Histoire de Corse

Part 14

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Les insulaires regardèrent avec surprise ces étrangers qui venaient s’installer chez eux. «La fortune des Grecs et leurs talents, écrit Pommereul, devinrent l’objet de la jalousie des Corses, qui tentèrent plusieurs fois de les détruire et de dévaster leurs nouvelles cultures.» Voilà qui est vite dit--et faussement interprété. Les Corses et particulièrement les habitants du voisinage,--les gens de Vico et du Niolo,--virent les Grecs d’un très mauvais œil, la chose est évidente, mais il n’est pas besoin d’invoquer la jalousie. Pour être mécontents, il suffisait aux Corses de voir clair dans le jeu des Génois et d’y dénoncer--ce qu’il recélait en effet--une tentative de dénationalisation. Comment aimer des étrangers, seraient-ils animés des meilleures intentions, quand leur présence est imposée par des oppresseurs? Les Génois venaient d’introduire en Corse, non pas sans doute les premiers éléments d’un Etat dans l’Etat, mais un groupe d’hommes attachés à eux par les liens de la reconnaissance et qui leur ménageraient un contact permanent avec l’île, un point d’appui solide en cas de rébellion, un prétexte pour intervenir en Corse si leurs protégés étaient molestés. Entre Grecs et Corses il y eut dès le premier jour--il ne pouvait pas ne pas y en avoir--un malentendu difficile à dissiper et qui allait peser d’un poids très lourd sur le développement et la prospérité de la colonie naissante.

Lorsque la grande insurrection contre Gênes éclata en 1729, unissant dans un même sentiment d’indignation, dans une même aspiration vers l’indépendance, le peuple entier des deux côtés des monts, les gens de Vico sommèrent les Grecs de se joindre à eux. Mais les Grecs n’avaient eu qu’à se louer de la République Sérénissime: ils refusèrent de la trahir. Alors Vicolésiens et Niolains envahirent Paomia et, malgré une vive résistance à la tour d’Ormigna, ils désarmèrent les habitants (avril 1731). La ville fut saccagée et les champs dévastés. Mais les Corses laissèrent aux habitants la vie sauve. Ils ne voulaient que détruire l’œuvre des Génois, ils ne pouvaient reprocher aux Grecs leur fidélité et leur loyalisme: ils les laissèrent partir pour Ajaccio. Le séjour à Paomia avait duré 55 ans.

Dans la Corse insurgée contre leurs maîtres et leurs bienfaiteurs, les exilés, ballottés à tous les vents, sans ressources et souvent sans abri, mènent une existence lamentable et douloureuse. Au moment de la conquête française, ils songeaient à s’établir en Espagne. Marbeuf les fixa en Corse: accomplissant une mesure de justice et de pitié, songeant à rendre l’île «riche et industrieuse», il fit construire 120 maisons non loin des anciens défrichements de Paomia et, parmi les cultures, dans un cadre de collines dorées, Cargèse la Blanche se fonda. Après bien des péripéties qui durèrent jusqu’en 1814, une histoire plus paisible commença pour la ravissante bourgade grecque, cramponnée à la terre dont on a voulu tant de fois l’expulser.

XV

LA QUESTION CORSE ET LA POLITIQUE FRANÇAISE

_Les éléments économiques et politiques de la question corse.--L’affaire du droit des trois tours.--Le soulèvement de 1729 et l’intervention autrichienne.--La révolte de 1735 et le «secret» de Chauvelin._

Dans leur tentative de colonisation étrangère en Corse, les Génois avaient échoué, parce qu’ils avaient prétendu résoudre la question corse sans les Corses et même contre eux. De ce fait leur domination même se trouva définitivement ébranlée, et la question corse va entrer dans une nouvelle phase.

Les soulèvements locaux étaient continuels. Sans avoir la gravité d’une insurrection générale, ils révélaient du moins l’impuissance croissante du gouvernement génois. En vain le Sénat recourait-il aux mesures les plus violentes et les plus arbitraires: peine de mort contre quiconque offenserait un agent de la République ou se disposerait à l’offenser, contre quiconque aurait quelques relations que ce soit avec un «bandit», défense faite en 1715 à tous les Corses de porter les armes. Il y avait plus de mille assassinats par an. Le clergé entretenait l’agitation, car les meilleurs bénéfices étaient réservés par la métropole à des Génois; ils

étaient une des plus profitables matières à exploitation. «En sorte que, de génération en génération, les haines contre le gouvernement génois se multipliaient et s’avivaient: elles ne pouvaient se terminer que par des catastrophes.»

