Histoire de Corse

Part 15

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Cependant la France suivait de près les affaires de Corse. Très vite elle comprit tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation: elle l’avait prévue, elle y était préparée. M. de Campredon, invité à fournir d’urgence un rapport, insistait le 10 mars sur les intrigues espagnoles. Et Chauvelin estima aussitôt qu’il fallait agir, sinon encore à découvert, du moins avec précision. Dans une remarquable dépêche du 26 avril 1735, il fixe les deux traits essentiels de la politique à laquelle la cour de Versailles allait s’attacher jusqu’au bout. Il ne peut être question d’«enlever la Corse comme une usurpation sur les Génois»: cette opération brutale «exciterait les cris de toute l’Europe». Mais il faut se la faire offrir en agissant à la fois sur les Corses et sur les Génois. D’une part, «il faut dès aujourd’hui commencer à former _sourdement_ un party en Corse et tascher que cela se mène sagement et _bien secrètement_». D’autre part, écrit-il à son représentant, «appliquez-vous à inspirer (_sans laisser deviner la France_) aux meilleures testes de la République que l’isle leur est à charge et que, plustost de se la laisser enlever, ils devraient songer à s’en accommoder avec quelque puissance, qui n’eust intérêt que de protéger les Génois». Il s’agit, en somme, de faire comprendre aux Génois que le gouvernement français est prêt à leur rendre un service tout à fait exceptionnel,--et l’on ne saurait vraiment s’exprimer avec plus de délicatesse ni agir avec plus d’élégance.--Au surplus, Chauvelin a pensé à tout: il entre dans les détails les plus précis relativement à la façon de conduire cette affaire qui lui tient à cœur: «Taschons d’amener les choses au point, en Corse, que tous les habitans tout d’un coup se déclarent sous la protection de la France; alors et sur-le-champ le Roy y envoyeroit quelques troupes et ce que les habitants demanderoient.--Nous déclarerions en même temps à Gênes que nous n’avons envoyé ces troupes que pour que les Corses ne se donnent à personne et que nous sommes prêts de travailler à remettre, s’il est possible, les peuples sous l’obéissance de la République, _à moins qu’elle ne jugeât devoir s’en accommoder avec nous par un traité de vente_. Ce sera alors le moment de faire usage des principales testes que vous lui auriez ménagées, et le Roy se portera à donner de l’argent pour déterminer la pluralité.»

On ne saurait trop insister sur cette lettre du 26 avril 1735. Elle marque, dès l’ouverture de la question de Corse, le programme de la politique française. Campredon et Chauvelin doivent être considérés comme les précurseurs de l’établissement de la domination française en Corse.

XVI

THÉODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE

_Un aventurier allemand: son règne de huit mois.--Le «secret» de Fleury.--La politique corse du comte de Boissieux et de M. de Maillebois._

Le 12 mars 1736, devant la plage déserte d’Aleria, s’arrêtait une galère aux couleurs anglaises qui venait de Tunis. Aux salves d’artillerie qui éclatèrent du bord rien ne répondit. Alors il en descendit un messager, qui s’en fut porter au «très illustre seigneur» Giafferi une missive lui rappelant certaines entrevues passées à Gênes. Elle était accompagnée de menus présents: «des dattes, des boutargues et des langues» et aussi des «bouteilles de véritable vin du Rhin». Giafferi convoqua les autres chefs, Sébastien Costa, Xavier dit de Matra, Giacinto Paoli. Ils se rendirent, dès le lendemain, au-devant du Messie qui leur arrivait.

Quand il les vit approcher, le passager mystérieux descendit, dans un accoutrement bizarre qui faisait songer au costume de mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans _le Bourgeois gentilhomme_[F]. Il était vêtu, dit le chroniqueur de la Haye, «d’un long habit d’écarlate doublé de fourrure, couvert d’une perruque cavalière et d’un chapeau retroussé à larges bords, et portant au côté une longue épée à l’espagnole et à la main une canne à bec de corbin». Il avait une suite de 16 personnes: un officier, qui prenait le titre de lieutenant-colonel, un maître d’hôtel, un majordome, un chapelain, un cuisinier, trois esclaves maures et huit autres domestiques. Il avait aussi deux esclaves corses, qu’il venait de racheter sur les côtes barbaresques, à crédit d’ailleurs. La cargaison comportait quelques armes et 15,000 bottes à la turque, «magnificence ignorée en Corse». Ce personnage était le baron allemand Théodore de Neuhoff, né à Cologne 42 ans auparavant. Il se donnait les titres de grand d’Espagne, de lord d’Angleterre, de pair de France, de baron du Saint-Empire, prince du Trône romain: titres ronflants et cosmopolites, qui pouvaient impressionner les Corses et qui les impressionnèrent en effet.

