Histoire de Corse

Part 18

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L’industrie, qui n’existait pas en Corse, fut mise en honneur par l’exploitation de plusieurs mines de plomb et de cuivre. Le commerce se développe. C’est pour l’augmenter que Paoli fonda le port de l’île Rousse qui devait exporter les huiles de la Balagne et remplacer pour les nationaux les ports de Calvi et de l’Algajola, occupés par les Génois ou les Français.

Dans l’apaisement des guerres civiles et dans la prospérité grandissante, la population augmente: à la consulte de 1763 les curés présentèrent les registres de la population et l’on constata que depuis 1753 elle s’était accrue de 30.000 habitants.

La première imprimerie qui ait fonctionné dans l’île fut établie à cette époque à Campoloro et le premier ouvrage qui sortit de ses presses devait avoir sa signification: ce fut la _Giustificazione della rivoluzione di Corsica_, véritable cri d’indépendance que les Génois essayèrent en vain d’étouffer. Une gazette, sorte de moniteur officiel, paraît depuis 1764: _Ragguagli dell’ Isola di Corsica_, Nouvelles de l’île de Corse.

Des écoles s’ouvrent dans la plupart des villages: mais Paoli, qui croit à la toute-puissance de l’instruction, voudrait retenir en Corse les jeunes gens qui vont étudier dans les Universités du continent. Il demande au clergé un don gratuit annuel de 15 livres par chaque piévain, de 9 livres 12 sols par chaque curé, et de 6 livres par chaque chanoine ou autre bénéfice. L’Université de Corte put être fondée: elle ouvrit ses portes le 3 janvier 1765. On y enseigna d’abord les six matières suivantes, fixées par la Consulte de 1764 et considérées comme fondamentales:--1º la théologie scolastique et dogmatique «où les principes de la religion et les doctrines de l’Église catholique seront expliqués avec brièveté et exactitude; le professeur fera aussi une leçon par semaine d’histoire ecclésiastique»;--2º la théologie morale, «dans laquelle on donnera les préceptes et les règles les plus certaines de la morale chrétienne et, un jour par semaine, on fera une conférence sur un cas pratique se rapportant aux matières enseignées»;--3º les statuts civils et canoniques, «où on montrera l’origine et le véritable esprit des lois pour leur meilleur usage»;--4º l’éthique, «science très utile pour apprendre les règles de bien vivre et la manière de se bien guider dans les différents emplois de la société civile; elle comprendra aussi la connaissance du droit naturel et du droit des gens»;--5º la philosophie «suivant les systèmes les plus plausibles des philosophes modernes; le professeur donnera aussi les principes de la mathématique»;--6º la rhétorique.--Peu après, il y eut de nouvelles créations de chaires et, en particulier, on nomma un professeur de «_fisica_», c’est-à-dire des sciences de la nature. Tous les professeurs étaient Corses. Les premiers furent Guelfucci de Belgodère, Stefani de Venaco, Mariani de Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de Brando et Vincenti de Santa-Lucia. Paoli encourageait les étudiants par de fréquentes visites à l’Université, par les nominations aux charges du gouvernement. Pommereul fait le plus grand éloge des professeurs, qui appartenaient à l’ordre de saint François: «J’y ai connu des penseurs aussi sages que profonds; j’ai vu Voltaire, Locke, Montesquieu, Helvétius, Hume et Jean-Jacques Rousseau orner leur bibliothèque et faire leurs délices.»

