Part 14
Il n’a plus de rancune contre Maÿ: il se compare silencieusement, rustre primitif, à moitié fou et dégingandé, à la fine petite idole dont il rêva être l’époux; il confesse le ridicule de ses prétentions et s’indigne d’avoir pu lever le poing sur l’intangible divinité; il proclame humblement les droits de Maÿ à la trahison et au mépris. Comment, comment a-t-il pu, pendant des mois, se complaire à la fiction de cet impossible amour?... Les sages avis ne lui ont point manqué, pourtant!
--Méfie-toi de la femme! disait l’Aïeul. Il ne peut venir d’elle que mal et souffrance. Son âme est sale et tortueuse, et, s’il t’arrive de l’apercevoir à nu, quelque jour, elle t’épouvantera. Toutefois, puisque l’instinct héréditaire nous prêche comme aux autres bêtes l’accouplement, marie-toi, mais choisis ta femme avec soin. Retourne à la terre d’où tu viens; épouse une fille de Phuôc-Tinh, robuste et noire; naturellement perverse comme toutes ses pareilles, elle n’aura pas été, du moins, pourrie par la ville... Que vas-tu t’amouracher de Maÿ? Ne vois-tu pas qu’elle est trop compliquée pour un homme des forêts?...
--Fuis les femmes, conseillait Bèp-Thoï. Tu es un brave garçon, sans nul doute, mais enfin, sans vouloir te vexer, on peut bien te dire que tu n’as pas la tête très solide: la première bougresse venue te fait déjà tourner en bourrique. Renvoie-la donc, une bonne fois, cette Maÿ, aux boys et aux jolis petits jeunes gens, pour qui elle est faite et qui la battront comme plâtre et lui demanderont de l’argent... Fais comme moi: ne te marie pas.
Et Phuc parlait pareillement, sur la chaloupe descendant de Saïgon; et le vieux notable de Phuôc-Tinh l’avertissait de monter la garde autour de son cœur. Couché dans l’herbe douce de la clairière, il avait entendu la forêt le rappeler à elle, comme l’avait appelé aussi la mer: toutes deux avaient essayé d’arracher l’âme de leur enfant aux griffes féminines qui la déchiraient. Ainsi les hommes et les choses avaient crié à Hiên le Maboul qu’il faisait fausse route et de rebrousser chemin. Mais l’illusion tenace avait voilé ses yeux et bouché ses oreilles: elle seule avait fait son malheur.
Alors, inconséquent et désespéré, au lieu de la maudire, il pleura l’illusion écroulée, l’illusion enchanteresse et divine. Il pleurait, le dos tourné à la mer murmurante, regardant sans la voir l’avenue des frangipaniers où Maÿ s’était enfuie. Le sable humide et froid submergeait ses pieds nus. Un taret rongeait le bois criard d’un sampan; une chouette hululait; sur la nappe scintillante des étoiles, le Phare ouvrait et refermait son œil écarlate.
Il semblait à Hiên sortir d’un long sommeil et que la nuit elle-même avait dormi, et qu’elle se reprenait seulement à vivre. Il pleurait, cependant, comme avait pleuré, un soir, la femme invisible derrière les stores abaissés de sa case, comme avaient pleuré les suppliants prosternés devant le pagodon de pisé, sous le banyan, comme pleurait le soldat français crachant ses poumons sur le revers du talus, comme pleure, depuis le commencement des siècles, l’humanité penchée sur les débris de ses illusions...
Derrière la montagne de Ganh-Ray, la lune se leva, ronde et nacrée. Hiên le Maboul se tourna vers la baie où pâlissaient les falots des jonques, où luisaient les flancs des vagues. La tentation lui vint d’aller vers elles, qui berceraient sa peine, étoufferaient sous leur chant intarissable et triomphant ses cris de rébellion, lui donneraient le calme et la paix définitifs. Il se résolut à mourir: puisque la vie l’avait déçu et blessé, à quoi bon vivre?... Oui! mourir! mourir et dormir! Ne plus sentir au cœur l’affreuse plaie saigner goutte à goutte; à la gorge, l’étreinte se resserrer, jusqu’au râle! ne plus pleurer, ne plus souffrir!
