Hiên le Maboul

Part 12

Chapter 123,767 wordsPublic domain

--Moi qui te parle, j’ai vu des choses que tu ne soupçonnes même pas, que tu ne verras jamais. En 1900, moi et quelques autres vieux à médailles, montions la garde au Champ-de-Mars, à l’Exposition, à Paris, en France. La consigne était d’empêcher de fumer. Il arrivait de gros hommes en noir qui fumaient des cigares. Jamais je n’osais parler à ces beaux messieurs, qui ressemblaient à des mandarins; mais, plus loin, ils rencontraient de hauts tirailleurs nègres qui n’avaient pas peur comme moi. Ces grands diables attrapaient les cigares, les jetaient par terre et marchaient dessus... Tout ça, c’est des souvenirs comme peu de gens en ont: tu comprends, après cela, que des pitreries comme celle-ci me laissent froid. J’ai vu mieux... Hein, qu’en dis-tu?... Tu ne m’écoutes pas, mon garçon?

Mécontent, le vieux grognard réclame du débitant une nouvelle rasade. La tasse aux doigts, il grogne interminablement:

--J’avais raison tout à l’heure de dire à l’Aïeul que la jeunesse d’aujourd’hui méprisait les avis des hommes mûrs. Elle ne sait même point marquer de l’intérêt aux souvenirs merveilleux dont les aînés peuvent régaler ses oreilles. Pendant que je cause, que je me dessèche la langue, ce polichinelle me tourne presque le dos et s’intéresse aux ébats de quelques hurluberlus qui se donnent du mal pour faire du bruit. Que diable peut-il apercevoir de si absorbant? Des gamins qui tombent dans l’eau en beuglant, des sampans qui culbutent: en voilà assez pour faire rouler à ce grand niais des prunelles ahuries et inquiètes... Tiens, voilà Maÿ. Mâtin! la magnifique tunique noire et qui commence à se tendre agréablement sur le devant!... Le derrière n’est pas mal non plus: ça gonfle et ça remue!... Allons! un coup de reins et une œillade pour l’Aïeul!... Il ne te voit pas, ma fille, et j’ose dire qu’il s’en fiche. Un sourire au beau jeune homme couleur kaki, en smoking à revers!... Il rend à la main, celui-là... Ouvre l’œil, Hiên!... Il l’ouvre, le gaillard, et de manière inquiétante... Eh! petit frère, tu as l’air de souffrir! Ça ne va pas?

Hiên le Maboul ne dit mot. La brise qui souffle de l’estuaire et lui apporte les relents de corylopsis envolés du mouchoir de Maÿ balaye jusqu’au souvenir de ses promesses. La tête lui fait mal, et le cœur. Devant ses yeux égarés, tout flageole, se brouille et s’efface; à ses oreilles, la rumeur populaire ne parvient plus. La jalousie l’étreint; il souffre en silence.

--L’alcool ne te vaut rien, proclame Bèp-Thoï; te voilà gris dès le second verre!

XIX

Les travaux reprirent... De nouveau, les chansons et les marteaux des charpentiers sonnèrent sous les hangars étayés. La fourmilière des bûcherons s’égrena sur la route qui s’enfonçait dans la forêt noircissante. Les couvreurs découpèrent au-dessus des toits leurs silhouettes de singes babillards et brandissant des gerbes de paille. De nouveau, les bois durs gémirent sous la dent des scies, sous le tranchant des haches, ouvrirent avec des cris de colère leurs muscles compacts aux tarières brutales. Les manœuvres pataugèrent bruyamment dans la fosse à torchis, imitant le dandinement grotesque des buffles enlizés et répondant par des rires aux allocutions joyeuses que leur adressait leur chef d’équipe. Des groupes de spectateurs badauds et bavards s’accroupirent en files sur les talus du chemin.

Sous l’effort des wagonnets chargés, les rails retrouvèrent leur brillant d’acier neuf, étincelèrent entre les épis jaunes. Le marécage recula encore, envahi par le sable écroulé des bennes.

La joie affermissait les bras et les épaules lasses, rafraîchissait les poitrines ruisselantes de sueur, et, malgré le dur soleil embrasant les rizières, manœuvres, terrassiers, menuisiers, charpentiers, maçons, bûcherons, couvreurs conservaient assez de souffle pour enchanter leur tâche d’un refrain ou d’un éclat de rire.

