Histoire de Corse

Part 17

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La Corse était maîtresse d’elle-même. Le péril était grand pour la République. Pour le conjurer, Grimaldi ne trouva rien de mieux que de faire assassiner Gaffori (3 octobre 1753). Lui mort, pensait-il, son œuvre périssait: le nouveau principat était tué dès sa naissance. Il ne se trompait qu’à moitié: l’homme étant difficile à remplacer, on ne le remplaça pas, et, au lieu d’un chef imposant sa volonté, on eut une régence de quatre membres--Clément Paoli, fils de Giacinto, Tommaso Santucci, Simon Pietro Frediani et le docteur Grimaldi,--qui, n’ayant pas d’unité de vues, manquait d’initiative et devait bientôt manquer d’autorité.

L’«anarchie spontanée» éclatait dans l’île et se répandait de proche en proche. Le magistrat suprême et les magistrats des provinces n’étaient plus obéis. Les assassinats se succédaient; au sein des consultes, les partis s’excommuniaient et les Génois assistaient à la décomposition de l’unité matérielle et morale que Gaffori avait un moment réalisée: les Corses étaient impuissants et découragés. On parlait bien d’établir des patrouilles, de séquestrer les dîmes des évêques, de confisquer les biens des Génois. Chansons que tout cela! disait Grimaldi, _le passioni non gli permottono una divisa stabile_. Quelques expéditions militaires n’eurent pas de succès, les trahisons se multipliaient. Le désir d’union était d’autant plus vif chez les patriotes et le vœu des patriotes était unanime: ils voulaient un chef suprême à la tête des affaires.

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Dès le début de 1754 les Corses résidant à Rome, dont quelques-uns étaient de véritables personnages, avaient songé à profiter de leurs relations pour affranchir leur île de la domination génoise, même en lui donnant un maître étranger. Le chanoine Giulio Natali, d’Oletta, en particulier, l’auteur du _Disinganno intorno alla guerra di Corsica_, alors auditeur du cardinal Ferroni, ne pouvait contenir son indignation depuis l’assassinat du général Gaffori. Lié avec le marquis Solari, ministre de Malte auprès du Saint-Siège et bailli de l’ordre, il s’entretenait avec lui des moyens d’assurer à leur patrie une libération définitive et peu à peu ce plan fut conçu: placer la Corse sous l’autorité du grand maître de l’ordre de Malte. La Corse trouverait dans cette réunion un accroissement de forces, et l’ordre tirerait parti des ports et des forêts de l’île; l’esprit militaire des insulaires lui assurerait d’autre part de nombreux et vaillants soldats. L’abbé Louis Zerbi, qui gérait à Livourne les intérêts de ses compatriotes, fut chargé de la négociation: muni d’une lettre de créance du magistrat suprême et d’une lettre de Solari, il partit pour Malte et traita directement avec le Grand Maître de l’ordre, qui était alors Pinto. Une convention fut conclue, aux termes de laquelle l’ordre de Malte donnerait au gouvernement corse une somme suffisante pour entretenir 600 hommes de troupes, fournirait des armes et assurerait aux Corses la protection des puissances étrangères. En revanche les Corses s’engageaient à se rendre libres eux-mêmes; leur liberté une fois reconquise, ils convoqueraient une diète générale et proclameraient la religion de Malte souveraine de l’île. Tous les privilèges de la nation seraient d’ailleurs respectés et accrus.

Malgré toutes les précautions prises pour envelopper la négociation de mystère, elle ne put rester tellement secrète qu’Antonio Colonna de Bozzi, qui se trouvait alors à Livourne, n’en apprît quelque chose. Il s’embarqua pour Malte, et obtint pour ses concitoyens 30.000 piastres qui contribuèrent à soulager les besoins de la nation. Mais son crédit baissa dès qu’on aperçut que des préoccupations personnelles se mêlaient à un sincère amour de la patrie. Il espérait que l’ordre de Malte, après avoir pris possession de la Corse, y rétablirait l’ancienne noblesse des Cinarchesi. Or les populations corses n’entendaient pas se soustraire à la domination des Génois pour se replacer sous celle des Cinarchesi, contre lesquels ils avaient imploré autrefois l’assistance de la République. Antonio Colonna se trouva bientôt isolé.

