Part 16
Lorsque M. de Jonville eut fait connaître les propositions de son gouvernement, le Sénat de Gênes nomma deux commissaires pour suivre avec lui la négociation: Jean-Baptiste Grimaldi et Charles-Emmanuel Durazzo. Bientôt ils laissèrent entendre--et le ministre de la République à Versailles, Lomellini, agissait dans le même sens,--que les conditions du gouvernement français ne pouvaient pas être acceptées intégralement. Ils demandèrent une intervention combinée des troupes françaises et des troupes impériales, espérant ainsi neutraliser ces deux influences l’une par l’autre.
Sur ces entrefaites l’empereur Charles VI mourut (20 octobre 1740) et l’ouverture de la succession d’Autriche apporta d’autres préoccupations aux Etats européens. Du moins la France essaya-t-elle encore de profiter des embarras de l’Autriche, comme elle avait fait une première fois après les événements de 1732. M. de Jonville proposa au Sénat de laisser dans l’île, _aux frais de la France_, l’armée de M. de Maillebois, à condition que les Génois lui remettraient en dépôt quatre places de l’île--Ajaccio, Calvi avec la tour de Girolata, la tour de Porto, le village de Piana,--construiraient deux ponts--sur le Liamone et sur l’Otta,--fourniraient enfin aux soldats français les lits, le bois, les tables et tous les ustensiles nécessaires. Le Sénat faisant des difficultés, Louis XV rappela M. de Maillebois qui alla combattre en Bohème (mai 1741).
Les Français laissaient l’île pacifiée mais non soumise: les Corses ne voulaient à aucun prix accepter la domination de Gênes. Si la présence des troupes françaises les avait contenus jusqu’alors, ils reprirent sur plusieurs points, dès 1742, les hostilités contre la République. Ce fut en vain que le Sénat et ses commissaires généraux multiplièrent les règlements, les _perdoni_ et les _concessioni_: ils ne purent décider les Corses à déposer les armes. C’était, semble-t-il, la fin de la domination génoise, d’autant plus que Théodore de Neuhoff reparut soudain en 1743.
* * * * *
Ses deux échecs n’avaient fait qu’augmenter sa popularité et la caricature s’était emparée de lui. Une gravure allemande ridiculisait
Le satyre corse visionnaire ou le rêve à l’état de veille, dont l’image représente dérisoirement Théodore, premier et dernier en sa personne, pseudo-roi des Corses rebelles.
Mais si les uns se moquaient, d’autres croyaient vraiment à la réussite ou à l’influence du baron de Neuhoff: la sous-prieure du couvent des Saints Dominique et Sixte, Madame Angélique Cassandre-Fonséca, qui dirigeait les affaires politiques du baron à Rome et en faisait «un martyr, grand soldat du Christ»;--François, duc de Lorraine et beau-fils de l’empereur, qui avait jeté ses vues sur la Corse et, après s’être servi en 1736 du louche Humbert de Beaujeu, avait en 1740 recours à Théodore lui-même et lui promettait 1.500 fusils..... La mort de Charles VI coupa court à ces projets. Le roi de Corse s’adressa alors à la France, par l’intermédiaire de son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de Metz: il essayait «l’escroquerie politique» après l’escroquerie commerciale. On refusa de l’entendre et c’est alors que la guerre de la succession d’Autriche, en brouillant les puissances européennes, mit l’aventurier au premier plan.
Au mois de janvier 1743, un navire de la Majesté britannique, le _Revenger_, parut dans la Méditerranée. Sous le couvert du pavillon anglais, muni d’un passeport de lord Carteret, le baron Théodore de Neuhoff, souverain de la Corse, allait reconquérir son royaume. Une proclamation fut distribuée aux rebelles: elle produisit un médiocre effet; d’autant plus que Sa Majesté ne consentit pas à débarquer: elle répugnait à l’idée de coucher sur la dure, dans le maquis, avec ses farouches sujets. Théodore parut à peine sur les côtes de la Balagne et distribua quelques munitions; une nuit, le commandant anglais le ramena sur le rivage de Toscane, à l’embouchure de l’Arno. Le roi se hâta de gagner Florence, pour continuer ses intrigues et battre monnaie au moyen des plus savantes manœuvres de chantage.