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Œuvre immense que les «philosophes» admirent. Les «naissantes vertus» de ce peuple promettent d’égaler un jour celles de Sparte et de Rome, et Jean-Jacques Rousseau attend beaucoup de Paoli dont la gloire est à son apogée: «J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe.» Dans le _Contrat social_, il avait désigné la Corse comme le seul pays d’Europe «capable de législation», tourmenté par le besoin d’en recevoir une, mûr pour elle et en même temps assez voisin de l’état de nature pour que les mœurs n’y fissent pas obstacle à l’action salutaire des lois. «La valeur et la constance, disait-il, avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver.» N’était-ce pas offrir ses services? Le général Paoli lui fit demander par l’intermédiaire de M. Buttafoco, officier corse au service de la France, d’être lui-même cet «homme sage». Rousseau réclama des documents propres à l’éclairer et se mit à l’œuvre. Quand cette nouvelle s’ébruita, les philosophes trouvèrent la chose parfaitement ridicule, autant dire impossible, et crurent Rousseau dupe d’une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire s’en égaya bruyamment. Le plus singulier, c’est que l’ombrageux Rousseau se prit lui-même à partager ce soupçon, en dépit de la correspondance qu’il avait dans les mains. Après cet incident comique, il se rendit enfin à l’évidence et reprit son œuvre avec ardeur. Mais cela se passait dans le temps le plus agité de son séjour à Motiers: sa santé, la nécessité de tenir tête à son pasteur devenu son ennemi, lui enlevaient tout repos d’esprit. En 1765, il forma le projet, pour se procurer à la fois toutes les informations nécessaires et la résidence paisible qu’il ne trouvait nulle part en Europe, d’aller s’établir parmi les Corses. Les difficultés du voyage l’arrêtèrent, et surtout les desseins de plus en plus manifestes du ministère français, qui ne laissaient plus aucune illusion sur les rêves d’indépendance formés par les patriotes corses. On comprend qu’il n’ait pas vu sans indignation sombrer la liberté du peuple au bonheur duquel il travaillait avec la certitude intrépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est insensé, c’est de prétendre qu’en préparant la conquête de la Corse, M. de Choiseul eut pour but principal de faire échouer une entreprise qui pouvait devenir glorieuse pour Jean-Jacques.

XX

LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION CORSE

_L’accord franco-génois de 1756 et le «secret de Choiseul».--Les traités de Compiègne et de Versailles.--La lutte suprême._

L’entrée en scène de Pascal Paoli modifiait singulièrement les données du problème corse, car il en excluait les Génois. Il ne restait dans l’île que deux pouvoirs: les ports étaient aux troupes françaises et l’intérieur était à Paoli. Dans ces conjonctures, les Génois demandèrent au roi de France de nouveaux subsides pour un nouvel effort contre la rébellion.

Or le gouvernement français accepta encore de traiter avec Gênes, reculant ainsi la solution définitive, depuis si longtemps désirée, plusieurs fois approchée, jamais atteinte. On peut s’en étonner au premier abord, surtout si l’on songe au prochain «renversement des alliances» qui va permettre à Bernis de se faire garantir par le ministre autrichien Kaunitz sa liberté d’action dans la Méditerranée. Mais il ne faut pas oublier que les hostilités sont imminentes avec l’Angleterre: ce sera la guerre de Sept Ans, et la Cour de Versailles peut à bon droit craindre une intervention anglaise dans l’île. Mieux vaut qu’aucun prétexte ne puisse être saisi par les Anglais et qu’une alliance franco-génoise rétablisse dans l’île une tranquillité au moins apparente et provisoire.

M. de Pujol fut envoyé à Gênes en mission temporaire, pour examiner la question des subsides d’accord avec le comte de Neuilly, ambassadeur régulier. «Sa Majesté, expliquait le mémoire qui lui fut remis le 22 mars 1756, n’est pas éloignée d’entrer par un subside plus considérable dans les mesures qu’ils (les Génois) se proposent de prendre; mais, avant que de fixer la somme qu’il conviendra de leur donner, le Roy veut connaître, _dans le plus grand détail et avec la plus exacte précision_, les besoins de la République et s’assurer qu’elle fera un usage utile de l’argent qui lui sera accordé.» L’objet de la mission confiée à M. de Pujol est «d’examiner _dans le plus grand détail_ la qualité et le nombre des troupes que la République a actuellement sur pied, soit dans les États de terre ferme, soit en Corse, la force des garnisons dans les places et l’état des fortifications, _surtout dans cette isle, où il sera nécessaire que M. de Pujol se rende, pour se procurer par lui-même les notions les plus précises sur tous ces articles_».

Ainsi, sous prétexte de vérifier la nécessité des subsides qu’il convenait d’accorder aux Génois, le comte de Neuilly et M. de Pujol allaient en profiter pour demander au Sénat et transmettre à leur gouvernement les renseignements les plus circonstanciés sur les places de Corse, les fortifications, les casernements nécessaires, les meilleurs emplacements des troupes. Il était impossible d’agir avec plus de maîtrise et d’ironie: c’est de Gênes même que l’on allait tirer des indications qui pouvaient rendre tant de services plus tard.

Un traité de subsides fut conclu «entre le Roy et la République de Gênes et pour la sûreté de l’isle de Corse». C’est le premier traité de Compiègne, du 14 août 1756. Le roi accordait de nouveaux subsides; mais il augmentait également, et sans en fixer le chiffre, le nombre des troupes françaises de Corse. Pour rassurer les Génois, il est entendu que les officiers français devront s’abstenir de toute négociation avec les Corses rebelles, «même dans la vue de les amener à un accommodement de pacification et à la soumission qu’ils doivent à la République, que cet objet doit regarder uniquement».

