Hiên le Maboul

Part 13

Chapter 133,836 wordsPublic domain

--Je sais, dit Thi-Sao, maternelle. Les débuts sont toujours pénibles. Moi qui te parle, il m’a fallu quinze jours pour m’accoutumer à mon premier mari français: les occidentaux exhalent une odeur de cadavre... On s’y fait; tu t’y feras... Parlons d’autre chose: as-tu reçu les piastres promises?

Ce disant, elle secouait la courte veste où sonnèrent les écus. Aussitôt le sourire fit place sur sa face à des grimaces qui s’efforçaient d’exprimer une affliction sans bornes:

--Te voilà riche, petite sœur. Et moi qui ai fait ta fortune, moi qui la ferais encore demain, si cela était nécessaire, je suis pauvre et malheureuse. Les créanciers me harcèlent: il me faudra bientôt me séparer de mes bijoux pour échapper à la prison dont je suis menacée... Je suis bien malheureuse!...

Elle extirpa des profondeurs de sa poitrine puissamment capitonnée une sorte de hurlement discret qui prétendait figurer un sanglot.

--Mais, interrogea la voix nette de Maÿ, n’as-tu pas les piastres que le Français t’a remises et celles que tu m’as soutirées en échange de tes services?

--«Soutirées»!... Elles sont toutes les mêmes, caressantes et gonflées de promesses tant que les accordailles ne sont point célébrées; mais, à peine franchie la moustiquaire, les ingrates me reprochent le mince cadeau que je n’exigeais point... Elles sont bien aises pourtant, le jour où les vingt piastres mensuelles leur paraissent une somme dérisoire, elles sont bien aises de revenir taper à ma porte...

--Je reconnais que tu m’as été utile; mais tu as été payée: laisse-moi donc en paix maintenant.

--C’est cela! grinça Thi-Sao. «Je suis établie, je n’ai plus besoin de la bonne Thi-Sao: qu’elle retourne à sa niche!...» Mais non! ne te hâte pas de te croire débarrassée de ma tutelle. Tu m’as payée, c’est entendu; tu ne me dois plus rien? c’est autre chose. Tu me dois une gratitude infinie, d’autant plus qu’il me serait facile de te créer de graves ennuis. Aimerais-tu, par exemple, que j’aille raconter à ton grand diable de fiancé le détail de nos négociations?

--Tu ne feras pas cela! gémit la craintive Maÿ, se figurant les terribles poings noueux.

--Non! je ne ferai pas cela, parce que je t’aime bien et que tu n’hésiteras pas à me secourir dans le besoin... Donne-moi cinq petites piastres...

--Non! non! non! Tu n’auras pas de moi une sapèque, entends-tu? Sous prétexte que tu m’as plus ou moins mariée, tu comptes faire de moi ton banquier et ton esclave. Tu n’auras rien!

--Tu as bien réfléchi?

--Oui! Je ne te crains pas. Tôt ou tard mon fiancé saura la vérité: avant qu’il la soupçonne, je lui demanderai de me rendre ma parole... Va-t’en, maintenant!

Thi-Sao se leva, arrangea les plis de ses trois tuniques, agita gracieusement son ombrelle et déclara d’un ton mielleux:

--Je m’en vais, ma fille, puisque tu m’en as priée, mais il t’en cuira.

Elle s’en fut, majestueuse, et Maÿ la suivit de loin, inquiète mais bien décidée à ne se laisser point asservir. Derrière la palissade du camp, les femmes préparaient le repas du soir sur des foyers de pierres sèches: elles rirent bruyamment au passage de l’aventurière et les plus hardies se risquèrent jusqu’à l’interpeller joyeusement:

--Eh bien, ma tante, as-tu fait de bonnes affaires?

--Vous êtes trop aimables, minauda Thi-Sao, mes affaires vont au mieux de mes désirs!

--Grâce à l’une de nous, peut-être? insinua plaisamment une gaillarde noiraude qui portait sur la hanche son sixième rejeton.

--Hélas! non: vous vous gardez trop bien par vous-mêmes... Vous ne vous êtes donc jamais regardées dans un miroir, ô toutes belles? Vous mettriez en fuite jusqu’aux mauvais esprits.