Il marcha dans le sable semé de planches pourries, de branches, d’algues, de galets verdissants; l’eau tourbillonnante monta jusqu’à ses chevilles...
Il n’alla pas plus avant: il se souvint de l’Aïeul. Tout au fond de sa pauvre âme enfantine, peut-être une lueur imperceptible d’espoir vacillait-elle, espoir vague que le maître lui dirait les mots qui guérissent, les mots qui consolent.
--J’irai voir l’Aïeul, puis je reviendrai mourir... Je veux revoir l’Aïeul!
Il gravit la berge inondée de clair de lune, courut, à perdre haleine, dans l’avenue déserte où sommeillaient les chiens jaunes, où ricanaient les ombres difformes des banyans. Le parfum écœurant des fleurs de frangipaniers saturait la nuit chaude.
*
* *
Les bouddhas satisfaits qu’ensanglante la lampe considèrent, sans se départir de leur immuable sourire, le gueux écroulé sur les genoux aux pieds de l’Aïeul. Par les persiennes ouvertes, la nuit lumineuse entre avec la brise, qui remue discrètement les panses dorées des lanternes chinoises. Le dernier sanglot de Hiên résonne encore dans la haute pièce, où ondulent les panneaux de satin chatoyant et les plis raides des étendards, où frissonnent les feuilles aiguës des cycas.
L’Aïeul, navré, pose la main sur la nuque noire de son grand enfant sauvage et songe à la faiblesse dérisoire des consolations qu’il pourra lui proposer. Hiên le Maboul est venu à lui, d’instinct, comme l’enfant à qui l’on a fait du mal vient se jeter dans les jupons de sa mère; il lui a dit avec des plaintes rauques et des soupirs de détresse, il lui a dit l’attente au bord de la route, Maÿ apparue entre les clochettes des bougainvillias, l’aveu tombé des lèvres méprisantes et Maÿ étendue dans le varech, couvrant de ses deux bras repliés son visage épouvanté; il a dit la crise de rage homicide et l’angoisse de la connaissance entière.
--Tu sais les paroles qui guérissent, implore-t-il. Prononce-les: dis les mots qui font oublier, et, lorsque je sortirai de ta maison, je serai un homme nouveau, ignorant qu’il a aimé et souffert... Tu es sage, tu es bon; aux jours de chagrin, nous invoquions ton nom, comme d’autres invoquent leurs dieux, et, déjà, le faix de nos misères nous paraissait moins pesant. Souffle sur ma douleur: elle s’envolera de mon cœur où elle a fait son nid. Tu es grand, tu es fort: rien ne peut te résister; tu as balayé d’un regard le tyran devant qui nous rampions; tu as porté la lumière dans mon âme obscure d’enfant des bois...
--J’ai eu tort, trois fois tort! confesse l’Aïeul; j’aurais dû laisser ton âme à sa pénombre, à son heureuse inconscience. Tu avais le bonheur, ne connaissant de l’humanité que les gestes animaux. Je savais qu’après avoir mordu au fruit amer de la science humaine tu viendrais te rouler, quelque jour, à mes pieds, désabusé et hurlant. Mais quoi! tu m’as supplié, tu m’as dit: «Je veux être un homme comme les autres hommes et je saurai me faire aimer de Maÿ...» Je t’ai instruit, je t’ai appris les grimaces essentielles, je t’ai révélé tes semblables. Accroupi contre ma chaise, assis dans ma voiture, tu as écouté et retenu mes préceptes... Tu as appris à vivre. La suprême leçon, celle qui ne pouvait te venir de moi, la vie s’est chargée de te la donner: elle t’a fait connaître la désillusion et la douleur.
--Thi-Teu me l’avait dit! gémit Hiên.
--Ainsi mes prévisions se sont réalisées: tes illusions sont mortes, et te voilà, tombé de ton rêve et pleurant pitoyablement... Pleure, petit frère, pleure jusqu’à vider ton cœur trop plein! Lorsque tes larmes auront séché, tu seras certain que ton éducation est parachevée et que tu es un homme, puisque tu as connu la douleur.
--Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent cette douleur.
--Je ne les sais pas: personne ne les sait. Aux maux qui nous viennent de la femme nul ne connaît de remède... que le temps!... Le temps seul t’apportera l’apaisement, l’oubli total, peut-être...
--Je ne puis oublier!
--L’oubli viendra, peut-être, un jour... Alors tu seras pareil à un dieu. Tu assisteras, souriant et amusé, aux contorsions de tes contemporains qui s’acharneront à la découverte des bas-fonds de l’âme féminine; tu assisteras aux évolutions des pantins dont les ficelles sont entre les doigts de la femme. Tu écouteras sonner les rimes douloureuses forgées pour l’aimée idéale par des adolescents ignorants comme tu le fus. Spectateur échappé miraculeusement du Cirque où l’on se dévore, tu ne te lasseras point d’admirer l’infinie sottise des lutteurs, que nul enjeu ne récompensera et qui laissent sur le sable tout le sang de leurs veines et de leur cœur. Tu seras pareil à un dieu... Tu m’écoutes, Hiên?
--J’écoute, Aïeul: mais je n’entends pas les paroles. J’entends Maÿ qui me parle et ricane à mon oreille... Je souffre et j’ai envie de mourir... Fais taire Maÿ, Aïeul, chasse-la!... Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent!...
--Je ne les sais pas!
--Je suis ton enfant: guéris-moi!
--Je ne puis te guérir.
--Maÿ! Maÿ! que t’avais-je fait?...
Les bouddhas barbus n’ont point sourcillé: ils ont déjà perçu tant de cris pareils! Des siècles ont passé depuis que l’artiste mongol les coula dans le moule d’argile: ils savent que les gosiers humains sont coutumiers de semblables rugissements, et ils ne s’émeuvent point de ceux-ci, pas plus que ne les émeut l’appel mélancolique des chats-huants qu’apporte la nuit criblée de lucioles.
Hiên le Maboul lève vers son maître ses yeux ternes où se sont éteintes les dernières lueurs d’illusion; il se dresse péniblement et lentement, comme le travailleur qu’attend une besogne ingrate.
--Je m’en vais, Aïeul vénérable!
--Où vas-tu?
--Je vais... je vais au camp.
--Tu mens! Il est trop tard pour rentrer au camp. Tu mens: ta voix tremble, tes mains tremblent... Où vas-tu?
--Je vais au camp.
--Reste ici. Tu dormiras sur une natte, près de mon lit. Si les idées mauvaises te reprennent, je te parlerai et tu n’y penseras plus. Reste ici. Dans quelques jours je retourne vers les forêts d’Annam: tu viendras avec moi. Couche-toi sur cette natte.
* * * * *
Derrière la moustiquaire de gaze, l’Aïeul s’est jeté sur le lit blanc que parsèment les éventails de paille de riz et les écrans japonais. Il feuillette distraitement le livre ami qui, aux rares heures de souci, le rappelle au scepticisme sans âpreté, à la contemplation sereine et souriante de la vie. Le charme habituel n’opère pas; l’Aïeul est mécontent et triste: sa philosophie mise en présence d’une douleur réelle ne lui a fourni que des formules vaines, émoussées. Il fut impuissant à panser les plaies du serviteur blessé qui est accouru vers son maître. Maintenant encore, tandis qu’il épelle les phrases vides de sens, il entend monter jusqu’à lui les soupirs profonds du misérable qu’il ne sut pas soigner.
--Tu pleures, Hiên?
--Je ne pleure pas, Aïeul vénérable.
--Essaie de dormir.