Au surplus le projet s’en allait en fumée, malgré le zèle infatigable de Zerbi, qui «se croit le premier homme de la Corse» et n’est qu’«une taupe et un ignorant». Le gouvernement de Malte est mille fois pire que celui de Gênes. «Les Maltais sont plus misérables que nous. Au lieu d’être commandés par 40 ou 50 familles génoises, nous serions commandés par tous les meurt-de-faim de l’Europe, comme cela se passe à Malte, dont le peuple est le plus esclave de l’Europe; personne n’y ose mettre son chapeau devant un chevalier, et chaque année on expurge l’île des maris jaloux pour les éloigner de leurs femmes.» Qui parle ainsi, avec ce mélange d’humour et de colère? le plus jeune des fils de Giacinto Paoli,--il était né à Morosaglia en avril 1725,--Pascal Paoli, sous-lieutenant au service du roi des Deux-Siciles. Il suit avec une attention impatiente les démarches entreprises par Natali et Zerbi auprès de la Religion de Malte, il se rend de Longone à Porto-Ferrajo pour joindre Zerbi, il lui montre l’inanité, le ridicule même du projet maltais. Il parle avec d’autant plus de chaleur que les Corses ont jeté les yeux sur lui: des lettres pressantes et réitérées lui parviennent du colonel Fabiani, de Mariani, du chanoine Orticoni, des principaux de l’île. Giacinto s’alarme, mais Pascal est enthousiaste.

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Car il faut définitivement abandonner la légende d’un Pascal Paoli, travaillant à Naples, sans trop songer à la Corse et hésitant à répondre aux vœux de ses concitoyens. En réalité il a compris de bonne heure le rôle qu’il pouvait jouer dans sa patrie et il s’y est préparé. Il demande à son père en novembre 1754 de lui acheter des livres pour se former à la science du gouvernement et pour surveiller avec compétence l’exploitation des mines. Ces livres sont: le _Parfait Ingénieur_, les _Histoires_ de Rollin, l’_Esprit des Lois_, les _Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence_. L’exploitation des mines lui tient à cœur, il visite les exploitations de l’île d’Elbe, il reçoit des renseignements de Marco-Maria Ambrosi, un des esprits les plus distingués de la Corse, qui mourut malheureusement avant le retour de son ami dans l’île. Paoli, qui a déjà rédigé un projet de gouvernement, dresse un plan d’opérations militaires un peu présomptueux. Enfin il part pour la Corse où il arrive, soit au commencement de juillet, soit à la fin d’avril.

Dès le 21 avril, une consulte tenue à Caccia promulgue une série d’«établissements, règlements et décrets» qui achèvent l’œuvre ébauchée à Orezza. L’exercice de la justice est réglé dans tous ses détails. Le fonctionnement en est assuré dans chaque piève par un juge rétribué mais révocable en cas de prévarication. Au-dessus sont les tribunaux des provinces et le Magistrat suprême, corps judiciaire et politique tout à la fois. La loi annoncée à Orezza pour la répression des crimes fut publiée à Caccia, et rien ne montre davantage le lien entre les deux consultes: la seconde tient les promesses de la première. L’assassinat est puni de mort et la famille de l’assassin est chassée du royaume sans espoir de retour.--Mais en même temps qu’un Code, ces «établissements» présentent un enseignement moral et civique, montrant le mal qu’est l’assassinat, réprouvant le faux point d’honneur par où se perpétuent des vengeances qui ensanglantent et déshonorent le pays: _non è bravura, ma vero brutalità_. De ces principes doivent s’inspirer _les paceri_, amiables compositeurs ou arbitres criminels, institués dans chaque piève pour prévenir le mal et l’arrêter à ses débuts. Un tribunal d’inquisiteurs, renouvelé de Gaffori, juge en secret.

