Hamlet

Chapter 13

Chapter 133,617 wordsPublic domain

HAMLET.--Pardonnez-moi, monsieur. Je vous ai offensé; mais pardonnez-moi comme un gentilhomme que vous êtes. Ceux qui sont ici présents savent, et vous avez nécessairement entendu dire, comment j'ai été affligé d'un cruel désordre d'esprit. Tout ce que j'ai fait, par quoi votre coeur, votre honneur, votre sévérité ont pu être mis rudement en éveil, je proclame ici que c'était de la folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laërtes? Hamlet? non, jamais. Si Hamlet est enlevé à lui-même, si, lorsqu'il n'est plus lui-même, il fait offense à Laërtes, alors ce n'est pas Hamlet qui la fait; Hamlet la désavoue. Qui donc fait l'offense? Sa folie? et s'il en est ainsi, Hamlet est du parti offensé; l'ennemi du pauvre Hamlet, c'est sa folie même. Monsieur, devant cette assistance, souffrez que mon désaveu de toute intention mauvaise m'absolve dans votre âme généreuse, comme si, lançant ma flèche par-dessus la maison, j'avais blessé mon frère.

LAERTES.--J'ai pleine satisfaction pour mon coeur, dont les griefs en cette affaire devraient me pousser le plus fortement à la vengeance. Mais sur le terrain de l'honneur, je me tiens dans la réserve et ne veux point de réconciliation, jusqu'à ce que j'aie, de quelques arbitres d'un honneur connu, la sentence et les précédents de paix qui doivent garder mon nom de toute tache; mais en attendant je reçois l'amitié que vous m'offrez comme une amitié vraie, et je ne lui ferai pas défaut.

HAMLET.--J'embrasse volontiers cette assurance, et je vais disputer loyalement cette gageure fraternelle.... Donnez-nous les fleurets. Allons.

LAERTES.--Allons.....Un pour moi.

HAMLET.--Oui, Laërtes, un fleuret, et moi, je serai votre plastron;[64] enchâssée en ma maladresse, votre habileté, comme une étoile dans la nuit la plus obscure, va ressortir avec tout son feu.

[Note 64: Le mot du texte _foil_, signifie _fleuret_ ou _feuille de métal, monture d'une pierre précieuse_, tout ce qui encadre ou lait ressortir, tout ce qui fait contraste; d'où le jeu de mots de Hamlet et l'image qui suit.]

LAERTES.--Vous me raillez, monsieur.

HAMLET.--Non, j'en jure par ma main droite.

LE ROI.--Jeune Osrick, donnez-leur les fleurets.--Cousin Hamlet, vous connaissez la gageure?

HAMLET.--Très-bien, mon seigneur. Votre Grâce a placé le plus gros enjeu du côté le plus faible.

LE ROI.--Je ne crains rien: je vous ai vus tous deux à l'oeuvre. Mais comme il a fait des progrès, nous avons pris un avantage.

LAERTES.--Celui-ci est trop lourd; voyons-en un autre.

HAMLET.--Celui-ci me va; sont-ils tous de longueur?

(Ils se disposent à l'assaut.)

OSRICK.--Oui, mon bon seigneur.

LE ROI.--Mettez-moi les flacons de vin sur cette table. Si Hamlet porte la première ou la seconde botte, s'il riposte à la troisième, que toutes les batteries fassent feu: le roi boira à Hamlet, lui souhaitant de moins perdre haleine, et il jettera dans la coupe la perle de sa bague d'alliance,[65] une perle plus riche que celles de la couronne de Danemark depuis quatre règnes. Donnez-moi les coupes, et que les timbales disent aux trompettes, les trompettes aux canonniers du dehors, les canons au ciel et le ciel à la terre: «Maintenant le roi boit à Hamlet.» Allons, commencez.--Et vous, juges, ayez l'oeil attentif.

[Note 65: En souvenir de Cléopâtre, c'était une prodigalité à la mode, que de jeter une perle dans la coupe avant de porter une santé. «Voilà,» dit un personnage de comédie, «seize mille livres sterling qui s'en vont d'une seule gorgée, en place de sucre. Gresham boit cette perle à la reine sa maîtresse.» On prétendait aussi que les perles donnaient une saveur cordiale à la liqueur où elles se dissolvaient; et c'est ce double prétexte que le vol saisit pour empoisonner la coupe destinée à Hamlet. Quelques mots ont été ajoutés ici au texte; on en verra la raison page 280, note 1.]