Qu’est-ce à dire? Les Génois sont exécrés, les Français seuls ont chance de lier amitié avec les Corses et le roi n’entend pas que la sympathie qui pourra être témoignée à ses officiers rejaillisse sur des alliés qu’il importe de n’aider qu’en apparence.--En fait l’expédition française chercha à faire aux Corses le moins de mal possible, et c’est avec les commissaires de Gênes que les généraux français eurent des disputes continuelles. Les renforts, d’abord placés sous le commandement du marquis de Castries, furent bientôt concentrés presque complètement à Calvi sous le comte de Vaux: «C’est l’unique place, écrivait Choiseul au comte de Neuilly, qu’il nous soit intéressant de garder, puisqu’elle est la seule qui soit en état de faire quelque résistance si les Anglais tentaient de s’en emparer.»

Quoi qu’il en soit, le premier traité de Compiègne marquait un temps d’arrêt dans l’évolution de la question corse vers son terme inévitable. Il permit du moins à la France de traverser, sans incident notable de ce côté, la crise de la guerre de Sept Ans.

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Elle n’était même pas terminée lorsque le gouvernement français se trouva sollicité tout à la fois par le Sénat de Gênes, qui affirmait hautement sa souveraineté et par Pascal Paoli qui, maître de l’île, proclamait énergiquement son indépendance. La France se retrouvait du premier coup dans la situation la plus avantageuse, sinon encore maîtresse d’édicter ses volontés, du moins intervenant comme arbitre du consentement spontané des deux adversaires. Privilège depuis longtemps prévu et patiemment préparé.

Choiseul, qui depuis 1758 était secrétaire d’État des Affaires étrangères, ne voulut pas s’engager tout de suite avec Pascal Paoli. Il se borna à inviter les Corses à ne pas négocier avec une autre puissance, et il recommanda la plus entière réserve à M. Boyer de Fonscolombe qu’il envoyait à Gênes en 1762. Il lui signalait, entre autres objets particulièrement dignes d’attention, «la situation des affaires de Corse». Mais «le sieur Boyer, lorsqu’on le mettra à portée de s’expliquer sur cette matière, déclarera _en termes généraux_ que toutes les puissances se doivent à elles-mêmes de ne point protéger des sujets révoltés contre leur légitime souverain». C’est le langage même tenu par Fleury dans sa lettre du 6 juin 1738.

Boyer de Fonscolombe s’y trompa lui-même et le 13 septembre 1762 il adressait à Choiseul un «mémoire politique» sur la Corse qui est des plus curieux. Il expose la situation et constate que, les Génois étant «dans l’impossibilité de se maintenir» dans l’île, il faut préparer un arrangement qui puisse convenir «non seulement aux Génois, mais aussi à la France et aux personnes intéressées à ne pas voir s’élever un prince dont la marine et le commerce pourraient leur donner de l’ombrage». Il ne saurait donc être question ni de l’empereur (comme grand-duc de Toscane) ni du roi des Deux Siciles. Il est également inutile de songer à des princes trop faibles qui seraient incapables d’établir ou de maintenir leur autorité: le duc de Parme, le duc de Modène. Il n’y a que le roi de Sardaigne qui réponde à la définition: il est le seul à qui l’on pourrait donner la Corse «sans beaucoup craindre les conséquences de son agrandissement et aussi sans avoir à craindre de grands obstacles de la part des autres puissances».

Choiseul promit de lire ce mémoire quand il aurait le temps. Ce temps ne vint pas: le ministre devait rester fidèle, pour sa politique corse, au «secret» que lui avaient transmis ses prédécesseurs depuis Fleury et Chauvelin.

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Peu à peu la question de Corse approchait de sa solution, par la force des circonstances et l’épuisement des adversaires. Les événements se précipitaient en Corse et faisaient prévoir aux Génois la fin de leur domination. En vain essayèrent-ils, en désespoir de cause, de s’entendre avec leurs adversaires en promettant de réduire leur souveraineté à un vague protectorat, à une sorte de suzeraineté nominale: les commissaires de la République ne furent même pas reçus. En vain essayèrent-ils de susciter à Paoli un rival, François Matra, que l’on fit venir de Sardaigne avec le titre de maréchal et une pension annuelle de 10.000 livres. Le «Conseil Suprême d’État du royaume de Corse» rédigea une circulaire qu’il fit parvenir à tous les gouvernements et notamment à la Cour de Versailles. Il y affirmait, avec une énergie peu commune et une noblesse singulière, sa volonté de résister à outrance. «Le parti le plus sage pour la République serait d’abandonner la guerre obstinée qu’elle nous fait» et de «traiter tout uniment avec d’honnestes patriotes»: car il faut bien qu’elle se persuade «qu’il n’y aura jamais d’autre moyen de pacification, dussions-nous y périr tous».

