Part 20
L’administration judiciaire, entièrement réorganisée, comprit un Conseil supérieur, revêtu des attributions d’un Parlement, et onze juridictions royales.--Le Conseil Supérieur, créé dès le mois de juin 1768, tenait ses séances à Bastia et se composait d’un premier et d’un second président, de dix conseillers,--dont six Français et quatre Corses,--d’un procureur général français et de son substitut, d’un greffier et de deux secrétaires interprètes; le commandant en chef pouvait siéger et avait voix délibérative. M. du Tressan, «espèce de cerveau brûlé», fut fait premier président de ce Conseil.--Chaque juridiction comptait un juge royal, un assesseur, un procureur du roi et un greffier. Les trois premiers officiers de justice furent toujours deux Corses et un Français. Ils recevaient des appointements fixes; mais les Corses ne touchaient pas de gros gages, et le maréchal de Vaux avait dit qu’un traitement annuel de 400 livres serait plus que suffisant pour chacun parce qu’ils étaient depuis longtemps accoutumés à une médiocre fortune.
Le ministre de la Guerre établit un état-major d’armée et de places, un corps d’ingénieurs pour les fortifications faites ou à faire, un corps d’ingénieurs des Ponts et Chaussées, une prévôté, une direction des hôpitaux, un bureau général des postes aux lettres et des bateaux de poste, une régie des vivres à la tête de laquelle fut placé M. de l’Isle, quatre juntes... Le ministre de la Marine établit deux bureaux d’amirauté, l’un à Bastia et l’autre à Ajaccio, et plaça plusieurs commissaires de marine dans différents ports.
L’organisation civile, réglée par un édit du mois de mai 1771, comportait une hiérarchie élective de représentation municipale et nationale analogue à celle que Turgot et Necker essaieront d’introduire en France. A la base le _paese_ ou village, où le podestat et deux pères du commun, annuellement élus par les chefs de famille de plus de vingt-cinq ans, remplissaient toutes les fonctions d’administration et de police. Au-dessus, la _pieve_ ou canton, que surveillait le podestat major, choisi chaque année parmi les gens les plus distingués et les plus considérables de la piève. Enfin les dix _provinces_, dont toutes les pièves étaient surveillées par un inspecteur que le roi désignait dans l’ordre de la noblesse.
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Sur le conseil du maréchal de Vaux, du comte de Marbeuf et de Buttafoco, la France avait fait de la Corse un pays d’Etats. On croyait flatter la nation, «entêtée de sa liberté imaginaire», en lui persuadant qu’elle était associée au gouvernement. Chaque ordre avait 23 députés, tous élus par les assemblées des dix provinces (pour le clergé cependant les élections ne portaient que sur 18 piévans ou doyens, car les 5 évêques de l’île étaient membres de droit).--Les Etats nommaient, à la fin de chaque session, une commission permanente ou commission intermédiaire de 12 nobles, dits _Nobili Dodici_. «La nation, avait écrit Marbeuf, a du goût pour cette espèce de représentants auprès des personnes en place.» La commission des Douze était censée faire son service auprès des commissaires du roi; elle devait solliciter du gouvernement le règlement de toutes les affaires raisonnables, hâter l’exécution des mesures ordonnées, presser la rédaction et l’envoi des mémoires que les Etats avaient résolu de remettre sur divers objets, surveiller la besogne du bureau dirigé par le greffier en chef, préparer les matières qui seraient débattues dans la consulte suivante. Deux membres des Douze, qui jouaient le rôle des procureurs généraux-syndics dans les pays d’Etats, résidaient alternativement auprès des commissaires du roi.
