Part 21
La Corse est pauvre: «Une population peu nombreuse, des villes dépeuplées, un pays sans industrie, le numéraire rare, les campagnes n’offrant à la vue que des brandes et des taillis ou _maquis_ inutiles, l’agriculture devenue étrangère ou indifférente aux habitants: voilà le tableau de la Corse sous l’ancien régime de France, quoiqu’il n’y ait pas en Europe un autre pays où la végétation soit plus abondante, plus hâtive et plus facile à entretenir par la bonté reconnue des pâturages.» Y aurait-il donc, continue Barère, une fatalité irrésistible «qui condamne à jamais l’île de Corse à languir dans cet état déplorable? Et puisque son délaissement et son inculture ne peuvent être imputés à la nature de ses terres, qui égalent en bonté les meilleures terres de l’Europe, serait-ce au caractère des habitants ou à la dégradation successive de leur caractère primitif, sous l’empire des circonstances politiques dont ils ont été si longtemps les jouets et
les victimes, qu’il faudrait attribuer leur malheur? Repoussons, repoussons sans hésiter une conjecture aussi fausse qu’ingénieuse. La Corse est malheureuse; mais elle peut dire aux représentants de la nation dont elle fait partie: Dites un mot, et mes malheurs cesseront».
Mais à ces Corses qu’elle juge si dignes d’intérêt, à qui elle fait tant de promesses pour l’avenir, l’Assemblée Constituante n’accorde pour le moment qu’un petit bienfait, et partiel. Elle décrète que «les dons, concessions, acensements et inféodations, et tous autres actes d’aliénation, sous quelque dénomination que ce soit, de divers domaines nationaux situés dans l’île de Corse, faits depuis 1768, époque de sa réunion à la France, par divers arrêtés du Conseil, lettres-patentes et tous autres actes, sont révoqués et, conformément aux lois domaniales, sont et demeurent réunis au domaine national».--Quant aux mesures d’ensemble, «nous regrettons, dit Barère, de ne pouvoir réclamer dans ce moment, pour ce pays, tous les secours dont il a besoin, et dont l’utilité se fera bientôt sentir dans toute son étendue; mais nos successeurs immédiats s’empresseront certainement de les réclamer de la nation pour un département qui est incontestablement le plus pauvre, le plus malheureux, et qui peut devenir cependant un des plus beaux, des plus riches de la France».
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Ni la Législative, ni la Convention ne tinrent ces promesses. On peut dire que la Législative n’eut pas le temps. Quant à la Convention, elle vit la Corse tenter de se séparer de la France et suivre Paoli qui l’entraînait vers l’Angleterre. Pourquoi ce revirement? Deux hypothèses sont possibles. Paoli aurait espéré occuper en Corse une situation prépondérante et rester, comme par le passé, le véritable chef du pays; mais la Convention n’entendait pas abdiquer devant lui et refusa de lui donner le commandement en chef de l’expédition de Sardaigne. La deuxième hypothèse repose sur l’horreur que lui auraient inspirée les actes de la Convention, sur ses sentiments fédéralistes et girondins, sur son hostilité vis-à-vis des Montagnards qu’il traitait de «cannibales». Les deux hypothèses ne s’excluent pas forcément. Quoi qu’il en soit, la conduite de Paoli lors de l’expédition de Sardaigne fut considérée comme la cause principale de l’échec de cette expédition et, sur d’autres accusations, auxquelles le jeune Lucien Bonaparte n’était pas étranger, Paoli, que Marat appelle «lâche intrigant», est décrété d’accusation par la Convention. Condorcet rédige une pompeuse adresse dénonçant aux habitants de l’île de Corse «l’antique alliance de la tyrannie royale et du despotisme sacerdotal». Les commissaires du gouvernement envoyés en mission, Saliceti, Lacombe Saint-Michel et Delcher, agissent avec vigueur. Napoléon Bonaparte, qui croit avoir trouvé l’occasion de se révéler, se place à la tête du parti français, mais, après une vaine tentative d’entrevue à Corte, il rétrograde à Vivario, puis à Bocognano. Un moment arrêté dans la maisonnette dite de _la Poule noire_ par les émissaires de Paoli, il est délivré par ses partisans qui protègent sa retraite