Seul, Hiên ne retrouvait point son entrain de jadis. L’idée fixe, établie dans son cerveau, n’accordait plus au misérable amoureux une minute de relâche; elle creusait ses joues flasques, enfonçait ses yeux sombres sous les arcades osseuses, secouait comme d’un frisson de fièvre ses mains noires où bleuissaient les veines saillantes. La tête basse, raidissant ses bras derrière la tôle oscillante, il n’écoutait point les harangues véhémentes de Nho.

--Pourquoi fais-tu cette figure d’enterrement? Que te manque-t-il encore pour être heureux? L’Aïeul est revenu et nous a déclaré qu’il ne s’en irait plus désormais; l’adjudant Pietro nous a quittés sans espoir de retour; les travaux ont repris. Nous sommes tous gais comme des pinsons; toi seul es triste. Qu’as-tu enfin? Es-tu malade?

--Je ne suis pas malade, disait Hiên entre ses dents.

--Tu en as tout l’air pourtant. Tu maigris, tu as une mine de papier mâché et de drôles d’yeux: ils ont toujours l’air d’apercevoir quelque chose que nous autres ne voyons pas. Avec qui causes-tu tout bas? Est-ce avec les esprits?

--Peut-être!

--Va-t’en chez Thi-Teu la guérisseuse: elle te délivrera des mauvais esprits.

--Laisse-moi! laisse-moi!

--Il y a des gens qui passent leur temps à se rendre malheureux eux-mêmes, grognait l’autre, mécontent. Débarrassés d’un souci, les voilà qui se forgent d’autres raisons de se ronger le cœur?... Diable de Maboul!

Tandis que ses camarades raclaient à grands coups la benne retentissante, l’halluciné s’accroupissait sur les talons, la tête enfouie dans les mains, écoutait le rire pointu de Maÿ tinter à ses oreilles. Et les minces lèvres rouges, saignant dans le petit visage pâle qui se dessinait devant les yeux clos du fou, s’entr’ouvraient pour des révélations horribles:

--Regarde-moi, Hiên! Pendant que tu t’échinais à pousser ton wagon, le jeune homme à casque plat est venu rôder près de la palissade. Il m’a fait un signe; je l’ai suivi jusqu’à la maison rose que recouvrent les bancouliers. J’ai fait tomber ma veste courte, dénoué ma ceinture de soie verte, et ses mains ont pétri mon corps brun et ferme, mes seins frémissants. Il m’a donné des piastres neuves. Entends-les sonner, individu idiot!...

* * * * *

--Viens ici, Hiên! cria l’Aïeul, un jour que le tirailleur rêvait ainsi sur le remblai. Je vais t’apprendre une nouvelle qui te ravira certainement. Le colonel t’octroie une permission de huit jours, sur ma demande: tu as besoin de changer d’air et de changer d’idées. Va dans ton village, parle avec la mer et la forêt; écoute-les: elles savent les paroles qui guérissent les cœurs malades, elles auront pitié de toi qu’elles ont vu naître et grandir, qui connais leur langage. Tu guériras. Va, petit frère!...

*

* *

La forêt compatissante ouvrit à l’enfant retrouvé ses clairières. Au flanc des bambous noircis que le coupe-coupe avait tranchés, des pousses nouvelles avaient jailli, vivaces et touffues. Les jeunes roseaux que Phâm-vân-Hiên avait vu sourdre du gazon se hérissaient d’épines tendres; l’herbe drue avait submergé la pierre plate dont il faisait jadis son oreiller. Aux troncs des banyans, des lianes étaient mortes, lasses de l’attente; d’autres avaient tapissé l’écorce de leurs feuilles vernies, de leurs fleurs étoilées. Des plaies fraîches saignaient sur les fûts pâles des gommiers.

Mais la forêt se souvenait: ses mille voix chuchotaient les refrains d’autrefois sur le même ton. Hiên reconnut le rire éperdu de la cascade raillant les roches éplorées dans leurs cheveux de mousse, le babil mystérieux des roseaux rapprochant leurs têtes nuageuses, le ronflement des crapauds-buffles hissés sur les racines boueuses des palétuviers, l’appel rythmé des huppes, l’hymne rageur des coqs, la plainte douce des tourterelles, le gémissement des singes batailleurs.

