Histoire de Corse

Part 13

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Les rapports de nos missionnaires signalent du reste le désordre qui régnait dans la Corse entière; ils y mettent même tant de vigueur qu’on serait assez naturellement porté à soupçonner qu’ils ont un peu chargé le tableau pour mieux faire ressortir, par contraste, la difficulté de leur tâche et la fécondité de leurs efforts. A les en croire, «outre l’ignorance, qui est fort grande parmi le peuple, les vices les plus ordinaires qui règnent dans le pays sont l’impiété, le concubinage, l’inceste, le larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, la vengeance qui est le désordre le plus général et le plus fréquent».

Les bons pères furent effrayés de l’état religieux du Niolo: «Je n’ai jamais trouvé de gens, écrit l’auteur du rapport, et je ne sais s’il y en a dans toute la chrétienté, qui fussent plus abandonnés qu’étaient ceux-là.» Beaucoup n’étaient pas baptisés; la très grande majorité ignorait les commandements de Dieu et le symbole des Apôtres; «leur demander s’il y a un Dieu ou s’il y en a plusieurs... c’était leur parler arabe. Il y en avait plusieurs qui passaient les 7 ou 8 mois sans entendre la messe, et les 3, 4, 8 et 10 ans sans se confesser; on trouvait même des jeunes gens de 15 et 16 ans qui ne s’étaient encore jamais confessés»; bien entendu, ils n’observaient ni Carême ni Quatre-Temps. Mais cela n’était que peccadille à côté du reste: les hommes et les femmes se mettaient en ménage librement et ne se mariaient qu’ensuite.

Pour remettre un peu d’ordre dans tant de désordre, les missionnaires commencèrent par catéchiser le clergé qui en avait lui-même grand besoin, puisque, nous dit le rapport, plusieurs ecclésiastiques donnaient les exemples les plus déplorables et commettaient des incestes et des sacrilèges avec leurs nièces et parentes. De ce côté, ils n’eurent pas trop de peine: ils obtinrent assez aisément des prêtres corses qu’ils fissent, même publiquement, la confession de leurs fautes et qu’ils se livrassent aux austères douceurs de la pénitence.

En second lieu, les missionnaires obtinrent de ceux qui vivaient en état de péché la cessation des scandales qu’ils causaient. Ils travaillèrent

aussi à amener des réconciliations entre ennemis acharnés. Mais cela fut assez malaisé, surtout dans le Niolo. «Tous les hommes venaient à la prédication l’épée au côté et le fusil à l’épaule»; quelques-uns--les bandits--apportaient en outre «deux pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture». Enfin, après bien des efforts, deux ennemis firent la paix; d’autres suivirent leur exemple, «de façon que, pendant l’espace d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements» et, ajoute l’auteur du rapport, «pour une plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le notaire en faisait acte public». Communion générale à laquelle tous les Niolains prennent part, fondation de nombreuses conférences de la charité, guérison rapide et radicale de tous les maux dont souffrait la Corse... Vaine illusion: après le départ des missionnaires, les désordres recommencèrent de plus belle, s’il n’est pas plus vrai de dire qu’ils n’avaient jamais cessé. Le clergé lui-même continua d’être, au point de vue moral comme au point de vue professionnel, fort au-dessous de sa tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruction suffisante.

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Ce qui contribua plus que tout à la désorganisation sociale, c’est la disparition de ce que l’on pourrait appeler les classes dirigeantes, la fin de cette féodalité qui avait constitué des cadres pour les pauvres et les inférieurs. Tactique habituelle aux grandes républiques italiennes: elles ne laissèrent jamais s’élever au niveau de leur patriciat (Gênes avait reconstitué le sien en 1528) la noblesse des villes ou des pays qui composaient leurs Etats. Systématiquement les Génois nivelèrent les castes en Corse, laissant aux chefs de clan de vains titres honorifiques et de maigres privilèges perpétuellement discutés.