Le gouvernement français eut le mérite de comprendre tout le profit qu’on en pouvait tirer et, de bonne heure, ses agents diplomatiques reçurent mission d’étudier la valeur _économique_ et _stratégique_ de l’île de Corse. Dès la fin de 1682, le sieur Pidou de Saint-Olon, «gentilhomme ordinaire de la maison du roy, s’en allant pour le service de Sa Majesté à Gennes», insiste sur la Corse dans le mémoire qu’il rédige touchant «les _revenus_ et les _forces_ de la République de Gênes». Le tableau qu’il en fait révèle un remarquable talent d’observation. Si les habitants sont oisifs, c’est qu’«il leur suffit d’avoir de quoi simplement vivre plus tost que de prendre peine pour les officiers gennois qui leur enlèvent encore leur peu de substance (_sic_) avec beaucoup de tirannie.» En réalité nulle terre n’est plus riche: elle produit «de bons vins, des blés de toutes sortes, de l’huile assez abondamment, et fort bonne, de façon que, si on cultivoit les oliviers qui y viennent, il s’y en recueilleroit davantage qu’à la rivière de Gênes. Il y a aussi beaucoup de meuriers, elle produit encore quantité de châtaignes et presque autant qu’en nos Sévennes du Languedoc. Il y a aussi de beaux pasturages: on y fait des fromages excellents, il y a des bois touffus et d’haute fustaye en grande quantité, des Génois y en tirent d’extrêmement bons pour la fabrique de leurs vaisseaux et galères et elle en pourvoit tout cet Estat pour brusler; on y en pourroit tirer telle quantité qu’on voudroit pour la fabrique des vaisseaux. Il y a quantité des cerfs, des daims, des chevreuils, des sangliers et de tout autre genre de chasse, en particulier des perdrix... Il y a de plus des minières d’or, d’argent, de fer et de plomb, et outre cela il y a deux ou trois bons ports, et l’on y en pourroit faire facilement d’autres très commodes. Enfin il n’y faudroit que plus de travail et d’industrie pour y recueillir abondamment de tout ce qui seroit nécessaire à la vie, comme l’on pourroit faire en Provence ou en Languedoc. Ainsy il est aysé de voir qu’on fairoit quelque chose de bon de cette isle; mais, comme a très bien dit un habile homme parlant de la Corse, _li Genovesi vogliono che questa gioia sia sepelita nel fango_, de peur sans doute ou de l’envie de leurs voisins ou, comme dit un autre sur ce sujet, pour détourner un puissant monarque de rentrer dans les justes droits qu’il a sur cette isle. Par le dernier dénombrement cette isle avoit environ 80 mille âmes, mais capable d’en nourrir plus de 250 mille...»

Nous avons voulu insister sur ce plaidoyer, qui est probablement le premier en date pour le relèvement économique de la Corse: dès la fin du XVII ᵉ siècle, la Corse est à l’ordre du jour. Mais il n’y a pas encore une question corse. Pour qu’elle soit posée, il faut attendre le règne de Louis XV et le développement des intérêts de la France dans le bassin occidental de la Méditerranée. Cet aspect proprement politique se manifesta nettement pendant la guerre de la succession d’Espagne, lorsque le petit-fils de Louis XIV devint maître, avec l’Espagne, de la plus grande partie de l’Italie. Il parut alors au gouvernement français que la domination de la Méditerranée Occidentale devait appartenir au _consortium_ des trois puissances maritimes unies dans une étroite amitié: la France, l’Espagne et la République de Gênes. Toutes trois devaient se garantir mutuellement la liberté des routes de mer contre toutes les ambitions des puissances extra-méditerranéennes. Un pareil acte était dirigé contre les entreprises de l’Angleterre, qui commençait à chercher les meilleurs points stratégiques de la Méditerranée. La Corse occupait une situation trop avantageuse pour ne pas être convoitée: la France avait un intérêt de premier ordre à la maintenir entre les mains d’une puissance alliée et, au besoin, à surveiller elle-même la liberté de ses rivages.

Un élément nouveau vint encore compliquer la question corse lorsque, au lendemain des traités d’Utrecht et de Rastadt, l’Autriche devint la plus grande puissance italienne. Les Génois eurent désormais le plus grand intérêt à la ménager, sinon même à la servir. Sous prétexte de droit de visite, nos navires furent arrêtés, nos nationaux furent molestés, et le commerce français subit, dans les ports de Corse, de continuelles vexations. La France se heurtait une fois de plus à l’influence des Habsbourg et l’affaire corse n’est, à un certain point de vue, qu’un aspect de la rivalité traditionnelle de la France et de la maison d’Autriche.