* * * * *
Pendant que se poursuit «le roman de sa vie», on voit se nouer autour de la question corse le réseau compliqué des combinaisons diplomatiques. Ce sont les menées de l’Angleterre qui apparaissent d’abord, pendant la guerre de la succession d’Autriche, comme les plus significatives et les plus dangereuses. Les Anglais ont compris, bien avant Nelson, l’importance du golfe de Saint-Florent, où l’on pourrait entretenir «nombre de gros vaisseaux qui seront toujours en vedette sur Toulon» et, dans le début, il ne s’agit de rien moins que de «conquérir» la Corse. Théodore essaie de séduire le représentant anglais en Toscane, Horace Mann: celui-ci, par curiosité et par désœuvrement, consentit à avoir plusieurs entretiens avec un personnage qui l’intriguait; il eut tôt fait de s’apercevoir que Théodore n’était qu’un «babillard» et il conseilla à son ministre de ne faire aucun fonds sur lui.
Lâché par l’Angleterre, Neuhoff essaya de s’imposer à la Cour de Turin: Charles-Emmanuel III, dont les ambitions commencent à s’étendre au delà des limites étroites du Piémont et qui, doué d’un fort appétit, ne demande qu’à se mettre à table pour manger l’Italie feuille à feuille, aurait volontiers commencé par la Corse le démembrement de Gênes et la conquête de la péninsule entière. On voit poindre ainsi dès le XVIII ᵉ siècle l’idée de l’unité de l’Italie sous le drapeau de la maison de Savoie,--les dépêches du comte Lorenzi, envoyé de France à Florence, sont particulièrement caractéristiques à cet égard. Or dans ces espérances grandioses, le roi de Sardaigne sera de bonne heure soutenu par l’Angleterre, «qui voudrait le rendre très puissant pour en faire une digue contre la France» (lettre de Poggi, consul de Naples à Gênes, en date du 4 janvier 1744).--Mais on n’a pas confiance en Théodore, dont les prétentions paraissent excessives et les promesses vaines et, tandis qu’il écrit au marquis d’Ormea, on écoute plus volontiers Dominique Rivarola, d’origine corse, un traître et un intrigant, qui jouit malgré tout d’un certain crédit auprès de ses compatriotes et se fait fort d’introduire les étrangers dans sa patrie.
Restait l’impératrice Marie-Thérèse, dont l’époux François de Lorraine avait jadis convoité l’île. La famille autrichienne se berça un moment de l’espoir d’utiliser l’influence du personnage; elle prépara même une expédition qu’il devait conduire, mais qui ne partit pas.
Une fois de plus, Théodore avait échoué: mais il avait fort bien vu à qui il convenait de s’adresser pour réussir. Visiblement une triple alliance anglo-austro-sarde se nouait en 1744: la Corse en était le pivot, et ces projets étaient dirigés contre les Bourbons de France et d’Espagne. Le résultat serait la formation d’une unité italienne au profit de la Sardaigne et l’attribution de l’île à la maison anglaise de Hanovre. Toute cette négociation, conduite par lord Newcastle à Londres, est vraiment, suivant le mot de M. Le Glay, «de l’art dans la diplomatie».
* * * * *
Et les Corses? Que deviennent-ils au milieu de ces partages dont leur île est l’objet éventuel, au milieu de ces intrigues, de ces ruses et de ces mensonges? Peuvent-ils se sauver eux-mêmes? Effrayés de tous les embarras qui les accablent, les Génois ont essayé de s’entendre directement avec les Corses et préparé un règlement de pacification (3 août 1744) qu’ils espèrent faire accepter aux révoltés. Ce fut en vain. La lutte se prolongea sans engagements importants jusqu’en 1745. Cette année-là, au mois d’août, les Corses élurent pour chefs l’abbé Ignace Venturini, Jean-Pierre Gaffori et François Matra, avec le titre de «Protecteurs de la Nation». La mission confiée à ces chefs était plutôt de porter un remède aux désordres qui désolaient l’île à ce moment; mais les maladresses du nouveau commissaire général, Stefano Mari, ne tardèrent pas à déchaîner une guerre ouverte.