Des fiefs cinarchèses, ceux d’Istria, d’Ornano et de Bozzi avaient seuls conservé un semblant d’existence; mais, morcelés par de nombreux partages, ils étaient pour leurs seigneurs d’un maigre revenu. L’autorité de ceux-ci est d’ailleurs illusoire: un lieutenant des feudataires exerce bien la justice en leur nom; mais il est désigné par le gouverneur.--Les maisons della Rocca et de Leca ne possèdent plus que des distinctions appellatives, le patronat de certaines églises et l’exemption des dîmes et de la taille. Cette dernière exemption est héréditaire dans une soixantaine de familles dont le «magistrat de Corse» se fait représenter les titres à chaque génération. Le privilège de paraître couverts devant le gouverneur leur fut enlevé en 1623.--Les seigneurs du Cap Corse sont également dans la misère par suite de leur accroissement même: seuls, ceux qui ont conservé des intérêts à Gênes sont plus riches.

En somme il y a un mouvement social tout à fait curieux qui transforme les conditions mêmes de la vie populaire. Les clans vont se former autour d’hommes sortis du peuple, et que distingue leur instruction; les grands patriotes du XVIII ᵉ siècle ne sont pas des seigneurs. Giacinto Paoli, Colonna-Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bonaparte, Saliceti, Pozzo di Borgo sont des avocats.

XIII

BASTIA AU XVIIᵉ SIÈCLE

_Situation topographique: les quartiers, les édifices religieux, les monuments publics et privés.--Le Mont-de-Piété et l’Hôpital.--Le collège des Jésuites et l’Académie des «Vagabonds»._

L’œuvre génoise en Corse est surtout visible dans les villes. Ajaccio, fondée en 1492, avait été la capitale de l’île pendant l’occupation française qui précéda Cateau-Cambrésis, et l’on y goûtait déjà, dit Filippini, «la douceur du climat, la beauté des campagnes, ses rues droites et larges, la fertilité du sol, les jardins délicieux». Elle fit de rapides progrès à la fin du XVI ᵉ siècle et au commencement du XVII ᵉ: édifices religieux, écoles, institutions de bienfaisance datent de cette époque. Lorsqu’un décret du Sénat de Gênes, en date du 3 décembre 1715, divisa la Corse en deux gouvernements, Ajaccio devint le siège du gouverneur de l’Au-delà des monts. Mais Bastia, plus ancienne, plus importante pour les Génois à cause de sa situation même, était depuis 1453 la résidence du gouverneur de l’île et de son vicaire. Capitale administrative et religieuse, bien défendue par un système compliqué de remparts, de citadelle et de tours, en relations constantes avec Gênes, elle eut au XVII ᵉ siècle un éclat et une prospérité incomparables: la vie économique et intellectuelle s’y développa dans le calme. La chronique de Filippini et les Annales de Banchero, ancien podestat de Bastia, nous permettent d’esquisser un tableau qui contraste singulièrement avec le spectacle des misères et des vengeances des Corses de l’intérieur.