Le grand corps maigre s’immobilise sur la natte; Hiên ferme les poings et, les yeux clos, tâche de dormir pour obéir à l’Aïeul. Vains efforts: le mal lancinant est en lui, qui le harcèle. Et l’idée fixe reparaît: mourir! mourir!... A quoi bon vivre? Demain sera tel qu’aujourd’hui. L’oubli viendra, quelque jour, peut-être, a dit l’Aïeul; mais, pendant des mois, des années, Hiên traînera ce boulet du souvenir. C’est l’oubli immédiat qu’il lui faut, et le maître tout-puissant a déclaré qu’il n’était pas en son pouvoir de le lui accorder... Mourir! il est l’heure de mourir! Impossible de tarder davantage: l’aube blême va balayer les brumes qui flottent sur la plaine et la mer: il faut mourir avant que soit venue l’aube.
Hiên se lève silencieusement, se penche sur le lit où l’Aïeul s’est endormi; il le regarde une dernière fois; il regarde longuement cet homme qui fut bon pour lui et hésite un instant. Mais, à son oreille, Maÿ ricane... A travers la moustiquaire, il pose ses lèvres sur la main de son maître et se faufile sous la véranda où fuient les chauves-souris...
Il court par des routes inconnues vers la mer dont il entend la voix énorme. Il approche, et la voix se fait plus retentissante et plus implorante; il distingue les paroles qu’elle gémit:
--Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas!...
--Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas! supplie la forêt anxieuse qui dévale aux flancs des massifs.
Hiên le Maboul n’entend plus la voix de la mer et de la forêt: le rire aigu de Maÿ emplit ses oreilles. Il court; le voilà devant la baie où ruissellent les traînées de clarté lunaire, pareilles à des essaims de poissons volants qui bondiraient hors de l’eau phosphorescente. Et les voix que renforce le vent se font plus impératives. Hiên comprend vaguement que l’eau ne voudra pas de lui, et, d’ailleurs, une idée nouvelle lui vient: il se pendra aux branches du banyan qui est devant la case du sergent Cang.
Il se hâte vers la mort, talonné par l’invisible mal, talonné aussi par la peur de voir apparaître derrière le panache des aréquiers les reflets roses de l’aube.
Voici le camp. La sentinelle dort dans sa guérite. C’est Nho; il ronfle paisiblement, accroupi sur la planche, le mousqueton entre les jambes et la tête inclinée sur l’épaule.
Dans la case de Maÿ, pas une lumière, pas un souffle. Qu’importe Maÿ, du reste? Hiên a poussé contre le tronc centenaire le billot de teck qui sert aux femmes des tirailleurs à fendre leur bois. Il déroule sa longue ceinture de laine rouge, la jette par-dessus une grosse branche et la noue solidement.
Il a bien calculé: debout sur le billot, son menton affleure la boucle du nœud coulant. Il introduit sa tête dans la boucle, se penche, pousse du pied le morceau de bois qui se dérobe et roule. La courte lutte commence qui précède le grand repos.
La mer et la forêt sanglotent.
* * * * *
Ainsi finit Hiên le Maboul qui voulut vivre comme les autres hommes.
XXIII
L’Aïeul ouvrit la porte, par où pénétra l’aube grise et froide. Essoufflé et rouge, le sergent Cang le salua:
--Aïeul à deux galons, Hiên le Maboul est mort.
Derrière lui, Bèp-Thoï se détournait, pour que nul ne vît couler une larme sur ses joues flétries.
--Il s’est pendu à une branche du banyan qui est devant ma porte. J’ai défendu d’y toucher avant ton arrivée: à quoi bon? Le corps était déjà glacé et raide: il devait être mort depuis des heures. Que faut-il faire?
--Attends-moi!
Tandis qu’ils se hâtaient vers le camp, à travers le village endormi, le vieux sergent se lamentait.
--La vieillesse engourdit mon corps: je dors rarement, mais, lorsque le sommeil vient à moi, je suis pareil à un cadavre. Je n’ai pas entendu le cri d’agonie du malheureux; d’autres l’ont entendu, mais n’ont point bougé, croyant que les malins esprits se battaient sur la plage... Et le pauvre fou est mort tout seul, et maintenant il est là, accroché à sa ceinture; le vent remue les pans de sa veste, et l’on croirait qu’il va bouger encore; mais il est bien mort... Il était fou, bien sûr! Il y a longtemps que sa folie couvait, mais, hier soir, elle a éclaté tout à fait. Ma fille Maÿ, qui était allée au marché, est revenue en courant, échevelée, sa tunique déchirée et tachée de boue, hurlant d’épouvante, nous criant de fermer la porte, que Hiên la poursuivait et voulait la tuer. Elle claquait des dents et la fièvre la tenait. Je n’ai pu savoir où elle avait rencontré le malheureux furieux... Il a dû errer ensuite dans la nuit pour fuir la folie, mais elle l’a rattrapé et voici qu’elle a fait son œuvre...