--Je n’ai point changé, semblait dire la forêt, reste avec moi, âme inquiète, reste avec moi... Baigne dans mes ruisseaux tes pieds que les cailloux du chemin ont ensanglantés; allonge sur mon herbe molle ton corps brisé de fatigue. Ma rosée rafraîchira ton front que la fièvre brûle; l’émeraude de mes aubes, l’or de mes midis, la pourpre de mes crépuscules chasseront de tes prunelles extasiées les visions malsaines; j’emplirai tes oreilles de mon chant innombrable... Reste avec moi, pauvre âme affligée. Redeviens mon enfant sauvage et instinctif, primitif et inconscient. La sagesse est dans la contemplation de la nature. Regarde-moi, écoute-moi vivre. Entends-tu? une loutre a bondi hors des roseaux, troué l’eau noire de la mare, qui se plisse de courtes vagues. Reconnais-tu le cri saccadé du gecko, dont les griffes égratignent la branche du teck? Entre les buissons froissés un sanglier fuit, le groin levé, flairant la brise qui lui apporta l’inquiétude. Un craquement d’os: un chat-tigre plante ses incisives acérées dans l’échine frissonnante d’un rat musqué. Le tigre, roi des marais, erre dans la brousse qu’épouvante son aboiement enroué. Écoute-moi vivre, reste avec moi!...

Ainsi parlait la forêt maternelle. Toute la journée, Hiên l’écoutait, assis dans la clairière où, tout enfant et adolescent, il tailladait les bambous. Au crépuscule, blotti parmi les algues, il entendait la voix grondante de la mer qui l’invitait de même à la sagesse:

--Vois mes amants, les pêcheurs. Apprends d’eux à vivre sans autre amour au cœur que l’amour de mon visage éternellement changeant, éternellement pareil. Installés autour de la voile qu’ils ont déroulée sur le sable de la plage, ils tordent les cordages de rotin que mes vagues ont rompus d’un coup d’épaule, remplacent par un bambou neuf la vergue que mes tarets ont rongée. Écoute-les rire, ces gens heureux, dont la civilisation n’a point déformé le cerveau et compliqué la pensée. Après la rude journée de pêche, ils dormiront sur le varech parfumé et mon hymne inlassable bercera leur sommeil sans rêves. Viens à moi, pauvre être qui as voulu connaître la vie et qui as souffert par elle, viens à moi: je te donnerai la paix profonde que je dispense à mes amoureux, la paix profonde que recèlent les flancs transparents de mes houles, la paix profonde dont jouissent éternellement les noyés, allongés sur le fin gravier de mes abîmes...

La nuit descendait sur les vagues frangées d’écume crépitante, chassant Hiên le Maboul de la plage où tout à l’heure viendraient s’ébattre les bêtes féroces. Il suivait à longues enjambées les ruelles bordées de bambous où séchaient les filets. Derrière les jarres de grès brun que remplissait la saumure, les enfants et les jeunes filles le regardaient, les uns moqueurs et ricaneurs, les autres pitoyables à la peine devinée sur le visage osseux. Dans la hutte minable que secouait le vent, il s’accroupissait sur le lit de camp, où prenaient place le père et la mère, ridés, ratatinés et bavards.

--Te voilà mis comme un mendiant! grognait le père. La boue a souillé ton pantalon et tes jambières, les ronces ont lacéré ton turban... Tu n’as guère changé!

Et les mains noires du vieux tremblaient sur les baguettes, nettoyant activement la soucoupe de riz.

Des notables entraient, buvaient une tasse de thé, considéraient le tirailleur.

--Il a grandi et s’est élargi, constataient-ils, mais il n’est pas devenu plus gai. Il semble qu’un chagrin le travaille.

--Laissez donc! disait la mère, petite vieille criarde; il a toujours ses yeux de toqué, voilà tout.

Les notables hochaient la tête.

--La ville ne te vaut rien, disait le maître d’école. Tu es un enfant de la brousse: hâte-toi de revenir vers la brousse. Ne laisse point les femmes de la ville te voler ton cœur. Il y a des années, mon fils est parti comme toi et je ne l’ai jamais revu. Des sampaniers m’ont dit qu’une fille lui avait jeté un sort, qu’il s’était enfui avec elle. Le maître d’école de Baria l’a vu, creusant un fossé, dans une rue de Saïgon, sous le rotin des miliciens et des gardes-chiourme. Il est mort, peut-être, maintenant... Prends garde, toi aussi; méfie-toi des sortilèges. Veille sur ton cœur!