Les Etats de Corse ne furent réunis que huit fois, toujours à Bastia; mais dans ces assemblées furent présentées et discutées toutes les questions relatives à l’administration du pays, aux impôts, à l’éducation publique, l’agriculture, l’industrie, la police, etc. L’histoire des Etats est l’histoire même de la Corse de 1770 jusqu’à 1789. Nous possédions déjà les procès-verbaux de ces assemblées. Nous pouvons aujourd’hui les contrôler et les compléter par des documents plus brefs et aussi intéressants. A la fin de chaque session, les Etats de Corse envoyaient à la Cour trois députés pour présenter au roi les requêtes votées par l’assemblée et approuvées par les commissaires présidents, qui étaient le gouverneur et l’intendant. En 1770, en 1772 et en 1773, le choix des députés n’avait pas eu de signification particulière. Mais en 1775 la rivalité qui régnait ouvertement entre le comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, et le comte de Narbonne-Pelet, commandant en second à Ajaccio, ne permit pas de procéder aux élections avec le calme ordinaire. On reprochait à Marbeuf ses «coups d’autorité, aussi arbitraires que multipliés» et, sous couleur de travailler «pour le bien de la patrie», les «narbonnistes» essayèrent d’obtenir le rappel du gouverneur et de jouir à leur tour des honneurs et des postes lucratifs dont Marbeuf les tenait écartés. Tel fut le premier objet de la mission dont furent chargés les députés de 1775: Mᵍʳ de Guernes, évêque d’Aleria; César-Mathieu de Petriconi, pour la noblesse; Benedetti Ventura, dit Venturone, pour le tiers-état. L’audience royale, plusieurs fois retardée, fut fixée au 25 août 1776. L’évêque d’Aleria ne formula pas moins de 29 griefs dont la liste fut remise au Ministère et que M. Letteron a retrouvée aux Archives Nationales. Episode curieux des querelles de personnes et des rivalités d’influence qui entravaient les efforts de l’administration.--Plus intéressantes encore sont les «représentations que MM. les députés ont cru devoir faire à la Cour», véritable cahier de doléances qui ne comprend pas moins de 63 paragraphes: finances, domaines, bois et forêts, douanes; agriculture, arts et métiers, haras; sages-femmes et maîtres d’école; séminaires, collèges et Université, création d’un archevêché; reconnaissance du titre de royaume, organisation du tribunal de la junte et du régiment provincial, etc., toutes les matières qui peuvent intéresser la Corse--et qui ont fait au préalable l’objet de discussions attentives au sein des Etats,--sont ici passées en revue.
Entre l’assemblée de 1775 et le commencement de la Révolution, les Etats de Corse se réunirent encore quatre fois: en 1777, 1779, 1781 et 1785. En 1777, «Carlo Buonaparte», assesseur au tribunal d’Ajaccio, est député de la noblesse. Le rapport des Etats de 1785 se réfère aux événements de 1788 et 1789.
Ainsi la France cherchait à créer un esprit public en associant la nation au gouvernement. Elle usa d’autres moyens, développant l’usage de la langue française, faisant bénéficier la nouvelle province de cette haute culture et de ces «lumières» qui éblouissaient l’Europe. Quelques années à peine après l’annexion, les commissaires du roi, reprenant et développant les projets de Paoli, proposaient d’établir une Université à Corte avec les quatre facultés (théologie, droit, médecine et arts). De plus ils décidaient que quatre collèges seraient fondés à Bastia, à Ajaccio, à Cervione et à Calvi, des pensionnats à Bastia et à Ajaccio, et des écoles dans la campagne. Enfin les séminaires, qui avaient été occupés par les troupes, seraient rendus aux évêques.
De pareils projets donnaient-ils entièrement satisfaction à l’opinion corse et quels vœux formait-elle à ce sujet? On peut s’en rendre compte en parcourant les requêtes présentées au roi par les députés des Etats, encore que de pareils documents soient forcément empreints d’un certain optimisme officiel. Particulièrement, en ce qui touche l’instruction publique, leurs demandes ont un grand intérêt: on y voit un exemple de la noble et intelligente façon dont ils comprenaient leur «francisation».