Pour exécuter les sentences des magistrats, pour garder le château de Corte et la tour de l’île Rousse--par où seulement les Corses pouvaient communiquer avec l’Italie,--la consulte avait décrété la création d’une troupe soldée, soumise à une discipline régulière. Non pas que le principe fût abrogé suivant lequel tout Corse était soldat; mais la troupe soldée présentait cet avantage d’être prête à toute réquisition et les populations se trouvaient déchargées d’autant.--Il y avait de ce fait une augmentation d’impôts: deux livres par feu, au lieu de 26 sous fixés à Orezza; mais les fonctions publiques sont gratuites et le bilan des recettes et des dépenses, qui se publiera tous les six mois, fera connaître à tous le bon emploi des deniers publics.

Ainsi, finances et armée, police et justice, la consulte de Caccia avait tout organisé. Le nouveau gouvernement recevait, pour accomplir son œuvre, un instrument tel qu’aucun régime n’en avait possédé avant lui. Désormais la Corse pouvait s’orienter vers de nouvelles destinées. _Subditi naturali_, disaient les Génois; _subditi convenzionati_, ripostaient les Corses. On discutait sur ces deux adjectifs. La consulte de Caccia changea la question. «Nous transférons, dit-elle, le domaine de l’île au Magistrat suprême (c’est-à-dire à la représentation nationale). Les membres qui le composent forment le corps de la nation et ont le domaine de l’île tout entière.» La souveraineté nationale était affirmée et tout vasselage aboli. Au lieu de marcher à la suite de la Sérénissime République, la Corse suivra désormais sa propre voie.

A quel chef confiera-t-on cet instrument d’où la Corse régénérée attend son salut? Le commissaire de Gênes, Giuseppe-Maria Doria, parle dans la même lettre de la consulte de Caccia et du jeune Pascal Paoli, dont le crédit augmente chaque jour dans l’esprit des rebelles. A peine débarqué, il seconde son frère dans ses expéditions, établit une poudrerie, parle de l’exploitation des mines et se flatte qu’on le proclamera général. Sa candidature est posée[I]... L’élection se fit le 13 juillet 1755 à San Antonio della Casabianca. Seize pièves en tout y prirent part: les délégués votèrent pour Pascal Paoli. Il accepta et prêta serment. La Corse avait trouvé le chef qu’elle cherchait.

XIX

LE GÉNÉRALAT DE PASCAL PAOLI[J]

_Une «République» corse au XVIIIᵉ siècle.--Les tentatives séparatistes.--Le développement économique et la vie intellectuelle.--J.-J. Rousseau et la Corse._

Avec Pascal Paoli la Corse entre dans la période héroïque de son histoire. Elle cherche à se rendre libre, à échapper à la domination française aussi bien qu’à la domination génoise. Ce sera l’éternel titre de gloire de Paoli aux yeux des insulaires que d’avoir incarné, pendant la première partie de sa vie, ce beau rêve d’indépendance. Ses contemporains le dépeignent d’un extérieur imposant, énergique et calme, avec une parole assurée qui inspirait la confiance. Il a lu Montesquieu et considère la séparation des pouvoirs comme le principe de toute organisation politique. Mais ce n’est point un théoricien cherchant à appliquer à un Etat quelconque des idées «philosophiques»: il travaille pour la Corse, dont il connaît l’état misérable, le passé trouble et les besoins précis. Eloigné de sa patrie, il est resté en relations avec les «patriotes», il a reçu des conseils et des encouragements, il a rédigé des projets de constitution, il n’arrive pas «les mains vides». Il n’apportait avec lui, écrit à tort Gregorovius, suivi par la plupart des historiens, «que son patriotisme, sa volonté énergique et sa philosophie humanitaire, et c’est avec ces moyens qu’il entendait délivrer un peuple primitif, presque entièrement sauvage, déchiré par les guerres intestines, le banditisme et la _vendetta_, et le transformer en une société politique et morale. Ce problème étrange, sans précédents dans l’histoire du monde, allait pourtant être résolu aux yeux de l’Europe, dans un temps où des peuples civilisés l’avaient tenté en vain». Problème étrange, en effet, mais les données sont mal posées et il est des «précédents» dont il faut tenir compte, en se référant notamment à l’œuvre des consultes d’Orezza et de Caccia.