*

* *

Un coup de clairon annonçait la pause. Hiên le Maboul s’assit sur le remblai, les jambes pendantes, regardant crouler le sable fin qui scintillait. Sur l’eau trouble, une fourmi rouge ramait désespérément, fuyant la mort: Hiên lui tendit une feuille de manguier; elle s’y cramponna. Il la considérait qui, sans bouger, séchait ses pattes au soleil. Il pensa:

--Voilà que j’ai rendu cette fourmi à la vie. Encore deux ou trois convulsions, et tout était fini: elle sombrait, entrait dans le grand sommeil. La voilà sauvée: la lutte va la reprendre, le travail incessant, le trot ininterrompu de la fourmilière au cadavre découvert sous les feuilles, du cadavre à la fourmilière... Et cependant elle se cramponnait à cette vie misérable, et moi-même j’ai jugé stupidement, comme elle, que la vie était préférable au repos définitif, puisque je l’ai retirée de là... L’instinct est terriblement fort en nous, animaux...

Derrière lui, cachés par la benne renversée, Phuc et Nho s’étaient accroupis dans l’ombre du wagonnet. Ils causaient avec animation et Hiên entendit soudain prononcer son nom.

--Parle donc moins fort! disait Nho. Si Hiên t’entendait!...

--Allons donc! Il est sur le talus de la route, en train d’acheter des gâteaux. Nous sommes bien seuls: on peut parler.

--Alors tu crois que Thi-Sao, tout à l’heure, venait pour Maÿ?

--Puisque je te le dis!... Voilà quinze jours que cette sale femme rôde autour du camp, cherchant à se faufiler sans être aperçue. Je l’ai vue, avant-hier, remettre à Maÿ une clef et un petit paquet d’où sortait un bout de soie rouge. Puis j’ai entendu un bruit de piastres... Il paraît que le compte n’y était pas, car les deux chipies se sont attrapées et Thi-Sao n’a pas eu le dernier mot: Maÿ est une rude luronne qui n’a pas froid aux yeux. Elle ira loin... au moins jusqu’à la prochaine «cagna bambou»!...

Ils furent secoués tous deux d’un rire énorme, qui amena des larmes au bord de leurs paupières.

--Pauvre Hiên! déclara Nho, s’essuyant les yeux, ce n’est pas bien de rire ainsi. Pauvre Hiên! pauvre Maboul!

--Oui, c’est dur: pas encore marié, et déjà trompé!

--Voilà le clairon qui sonne! File à ton atelier, mauvais plaisant!

Hiên se dressa derrière le wagonnet: Nho vit ses yeux égarés, ses joues pâles, ses mains dansantes. Il bégaya:

--Je... je... te croyais sur la route... Qu’as-tu entendu?

Hiên le Maboul secoua la tête, essaya de parler:

--Rien! articulèrent péniblement ses lèvres frémissantes.

--Il ment, pensait l’autre, il ment: il a tout entendu... Quelle brute maladroite, ce Phuc!

Ils redressèrent la benne, poussèrent le wagonnet sur les rails grinçants.

Hiên le Maboul a tout entendu. De son front baissé la sueur froide ruisselle, tombe goutte à goutte sur la terre piétinée qui semble vaciller. Il ne pleure pas: il cache soigneusement sa douleur, comme le cerf blessé dérobe son agonie. Il s’efforce de paraître indifférent et brave; mais ses mains ne cessent pas de danser fébrilement sur la tôle rouge et ses jambes fléchissent comme si une faux invisible avait tranché ses jarrets.

--Je n’en peux plus! souffle-t-il tout à coup.

--Écoute, frère aîné, gémit son compagnon navré, ne t’arrête pas... Continue à marcher à côté de moi, un moment encore: il faut que je te parle... Ce Phuc est idiot; c’est une mauvaise langue: il éprouve sans cesse le besoin de raconter un tas d’histoires, pour se faire valoir et prouver qu’il est renseigné sur tout ce qui se passe. Il plaisantait tout à l’heure; il mentait impudemment, suivant sa coutume. Faut-il te jurer que je ne crois pas un mot de ses racontars?

--Jure! implore Hiên frissonnant, en qui subsiste l’illusion indestructible. Jure!

Au milieu de la rizière miroitante où vaguent les buffles boueux, Nho s’arrête, lève la main.

--Merci! merci!... Je suis fou, vois-tu!... J’ai cru que j’allais tomber et mourir lorsque parlait ce fourbe! Tu vois: tout mon corps tremble, j’ai la fièvre!

--C’est vrai: tu es fou... La moindre plaisanterie te bouleverse. Tu es fou!

--Hé! là-bas! voulez-vous bien trotter! cria le sergent Cang.