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La monarchie française cherche à favoriser la noblesse, en créant, en face du tiers et du clergé plus indépendants, une classe d’hommes qui seraient attachés au gouvernement par l’intérêt. Prolongement du caporalisme par suite de l’égoïsme administratif. Et les jeunes nobles, qu’on jugeait utiles de «dépayser» pour «changer leur façon de penser», furent admis au collège Mazarin, au séminaire d’Aix, aux écoles royales militaires, à la maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon Bonaparte; à Vendôme, Jean-Baptiste Buttafoco, que l’inspecteur Reynaud de Monts jugeait très insubordonné et qui, avec peu de moyens, joignait à l’entêtement de son pays le dégoût du travail; à Effiat, Luce-Quilico Casabianca, le futur Conventionnel, que l’inspecteur Keralio trouvait un peu sombre, mais bon, capable d’application et d’un labeur soutenu; à Auxerre, Jean-Baptiste Casalta; à Rebais, Luc-Antoine d’Ornano et Arrighi de Casanova; à Tiron, César-Joseph Balthazar de Petriconi, son frère Jean-Laurent, Paul-François Galloni d’Istria, qui devint, au sortir de l’émigration, adjudant général au service de Naples et lieutenant-colonel d’état-major au service de France; Marius Matra, qui fut aide de camp du général Franceschi et capitaine adjoint à l’état-major de l’armée d’Italie, etc.[K].
Ce n’était pas assez de s’attacher la noblesse: il fallait attirer les Corses dans les troupes du roi. Ils furent admis dans tous les régiments de l’armée; ils eurent leur régiment particulier, le Royal Corse; après la dissolution du Royal Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les chasseurs royaux corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que d’insulaires. Chaque compagnie reçut quatre soldats corses, destinés à s’initier aux arts et aux métiers, «afin de se rendre utiles dans l’île et de contribuer à sa prospérité».
Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d’impôts. Il y avait l’impôt territorial, perçu en productions soit animales, soit végétales, à raison du vingtième des récoltes, et Napoléon a justement remarqué que les économistes firent dans son île l’essai de l’imposition en nature. Il y avait un impôt de deux vingtièmes sur les loyers, mais il ne frappait que les propriétaires des villes. Il y avait des droits de contrôle, de timbre et de douane. Mais, si les taxes d’entrée et de sortie paraissaient excessives, elles étaient surtout à la charge des étrangers et des Français. Bref, l’île--et ce mot revient dans tous les mémoires du temps--l’île était _onéreuse_ au roi, et le parrain de Napoléon, Laurent Giubega, assure que la dépense excédait de 600.000 livres le total des recettes.
Des travaux considérables furent entrepris. Deux grands chemins avaient été ouverts depuis la conquête: de Bastia à Saint-Florent et de Bastia à Corte. On ébauchait la route de Corte à Ajaccio. Et si les voies restaient insuffisantes, on aurait mauvaise grâce à s’en plaindre après vingt ans seulement d’administration française. Louis XVI fait installer à Ajaccio une madrague pour la pêche du thon, une corderie pour les chanvres du pays; il fait entreprendre le dessèchement de l’étang des _Salini_, propriété de Charles Bonaparte, pour y créer une pépinière de mûriers et autres arbres fruitiers; il accorde un subside de 21.000 livres pour l’agriculture[L]. Un édit du 23 mars 1785 accordait une prime de dix sous par plant à toute personne qui introduirait du continent vingt plants au moins de mûriers greffés.
Par trois fois, l’administration tenta de fonder des colonies: 80 Lorrains transportés à Poretto, des Génois près du golfe d’Ajaccio, au domaine de Chiavari, 110 pionniers au domaine de Galeria. La plupart succombèrent. En revanche, les Grecs de Paomia, réfugiés à Ajaccio, furent installés non loin de leurs premiers défrichements, à Cargèse, qui devint admirablement prospère. On commença de dessécher les plaines de Biguglia et de Mariana. On entreprit en 1773 le plan terrier de la Corse qui fut confié à MM. Bédigis, Testevuide et Tranchot, et qui eut également pour but--l’abbé Rossi nous l’assure--de recueillir des renseignements sur l’esprit public des anciennes familles paolistes.