jusqu’à Ucciani. Rentré dans Ajaccio, il n’est pas en sécurité dans sa demeure et se réfugie chez le maire, Jean Jérôme Levie, où il reste trois jours, s’embarque pendant la nuit, atterrit à Macinaggio et gagne Bastia le 10 mai 1793. Il y passe douze jours, pressant les représentants de la Convention de venir s’emparer d’Ajaccio, afin d’isoler dans Corte Paoli révolté. Lui-même, précédant sur un chebek la flottille française, débarque à Provenzale près d’Ajaccio. Des bergers lui apprennent que sa maison a été pillée par les Paolistes le 24 mai, que sa mère et l’abbé Fesch, prévenus à temps, se sont réfugiés aux Milelli, pendant que ses frères sont cachés dans Ajaccio. Letizia, poursuivie par les Paolistes, ne peut trouver un asile dans la tour de Capitello, elle doit fuir jusqu’à Casella, sur l’isthme qui rattache Capo-di-Muro au territoire de Coti-Chiavari: on couche sur le plancher entre les quatre murs d’une masure abandonnée.
Cependant l’attaque contre Ajaccio ne réussit pas. Loin de se soulever comme on l’espérait, la ville est aux mains des Paolistes. La flottille, partie de Bastia le 23 mai et retardée par une tempête jusqu’au 29, ne fait qu’une courte démonstration devant Ajaccio. Elle regagne le mouillage de Capitello. Napoléon se rend à Calvi, où son parrain Laurent Giubega donne asile à sa famille. Ils en repartent bientôt pour débarquer à Toulon, le 13 juin 1793, proscrits, désemparés. Le rôle de Bonaparte paraît fini en Corse.
Mais Paoli ne peut triompher seul dans une île livrée à l’anarchie des partis. Pour rompre l’unité du mouvement séparatiste, la Convention divise l’île en deux départements, le département du Golo et le département du Liamone (11 août 1793). Commissaire du Conseil exécutif, Joseph Bonaparte essaie d’animer sa patrie de l’esprit révolutionnaire et, pour cela, de «l’inonder de lumières». Il agit de loin, n’ayant pu dépasser Toulon, et il a pour collègue, dans cette «mission de fraternité et d’instruction», le fameux Buonarroti, dont le rôle en Corse n’a pas encore été suffisamment étudié. Cependant l’amiral Hood répond aux sollicitations de Paoli, et Nelson, alors capitaine de vaisseau, apparaît dans les eaux corses. Successivement le commandant bloque Calvi, débarque à Saint-Florent, dont il brûle la campagne, détruit les barques et les approvisionnements de Centuri, Macinaggio, Lavasina, Miomo et jette l’ancre enfin devant Bastia le 19 février 1794.
Sur la ville de Bastia et sur le siège qu’elle eut alors à subir, la correspondance de Nelson fournit des renseignements précis et curieux. C’était alors une grande cité, peuplée de 15.000 habitants, avec une belle jetée pour les navires. Elle est défendue par 6 forts détachés et une citadelle avec 20 embrasures; il y a 62 canons montés, en plus des mortiers, et une garnison de 4.500 hommes. Mais Nelson croit pouvoir compter sur le soulèvement des Paolistes, qui se sont fortifiés à Cardo. De plus, dès le 18 mars, la disette des vivres se fait sentir: «un petit pain se vend 3 livres»; et tandis que s’épuisent les munitions et les vivres, Nelson, dont la flotte est renforcée par 7 navires que lui envoie l’amiral Hood, multiplie les batteries et rend le blocus de plus en plus rigoureux. «Nous l’emporterons, écrit-il le 26 mars, il le faut, ou quelques-unes de nos têtes seront couchées bas.» Il a d’ailleurs compris toute l’importance stratégique de la Corse: «Cette île doit appartenir à l’Angleterre pour être régie par ses propres lois, comme l’Irlande, avec un vice-roi et des ports libres...; elle commandera la Méditerranée.»--L’héroïsme des assiégés fut à la hauteur des circonstances. Le représentant en mission, Lacombe Saint-Michel, aidé du maire Galeazzini et des généraux Rochon et Gentili, sut organiser une résistance opiniâtre: «J’ai des boulets rouges pour vos navires, déclarait-il fièrement à l’amiral Hood, et des baïonnettes pour vos troupes. Quand les deux tiers de nos hommes auront été tués, alors je me fierai à la générosité des Anglais.» Pourtant il fallut capituler le 22 mai: il ne restait plus que quelques jours de vivres; les assiégés avaient eu 203 tués et 540 blessés.