La France sut admirablement profiter de cette situation embrouillée et déjouer toutes les intrigues. Il fallait à tout prix empêcher l’établissement en Corse d’une grande puissance maritime, si l’on voulait sauvegarder la suprématie française dans la Méditerranée, assurer la défense des côtes de Provence, avoir la route libre vers l’Orient pour le développement du trafic maritime,--et c’est ce que comprirent tous les hommes qui dirigèrent pendant cette période la diplomatie française: Fleury, Chauvelin, Amelot, d’Argenson, Puysieux. Gênes est obligée de se rejeter dans les bras de la France qui, d’accord avec l’Espagne, lui garantit au traité d’Aranjuez (17 mai 1745) l’intégrité de son territoire. Puis M. de Guymont, nommé ministre de France à Gênes à la place de M. de Jonville, adresse aux peuples de Corse une proclamation les invitant à se tenir dans le devoir et à se défier des excitations des ennemis de la République. En fait, on vit les insurgés corses faire cause commune avec les Autrichiens ou les Sardes, mais il ne se passa rien d’irréparable en Corse pendant la terrible guerre où Gênes elle-même faillit périr.
Au mois de novembre 1745, les Anglais bombardaient et prenaient Bastia: Rivarola et les chefs insurgés occupaient la ville et la citadelle. Mais les Bastiais prennent les armes en faveur de la République et chassent les insurgés. Rivarola revient mettre le siège devant la ville. Il occupe Terra Vecchia et presse si énergiquement la citadelle de Terra Nova que sa capitulation parut inévitable. Si l’escadre anglaise de six vaisseaux qui croisait entre Bastia et Livourne était intervenue l’événement se serait aussitôt accompli; mais elle ne bougea pas, car le gouvernement britannique était en ce moment occupé à négocier avec l’Espagne. Profitant de la mort de Philippe V et de l’avènement d’un nouveau roi à Madrid, l’Angleterre offrait la paix--et la Corse--à l’infant don Philippe, dans l’espoir de brouiller les Bourbons de France et d’Espagne et peut-être aussi d’obtenir d’importantes concessions commerciales en Amérique. «Un accommodement avec l’Espagne, disait le duc de Newcastle, est un si grand objet pour l’Angleterre, qu’elle est résolue de ne pas risquer de le manquer pour une chose qui lui semble de si peu d’importance comme la Corse.» La question de Gibraltar, que la cour de Madrid réclamait, fit échouer les pourparlers. Mais, pendant qu’ils se prolongeaient, l’escadre britannique était restée inactive et son amiral demeurait sourd aux prières du roi de Sardaigne. «Du moment qu’ils ne croyaient pas devoir recueillir des bénéfices personnels, les Anglais n’entendaient pas perdre leur temps à protéger un peuple gémissant.»
Le gouvernement français mit ses tergiversations à profit. Sur les instances de la République de Gênes, une troupe de 500 hommes--Génois, Français et Espagnols,--fut envoyée le 1ᵉʳ septembre 1747 au secours de Bastia. Le lieutenant-colonel Choiseul-Beaupré, qui commandait ce détachement, réussit à repousser Rivarola. L’année suivante, Bastia devait soutenir un siège autrement meurtrier. Gaffori et Giulani avec les insurgés corses, le chevalier de Cumiana avec 1.500 hommes, Piémontais et Autrichiens, et plusieurs batteries d’artillerie, attaquèrent furieusement la ville. Le duc de Richelieu, ministre plénipotentiaire à Gênes, envoya en toute hâte M. de Pédemont, officier du régiment de Nivernais, au secours du commandant génois Spinola; après une lutte sanglante, le chevalier de Cumiana se retira sur Saint-Florent (27 mai 1748). Deux jours après, le marquis de Cursay débarquait à Bastia. Son arrivée rendait impossible tout succès des Austro-Sardes. Ainsi l’action énergique et décisive de la France terminait la campagne, et la paix prochaine d’Aix-la-Chapelle (30 octobre 1748) allait ruiner les convoitises de la Sardaigne et les menées de l’Angleterre[H].