Le commerce se développa. Ajaccio est en relations avec Marseille, Toulon, Saint-Tropez, Antibes et la Seyne. Les droits d’entrée pour les marchandises de provenance française sous pavillon national étaient de 2, 7-1/2, 15 et 25 p. 100 de leur valeur. Les droits de douanes acquittés à Ajaccio pendant la période 1785-89 ont été de 37.807 francs. Le marché de la ville est convenablement approvisionné. Le boisseau (_bacino_) de blé de 14 livres 1/2 coûte 1 fr. 16 sous; pour l’orge et le millet, 1 fr. 2 sous; le pot d’huile de 1 l. 7 onces 1/2, 16 sous; la bouteille de vin, 3 sous 6 d.; la livre de bœuf ou de mouton, 5 sous; le poisson de première qualité, 3 sous la livre.
A la faveur de ce commerce, des familles françaises vinrent s’établir en Corse et y firent souche. Ces arrivés de la première heure furent les Touranjon, les Serpeille, les Arène, les Garçain, les Bonnet, les Maury, les Roux, les Picard, etc. On les désignait généralement sous le nom de leur province d’origine. Ainsi les Serpeille, originaires du Dauphiné, étaient connus sous le nom de _Dufiné_, les Maury sous celui de _Languido_ (Languedoc), les Roux étaient appelés _Sciampagne_ (Champagne). Il arrivait même que le nom patronymique disparaissait complètement pour faire place à celui de la province: le nom de Touranjon a dû se former ainsi. D’autres enfin, comme les Picard, étaient beaucoup plus connus par de gais sobriquets, si répandus autrefois en France: cette famille avait celui de _Cœur joyeux_, dont on fit, par corruption, _Cruginé_, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours.
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La fusion s’accomplissait doucement, sans heurts, entre Français et Corses. Les anciens paolistes, comprenant que l’île retirerait de son union avec la France d’immenses avantages, se ralliaient peu à peu. Charles Bonaparte avait été l’un des premiers: «J’ai été, répétait-il, bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement national; mais ce gouvernement n’est plus, nous sommes devenus Français, _evviva il Re e suo governo_.» Laurent Giubega, greffier en chef des Etats de 1771, que Charles Bonaparte appelait _amatissimo signor compadre_ et qui fut le parrain de Napoléon, était également dévoué au régime nouveau: «Puisque l’indépendance nationale est perdue, aurait-il dit au maréchal de Vaux, nous nous honorerons d’appartenir au peuple le plus puissant du monde, et de même que nous avons été bons et fidèles Corses, nous serons bons et fidèles Français.» Paoli refuse en 1776 d’abandonner l’Angleterre pour entrer au service du roi de France; mais il dicte à son secrétaire, l’abbé Andrei, un curieux mémoire sur «le meilleur parti que pourrait tirer la France de la Corse».