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Une montagne haute et raide, dont le pied se perd dans la mer, domine la ville, qui occupe sur la côte un espace d’environ 800 mètres de long sur 200 de large. Vers le milieu de sa longueur, la mer forme une anse fermée au N.-E. par un môle (inauguré en 1671) et au S.-E. par l’escarpement du rocher sur lequel est bâtie la citadelle. C’est _Terra Nova_, qu’enferme un mur d’enceinte. On y accède par une porte d’entrée placée sons la garde d’un capitaine et de soldats de Gênes; la citadelle, où habitaient le gouverneur et les officiers de sa suite, était entourée d’un fossé et l’on y pénétrait à l’aide d’un pont-levis. De larges rues, des places publiques, l’église paroissiale de Sainte-Marie, qui passait pour la plus somptueuse de l’île, avec ses colonnes en marbre de Corse, les stalles de son chœur, les bijoux, dentelles et broderies conservés dans son trésor. Elle devait cette richesse aux évêques de Mariana, qui s’en servaient comme de cathédrale. La Canonica en effet tombait en ruines et, dès la seconde moitié du XIII ᵉ siècle, les évêques de Mariana résidaient à Vescovato. Mᵍʳ Leonardo de Fornari, évêque de Mariana, décédé en 1492, avait établi par testament que les revenus capitalisés d’une certaine somme d’argent placée à la Banque de Saint-Georges seraient affectés à la réparation de la Canonica; mais en 1495 Mᵍʳ Ottavio de Fornari, nommé évêque de Mariana, fit construire l’église Sainte-Marie de Terranova; un bref du pape Pie V obligea les évêques et chanoines de Mariana à résider à Sainte-Marie. Mᵍʳ Centurione commença la construction du chœur de cette église: il y officia pontificalement le 18 juin 1575. En 1582 la commune de Bastia céda les bénéfices de Pineto pour aider à la restauration de l’église cathédrale de Sainte-Marie. Comme elle était devenue insuffisante, que le pape Clément VIII avait autorisé (1600) la substitution de Sainte-Marie à la Canonica et l’attribution, par suite, du legs Leonardo de Fornari, on la refit sur de nouvelles bases. Mᵍʳ Jérôme del Pozzo, de la Spezia, évêque de Mariana, posa la première pierre de la nouvelle cathédrale en 1604; les travaux furent menés à bonne fin en 1619; le clocher fut achevé en 1620. La consécration eut lieu le 17 juillet 1625, par Mᵍʳ Giulio del Pozzo. Lorsque mourut ce prélat, le 17 décembre 1644, il légua mille écus pour achat de chandeliers d’argent et objets d’art.

La ville proprement dite, c’est _Terra Vecchia_. Plus grande, plus peuplée que la citadelle, elle n’est fermée par aucun système de murs ou de fossés. Sur l’emplacement de l’ancienne église paroissiale, l’église Sᵗ-Jean Baptiste a été construite en 1640. Les rues y sont étroites et tortueuses. Une série d’oratoires, de chapelles et de couvents: Sᵗ-Roch, édifié en 1604; la Conception, qui s’écroula le 25 février 1609, mais qui fut restaurée et agrandie en 1611. Les plus beaux édifices de toute la Corse appartiennent assez ordinairement aux moines. Les Lazaristes sont installés dans une vaste et belle maison, dont la situation, hors de la ville et sur le bord de la mer, «est si singulière que, d’une lieue en mer, cette maison paraît sortir de l’eau». Les couvents des Cordeliers, des Capucins, des Récollets et des Servites, bâtis sur des mamelons en arrière de la ville, l’entourent du côté de la terre. Deux couvents de religieuses, notamment celui des Clarisses.

Bastia, vers le milieu du XVII ᵉ siècle, était donc une charmante ville, dont la population ne dépassait certainement pas 7.000 habitants: tel est le chiffre que donnent les Annales de Banchero; celui de 14.000 qu’indique le docteur Morati dans la _Prattica Manuale_, est beaucoup moins vraisemblable. Les rues, étroites, sombres et escarpées dans la vieille ville, plus larges aux environs de la citadelle, sont bordées de maisons plus ou moins bien construites, généralement hautes, habitées dans les étages supérieurs par les propriétaires et les gens aisés qui louent le reste au peuple. On comptait près de 400 magasins.

La ville était alimentée par de nombreuses fontaines débitant une eau excellente. Elle produisait du vin exquis, des céréales qu’elle exportait à Livourne et à Gênes, et l’étang de Chiurlino lui fournissait à profusion du poisson, des anguilles et du gibier d’eau.