Il devenait de plus en plus évident, comme l’affirmait fièrement ce document, qu’il ne restait plus «aucune espérance à la République de Gênes, notre ennemie, de pouvoir subjuguer ni remettre notre royaume dans son ancienne servitude». Il était temps pour la France de réaliser l’intervention décisive.

L’occasion en fut fournie par les Génois eux-mêmes, qui durent réclamer une fois de plus (sept. 1763) le concours militaire et financier du gouvernement français. Celui-ci montra immédiatement la plus grande bonne volonté, il se déclara prêt à envoyer des troupes importantes en Corse et à fournir des subsides à la République. Mais il exigea en nantissement l’abandon d’une place forte sur le rivage de l’île. C’était un commencement de démembrement. Le Sénat résista; les négociations furent laborieuses et, un moment même, en 1764, elles furent rompues. En apprenant que le Sénat essayait de s’entendre avec les cours de Vienne et de Londres, le roi fit connaître à M. Boyer de Fonscolombe qu’il refusait de fournir des troupes.

Il pouvait parler avec d’autant plus de netteté qu’il savait très exactement quels étaient les sentiments des Génois. M. de Choiseul-Praslin, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, avait reçu le 9 juin une longue lettre de M. de Chauvelin, qui s’était arrêté à Gênes avant de gagner son nouveau poste de Parme. M. de Chauvelin expose les revendications de Paoli, dont il fait--soit dit en passant--un éloge remarquable. Il voudrait laisser à la République de Gênes «une souveraineté vague, générale et plus nominative que réelle» et assurer aux Corses, «sous la garantie du roi», l’exercice tranquille et constant de l’administration. Mais il ne s’agit plus de propositions vagues: la garantie du roi porterait «sur tous les objets intérieurs de finances, d’économie, de justice civile et criminelle, de commerce, de cultivation, d’autorité municipale et de recouvrement d’impositions».

Une entente intervint: ce fut le second traité de Compiègne, du 6 août 1764. Le roi accordait de nouveaux subsides à la République et consentait à faire passer en Corse un corps de ses troupes «pour conserver et défendre les places dont la garde leur sera confiée avec les postes qui en dépendent», et ces places étaient Bastia, Ajaccio, Calvi, l’Algajola et Saint-Florent. Ce ne devait être qu’un «dépôt»; encore était-il limité «au terme de quatre années».

L’article 12 était gros de conséquences. «L’intention de Sa Majesté étant que les commandans de ses troupes en Corse contribuent, autant qu’il sera possible et de concert avec les représentans de la République, à faciliter le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité dans cette isle, lesdits commandans seront autorisés à entretenir pour cet effet tel commerce qu’ils jugeront à propos avec tous les habitants de l’isle indistinctement, et à leur faire connoistre l’intérêt que Sa Majesté prend à la pacification dont dépend le bonheur réciproque du souverain et des sujets.» Il n’est plus question de Gênes, et les termes les plus généraux sont employés à dessein. D’autre part, les Génois ne devaient se faire aucune illusion sur la nature de la propagande que les soldats de France allaient entreprendre dans l’île.

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Le comte de Marbeuf, nommé en décembre 1764 commandant en chef des troupes du roi dans l’île,

prit possession des places que le traité de Compiègne assurait à la France. Mais conformément à ses instructions, il se borna à un rôle de médiation et, malgré les plaintes de Gênes, il ne fit rien contre les rebelles qui manifestaient pour la France une sympathie non équivoque.

Il y a plus: la cour de Versailles se mit en relations avec Pascal Paoli, «général de la nation corse». Le duc de Choiseul lui offrit d’abord d’entrer au service de la France avec le commandement du Royal Corse: Paoli refusa. Choiseul lui proposa alors de le faire roi de Corse «sous la suzeraineté de Gênes et sous la garantie de la France». Après avoir consulté ses compatriotes, Paoli accepta, mais il en refusa le prix que Choiseul y mettait: l’abandon de quelques places côtières à la République.