Tous partaient enfin. Hiên le Maboul restait seul sur le lit de camp, la nuque appuyée à l’étroit oreiller de paille. La forêt proche et la mer proche lui parlaient avec le vent qui faisait danser les images saintes sur les panneaux de papier rouge. L’oubli venait à lui avec l’air froid, qui soufflait entre les planches disjointes: il se crut guéri et fort.

--Je reviendrai vers vous, promettait-il au ressac, aux ramures bruissantes, aux chouettes hululantes. Dans quelques mois, je serai libre, et, durant ces quelques mois, votre souvenir et l’Aïeul me sauveront de la folie. Vous me reverrez joyeux et le cœur en paix. Je serai le bûcheron qui erre au petit jour dans les sentiers brumeux, qui aspire de ses poumons rajeunis le parfum des feuilles humides. Je serai le pêcheur campé sur le rouf des jonques décorées d’yeux sanglants, le pilote qui pèse sur le cordage de rotin tressé et manie du talon la barre du gouvernail taillé en forme de lyre. Je serai votre enfant à toutes deux, votre enfant insouciant et ignorant des choses humaines...

Il rejetait la couverture crasseuse, se dressait sur la natte où couraient les cancrelats affairés et cuirassés d’acier bruni, décrochait la hachette à tranchant étroit et rouillé, frottait de la paume la poignée poussiéreuse. Il tirait d’un coffre en bois de camphrier ses vieilles hardes déchirées et rapiécées qui fleuraient le bétel et la bruyère. La vase des palétuviers étoilait l’étoffe rougeâtre de larges taches noires; les algues sèches la verdissaient; la sève des gommiers lustrait les manches que les palmiers d’eau avaient griffées. Au fond de la caisse, dormait le vieux chapeau conique en feuilles de latanier, délavé par la rosée et les pluies, crevé par les branches basses.

Mais tandis que Hiên le Maboul, incliné vers le coffre en bois de camphrier, remuait les reliques et les senteurs de son passé et se persuadait de sa guérison, le souvenir de Maÿ revint à lui: Hiên lâcha le couvercle, qui se referma sur les guenilles affaissées et mortes, et serra les poings. Il vit la fillette, nue et rieuse, étendue, la hanche en l’air, à côté de l’ennemi... La vision s’envolait aussitôt, brève comme un éclair et, comme un éclair, aveuglante. Mais, dans le cerveau du malheureux, dans ses tempes, dans ses oreilles, le sang bourdonna. Il connut qu’il n’était point guéri et s’abattit sur sa natte en geignant. Vainement l’appelèrent le vent, la houle, les arbres désespérés.

A l’aube, il retourna vers la ville.

XX

--Guéris-moi, vieille mère! gémit Hiên le Maboul.

--Guéris-le, répéta l’Aïeul. Il t’a dit son mal: son âme et son corps souffrent.

Thi-Teu souffla sur la mèche du quinquet: la flamme dansa; les dorures des bouddhas enfumés s’avivèrent; dans le visage osseux et desséché de la vieille femme, les yeux s’illuminèrent entre les paupières plissées. Les mains déformées se joignirent sur la poitrine drapée d’étoffe blanche, les lèvres incolores murmurèrent des invocations incompréhensibles. Au dehors, la nuit se peuplait de lucioles errantes qui chatoyaient entre les fûts vagues des cocotiers.

La guérisseuse parla:

--Aïeul à deux galons, je ne puis oublier que tu as fait rebâtir ma case détruite par l’incendie, que tu m’as protégée contre les bandits qui m’accusaient de sorcellerie et voulaient me bannir du village. Je ne puis oublier que je t’ai veillé aux heures de fièvre et que tu m’as permis de t’aimer comme un fils. Je soignerai ton serviteur comme je t’ai soigné. Les mauvais esprits sont en lui: je vais essayer de les chasser.