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A l’exemple des anciennes villes italiennes, Bastia avait un Mont-de-Piété, pour prêter des fonds aux pauvres à un taux modéré. Cette institution fut créée en 1618 par l’évêque Sartario di Policastro, visiteur apostolique, qui en établit un autre à Ajaccio, et ces deux établissements ont précédé de plus d’un siècle et demi le Mont-de-Piété de Paris (créé le 9 décembre 1777). L’évêque en fit annoncer l’ouverture par l’intermédiaire des curés. Il était stipulé dans les statuts que le Mont, placé sous la surveillance et la direction des évêques, serait administré par trois gouverneurs, pris parmi les meilleurs, les plus fidèles et les plus éclairés des citoyens: deux nommés par l’évêque, le troisième par l’illustrissime commissaire de la République de Gênes; six autres membres, nommés pour moitié par le commissaire génois, leur étaient adjoints. Leurs fonctions étaient renouvelables chaque année le jour de la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie, sous la protection de laquelle l’œuvre était placée. Les administrateurs étaient tenus de prêter serment entre les mains de l’évêque et, en leur absence, entre celles des vicaires généraux, soit le jour de leur nomination, soit le lendemain.

Le registre des engagements et des retraits était confié à un gouverneur ayant la pratique de la comptabilité. Ce registre, qui contenait 300 feuillets, portait en tête, outre les statuts, une page destinée à recevoir les noms de bienfaiteurs disposés à faire des dons et legs à l’œuvre. Il mentionnait la désignation des nantissements, la somme prêtée et la date de l’engagement. Le prêt, consenti pour six mois, représentait la moitié de la valeur de l’objet: il ne pouvait excéder 12 livres. Ce délai expiré, on vendait les gages aux enchères, sans avis préalable. La caisse du Mont-de-Piété était confiée aux soins des officiers municipaux; elle était à 3 clés, dont une restait entre les mains de l’évêque, la deuxième était la propriété des conseillers municipaux; l’un des gouverneurs, alternant tous les six mois, conservait la troisième. Le service courant se trouvait assuré par le dépôt entre les mains du gouverneur d’une somme de 50 écus, soit 200 livres.

«En commençant, disaient les statuts, les prêts auront lieu en argent; par la suite, les évêques pourront les faire, partie en argent, partie en blé; on s’en rapportera à la prudence des évêques.» Il était en outre stipulé que le Mont-de-Piété, pour venir en aide à un plus grand nombre de pauvres, solliciterait l’autorisation nécessaire afin de pouvoir accepter, des emprunteurs qui y consentiraient, la restitution, «à mesure comble, du blé prêté à mesure rase» et le versement d’un sou et demi par écu prêté pour 6 mois. Les prêts ne devaient être faits qu’aux vrais pauvres, sans exception aucune, avec rapidité, empressement et charité.

La question de l’hôpital se pose en 1646. Dès le temps de la domination pisane, des personnes charitables, s’inclinant vers les misères humaines, avaient eu la pensée de créer un _Ospedale dei poveri_: l’hôpital primitif, dit de Saint-Nicolas, parce qu’il était situé près d’une chapelle dédiée à ce saint,--d’où la dénomination de la place actuelle,--dépendait de Pise. En 1546 il fut transféré dans la haute ville, mais bientôt reconnu insuffisant. Un siècle après, on proposait donc d’ériger un nouvel hôpital sur l’emplacement du premier, et de le confier à l’ordre des frères de Saint-Jean de Dieu.

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La seule école pour l’éducation de la jeunesse, sous le gouvernement de Gênes, était celle des Jésuites qui datait de 1635 (celle d’Ajaccio datait de 1617), dans le bâtiment occupé aujourd’hui par le Lycée. Le recteur et les professeurs étaient nommés par l’évêque. Les jeunes gens allaient compléter leur éducation dans quelques-unes des Facultés les plus célèbres de l’Italie: médecins, jurisconsultes, hommes d’Eglise; mais la plupart se destinaient à la carrière des armes. Ceux qui revenaient à Bastia pouvaient se rencontrer au sein d’une Académie littéraire qui groupait les beaux esprits de l’endroit, les honnêtes gens qui se piquaient de beau langage et savaient manier avec élégance la langue italienne et le vers classique. C’était l’Académie des Vagabonds--_Accademia dei Vagabondi_--fondée en 1659: elle devait être réorganisée en 1750 par le marquis de Cursay. On connaît le nom de quelques-uns de ses membres, notamment de Jérôme Biguglia, dont le tombeau se trouve dans l’église Sainte-Marie.