Cependant la francisation n’avait pas dépassé les grandes villes du littoral et là même elle restait précaire: les Corses étaient mécontents, les Corses boudaient. Trop de réglementation avait surpris ce peuple jaloux de son indépendance. Une foule d’édits, d’ordonnances, de lettres patentes, d’arrêts du conseil, de règlements de police, tapissaient toutes les rues «et ne produisaient d’autre effet que de faire rire le peuple dans les commencements, parce qu’on ne savait comment s’y prendre pour les faire mettre à exécution dans l’intérieur du pays». Quand on s’en prenait aux podestats de leur inexécution, ils répondaient qu’ils ne savaient pas lire le français. Pour le leur apprendre, on leur envoyait continuellement «des exécutions militaires». Et le Corse se cabrait. D’autant plus que le personnel administratif n’était pas à la hauteur de sa tâche: l’intendant Chardon, qui venait de Cayenne, considéra la Corse comme un domaine colonial dont l’exploitation était fructueuse; il fit si bien qu’il fallut le rappeler. Mais l’exemple venait de haut et, dans le morcellement de l’autorité, les ministres de la Guerre, de la Justice, des Finances et de la Marine ne songeaient qu’à créer des emplois pour y placer leurs créatures. «Cette foule de gens, soit par ignorance, par incapacité ou par mauvaise foi, retarde plutôt qu’elle ne contribue au bonheur public.» La méfiance des Corses augmentait et devenait de la haine envers ces Français qui les méprisaient. Le Tiers-État demande, dans les cahiers de 1789, que les charges du Conseil supérieur soient conférées à des hommes d’expérience, à des officiers des justices royales et à des avocats émérites.
La question financière augmenta le malaise. La Corse avait d’abord été attachée au ministère de la Guerre, à qui elle revenait de droit comme province frontière et pays conquis. Mais en 1773 l’abbé Terray demanda et reçut la finance de l’île. Le contrôleur général fournit dès lors aux dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un fonds annuel de 1.500.000 livres; par contre, il fut maître de l’administration civile, couvrit la Corse d’employés, intervint dans toutes les affaires, repoussa tous les projets utiles qui coûtaient quelque argent. En vain Necker offrit la Corse à Saint-Germain, en vain d’autres voulurent la «jeter à la tête» de Vergennes ou d’Amelot: ce fut seulement à la veille de la Révolution que le département fut rattaché à la Guerre. La Corse était donc en proie à la Finance. Les deux Lorrains--les frères Coster--qui dirigeaient l’administration centrale inondèrent la Corse de leurs parents, de leurs amis. Les Corses eussent rempli ces charges à moins de frais, avec plus de probité et rien ne les eût rattachés davantage à la France. «Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur courage; ils sont tombés dans un vide affreux, lorsqu’ils ont été privés du plaisir de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu’ils n’ont plus aperçu aucune liaison entre eux et l’intérêt général, lorsqu’ils ont vu ces soins pénibles, patriotiques et honorables accordés à des Français dont tout le talent consiste à unir des chiffres et à tracer des lettres.» Et qui étaient ces Français? Vauvorn, convaincu d’avoir volé le bois de la couronne et avouant qu’il devait au Trésor 3 à 4.000 livres, était mis à la tête de la douane de Calvi; d’autres avaient simplement à refaire une situation compromise et s’en acquittaient consciencieusement: Houvet, ci-devant commis des bêtes à cornes, Moreau, déserteur du régiment de Bretagne, Sappey, ancien garçon perruquier, trop heureux à leur arrivée d’avoir du pain, acquéraient une fortune dans les diverses entreprises et finissaient par posséder plus de cent mille écus.
L’impôt n’était pas lourd; mais les droits de douane, plus élevés qu’en Italie, empêchaient la population d’augmenter et la culture de s’étendre. Les adjudications affamaient la population. Les Corses se soulevèrent en 1774: l’insurrection fut réprimée. Mais les habitants, se regardant comme opprimés, n’étaient pas encore de cœur avec les Français. «Pendant près de vingt années, écrivait Constantini à l’Assemblée Constituante, la Corse a vu s’accroître le terrible colosse du despotisme militaire, a vu s’accumuler les abus d’autorité, les vexations ministérielles, les rapines judiciaires.» Un commissaire civil de cette même assemblée ne reconnaît-il pas que les Corses étaient avant 1789 des «sujets asservis et trop négligés, toujours prêts à secouer le joug»? Napoléon ne dit-il pas que les bienfaits du roi n’avaient pas touché le cœur des habitants et que la Corse était, sous le règne de Louis XVI un pays malintentionné qui frémissait sous la main de ses vainqueurs?