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De 1715 à 1727 la France ne fut représentée à Gênes que par le consul Coutlet, dont la correspondance a un caractère purement commercial. Mais le 27 juillet 1727 M. de Campredon, «chevalier de Notre-Dame du Mont Carmel et de Sᵗ-Lazare de Jérusalem», fut nommé envoyé extraordinaire à Gênes. C’était un des diplomates français les plus en vue: il arrivait de Sᵗ-Pétersbourg où il avait été mêlé aux plus délicates négociations matrimoniales. Sa réputation était considérable, et le choix qui était fait de lui pour la mission de Gênes indiquait à lui seul qu’elle prenait une importance nouvelle.

Les instructions données à M. de Campredon étaient très générales. Mais on lui remit également un Mémoire particulier «concernant le commerce maritime et la navigation des sujets du roi» et, dès les premières pages, il y est question de la Corse. En 1725 les Génois ont fait «visiter et arrester avec violence, à la coste de l’isle de Corse», la barque du patron Blanc de Marseille. «On en a porté des plaintes à la République.» Elle a fait relâcher ce bâtiment, mais elle n’a pas encore donné les ordres qui lui ont été demandés «pour la punition de ceux qui ont commis cette violence, pour le paiement des dommages et intérêts qui sont dus au patron et aux propriétaires». M. de Campredon est chargé d’obtenir les satisfactions réclamées et d’assurer «l’exemption de la visite des bâtiments français».

Il devra également veiller à l’abolition du «droit que l’on prétend exiger des bâtimens français qui abordent à l’isle de Corse». La République l’a établi depuis quelques années à «la Bastie (Bastia), principal port de l’isle de Corse», pour «en estre le produit employé à l’entretien des feux destinez pour avertir les vaisseaux des nations qui sont en guerre avec les Barbaresques que l’on découvre de leurs corsaires à la mer». C’est le droit dit «des trois tours»--la Giraglia, l’Agiello et Santa Maria della Chiapella.--Les capitaines et patrons français qui touchaient le port de Bastia refusaient énergiquement de payer ce droit «qui n’estoit établi que pour les navires italiens et autres qui estoient en guerre avec ces corsaires». Le vice-consul de France, le sieur d’Angelo, soutenait leurs réclamations qui avaient trouvé à la cour de Versailles un chaleureux appui.

La question s’était embrouillée. Le 13 décembre 1723, «MM. les maire, échevins et députés du commerce» à Marseille avaient assuré, après vérification dans les Archives, «que les capitaines et patrons de nos bâtimens, qui ont esté de tous temps à la Bastie et autres ports de l’isle de Corse n’ont jamais payé ce droit-là, que les Français ne le doivent pas». A cela M. de Sorba, ministre de Gênes en France, avait riposté, le 19 juin 1724, par «un extrait des certificats que le gouverneur de l’isle de Corse s’est fait donner par les habitans du païs, faisant mention que les vaisseaux français ont payé ce droit depuis longtemps». Mais on s’était aperçu que ces certificats n’avaient aucune valeur: «on a esté averty qu’ils avoient été extorqués à des gens qui n’ont pu les refuser à ce gouverneur, à moins qu’ils n’eussent voulu s’exposer à son ressentiment».

Quoi qu’il en soit, l’intérêt du roi est que cette affaire reçoive une prompte solution et que la République donne incessamment les ordres qui lui ont été demandés «pour que ce droit des trois tours ne se perçoive plus des bâtimens français».

Telle fut la première affaire que M. de Campredon eut à traiter et, dès 1729, il obtenait une solution favorable: les Génois renonçaient à faire payer ce droit par les vaisseaux français. Ce fut, écrit M. Driault, «comme l’ouverture des affaires de Corse, où M. de Campredon allait être aussitôt mêlé à des événements plus importants».

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M. de Campredon devait, en effet, assister aux premiers épisodes d’une nouvelle rébellion qui allait être décisive. En 1728 des soldats corses qui étaient au service de Gênes, à Finale, se trouvèrent mêlés à une rixe: à la suite de quoi ils furent condamnés à mort et exécutés. Un pareil châtiment produisit à travers l’île la plus douloureuse impression: on cria partout vengeance et une formidable émeute se prépara. Elle éclata le 30 octobre 1729 à l’occasion de la perception de la taxe sur le port d’armes. Un vieillard de Bustanica, Lanfranchi, dit Cardone, présenta une pièce de mauvais aloi; le collecteur le somma d’avoir à compléter la somme avant le lendemain. En vain Cardone le pria-t-il «d’avoir égard à sa misère». L’exaspération était à son comble. Les soldats génois furent maltraités et chassés, les armes furent tirées des cachettes, le tocsin sonna de village en village: en quelques jours l’insurrection avait gagné toutes les vallées de l’intérieur. Un premier chef, Pompiliani, ne parut pas assez énergique: il fut bientôt déposé. A la consulte de San Pancrazio da Biguglia, non loin de Furiani, deux autres chefs, Andrea Colonna-Ceccaldi de Vescovato, et Louis Giafferi de Talasani, furent proclamés généraux du peuple corse. Ils s’adjoignirent l’abbé Raffaelli qui jouissait d’une grande influence sur le clergé. Pour enlever tout scrupule religieux, la rébellion fut proclamée légitime et sainte par l’assemblée des théologiens d’Orezza. Le chanoine Orticoni fut chargé d’aller solliciter l’appui des puissances étrangères.