Le baron parlait si beau, il faisait miroiter des secours si importants qui ne pouvaient tarder à venir, il offrit incontinent un si somptueux festin arrosé de crus exotiques, que les chefs corses eurent confiance. Ils n’étaient pas forcés de savoir que l’aventurier avait mené jusqu’à ce jour une existence étrange, à Versailles, où il fut page de la duchesse d’Orléans, en Angleterre, en Suède, en Espagne, où il se maria, à la cour de Toscane, en qualité d’agent secret. C’est là qu’il connut les chefs corses exilés de leur patrie, Ceccaldi, Giafferi, Aitelli, et qu’il entendit de leur bouche la détresse d’un peuple anxieux de trouver un «rédempteur». Théodore s’imagina peut-être que la fortune lui souriait enfin et que, sur cette terre sauvage, «aussi peu connue que la Californie et le Japon», il trouverait une couronne et une destinée glorieuse.

Pour ne pas laisser refroidir l’enthousiasme, de Neuhoff mena rondement les choses. Il se rendit à la tête d’un pompeux cortège au palais épiscopal de Cervione, laissé vide par l’évêque d’Aleria, alors à Gênes. Il tenait à son couronnement. Pour lui donner satisfaction, on choisit pour lieu du sacre le couvent voisin d’Alesani. A défaut de trône, un fauteuil flanqué de deux chaises; à la place d’un diadème d’or, une couronne de lauriers cueillis dans le maquis.

Théodore Iᵉʳ fut acclamé comme «souverain et premier roi du royaume» le 15 avril 1736. On lui vota une constitution avec droit d’hérédité, même pour les femmes, et on l’assista d’une diète de 24 membres--16 de l’En deçà, 8 de l’Au-delà,--pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus méritants», qui deviendraient les magnats corses. Trois membres de la Diète résideraient à la cour et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la guerre». L’autorité de cette Diète s’étendrait à toutes les branches de l’administration. Seuls, les Corses, à l’exclusion de tout étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le royaume. Les Génois étaient à tout jamais bannis de Corse, leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux des gens de Paomia. La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles, dont les veuves étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures. Une Université publique pour les études du droit et de la physique--admirable souci pratique et digne du siècle des philosophes--serait établie dans l’une des villes du royaume. L’article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre de «vraie noblesse» pour l’honneur du royaume et de «divers nationaux». Le souverain et ses successeurs devaient pratiquer la religion catholique romaine. Les chefs prêtèrent serment de fidélité; un banquet et des salves interrompues de mousqueterie saluèrent l’heureux événement.

Théodore revint dans son palais de Cervione. Il fit aussitôt preuve de roi, en distribuant des charges et des honneurs qui suscitèrent bien des jalousies. Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres; Costa devint grand chancelier, secrétaire d’État et garde des sceaux. Il fit exécuter Luccioni qui avait livré Porto-Vecchio aux Génois pour 30 sequins, et tint tout le monde en haleine par l’espoir de prochains secours. Il emprunte aux géographes allemands le blason de la Corse: une tête de Maure avec le bandeau sur le front. L’argent lui manquant, il essaie de fonder au couvent de Tavagna une frappe de monnaie. Elle ne réussit qu’à produire un seul écu d’argent de 3 livres, plus quelques sous de cuivre portant les initiales T.R. de Théodore Roi. _Totto Rame_, tout cuivre, disaient les Corses frondeurs; _Tutti Ribelli_, tous rebelles, interprétaient les Génois.

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Ceux-ci, après avoir mis quelque temps à se remettre de leur étonnement, commencèrent à vouloir expulser de Corse ce roi d’occasion. Un édit contre le baron de Neuhoff fut affiché dans les rues et communiqué aux représentants des puissances étrangères: il noircissait ce «personnage fameux habillé à l’asiatique» de toutes les friponneries; il traitait Théodore de vagabond, d’astrologue et de cabaliste, il le proclamait enfin «séducteur des peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des lois génoises. A ce factum, dont les gazettes de Hollande publièrent une

traduction, Théodore répondit par un manifeste assez habile, déclarant que les véritables perturbateurs du repos public étaient les Génois eux-mêmes, dont la tyrannie avait soulevé les Corses bien avant son arrivée dans l’île. Quant à lui, «ministre du Saint-Siège» et confiant dans la divine Providence, il avait été élevé au trône par la volonté spontanée et unanime du peuple, ce qui lui permettait de considérer les invectives génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Gênes lâcha dans l’île 1.500 bandits des galères, les _vittoli_,--on les appelait ainsi du nom du compagnon de Sampiero, Vittolo, dont la trahison avait causé la mort du chef corse.--Ceux-ci commirent de nombreuses atrocités et Théodore, après quelques succès en Balagne, commença de connaître les revers.