HAMLET.--Allons, monsieur.

LAERTES.--Allons, mon seigneur.

(Ils commencent l'assaut.)

HAMLET.--Une.

LAERTES.--Non.

HAMLET.--Qu'on en juge.

OSRICK.--Une botte, une botte très-visible.

LAERTES.--Soit: recommençons.

LE ROI.--Attendez, qu'on me donne à boire. Hamlet, cette perle est à toi; à ta santé! Donnez-lui la coupe.

(Les trompettes sonnent, le canon tire.)

HAMLET.--Je veux achever cette passe auparavant: mettez la coupe de côté. Allons. (_Ils recommencent_.) Encore une: qu'en dites-vous?

LAERTES.--Touché, touché, je l'avoue.

LE ROI.--Notre fils gagnera.

LA REINE.--Il est gros et court d'haleine.[66] Viens, Hamlet; prends mon mouchoir, essuie ton front. La reine boit à ton succès, Hamlet.

[Note 66: On croit que ces mots font allusion à l'obésité de l'acteur Burbage, fameux dans le rôle de Hamlet. L'épitaphe de Burbage dit, en effet: «On ne verra plus en lui le jeune Hamlet, quoique court d'haleine, crier vengeance pour la mort de son père bien-aimé!» Ainsi dans, _l'Avare_ (acte I, se. IV), Molière fait dire par Harpagon: «Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là,» parce que Béjart le jeune, chargé du rôle de La Flèche, était boiteux.]

HAMLET.--Chère madame....

LE ROI.--Gertrude, ne bois pas.

LA REINE.--Je boirai, mon seigneur. Excusez-moi, je vous prie.

LE ROI, _à part_.--C'est la coupe empoisonnée; il est trop tard.

HAMLET.--Je n'ose pas boire encore, madame. Tout à l'heure.

LA REINE.--Viens; laisse-moi t'essuyer le visage.

LAERTES.--Mon seigneur, maintenant je vais le toucher.

LE ROI.--Je ne crois pas.

LAERTES, _à part_.--Et pourtant c'est presque contre ma conscience.

HAMLET.--Allons, à la troisième, Laërtes. Vous ne faites que jouer. Je vous prie, poussez du meilleur de vos forces; je crains que vous ne me traitiez en petit garçon.

(Ils recommencent.)

LAERTES.--Le croyez-vous? Allons!

OSRICK.--Rien de part ni d'autre.

LAERTES.--À vous, maintenant.

(Laërtes blesse Hamlet, mais dans ce conflit ils changent de fleuret, et Hamlet blesse Laërtes.)

LE ROI.--Séparez-les; ils sont enflammés.

HAMLET.--Non; recommençons.

(La reine s'évanouit.)

OSRICK.--Voyez donc la reine! Oh!

HORATIO.--Ils sont tous deux en sang. Comment vous trouvez-vous, mon seigneur?

OSRICK.--Comment êtes-vous, Laërtes?

LAERTES,--Eh bien! Osrick, comme une bécasse prise à son propre piège. Je péris justement par ma propre trahison.

HAMLET.--Comment est la reine?

LE ROI.--Elle s'est évanouie en les voyant en sang.

LA REINE.--Non, non; la coupe, la coupe! O mon cher Hamlet! la coupe, la coupe; je suis empoisonnée!

(Elle meurt.)

HAMLET.--O scélératesse! Holà! qu'on ferme la porte. Trahison! Qu'on découvre la trahison!

(Laërtes tombe.)

LAERTES.--La voici, Hamlet. Hamlet, tu es mort; point de remède au monde qui puisse te faire du bien; tu n'as plus en toi une demi-heure de vie; le perfide instrument est, dans ta main, affilé et envenimé. L'infâme artifice s'est retourné contre moi; voici, je suis ici gisant pour ne me relever jamais. Ta mère est empoisonnée. Je n'en puis plus. Le roi, le roi est coupable!

HAMLET.--La pointe envenimée aussi! Alors, venin, fais ton oeuvre!

(Il frappe le roi.)

OSRICK ET LES SEIGNEURS.--Trahison! trahison!

LE ROI.--Oh! défendez-moi encore, amis, je ne suis que blessé.

HAMLET.--Tiens, toi, incestueux, assassin, damnable roi, achève ce breuvage! Est-elle là dedans, ta belle alliance? Eh bien! va rejoindre ma mère.[67]

(Le roi meurt.)