Devant la table haute et étroite où se dressaient, parmi les chandeliers de bois et les fleurs de lotus, le panneau sacré de teck incrusté, Hiên le Maboul s’agenouilla et se prosterna, les coudes et le front contre terre, les mains réunies en coupe sur la nuque; trois fois il se prosterna, puis s’immobilisa dans la poussière. Les baguettes d’encens fumaient, le bronze tintait sous les coups répétés du marteau de bois, les lèvres pâles de Thi-Teu prononçaient avec volubilité des formules d’incantation. L’Aïeul pensif s’éloignait entre les cocotiers. Les baguettes d’encens s’éteignirent, la mélopée s’acheva. Hiên soupira, se leva:

--Tes prières sont inutiles, vieille mère: le mal ne m’a point quitté.

--Je ne puis rien faire de plus; ma science est impuissante. Je puis chasser la fièvre du front ardent, rendre la souplesse aux membres engourdis par les rhumatismes, je connais les herbes qui cicatrisent les plaies, je connais les paroles qui rendent le calme aux ensorcelés; mais comment pourrais-je donner le bonheur aux affligés? Est-il en mon pouvoir de rendre sa richesse à l’homme ruiné? à l’amoureux le cœur que la femme lui a volé? Sache que la douleur est inévitable et universelle. Tu as vécu, sans doute, dans l’ignorance de la vie, sans entendre le cri de l’humanité misérable. Tu n’es pas heureux, dis-tu? Va-t’en et dénombre sur ton chemin les cœurs satisfaits et tranquilles, les gens heureux!... Ton maître n’est pas heureux: l’idée de la vieillesse qui vient à lui lentement trouble sa contemplation silencieuse des hommes et des choses. Suis-je heureuse, moi qui végète, seule et pauvre, dans cette cabane, moi qui ai soulagé tant d’infortunes et qui suis impuissante à me guérir moi-même de l’épouvante de la mort proche?... Les bêtes ignorantes ont le bonheur; tu étais pareil à elles; tu as voulu vivre comme les autres hommes: vis donc comme eux et ne t’étonne pas de souffrir comme eux. Je ne puis rien pour toi.

* * * * *

Hiên s’en alla par les rues grouillantes du village. Au ras du fossé, un aveugle tourna vers le passant ses yeux blancs barrés de taies bleuâtres, geignit, implora le don d’une sapèque; écroulé dans ses guenilles sans couleur, il levait ses deux mains vers l’homme qui marchait à grands pas dans la lumière, le prenait à témoin de sa misère. Des forçats défilèrent, trois par trois, honteux de leurs défroques verdies, de leurs têtes rasées; au fond de leurs prunelles abruties luisait le désespoir infini des bêtes féroces encagées; ils s’éloignèrent, traînant dans le sable pourpre leurs chevilles noircies par la boucle. Adossé au talus, un soldat anémique et voûté toussait, crachait du sang et regardait d’un air dément couler sur son dolman déboutonné la salive écarlate. Une femme pleura derrière l’auvent rabattu d’une case. De toutes parts, l’humanité souffrait.

Des torches de résine fichées dans le sol éclairaient le bouddha laqué d’un pagodon de pisé appuyé au tronc d’un banyan séculaire. Un homme et deux femmes disposaient sur une natte, au pied de l’autel, des soucoupes de riz et des régimes de bananes, et, joignant les mains, psalmodiaient des prières. Derrière le groupe des suppliants, un bronze grattait une longue guitare de bois à deux cordes. La guitare se plaignait âprement, la voix chevrotante et morne semblait ânonner des sanglots entrecoupés.

Hiên s’accroupit dans l’ombre du banyan, écouta le chant douloureux et monotone des cordes, note grêle dans le formidable _lamento_ qui montait du chœur unanime. A cette heure, son éducation d’homme pareil aux autres hommes était achevée, puisqu’il percevait maintenant le sanglot infini de l’humanité, comme il avait perçu, enfant sauvage, la voix de la forêt, du vent et de la mer.

Il savait la vie maintenant, et savait ce qu’elle valait. Il eut envie de mourir, de dormir sans rêves et toujours. A quoi bon vivre? Retrouverait-il jamais l’inconscience et la sérénité perdues? N’était-il pas définitivement une bête pensante et torturée et hurlante?... A quoi bon vivre?...

Les hibiscus frissonnants parlaient d’espoir immuable, de jours meilleurs...