Au surplus les chefs corses, que la jalousie divisait et qui ne voyaient pas venir la flotte attendue, se méfièrent et se mutinèrent. Théodore jugea rapidement que la situation n’était plus tenable. Il usa de moyens de fortune pour recruter des partisans, instituant l’Ordre de la Délivrance «tant pour la gloire du royaume que pour la consolation des sujets» et distribuant à cette occasion une pluie de titres de noblesse. Afin d’attirer les étrangers, il proclama la liberté de conscience et déclara vouloir favoriser l’industrie, à peu près inconnue en Corse. Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer.

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la popularité: l’heure de la désaffection était venue. Ayant délibéré «de passer en terre ferme pour chasser les Génois», il publia le 4 novembre, à Sartène, un édit pour annoncer son départ et organiser la régence. Giacinto Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des provinces au delà des monts; Luca d’Ornano fut nommé gouverneur des provinces en deçà. Puis, seul à travers les forêts, il gagna la Solenzara. Une barque sous pavillon français le protégea des corsaires et le débarqua à Livourne le 14 novembre 1736. Voulant dépister les espions génois, il avait pris un costume ecclésiastique; il n’avait plus rien avec lui, sauf quelques bribes d’argenterie, restes d’une splendeur éphémère. Son règne avait duré huit mois.

Blessé dans son amour-propre, un chroniqueur corse, Rostini, déclare après coup que ses compatriotes s’étaient moqués de ce roi d’opérette: ils voulaient seulement «quelque chose qui fît du bruit» et ils montraient ainsi qu’ils étaient disposés «à embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux... plutôt que de se soumettre aux Génois». D’ailleurs le roi Théodore n’avait causé aucun tort à la Corse: il en était sorti plus pauvre qu’à son arrivée. «Grâce à lui, un rayon de soleil avait éclairé quelque temps la nuit de l’oppression génoise. L’île garde bon souvenir de son roi Théodore.»

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De cet épisode curieux une conclusion se dégage avec une évidence indiscutable: Gênes devait renoncer à l’espérance de triompher des Corses par ses seules ressources. Allait-elle, comme naguère en 1729, s’adresser à l’Autriche? La guerre de la succession de Pologne peut être alors considérée comme finie; mais l’empereur reste aux prises avec les Turcs, et le marquis de Villeneuve, notre ambassadeur à Constantinople, lui suscite tous les embarras désirables. Il ne reste plus au Sénat qu’à se tourner du côté de la France, accomplissant ainsi le geste qu’avait prévu Chauvelin et que M. de Campredon avait préparé. Le 12 juillet 1737 un arrangement fut conclu. La France enverrait en Corse une petite armée de 8.000 hommes pour soumettre les «rebelles».

Il en fut ainsi, et le commandement en fut confié au comte de Boissieux, neveu du maréchal de Villars. Mais la préoccupation essentielle fut de rassurer les Corses sur les véritables intentions de la France: il ne s’agissait pas d’une expédition militaire, mais seulement d’une «mission de conciliation et d’arbitrage». Le comte de Boissieux s’en acquitta d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse, se bornant à cantonner ses troupes à Bastia et à Saint-Florent, et se tenant en relations avec les Corses de l’intérieur sans intervenir d’une façon active et visible dans leurs rapports avec les Génois.

Les Corses ne purent que se féliciter de son «admirable conduite», de sa «diligence» et de sa «patience». De plus, dans la lettre même où ils rendent un pareil hommage au représentant de la France, les deux «députés» de la nation corse, Erasme Orticoni et Jean-Pierre Gaffori, sollicitaient du cardinal Fleury la continuation de ses bons offices. Sa piété et son équité le désignaient pour être «leur juge et leur avocat»: aussi la Corse, «chargée du poids de ses injures et de ses droits», n’hésitait-elle pas à recourir à son arbitrage. En termes qui savaient rester dignes, ils exprimaient toute la confiance qu’ils n’avaient jamais cessé d’avoir dans le Roi très chrétien, «notre maître», pour la paix de l’Europe et «pour la rédemption et délivrance des Corses qui gémissent dans l’esclavage et l’oppression».