Il ne sera plus question du roi Théodore dans l’histoire de Corse. Son rôle politique est fini, bien qu’il refuse d’abdiquer. Toujours dénué tout en recevant de fortes sommes de donateurs inconnus, il fait miroiter aux yeux des marchands ou des
souverains les avantages à tirer de la Corse, pour peu qu’on le mette en mesure de la prendre. En fin de compte, il échoue à Londres où il est bientôt emprisonné pour dettes. Après six ans de détention, bafoué par les uns, renié par les autres, finalement appelé à bénéficier d’une libération conditionnelle, il répondit au tribunal qui lui demandait une garantie: «Je n’ai rien que mon royaume de Corse.» Il signa une cédule par laquelle il abandonnait ses Etats (24 juin 1755). Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff! Les Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l’île, objet de leurs convoitises. Seulement cette cession n’existait que sur un papier sans valeur. Théodore vécut encore un an, rejeté en prison, libéré une dernière fois, loqueteux et affamé, accueilli charitablement par un pauvre tailleur chez lequel il mourut le 11 décembre 1756. Horace Walpole fit graver sur la pierre, dans l’église Sainte-Anne ce témoignage de compassion railleuse: «Le destin lui accorda un royaume et lui refusa du pain!» C’est tout ce qui reste de l’homme qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse!
Sa mémoire fut ridiculisée. On connaît les sarcasmes de Voltaire. Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello composa en 1784 un opéra héroïco-comique, _il Re Teodoro_: Marie-Antoinette le faisait jouer au théâtre de Versailles et Napoléon l’écoutera dans le palais des Tuileries, «lui qui aurait pu naître sujet du baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie»!
XVIII
ESSAIS D’ORGANISATION NATIONALE
_Administration du marquis de Cursay.--Gaffori et la consulte d’Orezza.--A la recherche d’un chef: l’affaire de Malte.--La consulte de Caccia et l’entrée en scène de Pascal Paoli._
En 1748, un corps de troupes françaises avait débarqué en Corse, sous les ordres de M. de Cursay. Il y demeura jusqu’en 1753 et gouverna le pays pendant ce temps. Les commandants des postes établis dans l’île rendaient la justice et percevaient les impôts: la souveraineté se trouvait, pour ainsi dire, en dépôt entre leurs mains. Situation singulière, qui s’expliquait par le rôle d’arbitres et de pacificateurs entre Corses et Génois qu’ils avaient assumé, mais instable et périlleuse.
M. de Cursay était un homme bienveillant et juste: «il gouverna l’île, dit Cambiaggi, avec une grande sagesse». Recherchant les causes profondes du désordre où la Corse se trouvait d’une façon permanente, il «connut bien vite que tout ce qui était dans l’île avait un intérêt réel à maintenir la révolte»: les fonctionnaires génois, parce qu’ils pouvaient à la faveur du désordre continuer leurs malversations;--les chefs du peuple, pour dominer et s’enrichir;--les autres, pour vivre dans l’indépendance. «Il avait donc, écrit Pommereul, deux partis à gagner, les chefs et le peuple: pour faire un projet solide, il fallait que les chefs lui répondissent du peuple, et le peuple des chefs.»