La population, nonchalante ou active, se pressait dans les rues pour admirer les spectacles ordinaires et la pompe des cérémonies: le gouverneur de Corse défilant avec sa suite, l’évêque de Mariana et son clergé, les confréries avec leurs insignes et les membres revêtus de leurs cagoules. Un air lumineux et léger, des physionomies riantes. Les chroniques et les récits ne nous laissent pas l’impression d’une population malheureuse, révoltée. Mais trop d’étrangers circulent ici: l’âme de la Corse ne bat pas dans cette ville administrative et commerciale, capitale militaire, _civitas_ et _praesidium_.

XIV

UNE TENTATIVE DE DÉNATIONALISATION

_Les Grecs du Magne installés à Paomia.--Une colonie florissante.--Etat d’esprit des Corses: les Grecs expulsés._

En 1676 des Grecs du Magne, dans l’ancien Péloponnèse, fatigués de la tyrannie des Turcs, demandèrent à Gênes un territoire pour eux, leurs femmes et leurs enfants. Le Sénat génois accepta et les établit en Corse. Tel est le fait premier et, réduit à ces termes, il ne peut manquer de surprendre. Car enfin, si les Turcs tyrannisaient les Grecs, les Génois tyrannisaient les Corses. En quittant le Péloponnèse pour s’installer dans une île soumise à la domination génoise, les Grecs n’allaient faire, semble-t-il, que changer de tyrannie.

Il n’en devait pas être ainsi, et ce n’est point par les Génois que les Grecs allaient souffrir. Leur démarche s’explique tout d’abord par la politique traditionnelle de Gênes dans la Méditerranée orientale: de très anciennes relations commerciales s’étaient nouées avec les Grecs, tandis que les Ottomans avaient toujours manifesté la plus violente hostilité à ses entreprises, même pacifiques. Les Turcs voulaient «la Méditerranée orientale aux Turcs» et, dans la seconde moitié du XVI ᵉ siècle, ils avaient profité des embarras de Gênes, occupée à vaincre la révolte de Sampiero, non seulement pour reprendre l’île de Chio, où des Génois s’étaient jadis installés, mais encore pour paraître en Corse même comme alliés de Henri II. Ainsi, ennemis séculaires des Turcs, les Génois devaient tout naturellement paraître sympathiques aux Grecs: déjà, en 1663 et en 1671, des projets de capitulations avaient même été ébauchés entre leurs envoyés et les représentants de la Sérénissime République.

Mais la politique corse des Génois fait comprendre mieux encore l’accueil qu’ils réservèrent aux délégués grecs. Leur domination dans l’île demeurait précaire. Exploitée, pressurée, la Corse s’était d’abord révoltée; mais toutes ses tentatives d’indépendance avaient été réprimées: elle languissait dans un profond engourdissement. Les impôts avaient été tels, écrit Filippini, que «dans toute la Corse il n’y eut terre, roche, étang, marais, forêt, buisson, lieu sauvage, rien enfin qui ne reçût son estimation». Les Corses, dont il ne faut pas accuser a priori l’indolence, s’étaient découragés de travailler: ils se réfugiaient dans la haute montagne. L’île, improductive et mal soumise, devenait pour la République une possession inutile, un poids mort. Pour résoudre la crise économique qu’ils avaient eux-mêmes créée et pour ne plus se heurter à des résistances nationales, les Génois cherchèrent à dénationaliser le pays en introduisant des éléments étrangers. «Les étrangers en Corse et les Corses hors de Corse!» telle fut la solution, élégante et simpliste, que les Génois prétendirent donner à la question corse.