Maîtres de Bastia, les Anglais étaient maîtres de la Corse. Il ne leur restait plus qu’à s’emparer de Calvi. Il y fallut un siège qui dura du 19 juin au 10 août 1794 où s’illustra Abbatucci et où Nelson eut l’œil droit «entièrement fendu». Le 10 juin 1794 une consulte, convoquée à Corte par Paoli, rompit tout lien avec la France et, huit jours après, Charles André Pozzo di Borgo y faisait acclamer une constitution anglo-corse reconnaissant comme suzerain le roi d’Angleterre; sir Gilbert Elliot l’accepta au nom de George III. Le Parlement corse issu de cette constitution se réunit le 1ᵉʳ février 1795 à Bastia, et offrit la présidence à Paoli qui refusa pour ne pas troubler le fonctionnement du régime nouveau. Mais sa personnalité demeurait redoutable et Morosaglia devint bientôt le rendez-vous des mécontents. L’Angleterre prit peur et l’invita à quitter la Corse. Paoli hésita. Craignant de faire renaître la guerre civile, et d’ailleurs hors d’état de résister longtemps, il céda. Le 14 octobre 1795, il s’embarquait à Saint-Florent et partait pour Londres où il devait mourir en 1807.
Son départ ne rendit pas la sécurité aux Anglais pas plus que les glorieuses croisières de Nelson au nord du Cap Corse. Tout cela ne pouvait empêcher les victoires continentales de la France de produire leurs résultats. Quand l’Italie du Nord eut été conquise par Bonaparte, le général Gentili reparut à Livourne et, avec un millier de Corses, se prépara à revenir combattre dans sa patrie. Nelson fut chargé de bloquer le port italien pour empêcher ce projet d’aboutir. Il avait réussi à merveille, s’était emparé des îles d’Elbe et de Capraja, lorsque, au mois d’octobre 1796, le gouvernement anglais décida d’évacuer la Corse. Nelson dut se rendre à Bastia, où il recueillit le vice-roi avec la garnison anglaise. Il intimida à tel point par ses menaces les habitants de la ville et la petite troupe de Gentili, débarquée près de Rogliano, qu’il put emporter tout ce qu’il voulut. Le 20 Octobre il s’embarquait le dernier, abandonnant cette île qu’il avait contribué à conquérir et où il avait commencé cette carrière glorieuse qui devait finir à Trafalgar en 1805.
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Du quartier général de Modène, Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, expose aux citoyens directeurs, le 26 vendémiaire an V (17 octobre 1796), quelques idées sur la Corse: «La Corse, restituée à la République, offrira des ressources à notre armée et même un moyen de recrutement à notre infanterie légère.» Saliceti est envoyé dans l’île pour proclamer l’amnistie et réaliser l’apaisement; mais le gouvernement sent le danger de laisser tous les pouvoirs «entre les mains d’un homme né dans le pays, ayant des injures personnelles à venger et qui, en supposant même qu’il restât impartial dans le maniement des affaires, ne pourrait jamais persuader à ses compatriotes qu’il le fût réellement». Le Directoire lui adjoint Miot de Melito, un ancien fonctionnaire de la Guerre, délégué auprès du grand duc de Toscane. Joseph Bonaparte l’accompagne et lui sera «d’un précieux concours». Là où Saliceti--_u compatriottu_--a échoué, Miot--_u francesi_--va réussir. Il débarque à Erbalunga le 22 décembre 1796, parcourt le pays, réprime les insurrections, organise les deux départements du Golo et du Liamone, nomme les commissaires du pouvoir exécutif, met le pays sous l’empire de la constitution de l’an III et regagne le continent (29 nov. 1797). Mais l’adjudant-général Franceschi, dont Miot a fait son aide de camp, constate que l’esprit public a été complètement corrompu par les Anglais. Une véritable croisade est fomentée par les prêtres au couvent de San Antonio en Casinca: ils ont persuadé aux insulaires que les Français «nient Dieu et veulent abolir la religion». Une foule d’hommes portant à leurs coiffures une petite croix blanche--la _Crocetta_,--sèment la terreur et la destruction dans les cantons de Moriani de Casinca et d’Orezza, n’épargnant à Ampugnani que la maison du curé Sebastiani (l’oncle du général), connu pour sa haine des Français.