[Note 67: Le texte porte:

_Drink of this potion. Is thy union here? Follow my mother_.

On appelait _union_ toute perle de beauté rare et qu'on pouvait croire ou prétendre unique en son genre. Mais ici, très probablement, par un dernier sarcasme tout à fait conforme à ses habitudes de langage, Hamlet équivoque sur l'autre sens _d'union_; ce qu'il nous semble sous-entendre pourrait se développer ainsi: «Est-ce là qu'est ta perle, le gage empoisonné de ta feinte union avec moi? Eh bien! qu'il te réunisse à ta femme maintenant!» Notre mot français _alliance_, avec son second sens familier _bague de mariage_, se prête à un sous-entendu équivalent qui nous a seulement causé une très-légère addition, plus haut (v. p. 277, note 2); en l'avouant et en l'expliquant, le traducteur a cru pouvoir se la permettre.]

LAERTES.--Il est servi selon ses mérites! C'est un poison préparé par lui-même... Échange le pardon avec moi, noble Hamlet; que ma mort et celle de mon père ne tombent pas sur toi, ni la tienne sur moi!

(Il meurt.)

HAMLET.--Que le ciel t'en absolve! je te suis. Je suis mort, Horatio. Reine misérable, adieu...! Vous, que je vois pâlir et trembler à ce coup, vous qui n'êtes, au milieu d'un tel spectacle, que des muets ou un public, si seulement j'avais le temps!... car c'est un huissier féroce que la mort, et strict à signifier ses arrêts.-Oh! je vous dirais... mais, laissons cela... Horatio, je suis mort, tu vis; redresse Hamlet et sa cause, aux yeux des mécontents.

HORATIO.--N'y comptez pas; je tiens plus de l'ancien Romain que du Danois. Il reste ici un peu de liqueur.

HAMLET.--Si tu es un homme, donne-moi la coupe. Lâche-la, par le ciel! je l'aurai... O Dieu! Horatio, quel nom meurtri va me survivre, si les choses demeurent ainsi ignorées! Si tu m'as jamais porté dans ton coeur, absente-toi quelque temps encore de la suprême félicité; reste dans ce monde cruel à respirer un air douloureux, pour raconter mon histoire, (_Une marche sonne au loin; coups de canon derrière la scène_.) Quel est ce bruit guerrier?

OSRICK.--Le jeune Fortinbras, revenu de Pologne en conquérant, envoie aux ambassadeurs d'Angleterre cette salve guerrière.

HAMLET.--Ah! je meurs, Horatio! le poison puissant abat tout à fait mes esprits; je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d'Angleterre. Mais je prédis que l'élection se fixera sur Fortinbras: il a ma voix mourante; dis-lui cela, avec les circonstances, grandes ou petites, qui ont provoqué... le reste appartient au silence.

(Il meurt.)

HORATIO.--Ainsi se brise un noble coeur. Dors bien, cher prince; et que des essaims d'anges chantent pour te porter au repos! (_Une marche derrière la scène_.) Mais pourquoi le tambour vient-il ici?

(Entrent Fortinbras, les ambassadeurs d'Angleterre et autres.)

FORTINBRAS.--Où est ce spectacle?

HORATIO.--Qu'est-ce que vous voulez voir? Si c'est du malheur ou de la stupeur, ne cherchez pas plus loin.

FORTINBRAS.--Voilà une curée qui crie: point de quartier! O mort orgueilleuse, quel est donc le banquet qui se prépare dans ta caverne éternelle, pour que tu aies frappé tant de princes d'un seul coup si sanglant!

PREMIER AMBASSADEUR.--La vue en est horrible, et notre mission arrive trop tard d'Angleterre; elle est maintenant insensible, l'oreille qui devait nous donner audience pour apprendre de nous que ses ordres sont remplis, et que Rosencrantz et Guildenstern ont péri. D'où nous viendront les remerciements qui nous sont dus?

HORATIO.--Ce ne serait pas de sa bouche, si même il avait encore le pouvoir de la vie pour vous remercier: il n'a jamais donné l'ordre de leur mort. Mais puisque vous vous rencontrez si juste à point à ce sanglant aspect, vous, venus des guerres de Pologne, vous, venus d'Angleterre, donnez ordre que ces corps soient exposés aux regards sur une haute estrade, et laissez-moi raconter, au monde qui l'ignore, comment les choses en sont venues là; alors vous entendrez parler d'actions impudiques, sanguinaires et dénaturées, de jugements rendus par le hasard, de meurtres fortuits, de morts accomplies par la fourbe ou par une force majeure, et, quant à ce dernier acte, de projets qui, par méprise, sont retombés sur la tête de leurs auteurs. C'est là ce que je puis fidèlement raconter.