Le wagonnet vola. Le doute et l’espoir se battaient dans le cerveau en déroute de Hiên tandis qu’il galopait sous le soleil ardent, sans voir la tristesse pitoyable qui assombrissait les yeux de son compagnon.

XXII

--Je n’irai pas chez l’Aïeul, se répétait Hiên, enfermant dans sa caisse ses vêtements de travail, je n’irai pas chez l’Aïeul ce soir. Il verrait mon trouble, me questionnerait, me forcerait à confesser que tout mon souci vient d’une plaisanterie mal comprise, me gronderait... Je n’irai pas chez l’Aïeul!

Où aller? Il ne pouvait songer à rester avec Maÿ sous la véranda de la petite case: que dirait la fillette de sa figure bouleversée, de ses gestes hésitants comme ceux d’un ivrogne, de sa voix étranglée par l’émotion encore vibrante? Pourrait-il endurer une heure de tête-à-tête sans se jeter aux genoux de Maÿ, sans lui faire part, avec des sanglots, de ses soupçons injurieux, sans la supplier de démentir les outrageantes révélations de Phuc? Le pourrait-il? Une fois de plus, au lieu de la compassion attendue, ne surprendrait-il pas l’ironie dans les grands yeux cruels? Mieux valait, pour guérir l’étrange tremblement qui l’agitait de la tête aux pieds, mieux valait fuir jusqu’à la nuit, se fuir soi-même et fuir les autres.

Hiên sortit du camp que le crépuscule commençait d’engloutir sous sa marée grise. Il erra, sans but et sans pensée, le long des avenues obscurcies. Derrière les grappes violettes des bougainvillias, les villas resplendissaient. Hiên appuya son front aux lances dorées d’une grille, écouta les plaintes aigres d’un violoncelle.

--Ils souffrent aussi, ces gens d’Occident! songea-t-il. Leur musique est tourmentée et triste. Ils souffrent comme nous.

Des boys malais vociférants et noirs le chassèrent: il se promena au hasard, poursuivi par les sanglots du violoncelle. Les gongs des pagodes enfouies dans les bambous de la montagne égrenaient leurs battements sourds, espacés d’abord, puis précipités. De toutes les cases de paille groupées autour de la baie arrondie, massées dans la lande nue, penchées sur les arroyos boueux, les grêles tintements des vases de bronze heurtés par les marteaux de bois répondirent à la basse du gong, saluèrent le jour finissant et la nuit tombante, qu’allait emplir le vol inquiétant des mauvais esprits.

Hiên haussa les épaules: il n’était point religieux. Trop tôt la forêt avait pris ses journées pour qu’il pût, comme les enfants de son âge, être initié aux rites et aux croyances vagues de la religion annamite. Peu lui importaient les grimaces exécutées devant les bâtonnets d’encens en l’honneur des aïeux défunts. Les âmes mortes des ancêtres inconnus l’avaient-elles immunisé contre l’amour, contre la folie, contre la douleur? S’occupaient-elles de lui, leur descendant misérable? S’inquiétaient-elles du frisson incoercible qui faisait branler sa tête vide? A quoi bon, alors, ces coups de gong, ces tintements de bronze?...

Il s’assit sur le talus de la route. A ses pieds, les sampans renversés sur le sable revêtaient des formes de monstres endormis, dont les fusées d’écume venaient lécher les ventres bruns. Des cordages semblaient des serpents aux corps entrelacés; tels des crânes demi-chauves, les pointes de rochers blanchissaient hors de leur chevelure d’algues; le dôme gélatineux d’une méduse ballottée par la houle luisait. Les jonques qui voguaient sur l’horizon, parmi les vols de mouettes, s’estompaient, s’effaçaient dans les ténèbres, où, par instants seulement, apparaissaient les flammes chétives de quelques falots.

Le trot des voitures ébranlait la route, qui s’illuminait brusquement, résonnait de grelots, de claquements de fouet, d’appels de cochers, puis rentrait dans l’ombre et le calme. Des files muettes de sampaniers passaient à longues enjambées silencieuses. Des chiens faméliques flairaient l’herbe des fossés. Là-bas, sur le chemin noir, les boutiques chinoises découpaient des rectangles lumineux où gesticulaient les ombres des buveurs. Un chœur de fantassins en bordée reprenait des refrains bretons larmoyants.

Une femme frôla Hiên: il reconnut la tunique de Thi-Sao, ses mules brodées et le balancement de ses hanches. Il courut derrière elle, l’appela:

--Arrête! arrête!