XXIII
LA RÉVOLUTION ET L’EMPIRE
_Les promesses de Barère.--L’agitation séparatiste: Paolistes et Bonapartistes.--La Corse anglaise.--Miot et Morand.--La Corse napoléonienne._
Ce fut la Révolution française et, après elle, les Bonaparte, qui gagnèrent à la France le cœur de la Corse. Provoquée par des causes semblables à celles qui, un demi-siècle plus tôt, avaient armé les Corses contre le despotisme génois, la Révolution fut accueillie avec enthousiasme par le Tiers-Etat, dont les députés--l’avocat Saliceti et le comte Colonna de Cesari Rocca--allaient bientôt compter parmi les Constituants les plus fougueux. Les deux autres députés de la Corse--le comte de Buttafoco pour la noblesse, l’abbé Peretti della Rocca pour le clergé,--demeuraient au contraire fidèles à la royauté et font cause commune avec le général de Barrin, gouverneur de la Corse. Le 5 novembre 1789, une émeute éclate à Bastia entre les patriotes, à qui le jeune Napoléon fournit des cocardes tricolores, et les soldats du roi, qui veulent conserver la cocarde blanche. M. de Barrin doit céder. Le 30 novembre, Volney lit à l’Assemblée Nationale une lettre, que Napoléon a inspirée, racontant les événements tout à l’avantage des patriotes. Il en résulta une motion, faisant cesser le régime militaire auquel la Corse était soumise depuis son annexion et la déclarant partie intégrante de l’Empire français.
Les Corses eurent un mouvement de joie et de confiance. Paoli se fit l’interprète de leur fidélité et de leurs espoirs. Le champion de l’indépendance affirma sa joie de devenir le fils adoptif du pays généreux où la liberté venait d’éclore. Revenu de Londres à la suite du décret du 30 novembre, il reçut de grands honneurs en passant à Paris. Quand il débarque à Macinaggio, après un exil de vingt ans, il s’écrie en baisant le sol: «O ma patrie, je t’ai laissée esclave, et je te retrouve libre!» Puis il se rembarque pour Bastia, où il arrive le 17 juillet 1790.
Il apportait les pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale, pour procéder à l’organisation de l’île. A la consulte qui se tint à Orezza du 9 au 27 septembre 1790, et qui décida de célébrer tous les ans l’anniversaire du décret d’incorporation de la Corse à la France, Paoli fut nommé président du conseil administratif et reçut un traitement de 50.000 francs; il était en plus commandant des gardes nationales.
A la tribune de la Constituante, Barère, rapporteur du Comité des Domaines, assura la Corse de toute la sollicitude de la France. Promesses solennelles qui datent du 4 septembre 1791: «La Corse est libre, la Corse est française, les tyrans ne l’oppriment plus: c’est à vous de la régénérer! Elle a été riche et peuplée sous les Romains, malheureuse et ensanglantée sous les Génois, pauvre et inculte sous votre ancien gouvernement. Elle présente cependant tous les moyens physiques et moraux d’une brillante et solide régénération. Ce peuple est idolâtre de la liberté, et il n’est vraiment libre que depuis la Révolution française; il aime les lois, et il est sans civilisation; il a un grand caractère, et il éprouve tous les maux attachés à la faiblesse; il a un territoire fertile, et il est pauvre; il a une situation de commerce admirable, des ports nombreux, des pêcheries abondantes, et cependant son commerce languit et son industrie est nulle. De tous les peuples de l’Europe, les Corses sont aujourd’hui dans les circonstances les plus favorables pour jouir du bienfait de la liberté et recevoir les avantages d’une belle constitution... Cette île peut parvenir aussi facilement que les autres départements du royaume à un haut degré de prospérité, quoiqu’elle soit dans ce moment la plus reculée en tout sens. Le moment de régénérer cette île est arrivé...»