Quand le bruit de cette insurrection, qui fut réduite dans le sang par le général de Vaubois, parvient à Paris, le 18 brumaire est fait. Saliceti lutte en vain contre les troubles du Fiumorbo et de la Balagne: il multiplie les commissions militaires et frappe le pays d’une contribution de guerre de deux millions. C’est l’anarchie: l’île tombe au pouvoir du général Ambert. Enfin Miot est renvoyé en Corse avec mission de rétablir la paix et de régénérer le pays. Il débarque à Calvi le 25 mars 1801. Joseph Bonaparte l’accompagne, Lucien cède 6.000 volumes pour la Bibliothèque d’Ajaccio. Un pépiniériste en vogue, Noisette, fonde les jardins botaniques d’Ajaccio et de Bastia. La culture du coton est inaugurée, et celle de la cochenille. Miot prend des arrêtés restés célèbres où il atténue certains droits de douane, d’enregistrement et de succession. Il supprime totalement les taxes des contributions indirectes. Pour mieux lutter contre le banditisme, il suspend l’exercice de la constitution et, supprimant l’institution du jury, il forme un tribunal exceptionnel. La ville d’Ajaccio est embellie et agrandie: sur l’emplacement des anciennes fortifications abattues, un quartier nouveau s’élève. Quittant le pays le 24 octobre 1802, Miot pouvait déclarer au premier consul qu’il laissait le pays «généralement tranquille, affectionné au gouvernement et jouissant de l’avantage des améliorations qu’il vous doit».
Mais il faut des mesures exceptionnelles pour guérir la Corse de ses maux séculaires: une justice rapide et impartiale, une dictature militaire. Et les consuls nomment en Corse le général Joseph Morand (22 juillet 1801), investi des pouvoirs les plus étendus. Morand fait une levée générale de troupes, prohibe les ports d’armes de la façon la plus absolue. Mais il rencontre des obstacles de la part des autorités constituées--Pietri, préfet du Golo, Arrighi, préfet du Liamone, Casabianca, titulaire de la sénatorerie de la Corse. Il se heurte surtout à la méfiance, à la colère des Corses qui le calomnient et essaient d’obtenir sa destitution. Il reste fidèle à sa mission, dénonce l’existence du Comité anglo-corse d’Ajaccio et réprime cruellement la conspiration de 1809 dont beaucoup l’ont accusé d’avoir exagéré l’importance. En 1811, il remédie à la famine que de mauvaises récoltes ont déterminée dans l’île, ordonnant que tous les approvisionnements de l’armée contenus dans les vastes magasins de la guerre, à Bastia, à Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, à Corte, soient mis à la disposition des habitants à titre remboursable, signalant au gouvernement les misères des Corses «qui se nourrissent d’herbes des champs» et appelant sur eux, par de pressantes correspondances, les secours de la métropole. Fonctionnaire énergique, d’une implacable sévérité, mais administrateur éminent, il ne mérite pas la réprobation dont les Corses l’ont accablé. Le général Berthier, qui le remplace (1811-1814), se brouille avec Bastia en organisant l’unité administrative de l’île dans un seul département avec Ajaccio pour chef-lieu (19 avril 1811).