Elle le dévisageait en souriant, s’abusant sur ses intentions, puis la mémoire lui revint:

--Il me semble te connaître, petit frère! susurra-t-elle. N’es-tu pas le fiancé de Maÿ?

--Oui, c’est moi!

--Eh! eh! Sait-elle que tu cours les rues à cette heure-ci, à la poursuite des femmes?... Au fait, que me veux-tu?

Il n’en savait rien au juste; il se gratta le front piteusement, fit le geste de rajuster son turban; puis il se rappela le métier qu’exerçait cette femme, et toute sa jalousie se réveilla: il cria:

--Qu’allais-tu faire au camp, cet après-midi?

--Cela ne te regarde pas! Je vais où cela me plaît et quand il me plaît!

--Je sais! je sais!... Mais... mes camarades ont raconté à ce sujet des choses abominables, que j’ai entendues. Ils disaient... ils disaient que tu venais pour Maÿ!

--Voyez-vous le vilain jaloux!... Quand on craint pour la vertu de sa fiancée, on l’enferme.

--Ne plaisante pas! Réponds-moi seulement: venais-tu pour Maÿ, oui ou non?

--Je tiens ma vengeance, se dit Thi-Sao. Cette petite pécore a voulu me prouver qu’elle pouvait désormais se passer de moi et qu’elle ne me craignait pas: je vais lui démontrer qu’elle avait tort... Tant pis pour toi, ma fille!...

Hiên mit sa main sur le bras de l’entremetteuse, fixa sur elle des yeux qu’affolaient l’angoisse et la terreur des paroles attendues:

--Réponds! réponds!

--Lâche-moi... Vraiment, tu n’es pas raisonnable: tu me poses des questions brutales, qui m’embarrassent réellement. Je ne veux pas te faire de peine, mais...

--Elle n’a pas dit non! gémit Hiên, elle n’a pas dit non!

Un instant, il eut l’étrange désir de se rouler dans la poussière, de hurler, comme se roulent et comme hurlent, pour se soulager, les bêtes blessées. Mais il était un homme civilisé, un homme pareil aux autres hommes, et rien ne sortit de sa gorge serrée. Il écoutait vaguement le bavardage de Thi-Sao.

--Je pourrais mentir, petit frère, mais tu es un brave garçon et je m’intéresse à toi: je ne veux pas que l’on continue à se moquer de toi impunément... Tu es donc aveugle, mon garçon, que tu n’aies rien vu, rien deviné?... Veux-tu que je te dise où est ta fiancée? Elle est là, derrière les volets de cette maison rose, dans les bras de son amant, qu’elle t’a préféré parce que tu es pauvre et que tu ne pouvais offrir à ta femme ni bijoux, ni piastres... Du reste, elle ne peut tarder à sortir, car l’heure avance et le sergent Cang est soupçonneux... Mais qu’as-tu donc?... Lâche-moi!... Tu déchires ma manche!... Tes ongles me font mal!... Lâche-moi, petit frère, lâche-moi!...

--Va-t’en! cria le malheureux d’une voix enrouée. Va-t’en! je te tuerais! je te tuerais!...

* * * * *

La mauvaise femme s’est enfuie, a disparu dans la nuit. Hiên l’a regardée courir, abruti et impuissant, le cerveau vide. Il s’est baissé avec effort, a cherché une pierre, a raclé ses ongles contre la route unie et dure que ses yeux ne voient plus; il a geint de désespoir de ne pouvoir faire de mal à cette créature qui lui a fait tant de mal!

Il est seul maintenant, sur la route obscure qui longe la plage bruissante. Il attend! Il attend. Il est l’amoureux torturé, angoissé, qui piétine devant la porte close. Il est enfin parvenu à cette heure d’agonie qui suit la folie définitive, ou la mort, ou l’incurable dégoût de la vie et la haine de la femme... Pantin lamentable qui reproduit le geste ébauché par des millions de pantins pareils, il se blottit, pour continuer son guet, dans l’ombre des frangipaniers, se préoccupe encore, à ce moment où se joue sa destinée, de cacher sa défiance et tout son supplice à la curiosité publique.

Qui le verrait, du reste? La nuit s’est faite, nuit silencieuse et immobile, où palpitent seulement les myriades d’étoiles. Rien ne vit que les crabes hésitants qui rôdent sur le sable phosphorescent, que les geckos rabâchant leur cri monotone, que les lucioles piquant les haies sombres de fleurs de feu. La route est déserte où s’est enfuie Thi-Sao.