Le peuple était souverain. Pas de droit divin qui annihilât son pouvoir; pas de droit d’occupation en faveur d’une dynastie. Cette autorité souveraine, le peuple la délègue à ses représentants, qui forment la Consulte, et la Consulte, étant le peuple, exerce tous les pouvoirs; mais, déléguant à son tour l’exécutif et le judiciaire, elle se réserve seulement le pouvoir législatif. Cette assemblée comprend essentiellement des élus du peuple: les uns nommés dans le but précis d’aller siéger à la Consulte, les autres membres de droit parce que le peuple les avait choisis préalablement pour remplir d’autres charges. Parfois on y voit figurer des ecclésiastiques, quelques hauts magistrats sortis de charge, des personnages considérables: en 1762 on convoque les fils et les frères de ceux qui ont versé leur sang pour la patrie, en 1763 les vicaires forains et les curés des chefs-lieux de pièves, en 1765 «les patriotes les plus zélés et les plus éclairés». Assemblées parfois trop nombreuses où les délibérations étaient confuses. Une réglementation plus stricte fut prise en décembre 1763: deux ou trois membres par province, élus par les magistrats provinciaux (une vingtaine), un représentant du peuple élu dans chaque piève par les procureurs (60), les présidents de province (10). Le suffrage indirect remplaçait le suffrage direct et cette organisation fut à peu près observée depuis 1764. Les Consultes se réunissaient une fois par an pour une durée très courte (deux ou trois jours) et généralement à Corte, où Paoli établit le siège du gouvernement. Elles approuvaient les actes du gouvernement, votaient les impôts, nommaient et contrôlaient les fonctionnaires.

De la Consulte émanait le Conseil d’Etat ou Conseil suprême (_Consiglio supremo_). Celui-ci était composé du Général, président-né de ses libérations, de plusieurs conseillers et du grand chancelier. Au début les conseillers sont extrêmement nombreux et ils forment deux catégories: 36 présidents et 108 consulteurs, formant ensemble les trois chambres de justice, de guerre et de finances. Chaque président n’exerce effectivement le pouvoir que pendant un mois par an, chaque consulteur pendant dix jours seulement, de sorte qu’à tout moment le pouvoir exécutif «actif» était représenté par le Général, trois présidents, trois consulteurs et le secrétaire d’Etat, dont la voix, ordinairement consultative, devenait délibérative en cas de partage égal des opinions. Organisation déplorable, morcellement excessif du pouvoir exécutif, et les deux réunions que le Conseil d’Etat devait tenir chaque année au grand complet ne pouvaient suffire à donner une impulsion d’ensemble à la marche des services

publics. Que pouvaient faire de sérieux un consulteur qui restait dix jours au pouvoir, un conseiller d’Etat qui en restait trente? Assurément le gouvernement de la Corse n’avait pas les rouages compliqués des Etats modernes; mais il y avait tout de même des impôts à prélever, des jugements à faire exécuter, des ordres administratifs à donner, et on préposait à ces fonctions délicates des citoyens qui y étaient en général peu préparés et qui les abandonnaient dès qu’ils commençaient à pouvoir rendre des services au pays. Comment s’étonner que Paoli écrive le 6 février 1756: «Je n’ai personne sur qui je puisse me reposer, je fais tout par moi-même.» Un tel régime ne pouvait conduire qu’à l’anarchie ou à la dictature. Dès 1758 le nombre des conseillers fut réduit à 18, ils étaient élus pour 6 mois et on leur imposait la résidence fixe à Corte. En 1764 il n’y en a plus que 9, représentant les neuf provinces affranchies: 6 de l’En deçà (Cap Corse, Nebbio, Casinca, Aleria, Corte, Balagne), 3 de l’Au delà (Vico, Cauro, la Rocca). Le Conseil d’Etat pouvait opposer son veto aux décisions de la Consulte et exiger une délibération nouvelle, précédent très curieux du veto suspensif que la constitution du 3 septembre 1791 devait donner à Louis XVI. Il était chargé de faire exécuter les résolutions votées par la Consulte, d’appliquer les lois et d’administrer les finances.--Le général présidait le Conseil d’Etat, commandait l’armée et dirigeait les opérations militaires, représentait devant l’Europe la nation et à ce titre avait la charge des relations extérieures et des négociations diplomatiques. Contraint par les événements de maintenir une armée régulière, dont il détestait le principe, Paoli prévoit pour l’avenir une milice populaire où tous les Corses seront soldats, uniquement pour défendre la patrie attaquée.