Tout cela n’était fait que pour tâter le terrain et préparer sans à-coups le résultat définitif. Quand tout fut prêt, Choiseul agit à découvert, exigeant pour la France les places côtières qu’il avait d’abord feint de demander pour Gênes: il réclama notamment les ports du Cap Corse, Bastia et Saint-Florent. Paoli refusa d’admettre «un si cruel démembrement de sa patrie». La correspondance échangée entre le ministre français et le général corse fut rompue le 2 mai 1768.

Aussi bien convenait-il d’agir et non plus de négocier. On était arrivé au terme fixé par le traité de 1764 pour l’occupation des places de Corse. Le roi, reprenant la politique d’intimidation dont il avait déjà usé en 1743, annonça son intention d’évacuer les places qu’il occupait: c’était donner l’île à Paoli, sans que Gênes pût espérer en retirer aucune compensation. Cette menace produisit l’effet qu’en attendait Choiseul, et M. de Sorba, ministre de Gênes à Versailles, ne tarda pas à recevoir de son gouvernement les instructions nécessaires pour tirer le meilleur parti de cette affaire où il avait décidément le dessous. Le 4 juillet 1767 il proposait à la France de lui abandonner la souveraineté de la Corse contre l’abandon des subsides qu’elle avait avancés depuis trente ans et moyennant le paiement d’un nouveau subside non remboursable.

Le traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768. Le roi pouvait faire occuper, non seulement Bastia, Sᵗ-Florent, l’Algajola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, mais toutes les autres «places, forts, tours ou ports situés dans l’isle de Corse et qui sont nécessaires à la sûreté des troupes de Sa Majesté». La République faisait abandon de tous ses droits de souveraineté d’une façon entière et absolue: «Si par la succession des tems l’intérieur de l’isle se soumettait à la domination du roi, la République consent dès à présent que ledit intérieur reste soumis à Sa Majesté.» Deux articles «séparés et secrets» joints au traité donnaient au Sénat quittance des sommes reçues et lui assuraient le paiement pendant dix ans d’une somme de 200.000 livres tournois par an.

Il n’était pas question pour la France d’une domination définitive et la République pouvait théoriquement rentrer un jour «en jouissance de la souveraineté de la Corse». Mais le Sénat ne pourrait le faire qu’en remboursant intégralement au roi les dépenses faites par le gouvernement français pour la conquête et l’administration de l’île (art. 15). Il y a là une condition qui rappelle la clause introduite par Mazarin dans le traité des Pyrénées. C’est l’article 15 qui renferme tous les droits de la France sur la Corse.

L’épilogue fut court et sans complications. Les Corses étaient trop fiers pour accepter sans résistance un traité qui disposait d’eux sans avoir été consultés. Aussi, malgré les sympathies réelles--et bien des fois manifestées--qu’ils éprouvaient pour la France, ils se soulevèrent une dernière fois. Leur effort fut si énergique que le colonel de Ludre fut forcé de capituler dans Borgo, sans que Chauvelin et Grandmaison aient pu rompre la barrière de fer qui les empêchait de rejoindre l’assiégé (sept. 1768). Les Français s’exaspèrent et parce que l’abbé Saliceti avec quelques partisans essaie, dans la nuit du 13 au 14 février 1769, d’introduire les troupes de Paoli dans Oletta, clé stratégique du Nebbio et quartier général de l’armée française, on feint de croire à une conspiration: cinq Corses subirent le supplice barbare de la roue, et leurs cadavres restèrent exposés dans le chemin d’Oletta à Bastia. Une seule victime fut ensevelie, grâce à l’héroïque désobéissance de sa fiancée. Maria Gentile Guidoni, «l’Antigone corse». Quelques officiers--Dumouriez notamment--essaient, mais en vain, de se ménager des intelligences dans l’île. En France Louis XV veut rappeler ses troupes et il faut toute l’énergie de Choiseul pour achever l’œuvre patiemment poursuivie. Le comte de Vaux remporte la victoire décisive à Ponte-Novo (8 mai 1769). En ce jour s’évanouit le rêve d’indépendance de la Corse.

Paoli dut s’enfuir: il s’embarqua le 13 juin pour l’Angleterre. Deux mois après, le 15 août 1769, Napoléon Bonaparte naissait à Ajaccio: son nom et sa gloire allaient lier définitivement sa patrie à la France.

XXI

LA CORSE EN 1769

_La conquête de la Corse et l’opinion publique en France.--Caractère et mœurs des habitants.--La situation économique et l’œuvre à réaliser._