XXI

Thi-Sao ferma son ombrelle de soie grenat, que noyaient les plis de la dentelle noire, et grimpa sur un tas de cailloux abandonnant la route à la cohue minable et bigarrée des tirailleurs qui se rendaient aux chantiers. Les figures bronzées, bouffies encore par la sieste, s’épanouirent, des rires coururent, des yeux clignèrent vers le visage barbouillé de poudre de riz jusqu’à la ligne jaune du cou, vers les sourcils allongés à l’encre de Chine, vers les joues adroitement peintes au vermillon.

--Ma bonne tante, interrogea un loustic, est-ce pour me proposer une femme que tu trottes par les chemins aux heures chaudes?

--Tu t’es mal regardé, s’empressait de répliquer à tue-tête un camarade; ce n’est pas pour un petit client comme toi qu’on se mettrait en campagne en grande tenue, toutes bagues aux doigts, bracelets jusqu’aux coudes, triple tunique!

--Fais demi-tour, très honorable courtière! conseillait Phuc. Il n’y a pas, dans cette direction, de gibier à rabattre. Nos épouses sont trop laides pour charmer les beaux messieurs que tu approvisionnes... Tu pourrais, cependant, t’adresser à la mienne, celle qui demeure dans la troisième case et qui ressemble à un petit crapaud...

La colonne entière salua d’un rire inextinguible cette réclame inattendue, faite par le mari facétieux, et s’éloigna sous l’œil méprisant de la dame maquillée.

Thi-Sao exerçait la profession lucrative d’entremetteuse. Comme tant d’autres congaï, elle avait eu quelques heures de vie honnête. Fille de sampaniers, elle avait épousé à quinze ans un rustre quelconque, lequel avait eu, à ses yeux, le tort grave de n’apporter en ménage que ses dix doigts de laboureur robuste. Thi-Sao, après quelques mois de sagesse, avait planté là, un beau soir, l’époux infortuné de qui la pauvreté lui répugnait.

Pendant vingt ans, elle avait roulé sous les moustiquaires des fonctionnaires français, quittant les villas à vérandas roses des administrateurs pour les taudis saïgonnais où s’attardaient les épaulettes jaunes des simples fantassins. L’âge venant, il lui avait paru fructueux et agréable de mettre au service d’autrui son expérience personnelle. Elle occupait ses journées à faire et à défaire des unions libres, selon l’humeur de ses clients, représentant à telle «petite épouse» de gendarme l’insuffisance évidente des douze piastres allouées mensuellement par ce dignitaire peu rétribué, démontrant à telle autre, veuve provisoire, les avantages mirobolants d’un mariage avec certain commis des douanes, dénichant pour tel gâteux prématuré des adolescentes expertes. A nouer ou dénouer, non sans art ni discrétion, ces délicates intrigues, elle avait eu avec la police quelques fâcheux démêlés, mais avait amassé un capital solide dont elle tirait un revenu respectable. En dépit des atteintes indéniables des années, elle n’avait point perdu toute jeunesse de cœur: elle avait ses faiblesses et subventionnait, disait la chronique, un jeune et blond gaillard, commissaire des Messageries Fluviales. Telle était Thi-Sao.

Aux injures plaisantes des tirailleurs elle ne répondit que par une grimace de dédain qui plissa la graisse poudrée de son visage; la colonne passée, elle rouvrit son ombrelle et descendit de son piédestal de cailloux en prenant garde de gâter le velours brodé de ses mules. Rassérénée par le plein succès de cette opération difficile, elle poursuivit sa route avec majesté, roulant des hanches et des reins selon sa vieille habitude professionnelle, pour la plus grande joie de la sentinelle accroupie dans sa guérite tricolore.

Maÿ était aux aguets derrière le store de sa case; elle sortit précipitamment dans la petite cour de terre battue:

--Ne t’arrête pas, souffla-t-elle; si quelque femme t’apercevait ici, je serais perdue. Continue jusqu’à la digue: je t’y rejoindrai.

Quelques minutes après, l’ancienne et la recrue s’installaient à l’abri des yeux indiscrets entre des roches éboulées.

--Que veux-tu encore? demandait Maÿ vaguement inquiète.

--Mais rien, petite sœur, rien! Je m’intéresse à toi, voilà tout; à toi et à tes amours, auxquelles j’ai quelque peu aidé... Parlons un peu de cette première entrevue. Le jeune homme du Sanatorium a-t-il eu le don de te plaire?

Le petit visage se teinta de rouge vif:

--Laissons cela! laissons cela!