Le pouvoir judiciaire avait à sa tête des syndics ou censeurs, élus par l’assemblée générale et chargés de recueillir les plaintes du peuple contre l’administration de la justice: véritables _missi dominici_ se transportant de piève en piève et rendant des sentences sans appel. Institution excellente qui exerça une influence énorme et bienfaisante sur la pacification des esprits. Paoli, qui ne voulait pas de magistrature vénale, voulait également extirper la vendetta: son premier décret punit de la peine capitale un de ses propres parents; d’où vint l’expression de justice paoline, _giustizia paolina_.

La justice comprenait trois degrés: les tribunaux des podestats, les tribunaux de province et la _rota_ civile ou cour suprême. Tous les magistrats étaient élus pour un temps limité, à l’exception des membres de la Cour suprême qui étaient nommés à vie. Quand la situation devenait grave, soit par l’imminence d’une offensive génoise, soit par l’annonce des troubles intérieurs, la Consulte ordonnait la formation d’une junte de guerre, dont elle désignait les membres: tribunal d’exception, sorte de cour prévôtale, munie des pouvoirs les plus étendus et pouvant faire exécuter immédiatement ses sentences.

L’élection, la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, tels étaient les principes dont s’inspirait cette belle constitution qui devançait celle des États-Unis d’Amérique et celle de la France révolutionnaire. Après quatre siècles de luttes malheureuses, le pavillon national à la tête de Maure flottait librement dans le «royaume» presque entier, à l’exception des ports.

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Pourtant les Corses n’étaient pas unanimes dans cet effort d’unité nationale; trop de rivalités féodales subsistaient; entre l’Au-delà et l’En-deçà des ferments de haine subsistaient, que Gênes, suivant sa politique de divisions et de discordes, avait naturellement cultivés et développés.

En septembre 1757, un des notables de l’Au-delà, Antonio Colonna, réunit une consulte des gens du Talavo, Ornano, Rocca et Istria, et leur fit adopter les propositions suivantes: «Que tous les peuples de l’Au-delà-des-monts affirment vouloir vivre et mourir en union avec l’En-deça en ce qui est de l’exécration du nom génois, mais déclarent une séparation formelle pour ce qui regarde le gouvernement économique..., qu’il soit créé un Conseil d’Etat composé d’un président et de huit conseillers en qui résidera l’autorité suprême, pour ce qui concerne le gouvernement politique.» Schisme possible où la Corse risque de perdre son indépendance enfin recouvrée, jalousie que nous retrouvons à l’origine de toutes les démocraties. Ayant vu le danger, Paoli sut y parer avec son énergie habituelle. Il part pour l’Au-delà, visite Sari, Mezzana, Cauro, l’Ornano et l’Istria, réunit à Sari le 10 décembre 1757 une consulte pour les pays de Cinarca, Celavo, Cauro, y établit un tribunal provincial sur le modèle de ceux qui fonctionnaient de l’autre côté des monts. A Olmeto, il réunit une consulte des régions de l’Istria et de la Rocca, installe aussi une magistrature provinciale et en fait donner la présidence à Antonio Colonna. Ainsi, «au lieu d’essayer d’abattre celui qui se dressait contre lui dans une étroite conception de particularisme provincial et peut-être aussi de rivalité personnelle, il se montre au peuple, prêche aux chefs l’union contre l’ennemi commun, leur fait comprendre qu’il n’est pas leur chef mais leur ami et les invite à collaborer avec lui dans la lutte pour la liberté». Peu après (juillet ou août 1758), il propose à Colonna de prendre, avec l’assentiment du peuple, le titre de «commandant de-l’Au-delà-des-monts»--et Colonna devient le plus vaillant adversaire de l’influence génoise dans le fief d’Istria dont les seigneurs ont récemment poussé les habitants à se proclamer indépendants du gouvernement de Paoli et fidèles à la République (19 mai 1758).