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L’empereur n’a cessé de s’occuper de son pays et sa correspondance en fait foi. Il porte son activité sur toutes les branches de l’administration: justice et finances, armée de terre et marine, commerce, travaux publics, agriculture, organisation de la police. Il veut à la tête des services des hommes qui connaissent le pays et la langue. Il essaie d’établir à Ajaccio «une fabrique de briques et une poterie pour le menu peuple, afin qu’il ne soit pas pour ces objets tributaire des Génois». Il se préoccupe du développement économique de l’île. Il y songe à Paris, à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Cloud; il y songe également sur les chemins de l’Europe, à Strasbourg, à Potsdam, à Schœnbrunn, à Dresde. Il encourage la culture du coton; il s’intéresse à l’établissement de hauts fourneaux destinés à employer le minerai surabondant de l’île d’Elbe. Il s’occupe d’une manière spéciale, surtout à partir de 1810, de la réorganisation financière du pays et de l’exploitation de ses forêts.
Le temps manqua à Napoléon pour accomplir en Corse ses généreux projets. Trop souvent aussi il lui manqua le concours loyal et désintéressé des chefs de services, qui détournaient à leur profit ou faisaient servir à d’autres usages les fonds envoyés pour améliorer la situation de l’île.
Il n’eut pas non plus la population corse avec lui. A la nouvelle de l’abdication de Fontainebleau, personne ne songea à se soulever en sa faveur. Le 28 avril, le préfet du Liamone, Arrighi, se rallie aux Bourbons; le maire, François Levie, fait hisser «le cher drapeau des lis» sur le clocher de la cathédrale et la mairie est illuminée pour saluer le retour «des rois légitimes». Un buste en marbre de l’empereur, donné en 1806 par le cardinal Fesch à la ville d’Ajaccio, est livré à la foule qui le précipite à la mer. On n’a que mépris contre ce _bastardino_, dont il faut effacer jusqu’au souvenir: les rues de la ville prennent des noms royalistes. Bastia ouvre ses portes aux Anglais, mais ceux-ci ne font en Corse qu’une courte apparition et le traité de Paris la rendit à la France. Bonapartistes aux Cent Jours, les Corses redeviennent royalistes avec le retour de Louis XVIII.
XXIV
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
_Un préfet de la Restauration: Saint-Genest[M].--La Corse et l’opinion publique.--Napoléon III et la 3ᵉ République._
Une vie politique tout à fait agitée et généralement inféconde, un développement économique extrêmement précaire; négligences de la métropole, inertie des Corses; tel est le spectacle que nous offre le XIX ᵉ siècle.
Napoléon disparu, le parti bonapartiste se forma. Le marquis de Rivière, au nom du roi, organisait en Corse la Terreur blanche. Alors se place la curieuse guerre de Fiumorbo, pendant laquelle, dans le maquis et les ravins de cette contrée inaccessible, le commandant Poli, petit-gendre de la nourrice de Napoléon, qui avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe et sur qui Napoléon comptait pour se ménager au besoin une retraite en Corse, tint tête pendant de longs mois aux troupes royales. Les femmes corses combattaient avec Poli, aussi acharnées que les hommes à défendre la liberté. La Restauration s’affermit cependant en Corse, et l’on proclama l’amnistie générale.
Pourtant l’île reste divisée et la succession des régimes politiques a déterminé ici comme dans les autres départements un malaise qu’il est difficile de dissiper. «Deux partis principaux sont en présence, écrivait le chevalier de Bruslart, ancien commandant militaire de la Corse, dès le 6 octobre 1814; les anciennes familles attachées aux Bourbons et les nouvelles que Bonaparte et la Révolution ont élevées. Entre ces deux partis, l’amalgame est impossible.» Dès le début, les administrateurs français ne songent qu’à une seule méthode: se mettre à la tête d’un parti pour triompher de l’autre, prolonger en somme l’état social anarchique et les errements des Génois; nul n’entreprend loyalement, courageusement la fusion des partis, l’œuvre de concorde et d’apaisement qu’il aurait fallu.