--Oui, dit l’Aïeul, c’est elle qui l’a persuadé de mourir.
--Le voilà!
Dans la lumière incertaine, l’Aïeul vit son enfant mort: il lut dans les yeux vitreux, dans les bras allongés, l’accablement, l’infinie lassitude, le désespoir qui avaient inspiré à l’âme tourmentée le désir du sommeil sans rêves et sans terme.
Les petits soldats attentifs déposèrent le vaincu sur un brancard, abaissèrent sur le regard farouche les paupières noires, rendirent à la face toute sa beauté sauvage, lui donnèrent la sérénité qu’il n’avait jamais connue. Comme sonnait le réveil ils couchèrent leur camarade sur une natte où pleuvaient les pétales des flamboyants...
Vêtu de blanc, coiffé de son salacco, Hiên dormit toute la matinée à l’ombre des flamboyants, veillé par Phuc et par Nho, bercé par les chansons des vagues et des bambous; et sa figure paisible, tournée vers le ciel incandescent, semblait joyeuse du grand soleil épanoui, des feuilles tendres qui jaillissaient des bourgeons éclatés, des moineaux qui pépiaient dans la paille des toits, des papillons indécis... Cependant les marteaux des charpentiers cognaient à grands coups sourds les planches du cercueil et les sanglots des deux gardiens accroupis leur répondaient.
*
* *
--Aïeul à deux galons, dit Cang, c’est toi qui représentes la famille absente: il t’appartient de donner des ordres. Tout est prêt: le bonze et le catafalque sont là.
L’Aïeul s’avance vers le cercueil ouvert; il soulève le voile de papier grenat qui recouvre le visage de Hiên le Maboul et lève la main, selon les rites. Les charpentiers rabattent le massif couvercle de teck et frappent sur les clous de cuivre: l’humble tirailleur est prisonnier dans son étroite caisse laquée et incrustée de nacre. Car le maître a voulu que son serviteur reposât dans un cercueil de riche: comme un mandarin, le gueux sera trimbalé dans le beau catafalque doré, pavoisé d’oriflammes rouges et blanches; bonzes, chanteurs, pleureuses et musiciens, grassement payés, ne lui ménageront ni les grimaces, ni les hurlements, ni les lamentations.
Les pétards éparpillent dans la poussière leurs tubes déchiquetés et noircis. Le gong, les tams-tams emplissent la baie de leurs pulsations sonores; les flûtes soupirent langoureusement, les violons à deux cordes nasillent. Et le cortège se met en marche, le long de la baie scintillante où courent des frissons lumineux.
En avant, chemine le bonze qui, par les routes convenables, mènera l’âme du défunt jusqu’à la tombe et jusqu’à l’éternité sereine. Le bâton à la main, il écarte les ombres malveillantes et les gamins qui se bousculent sur la chaussée, dans leur joie de prendre part à cette magnifique cérémonie. Ensuite défile l’interminable procession des brancards où sont étalées des victuailles: cochons rôtis et peints au vermillon, régimes de bananes, gâteaux de riz, jattes de _nuoc-mâm_, toutes bonnes choses dont est supposé se nourrir le mort, mais qui serviront ce soir au repas de funérailles. Des garçonnets agitent des banderoles d’étoffe blanche, où des caractères à l’encre de Chine exaltent les vertus de Hiên; et, comme l’écrivain qui les rédigea fut élu entre les plus habiles de sa corporation, les habitants du village s’extasient sur le choix heureux des épithètes flatteuses qui sont accolées au nom du mort. Deux porteurs balancent sur leurs épaules un coffre pourpre où s’érige la Tablette, planchette double où sont inscrits les noms, prénoms, titres qui furent la propriété de Hiên.