Il apparut tout de suite que ce soulèvement devait marquer la fin de la domination génoise, et les convoitises s’éveillèrent. L’Espagne, qui préparait l’établissement de don Carlos en Toscane, devait tout naturellement chercher à s’assurer la voie entre Barcelone et Livourne. D’autre part, le Sénat génois demanda un contingent de troupes autrichiennes.

En présence de ce double péril, auquel s’ajouta bientôt la crainte d’une intervention anglaise, la Cour de Versailles éprouva les plus vives inquiétudes et connut un moment de désarroi. Les dépêches envoyées à M. de Campredon trahissent l’indécision la plus complète et le dépit le plus manifeste. Elles recommandent à notre représentant la plus grande réserve vis-à-vis des Génois, «ces gens qui, dans leurs besoins, donnent une préférence si marquée à l’Empereur, pendant qu’ils marquent si peu d’attention pour la France et ne s’adressent à elle qu’en second. Ils paieront chèrement ce secours allemand, pourvu même que, l’expédition de Corse finie, c’est-à-dire les rebelles soumis, le corps des troupes impériales ne se partage pas pour demeurer moitié en Corse et moitié dans le territoire de terre ferme de la République».

Pourquoi le Sénat de Gênes s’était-il adressé à l’empereur Charles VI plutôt qu’au roi de France? M. Driault rappelle l’importance du droit de suzeraineté générale que l’empereur exerçait encore au XVIII ᵉ siècle sur toute l’Italie: «Le prestige impérial, écrit-il, parut sans doute plus capable d’en imposer aux rebelles.» Il est probable aussi que les Génois cherchèrent à opposer un dernier obstacle aux progrès de l’influence française dans l’île: devant l’intérêt croissant que le gouvernement de Louis XV prenait aux choses de Corse, ils pressentaient sans doute les solutions inévitables qui allaient intervenir. Charles VI n’était-il pas au surplus le seul des souverains de l’Europe qui, dépourvu de toute puissance maritime, ne serait pas tenté de rendre définitive l’occupation de l’île par ses troupes?

Quoi qu’il en soit, une armée d’environ 15.000 hommes, commandée par le prince de Wurtemberg et le colonel Wachtendung, jointe aux troupes génoises de Camille Doria, remporta d’assez faciles succès sur les Corses dans le pays de Vescovato, au sud de Bastelica. Mais Camille Doria se fit écraser à Calenzana, le 2 février 1732, et Wachtendung se montre inquiet sur l’issue de la campagne, «ayant à combattre, disait-il, des hommes qui ne connaissaient pas la peur». Ceccaldi et Giafferi entrèrent en pourparlers avec le prince de Wurtemberg, qui les livra aux Génois. Pour sauver les deux prisonniers, les rebelles consentirent à traiter; mais la paix de Corte (11 mai 1732) leur fut singulièrement avantageuse: amnistie générale, admission des Corses à tous les emplois même ecclésiastiques, pouvoir effectif rendu à l’orateur et au Conseil des XVIII. Cette convention était placée sous la garantie de l’empereur: c’était--on le constatait à la cour de Versailles avec mélancolie--laisser à ce prince «la liberté de prendre toujours telle part qu’il voudra à ce qui se passera dans ce royaume, si ce n’est même y établir incontestablement les droits que la Cour de Vienne prétend avoir sur tout le reste de l’Italie».

Le gouvernement français aurait-il manqué d’initiative et d’esprit d’à-propos, et n’aurait-il pas su profiter de l’occasion qui se présentait? Non pas: car ce fut prudence, et non pas abandon. La France a, pour s’occuper de la Corse, un intérêt politique en même temps qu’un intérêt commercial: c’est le double aspect de sa politique méditerranéenne où tant d’ambitions,--autrichiennes, espagnoles, anglaises,--se heurtent et s’entrecroisent. Mais s’il faut surveiller de très près les affaires de Corse, réprimer les menées des Impériaux, profiter des fautes du Sénat, il ne convient pas encore de laisser soupçonner «nos vues sur l’île». La question corse va constituer désormais un des «secrets» de la diplomatie française au XVIII ᵉ siècle: il va se poursuivre, sans faiblesses, sans hésitations, à travers les crises ministérielles qui marquent le règne de Louis XV.