Le plan de Chauvelin se réalisait donc point par point: il existait en Corse un «parti français», les habitants «se déclaraient sous la protection de la France» et le gouvernement de Louis XV avait eu la suprême habileté de faire réclamer par les Génois eux-mêmes l’envoi d’une armée française dans l’île. Cependant la Cour de Versailles croit que l’heure n’a pas encore sonné. En présence de l’offre formelle faite par Orticoni et Gaffori, le cardinal de Fleury se dérobe et craint de s’engager.

Sa réponse (6 juin 1738) est un chef-d’œuvre de réserve diplomatique et de sous-entendus. Il commence par poser en principe la souveraineté «légitime» de Gênes: «Vous êtes nés sujets de la République de Gênes et ils sont vos maîtres légitimes. Il ne s’agit point d’aller fouiller dans des temps reculés la constitution primitive de votre pays et il suffit que les Génois en soient reconnus depuis plusieurs siècles paisibles possesseurs pour qu’on ne puisse plus leur contester le domaine souverain de la Corse.» En conséquence «le roy ne peut et ne doit avoir d’autre principe, dans les bons offices qu’il est disposé à rendre à vos citoyens, que celui de les remettre dans l’obéissance légitime à leurs souverains».--Mais, tout en réservant les droits de l’empereur, sous la garantie duquel l’exécution du traité de 1732 a été placée, tout en rassurant Gênes à l’endroit des ambitions françaises, Fleury entend rester en bons rapports avec les «rebelles» et ménager l’avenir: «Si vous estes bien déterminés à vous conformer à ces principes, le Roy travaillera avec tout l’empressement possible à vous rendre une tranquillité que vous avez perdue depuis si longtemps, et ne vous demandera d’autre récompense de ses soins que celle d’avoir contribué au bonheur d’un païs qui lui a toujours esté cher, aussi bien qu’à ses glorieux ancêtres.» Au surplus, ne me forcez pas à en écrire trop long, devinez ce que je n’avoue pas ouvertement: «M. le comte de Boissieux, dont vous paroissés estre contens, vous expliquera plus au long les intentions de Sa Majesté.»

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Le général français se trouvait aux prises avec les plus graves difficultés, suscitées en partie par la réapparition de Théodore. Depuis son départ de Solenzara, le roi en exil avait mené l’existence la plus étrange. Des émissaires génois le suivent pas à pas et le font à plusieurs reprises arrêter. A Florence, à Rome, à Paris, en Hollande, il doit se cacher pour échapper à leurs dénonciations et même à l’assassinat, car sa tête a été mise à prix. Emprisonné pour dettes à Amsterdam, il réussit à se faire rendre la liberté et organise une compagnie commerciale, commanditée par des négociants hollandais, qui se chargera d’exploiter la Corse. Il enverra à ses sujets des munitions et des approvisionnements; ceux-ci le rembourseront en huile, châtaignes et autres produits. Mais les trois navires qu’il affrète ne peuvent débarquer leur cargaison; lui-même avec le vaisseau l’_Africain_ parut devant Sorraco près de Porto-Vecchio, mais il ne tarda pas à filer sur Naples (septembre 1738), pendant que le comte de Boissieux prescrivait de «courre sus» à ceux de sa suite et à ses partisans. Entouré d’espions et de traîtres, Théodore se confine en Italie dans une mystérieuse retraite et s’efforce de réchauffer le zèle de ses partisans par des lettres que son neveu Frédéric apporte aux chefs. Vains efforts, qui ne se prolongeront pas au delà d’une année.

D’autre part, M. de Boissieux devait tenir tête aux exigences croissantes des commissaires de Gênes qui le sommaient d’intervenir plus activement. Ne voulant pas sortir de la réserve que les instructions dont il était porteur lui recommandaient avec insistance, il décida seulement de procéder au désarmement des habitants. Mais les troupes françaises du capitaine Courtois, envoyées dans ce but à Borgo, durent battre en retraite du côté de Bastia, harcelées par les Corses qui les poursuivirent jusqu’au delà de la plaine de Biguglia (13 décembre 1738).

Cette défaite des Français, à laquelle les insulaires donnèrent le nom de _Vêpres corses_--mot impropre, car il n’y eut pas de guet-apens comme en Sicile,--stupéfia le cabinet de Versailles moins qu’elle ne l’ennuya. M. de Boissieux fut aussitôt rappelé et remplacé par le marquis de Maillebois. Il était malade quand il apprit sa disgrâce et n’y survécut pas. Il mourut à Bastia, dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 février 1739, et fut inhumé dans l’église Saint-Jean où son tombeau subsista jusqu’en 1793.