Il commença par le peuple et, sachant que les abus dans l’administration de la justice avaient été la principale cause de la révolte, il voulut être un juge intègre et sévère. Les administrateurs des pièves imitèrent, comme il arrive, la conduite du chef suprême et le peuple connut une tranquillité dont il n’avait plus l’habitude: il se reprit à respirer et à espérer et, par delà la personnalité du marquis de Cursay, le nom de la France excita l’admiration et l’amour. Ayant ainsi agi sur le peuple, Cursay réunit les chefs à Biguglia et se fit remettre toutes les places dont ils s’étaient emparés; mais il eut l’art de le faire avec leur assentiment, et pareille mesure ne se présenta pas sous les apparences d’une vengeance administrative.
L’ordre et la paix réapparurent dans l’île. «Il y fit régner la plus exacte justice, et fut encore plus aimé qu’il ne fut craint. Il fit construire des pontons, raccommoder des ports. Il leva des impôts en plus grande quantité que ceux qu’avait jamais établis la République, sans pour cela mécontenter la nation. Il fit enfin tout ce que le souverain le plus intelligent peut faire pour un peuple qu’il aime.» Précurseur de la domination française, initiateur des mesures que les intendants prendront après 1769, véritable despote éclairé, il mérita la reconnaissance de la Corse et de la France. Il s’attacha à toutes les branches de l’administration et tenta de greffer sur une vie économique renaissante un développement intellectuel digne de ce peuple que tant de luttes avaient détourné de la littérature. Il fait représenter devant lui un drame de Marco-Maria Ambrosi, fils du fameux Castineta, intitulé _Lavinia_. L’Académie des Vagabonds, fondée à Bastia en 1659 et dont l’éclat avait été éphémère, fut rétablie en 1750 et proposa un prix d’éloquence dont le sujet était cette question: «Quelle est la vertu la plus nécessaire au héros, et quels sont les héros à qui cette vertu a manqué?» J.-J. Rousseau concourut en 1751 pour ce prix. La disgrâce du marquis de Cursay et les nouveaux troubles qui agitèrent la Corse détruisirent l’Académie, «espèce d’établissement qui ne peut subsister qu’avec la paix».
Car les Génois ne tardèrent pas à se montrer jaloux de M. de Cursay: son administration, comme dit Pommereul, «faisait la satire de la leur» et ne pouvait leur convenir. En offrant aux Corses le modèle d’un gouvernement ferme, sage et modéré, tel que Gênes n’en avait jamais adopté, il préparait de nouvelles révoltes à la République «et lui enlevait réellement les Corses en tâchant de les lui soumettre». Gênes se plaignit à la Cour de France, qui fit passer en Corse le marquis de Chauvelin, officier de carrière, ambassadeur à Gênes, chargé pour la circonstance du commandement supérieur des troupes françaises avec le grade de lieutenant général. Il avait pleins pouvoirs et M. de Puysieux, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, lui transmettant les instructions du comte d’Argenson, lui recommandait de traiter «dans des lettres séparées» tout ce qui aurait rapport aux affaires de Corse: c’était montrer l’intérêt que l’on y attachait en haut lieu.
M. de Chauvelin sut répondre à la confiance du ministre; il se montra dès le premier jour organisateur éminent, rédigeant de nombreux mémoires sur l’administration de la Corse, sur les moyens de la pacifier, et se tenant sans cesse en correspondance avec le gouvernement. Mais il crut habile de rendre aux Génois la garde des ports en laissant aux Français l’administration de la justice, source de conflits évidents: ou l’autorité de M. de Cursay s’arrêtait aux ports, et alors les malfaiteurs pouvaient à leur gré entrer dans l’île ou en sortir, tant les Génois faisaient mauvaise garde, ou M. de Cursay possédait l’administration générale de la justice et devait commander également dans les ports.