Quarante robustes sampaniers chancellent sous les énormes madriers de teck sculpté que couronne le catafalque en forme de pagodon: derrière les panneaux à jour plaqués de cuivre doré et de clinquant, le cercueil est enfermé. Vers lui les baguettes d’encens envoient leur légère fumée bleue; vers lui montent les grincements des violons, les battements précipités des tams-tams, les ronflements des gongs, les trilles des flûtes, les cris aigres des chanteurs psalmodiant des litanies baroques, le cliquetis de la coquille de bois que frappe à tour de bras un tirailleur, les hululements des pleureuses voilées de crépon blanc et courbées derrière le catafalque.
Deux vieillards effeuillent des carrés de papier argenté et doré qui figurent d’incalculables trésors: les mauvais esprits qui pullulent et guettent la pauvre âme sont généralement cupides, et pendant qu’ils se ruent sur les lingots d’or et d’argent, dont la route est jonchée, le mort se hâte vers la fosse, où cesse tout risque de poursuite.
Derrière le cercueil, l’Aïeul conduit le deuil. Bien plus que le vieillard indifférent qui, à cette heure, s’éveille de la sieste dans le village lointain, il est le père du pauvre hère que cahotent les épaules lasses des sampaniers. Une vraie douleur de père le bouleverse, tandis qu’il se redresse dans le dolman de toile blanche à boutons d’or. Sous la visière basse du casque, ses yeux clairs, qui semblent considérer les hampes des oriflammes et les cagoules des pleureuses, évoquent inlassablement le simple et naïf compagnon que la vie a dégoûté de vivre.
Il s’accuse de faiblesse et d’imprévoyance: pourquoi a-t-il cédé aux supplications de l’innocent qui voulut acquérir la science mauvaise?
Pourquoi l’a-t-il aidé dans sa recherche de l’amour qu’il savait devoir aboutir à la désillusion? Pourquoi enfin, à l’heure où la tentation de la mort rôdait autour du cerveau fou, n’a-t-il pas veillé sur le sauvage désarmé et qui ne pouvait se garder seul?... Il songe que, ce soir, dans la maison vide, les grosses mains noires ne se poseront pas sur son genou, les bons yeux luisants ne lui donneront pas leur caresse confiante. Il songe que toute sa philosophie légère et insouciante est impuissante à lui fournir une seule formule de consolation vraie. Une fois de plus, en face de la mort, il pleure, silencieusement et sans larmes, ses croyances envolées.
Sur la route écarlate sonnent les semelles ferrées des sous-officiers français; puis viennent les tirailleurs en grande tenue, martelant la terre dure de leurs pieds nus, et les femmes, et le village tout entier.
*
* *
C’est fini. On a mis sur le cercueil des bâtonnets, du riz et des œufs, et les fossoyeurs ont rejeté sur Hiên le sable chauffé par le soleil. Tous les gens qui sont venus accompagner le mort sont retournés vers la vie. L’Aïeul est parti, longtemps après les autres, entraîné par Bèp-Thoï qui s’est hasardé à le prendre par la main pour l’emmener.
Hiên le Maboul sommeille dans son cercueil de teck laqué, et le crépuscule tombe sur lui... Il dort, au flanc de la dune qu’empanachent les aréquiers aux palmes bavardes. A ses pieds ondulent les rizières plates où planent les crabiers, où déambulent les graves marabouts, où coassent les crapauds-buffles charmés de la soirée fraîche.
Là-bas, dans le feuillage terne des banyans pâlissent le toit rouge et les vérandas roses de la maison de l’Aïeul. Entre les fûts inclinés des cocotiers las, les vergues brunes des sampans se balancent sur la baie cuivrée. La lisière de la forêt proche s’enténèbre.
Hiên le Maboul, qui voulut goûter de la vie et que la vie écœura, dort paisiblement, et les voix tristes de la mer et des arbres bercent son sommeil sans rêves.
Hengay-Lam (Tonkin).
FIN
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