Dès le milieu du XVI ᵉ siècle, vers 1549, et sous le gouvernement d’Auguste Doria, ils avaient envoyé une première colonie de cent familles génoises à Porto-Vecchio, au fond d’un admirable golfe qui s’ouvre, entre des collines verdoyantes, sur la côte sud-orientale. Le site était splendide et les ressources abondaient: des vignobles, des champs d’oliviers, de grands bois de chênes-liège, une mer poissonneuse... Mais ce premier essai de colonisation ligurienne avait échoué, parce que l’air est dans cette région très malsain. Aujourd’hui encore les hautes maisons, bordant des ruelles tortueuses, sont, à cause des fièvres, abandonnées chaque année, de juin à octobre, par la plupart des habitants. Tout autour de la ville on remarque de magnifiques blocs de porphyre rose: c’est sur cette base inébranlable qu’avaient été construites les anciennes fortifications, dont un bastion est encore debout. Les Turcs de l’amiral Dragut, débarquant en 1553 avec 60 galères, les franchirent «en passant» et ils avaient achevé la ruine de Porto-Vecchio.

Lorsque des Grecs vinrent, un siècle plus tard,--montagnards du Taygète, marins de Vitylo,--demander asile à la République, celle-ci tenta de reprendre dans de meilleures conditions une œuvre qui lui tenait à cœur. Et quelle magnifique occasion pour elle de se laver de certaines accusations qui la froissaient d’autant plus qu’elles étaient plus justifiées! Elle allait accueillir des hommes chargés d’impôts, réduits, comme dit Pommereul, «à l’état de la plus dure et de la plus abjecte servitude». Qui donc après cela oserait l’accuser de maltraiter et d’opprimer les Corses?

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Le 1ᵉʳ janvier 1676 un descendant de la famille impériale des Comnène, Jean Stéphanopoli, débarquait à Gênes avec 730 compagnons après une pénible traversée de 97 jours. Il avait profité, le 23 septembre 1675, de la présence d’un navire français, le _Sauveur_, capitaine Daniel, dans le port de Vitylo. Tous étaient partis, confiants dans l’avenir; leur évêque, Mᵍʳ Parthenios, était avec eux, ainsi que plusieurs membres du clergé.

La République les accueillit avec joie. Elle leur offrit le petit territoire de Paomia, qui s’étend «en forme de queue de paon» sur une hauteur de 600 mètres dominant la côte occidentale de la Corse, entre le golfe de Porto et celui de Sagone. Le climat était sain, mais le sol inculte. Jean Stephanopoli, chargé d’aller reconnaître le terrain, le déclara favorable et un traité fut conclu le 18 mars 1676. Les émigrants devaient recevoir en toute propriété les territoires de Paomia, Ruvida et Salogna; la République s’engageait en outre à pourvoir à leur premier établissement et à respecter leur religion et leurs institutions municipales. De leur côté ils devenaient sujets de Gênes, à qui ils devaient prêter serment de fidélité et payer, en plus de la dîme, cinq livres d’imposition annuelle par feu.

A la fin d’avril, les Grecs furent transportés à Paomia et répartis, par les soins de Marc-Aurèle Rossi, dans les hameaux de Salici, Corona, Pancone, Rondolino et Monte Rosso. Ils furent divisés en neuf escouades, ayant chacune un chef désigné par le suffrage de ses concitoyens. Gênes accorda aux quatre «conducteurs» de la colonie,--Apostolo, Jean, Nicolas et Constantin Stephanopoli,--le titre de chefs privilégiés, comportant le privilège personnel de porter des armes à feu et l’exemption de la taille. La colonie était administrée par un directeur génois nommé pour deux ans: le premier directeur de Paomia fut Pierre Giustiniani, auquel succéda le colonel Buti.

Les colons se mirent au travail avec ardeur. Gênes leur avait fourni des habitations, des instruments d’agriculture, des bestiaux, de l’argent et des grains. Leur «industrie naturelle» fit le reste et sut rapidement transformer une région inculte en un excellent pays. Ils défrichèrent les maquis, greffèrent les nombreux sauvageons qui poussent ici spontanément. L’historien Limperani, qui visita Paomia au commencement du XVIII ᵉ siècle, fut émerveillé des résultats obtenus par les Grecs: leur village était certainement un des plus jolis et des mieux cultivés de la Corse.

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