Le comte de Maillebois, qui lui succéda à la tête des troupes françaises de Corse, imita sa prudence. Pourtant il ne fallait pas, sous prétexte de mansuétude, imposer à l’armée française une inaction pouvant porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des Génois. Après avoir lancé une proclamation où il affirmait n’avoir «d’autre vue que le bonheur et la tranquillité du pays», il entra en campagne et décida de porter les armes jusque dans les cantons montagneux de l’intérieur. La Balagne, où Frédéric de Neuhoff, neveu du roi Théodore, prêchait et organisait la résistance, fut assez facilement réduite: la prise de Lento et de Bigorno assura l’occupation presque complète de la vallée du Golo. Puis Maillebois se rendit à Corte: tout le nord de l’île était pacifié et même désarmé. La résistance fut plus longue dans le sud, encombré de montagnes et de rochers, et surtout dans le canton de Zicavo, où Frédéric s’était réfugié, dominant la vallée du Taravo. Maillebois n’y entra qu’à la fin de septembre. Frédéric et ses partisans durent quitter la Corse (1740). Dès le mois de juillet précédent, Giacinto Paoli, Giafferi et Luca d’Ornano étaient partis pour Naples.

Maillebois se hâta de proclamer que la pacification était achevée. Il s’efforça de gagner les sympathies des Corses par sa modération et son équité; il leva un régiment spécialement composé d’insulaires, auquel on donna le nom de Royal-Corse. Il s’enferma dans Calvi: admirant la fertilité et l’heureuse situation de la Balagne voisine, «il en fit des rapports à son gouvernement, appelant son attention sur l’intérêt qu’il y aurait à s’y établir». Lui aussi voit clair et juste et entrevoit les solutions inévitables. Les 8.000 hommes de troupes françaises que Gênes entretient n’ont pacifié que les côtes et leur établissement dans l’île n’est que provisoire; si les Français se retirent, les Corses, restés maîtres de l’intérieur, remporteront sur les Génois des victoires décisives et les chasseront de l’île, qui sera perdue pour la République sans compensation. «L’intérêt certain de la République était de se défaire de la Corse au meilleur prix. Il n’importait que de le lui faire comprendre[G].»

XVII

LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION D’AUTRICHE

_Les progrès de l’influence française.--La dernière aventure du roi Théodore.--Intrigues anglaises, sardes et autrichiennes._

M. de Campredon, vieilli, ne suffisait plus à l’activité que réclamaient les événements nouveaux. Il demanda à se retirer (juin 1739) et fut aussitôt remplacé par M. Chaillon de Jonville, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, ancien ministre à Bruxelles. Rien à signaler dans les instructions qui lui furent remises le 24 juin 1739: c’est à peine s’il y est question de la Corse. Mais dès qu’il fut arrivé à Gênes, en janvier 1740, il reçut du secrétaire d’État des Affaires étrangères, Amelot, des lettres plus précises et un mémoire très détaillé sur ce sujet. L’objet de sa mission était d’ouvrir avec le Sénat une négociation sur les conditions de l’intervention française en Corse. Le gouvernement de Versailles, désireux de terminer «une affaire aussy épineuse», réclame toute sa liberté d’action. Les troupes génoises évacueraient entièrement toutes les places et forteresses de la Corse «qui seraient remises entre les mains du Roi et y mettrait des garnisons». Tout se ferait en son nom: il administrerait la justice, il y réglerait les subsides que l’île devrait payer chaque année; en un mot le roi de France agirait «comme s’il en estoit le seul souverain».

Il faut prévoir une certaine résistance de la part des Génois, «soit par leur défiance naturelle, aussi bien que par leur jalousie, soit par la crainte qu’ils auroient de nostre bonne foy». Forts de la situation, qui nous est entièrement favorable, il faut les mettre «au pied du mur», les menacer de retirer entièrement nos troupes et les rendre responsables de tous les événements qui peuvent arriver: «on s’en prendra à eux si quelque autre puissance s’emparait de l’île et on les regarderait comme y ayant eu part eux-mêmes, dont le Roy ne pourrait qu’en tirer raison _sur les Estats mesmes de la République_».

Cette fois la menace n’est même plus déguisée. Mais, de même qu’en ménageant les Corses il avait fallu--et telle avait bien été la politique du comte de Boissieux--apaiser les susceptibilités génoises, de même il fallait aujourd’hui prendre garde, en négociant avec les Génois, de ne pas effaroucher les Corses. Aussi Amelot exige-t-il expressément que rien ne transpire des conversations qui vont être engagées: la République ne devra nommer qu’un petit nombre de commissaires, qui seront «d’une extrême prudence» et «capables surtout d’un secret à toute épreuve».