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La paix de Corte ne pouvait être qu’une trêve, et les événements de 1729-1732 marquent en réalité le début de la grande insurrection du XVIII ᵉ siècle. Ni les Corses n’avaient été assez naïfs pour croire à la sincérité du Sénat--et, s’ils avaient traité, ce n’était que pour se débarrasser des troupes impériales,--ni les Génois n’avaient eu l’intention sérieuse de mettre un terme à leurs fructueuses exactions et à leurs injustices plusieurs fois séculaires. La Corse restait frémissante: une nouvelle et plus grave rébellion la souleva tout entière au début de 1735.

Les impôts en furent l’occasion. Le règlement du 28 janvier 1733 en avait accru le chiffre, sous prétexte de dédommager la métropole de ses frais d’occupation militaire. Au mois de juin, les fonctionnaires génois avaient reçu l’ordre de convoquer, au chef-lieu de chaque piève, les députés des villages, de leur faire prêter serment au nouveau règlement et de réclamer leur adhésion aux projets financiers du suzerain. La mauvaise volonté fut partout visible. Dans la piève de Rostino, en particulier, où le peuple échappait, par son isolement, à l’emprise génoise, la résistance fut plus courageuse que partout ailleurs. A l’invitation des commissaires, Giangiacomo Ambrosi, de Castineta, refusa de prendre tout engagement au nom de ses concitoyens. Il quitta l’Assemblée en prononçant ces mots: «_Io so di Castineta e mi ritiro._» Son exemple fut suivi par Paul-François Giovannoni, délégué de Saliceto. Leur ami, Giacinto Paoli, de Morosaglia, se joignit à eux.

Il fallait au plus tôt étouffer ce germe de rébellion et punir le mauvais exemple donné à tout un peuple, déjà mal disposé. Le gouverneur Pallavicino décida de recourir à la force: ce fut en vain. Le capitaine Pippo et le capitaine Gagliardi, envoyés dans la vallée du Golo et dans l’Ampugnani, pour intimider les villages et arrêter les meneurs, furent surpris et obligés de capituler avant d’avoir pu être rejoints par un troisième détachement venu de Calvi. Ainsi commençait la deuxième guerre pour l’indépendance: elle allait durer jusqu’en 1739, et les Corses ont gardé le souvenir du paysan farouche et patriote dont les paroles, répétées de bouche en bouche, surexcitèrent l’enthousiasme national.

On était alors en pleine crise de la succession de Pologne. Le soulèvement de la Corse prenait l’empereur au dépourvu: il ne pouvait intervenir. Les Corses placèrent tout leur espoir dans l’appui de l’Espagne: le chanoine Orticoni partit pour Madrid, pendant que Louis Giafferi remplaçait à Corte la bannière de Gênes par celle du roi d’Espagne. Mais Philippe V résista, tout en protestant de son intérêt affectueux pour la cause des révoltés. Les Corses ne devaient plus compter que sur eux-mêmes: ils se montrèrent dignes des circonstances. Au mois de janvier 1735, Giafferi et Paoli, élus généraux du peuple, convoquèrent à Corte une consulte générale où fut votée une véritable constitution, rédigée par l’avocat Sébastien Costa. La Corse y fut déclarée indépendante et à jamais séparée de la République (30 janvier). L’assemblée populaire, source de toute loi, prendra une part directe au gouvernement; une _Junte_, composée de six membres nommés par l’assemblée et renouvelable tous les trois mois, devra, avec les généraux, représenter le peuple lui-même; un comité, composé de 4 membres, s’occupera de la justice, des finances et du commerce. Véritable constitution démocratique, adoptée par un peuple dont le continent européen entendait parler de temps en temps d’une manière vague et confuse, comme d’une terrible horde de sauvages. «Un petit peuple, obscur, sans littérature, sans industrie, avait, par sa seule force, surpassé en sagesse politique et en humanité toutes les nations civilisées de l’Europe; sa constitution n’était point sortie des systèmes philosophiques, mais des besoins matériels du pays.» Les nationaux firent broder sur leurs drapeaux l’image de la Vierge, sous la protection de laquelle fut placé le royaume. Jésus-Christ fut nommé «gonfalonier» des Corses, c’est-à-dire porte-étendard.