Hiên le Maboul, tapi sous les frangipaniers, surveille la porte verte que dominent les tritons émaillés. Les notes graves de la retraite ne l’ont point ému; et voici que maintenant l’alerte sonnerie de l’appel le somme de rentrer en toute hâte, l’avertit que tout à l’heure il sera trop tard... Mais qu’importe la retraite, qu’importe l’appel, qu’importe la salle de police, la prison, la mort? Hiên sent monter à ses lèvres le goût amer du mépris universel, mépris de tout ce qui n’est pas sa peine présente. Il attend, il attend, les yeux rivés sur cette porte qui ne s’ouvre pas et qu’enguirlandent les longs rejets des bougainvillias...

* * * * *

Elle s’ouvrit, enfin; Maÿ insinua entre les deux battants sa tête emmitouflée d’un mouchoir rose, son corps mince moulé par la tunique de soie noire. Hiên se dressa: des lueurs rouges aveuglaient ses yeux qui avaient vu la faute de l’aimée; le sang chantait dans ses oreilles et dans ses tempes. Il fit deux pas, titubant, leva son poing fermé.

--Ne me tue pas! cria la fillette.

Il la vit, frissonnante et prête à tomber sur les genoux, couvrant de ses bras frêles son visage blême.

--D’où viens-tu? interrogea-t-il d’une voix changée et comme enfantine, que faisaient trembler le chagrin, l’affolement, la pitié pour cette créature fragile, peut-être aussi l’espoir indéracinable que rien n’était perdu encore, qu’il pourrait l’aimer encore, qu’elle l’aimerait.

Maÿ comprit que sa terreur était vaine, que toute la fureur de ce géant se résoudrait en gémissements et en larmes, qu’il était toujours à sa merci. Elle le méprisa, et, délibérément, avec une vraie joie malfaisante, elle se promit de piétiner cet humble, ce naïf, cet «individu idiot».

--Laisse-moi passer, dit-elle; ne suis-je pas libre de faire ce qu’il me plaît?

--Non!... Je suis ton fiancé...

--Imbécile! Comment n’as-tu pas compris que je ne voulais pas de toi, que ce mariage était impossible?... Tu m’aimes, c’est entendu; mais cela ne suffit pas, car moi, je te hais!

--Tu m’as aimé, un jour, Maÿ.

--Oui, je t’ai aimé; j’ai eu pour toi un caprice, j’ai souhaité l’étreinte de tes bras. Je me suis même offerte, certain dimanche, sous les bambous. Tu aurais dû me prendre, ce jour-là: peut-être t’aurais-je aimé décidément, t’aurais-je préféré à tout, même aux bijoux qui me rendent folle... Mais tu as craint de me profaner, sans doute, et j’ai su que tu étais vraiment un imbécile; et je t’ai méprisé.

--Maÿ! Maÿ! il est encore temps...

--Il n’est plus temps: je te méprise!... Demain nos fiançailles seront rompues et chacun de nous ira de son côté. Tu m’oublieras sans peine et quelque sampanière te consolera. Moi, j’irai vers les villas des Français. Je n’aime personne, toutes mes affections vont aux belles tuniques transparentes, aux pantalons imprimés au fer chaud, aux colliers à grains d’or, aux bracelets, aux piastres neuves. J’irai vers la richesse, car la pauvreté me pèse et me répugne. Je suis perdue pour toi!

--Tu es perdue pour moi!

Il répète cette phrase, il la répète afin de se bien convaincre, peut-être, que son rêve s’écroule irrémédiablement, et, tandis que ses lèvres frémissantes redisent machinalement les mots décisifs, l’invincible lâcheté qui dort en son cœur d’amoureux se refuse à croire l’irréparable... Pardonner! pardonner! Pourquoi ne pardonnerait-il pas?... Hélas! le pardon détruira-t-il le souvenir de la faute?... Hiên se rappelle les visions qui ont incendié son cerveau: il voit Maÿ entre les bras de son amant. Il sait dorénavant que cette scène affreuse, mille fois imaginée, n’est plus une chimère; il sait que chaque jour, désormais, elle viendra s’offrir complaisamment à sa mémoire; il sait que le pardon est vain, puisque l’oubli est impossible...

--Que faisais-tu dans cette maison?

Maÿ ricane: véritablement, ce pauvre Hiên est trop stupide! A quoi bon le ménager!

