se mettent à tinter à la veille de Pâques, après deux jours de silence, tous les habitants ouvrent leurs fenêtres toutes grandes. Et ce n’est pas seulement par esprit religieux, pour faire pénétrer dans la maison un peu de la bénédiction divine: c’est pour saluer le printemps qui arrive et renouvelle toutes choses; c’est pour laisser entrer dans la vieille demeure toute la joie du ciel païen.
Des traditions analogues se retrouvent chez tous les peuples riverains de la Méditerranée, et il n’y a rien en somme dans tout cela qui soit particulier à la Corse. Mais voici quelque chose de plus original: cette humeur joyeuse est atténuée par un tempérament mélancolique, un peu farouche même.
Pénétrons dans l’intérieur de l’île: solitudes étincelantes, senteurs du maquis; tout est rocheux, pierreux, mais riche de verdure, et la mer bruit à l’horizon. Protégé par son _pelone_--son grand manteau en poils de chèvre,--un berger, assis sur un gros roc moussu, à moitié perdu dans les hautes fougères, rêve et regarde au loin, ou bien il fredonne d’une voix grave et lente une cantilène étrange, une mélopée saccadée, une _paghiella_ où se reflète une âme triste et rêveuse.
La montée devient plus abrupte: cela longe les crêtes, zigzague autour des rochers, cabriole sur les précipices.--Tout à coup, vous apercevez, accrochée à flanc du coteau ou sur le sommet même, une ligne de maisons serrées les unes contre les autres, tache grise et sombre sur le ciel clair. Tout est morne, tout est triste. Le village s’anime à votre arrivée, mais vous retrouvez cette impression de mélancolie en participant à la veillée autour du _fugone_. Figurez-vous un petit tréteau carré de 1ᵐ,50 de côté, 0ᵐ.35 à 0ᵐ,50 de haut, au milieu de la pièce, et c’est là qu’est le feu: des quartiers d’arbres entiers y brûlent, une acre fumée se répand partout, piquant les yeux, enflammant la gorge; au plafond des poutres, disjointes à dessein, laissent apercevoir les châtaignes qui sèchent pour l’hiver... Autour de ce _fugone_, et les pieds dans le feu, toute la famille se réunit aux longues soirées d’hiver, quand le vent fait rage et que la neige isole la maison. Or, il y a très longtemps que les familles vivent ainsi dans cet isolement, et c’est le résultat de l’histoire. Aux heures de péril national, lorsque la Corse, écrasée par Gênes, n’avait plus qu’à vaincre ou à périr, quand les récoltes étaient détruites, les villages brûlés, les ports bloqués,--le peuple, réfugié aux forêts hautes et aux maquis, trouvait à vivre avec le lait des chèvres, l’eau des fontaines et la châtaigne. Sur les hauteurs inaccessibles, il se créait ainsi d’imprenables réduits. Des générations ont vécu là, sous la terreur de la domination étrangère, et l’âme en a gardé une tristesse profonde en même temps qu’un étrange amour pour cette montagne âpre et rude, où tant de souvenirs sont attachés.
D’avoir lutté et de ne s’être jamais soumis, les Corses ont conservé l’orgueil et la fierté. Dernier trait que l’on peut relever. Il y a, au fond du tempérament, un curieux mélange de vanité, de susceptibilité et de familiarité. Les journaux corses doivent réserver une importante place dans leurs colonnes aux découpures de l’_Officiel_ et à l’énumération des emplois auxquels des Corses ont été appelés: il n’en est point d’assez infime pour être dédaigné. D’autre part, le paysan corse, plein du sentiment de son importance particulière, n’a pas toujours pour la femme le respect et la considération d’un continental... Mais quand on multiplierait les exemples de cette nature, il faudra toujours en revenir à ce je ne sais quoi d’indomptable qui est dans le sang et dans les traditions. On acquiert les Corses, on ne les possède jamais. Dès l’antiquité, personne ne voulait des esclaves originaires de l’île parce qu’ils ne se résignaient jamais à la servitude. L’orgueil insulaire peut avoir ses travers, mais il a aussi sa noblesse: évidemment c’est une race qui ne plie pas les genoux.