En attendant, Gênes essaya de profiter de l’œuvre de pacification réalisée par M. de Cursay et feignit de considérer les Corses comme soumis à la République. Un voyage de M. de Grimaldi dans l’intérieur lui fit voir son erreur: il trouva tous les passages fermés et fut obligé de revenir honteusement à Bastia. Il fallait à tout prix se débarrasser du marquis de Cursay. On y parvint à la fin de 1752, lorsque furent terminées les négociations entamées avec les deux commissaires génois, Charles-Emmanuel Durazzo et Dominique Pallavicini. M. de Grimaldi et Chauvelin se transportèrent en Corse. On suscita des difficultés à M. de Cursay, on le calomnia, on l’accusa de fomenter la rébellion et d’aspirer à la royauté. Il fut arrêté et emprisonné à Antibes; son innocence ne tarda pas à être reconnue et il alla commander en Bretagne et en Franche-Comté. La convention de Saint-Florent (6 sept. 1752) avait réglé les rapports de Gênes et de la France: l’administration de l’île était rendue aux Génois sous la garantie du roi qui leur donnerait un subside pour l’entretien des troupes par lesquelles ils remplaceraient peu à peu les troupes françaises. Solution précaire, essentiellement provisoire, qui ne réglait rien et remettait tout en question.
* * * * *
Le départ de Cursay exaspéra les Corses, mais ne les prit pas au dépourvu: ils entendaient avoir le dernier mot et s’étaient organisés pour la lutte. Dès le mois de juin 1751, le général des Corses, Gaffori, qui apparaît au premier plan de l’histoire insulaire, avait provoqué une consulte à Orezza et organisé un gouvernement dont l’autorité devait, le moment venu, se substituer à celle des Français. Les Français présents, ce gouvernement n’existait pas, à proprement parler; les Français partis, il était prêt à fonctionner.
Ce gouvernement devait se composer:--1º d’une cour suprême jugeant sans appel dans toutes les affaires civiles et criminelles et pouvant prononcer la peine de mort, sauf confirmation des généraux;--2º d’une junte de cinq membres (_sindicatori_), chargée de veiller sur la conduite des officiers et des magistrats, afin d’empêcher tout abus de pouvoir;--3º d’une junte des finances, chargée d’assurer la rentrée des revenus publics: impôt de 26 sous par feu, condamnations prononcées par les tribunaux, etc.; le trésorier général ne pourrait disposer d’aucune somme si elle n’était d’abord ordonnancée par 4 membres sur 6 qui composaient la junte;--4º d’une junte de guerre, composée de 12 membres.--Sous les ordres de cette junte de guerre, les commandants des pièves (2 par piève exerçant l’autorité à tour de rôle, se relevant de mois en mois), dirigeaient les capitaines des paroisses. Ceux-ci devaient intervenir dans toutes les disputes, arrêter les délinquants, faire exécuter les sentences des magistrats, condamner à l’amende les fusiliers qui ne prendraient point part aux marches commandées. Dans chaque piève, un auditeur, assisté d’un chancelier, devait juger toutes les affaires civiles ne dépassant pas 30 livres, sous réserve d’appel à la Cour suprême. Une loi rigoureuse était annoncée pour la répression des crimes. Les généraux gardaient le droit de convoquer les assemblées.
De la consulte d’Orezza était sorti un véritable gouvernement «révolutionnaire» qu’il sera curieux de rapprocher des mesures prises par Paoli. Inspiré par les circonstances, il rappelle l’organisation du parti protestant en France avant Richelieu.
Or cet organisme entra en fonctions lorsque les troupes françaises eurent quitté la Corse: dès la fin de 1752 les tribunaux se dressaient, les magistrats rendaient la justice, la junte de guerre ordonnait des marches, aussitôt exécutées par les commandants des pièves, les députés aux finances recueillaient les impôts. _Principato nascente_, s’écriait le commissaire Grimaldi; et il ajoutait: «Ce n’est encore qu’une ébauche, mais les lignes se distinguent nettement et il sera facile de l’améliorer de jour en jour.» Les améliorations devaient venir en effet, et l’une des premières fut la création d’un tribunal d’inquisiteurs chargé de surveiller les relations des Corses avec les villes et, par ce moyen, de couper court aux intrigues toujours à craindre des autorités génoises.