--Ce que je faisais? Tu me demandes ce que je faisais? Tu es encore plus naïf que je ne le pensais. J’étais dans les bras...

La lourde main osseuse et noire s’est abattue sur la bouche de Maÿ, a meurtri les lèvres rouges de bétel. Plus haut que son amour, plus haut que sa crainte de la fillette moqueuse, la souffrance, la colère parlent dans le cerveau affolé de Hiên. L’âme des fauves, ses frères, s’est éveillée en lui; il se révolte enfin, comme se révolte la panthère qui rampa longtemps sous la cravache du dompteur. Ah! crever ces yeux cruels qui l’insultèrent de leur ironie, briser ce front lisse qui abrite l’âme sournoise et féroce, déchirer ces lèvres pourpres qui ont versé la douleur!

Les mains fiévreuses arrachent et froissent le mouchoir rose, pétrissent les coques luisantes de la chevelure, se crispent sur le cou délicat, lacèrent la tunique légère de la ceinture flottante. Le petit corps d’ivoire doré s’écroule dans les herbes souples. Hiên le Maboul se penche sur son idole, dont les yeux épouvantés le contemplent:

--Ne me tue pas! supplient les lèvres saignantes.

Hiên rit bruyamment, d’un rire convulsif et stupide: elle est réellement ridicule, cette fille nue, étendue sur le dos et roulant des yeux blancs; est-ce vraiment elle qui tout à l’heure le bafouait, qui pendant des mois l’a terrifié? Bizarre!... Qu’ont-ils donc de particulièrement séduisant ces yeux éperdus, ce visage sans couleurs, cette poitrine plate, ce ventre tressautant?... Il la pousse du pied comme un animal immonde: elle geint faiblement, craignant la mort. Il s’incline vers elle, touche du doigt l’épaule palpitante:

--Lève-toi et habille-toi!

Il n’a plus de haine contre elle, il n’éprouve plus en face de cette bête craintive qu’une répulsion apitoyée, un peu de la répugnance qu’il ressentirait devant un cobra dont il aurait cassé les reins et qui se tordrait à ses pieds. Du reste, toute notion est abolie sous son crâne, étourdi comme par un formidable coup de massue. De l’horrible chose découverte tout à l’heure il ne sait plus rien: ses oreilles ont perdu la mémoire des paroles entendues. Il ne sait rien de la mer qui pousse vers la plage ses lignes d’écume crépitante, des frangipaniers dont les fleurs d’argent poudrées de safran pleuvent sur la route ténébreuse, du camp voisin qui dort dans sa palissade jalonnée de réverbères. Une seule sensation subsiste: son étonnement d’être là, penché sur cette petite fille nue et maigre qui tremble dans les hautes herbes.

--Habille-toi! répète-t-il doucement.

Maÿ ouvre les yeux, ramasse avec des gestes prudents de chatte la tunique et le pantalon de soie et, soulevée à demi, s’habille précipitamment et sans bruit, retenant son souffle. Elle achève de voiler ses seins pointus sous le crépon froissé.

--Va-t’en, maintenant! dit Hiên.

--J’ai peur...

--Va-t’en!

Elle l’examine, inquiète: ne va-t-il pas, la voyant fuir, regretter de ne l’avoir point tuée? ne va-t-il pas, saisi d’une nouvelle fureur, courir derrière elle dans le sable et l’assommer d’un coup de poing sur la nuque?

--Va-t’en! répète Hiên; va-t’en!

Il la regarde partir, hésitante d’abord et tournant la tête, comme une bête traquée, puis détalant à toutes jambes et fonçant droit dans les ténèbres qui l’enveloppent. Elle n’est plus qu’une ombre indécise fuyant sur la plage, confondue avec les silhouettes basses des sampans échoués. Il ne la voit plus... Alors, il se souvient, redevient conscient. Il sait que son bonheur s’est écroulé définitivement: quelle plainte, quelle prière pourraient lui rendre l’illusion consolatrice, l’espoir indéracinable auxquels il s’est cramponné jusqu’à ce jour?... Nulle parole ne tempérera l’atrocité de la formule qu’il rabâche infatigablement: Maÿ a vendu son corps! Maÿ s’est vendue!

Tout à l’heure, frappé par la révélation, affolé par le sang qui affluait à son cerveau, il laissait sa colère crier plus haut que sa douleur: il se trouve maintenant face à face avec la réalité irréparable, il la contemple, la détaille et souffre abominablement.