Le 24 décembre de l’année suivante, Paoli délègue son autorité à un notable de Levie, nommé Peretti, afin que celui-ci maintienne l’autorité de la nation dans la province de la Rocca, un peu éloignée du gouvernement central. Il écrit: «Jusqu’à ce que le gouvernement provincial soit mieux établi dans la province de la Rocca, nous avons cru utile, en vertu des présentes, de vous concéder toute faculté de pouvoir commander ses troupes et nous voulons que dans cette région vous soyez obéi en notre place par les commissaires des pièves et les capitaines et lieutenants d’armes des paroisses de cette province...» Ne fallait-il pas, en effet, prouver à ces provinces lointaines, un peu portées à se croire abandonnées, la sollicitude constante du gouvernement? Ne fallait-il pas ménager la susceptibilité «pomontiche» et montrer que les citoyens corses ne devaient être distingués que par leur plus ou moins grand attachement à la cause de la patrie? Aussi le résultat ne se fait-il pas attendre: le 23 août 1760, toute la Rocca se déclarait contre les Génois dans une assemblée où les chefs des communes signèrent un acte d’adhésion au gouvernement national.

Depuis cette époque, il n’y eut plus en Corse de mouvement séparatiste. Paoli qui, le 3 septembre 1755, écrivait au président Venturini: «Mon objet n’est que d’unir nos peuples, afin que tous de concert soutiennent les droits de la patrie», avait atteint son but: tous les Corses collaboraient avec lui pour le bien de la patrie.

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Les Génois, expulsés de l’intérieur de l’île, ne tenaient plus que dans les forteresses du littoral, où les nationaux les bloquaient de près. A Ajaccio, par exemple, il existe un parti paoliste extrêmement fort, à la tête duquel se trouvent les Masseria, Santo et Annibalo Folacci, Marc-Aurelio Rossi, Giambattista Pozzo di Borgo, le chanoine Levie, l’abbé Moresco, l’abbé Carlo Felice Pozzo di Borgo, Girolamo Levie, le chanoine Susini, etc. Ils ne négligent aucune occasion de manifester au général leur loyalisme, et Paoli répond en accordant aux Ajacciens les mêmes droits qu’aux autres Corses devant les tribunaux et en les autorisant à circuler dans l’île sans passeport. Les Ajacciens reconnaissants composent en l’honneur de Paoli une chanson où Gênes était malmenée. Le refrain surtout exaspérait le commissaire génois:

Hai la stizza, ti vorra passa: Paoli è a Murato è ti casticarà.

«Tu es en colère, ça te passera: Paoli est à Murato et te châtiera.»

Paoli avait, en effet, créé à Murato une _Zecca_ (hôtel des monnaies), où l’on frappait des pièces en argent et en cuivre, portant les armes de la Corse: la tête de Maure au bandeau relevé sur le front. Les Corses voyaient en cela l’acte de souveraineté par excellence, proclamant à la fois l’indépendance de l’île et la déchéance de la domination génoise.

L’agriculture recevait de la part du général des soins de tous les instants: on nomma dans l’île deux délégués à l’agriculture chargés de veiller à ses intérêts et de régler son impulsion. Paoli introduisit en Corse la pomme de terre dont il vulgarisa la culture. Il écrit le 14 avril 1768 à son ami le médecin florentin Cocchi: «Hier j’ai fait planter les pommes de terre. Je les mettrai en circulation en prenant soin de m’en faire servir tous les matins à ma table.» Ses ennemis l’appellent par dérision le général des patates, _generale delle patate_.