Rien de plus curieux à étudier que la question électorale en Corse dans les premières années du régime censitaire. Nous connaissons les lois qui ont réglé les élections législatives sous la Restauration ainsi que les tendances des ministères chargés de les appliquer: nous savons ce que fut par en haut la politique du gouvernement. Mais ne convient-il pas d’être sceptique en matière de formules législatives et, pour pénétrer une réalité plus concrète, il faut négliger les légiférants pour aller chez les électeurs. Comment fut pratiqué ce régime dans l’île lointaine où il était si difficilement applicable? Dans quel sens agirent les candidatures officielles et les pressions administratives? Comment furent composées les listes électorales et quelles garanties d’indépendance laissa-t-on aux citoyens? De quelle manière les comités électoraux et les partis politiques fonctionnèrent-ils? Autant de questions neuves auxquelles il faudrait répondre.
Ce sont elles qui s’imposèrent à un des premiers préfets de la Restauration, Louis Courbon de Saint-Genest, nommé en vertu d’une ordonnance royale du 14 juillet 1815 et installé le 19 janvier suivant. La Corse n’avait pas été représentée dans la Chambre introuvable: l’ordonnance de convocation du 13 juillet 1815 lui avait bien accordé 4 députés; mais le temps avait fait défaut pour réunir les assemblées cantonales et d’ailleurs la plus grande incertitude régnait au sujet de la composition du collège électoral. Les dispositions de la Charte étaient inapplicables en Corse où il n’existait aucune personne imposée à 1.000 francs et où il n’y avait pas dix personnes figurant dans les rôles pour 300 francs. Saint-Genest s’attache à reviser la liste des plus imposés, car «la balance égale entre les partis, c’est le triomphe des bonapartistes: ils ont pour eux le nombre, la richesse, l’unité de vues, une tactique très exercée et plus de capacités pour tenir les emplois». Il signale les Sebastiani, les Arrighi, les d’Ornano, les Casablanca et «toute leur clientèle d’intrigants subalternes qui n’ont pu être récompensés qu’avec de l’or parce que leur bassesse aurait par trop avili les distinctions honorifiques». Il faut faire les élections contre eux, et au besoin sans eux. Dans cette sélection savante, un nom trouve grâce: Ramolino, «cousin de Buonaparte», mais ce choix est d’une bonne politique et sans inconvénients, «parce que M. Ramolino est un homme paisible, sans capacités et dont l’influence est très faible depuis la chute de Buonaparte». Quelques «suspects» sont également maintenus: Henri Colonna, propriétaire, ancien commissaire des guerres; J. B. Galeazzini, ancien administrateur de l’île d’Elbe et préfet de Maine-et-Loire pendant les Cent Jours; Philippe Suzzoni, propriétaire, gendre du sénateur Casabianca, «d’opinions suivant les temps»; J. B. Ambrosi, lieutenant du roi à Calvi, etc.
Faut-il convoquer le collège électoral à Ajaccio, où réside le préfet, ou à Bastia, où réside le premier président? Grave problème, brusquement tranché par la convocation à Corte au lendemain de la dissolution de la Chambre introuvable. Paul François Peraldi, riche propriétaire, «distingué par son éducation et ses sentiments autant que par sa fortune», est choisi pour présider ce collège. Sur 120 électeurs, 95 se présentent; Castelli et Peraldi sont élus et ils sont immédiatement sollicités. «On croit en Corse, dit Saint-Genest, qu’un député n’a qu’à se montrer à Paris pour se faire donner et procurer à sa famille les meilleurs emplois.» Ces deux députés de la Corse ne devaient cependant jouer qu’un rôle effacé: Peraldi ne parut jamais à la Chambre, Castelli alla siéger au centre et soutint sans éclat les différents ministères. Pourtant dans la session de 1817 il intervint dans le débat sur les douanes pour demander que les produits corses fussent admis en franchise dans les ports français et que la Corse, qui supportait les charges de l’Etat, fût traitée à ce point de vue comme les autres départements français.