FORTINBRAS.--Hâtons-nous de l'entendre, et convoquons l'élite de la noblesse à cette assemblée; pour moi, c'est avec douleur que j'accepte ma fortune: j'ai sur ce royaume des droits dont on se souvient et que mon intérêt m'invite maintenant à réclamer.

HORATIO.--J'ai aussi mission de parler sur ce point, et de la part d'une bouche dont la voix en entraînera d'autres; mais accomplissons sur-le-champ ce projet, pendant que les esprits sont encore agités, de peur que, par complots ou par méprises, il n'arrive de nouveaux malheurs.

FORTINBRAS.--Que quatre de mes capitaines portent Hamlet, comme un soldat, vers l'estrade, car il donnait à croire que s'il était monté sur le trône, il se serait montré vraiment roi; que, sur son passage, la musique militaire et tous les honneurs de la guerre parlent hautement de lui. Emportez ces corps; un tel spectacle convient aux champs de bataille, mais il fait mal ici. Allez, et ordonnez aux soldats de faire feu.

(Marche funèbre.--Ils sortent, portant les corps; puis l'on entend une décharge d'artillerie.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTE SUR LA DATE DE HAMLET.

La préface qui précède cette traduction de _Hamlet_ contient une assertion qui doit être rectifiée. Nous voulons parler de la conjecture, citée comme presque certaine, qui attribue à Thomas Kyd une tragédie écrite, dit-on, six ou sept ans avant celle de Shakspeare, sur le sujet de _Hamlet_. Voici l'origine de cette conjecture.

Jusqu'en 1825, la plus ancienne édition qu'on eût conservée du _Hamlet_ de Shakspeare était un in 4°, daté Je 1604, dont le titre donnait la pièce comme «imprimée de nouveau et augmentée presque du double, suivant le texte véritable et parfait.» On croyait que l'édition antérieure, indiquée par ce titre même, devait être de 1602, parce qu'on trouvait la pièce inscrite sur les registres de la librairie au 26 juillet 1602, au nom de l'imprimeur James Roberts. On croyait aussi que la pièce avait été écrite en 1600, à cause du passage du second acte (scène II), où il est dit que l'empêchement des comédiens, c'est-à-dire la nécessité où ils se sont vus de faire une troupe ambulante, vient de la récente innovation; or, cette innovation ne peut pas être l'ordonnance rendue par le conseil privé, le 22 juin 1600, pour réduire à deux le nombre des salles de théâtre, car cette ordonnance favorisait la troupe de Shakspeare au lieu de lui nuire; et d'ailleurs elle ne fut jamais exécutée, quoique renouvelée en termes encore plus forts l'année suivante. Le fait auquel se rapporte le passage ci-dessus indiqué est donc au contraire la permission rendue, en 1600, aux enfants de la chapelle de Saint-Paul, qui reprirent alors avec une vogue nouvelle leurs représentations interrompues depuis 1591.

Ainsi, 1604, date de la plus ancienne édition conservée; _1602_, date probable de la première édition; 1600, dale évidente de la composition de la pièce; telle était, en 1825, la chronologie du _Hamlet_ de Shakspeare. Et cependant, plusieurs documents antérieurs à l'an 1600 parlaient d'une tragédie de _Hamlet_. Thomas Lodge, en 1596, pour donner l'idée d'une extrême pâleur, disait; «pâle comme le masque de ce spectre qui criait si misérablement, au théâtre: Hamlet, venge-moi!» Une troupe d'acteurs avait, en 1594, joué un _Hamlet_ à Newington. Thomas Nash, en 1589, dans une épître qui sert de préface à _l'Arcadie_ de Greene, écrivait ce qui suit: «Il y a aujourd'hui une espèce de compagnons vagabonds qui traversent tous les métiers sans faire leur chemin par aucun, et qui, abandonnant le commerce du droit pour lequel ils étaient nés, s'adonnent aux tentatives de l'art, eux qui sauraient à peine mettre un vers en latin, s'ils en avaient besoin; mais le Sénèque traduit en anglais, lu à la lueur d'une chandelle, fournit un bon nombre de bonnes sentences, comme: _le sang est un mendiant_, et ainsi de suite; et si vous l'implorez bien, par une froide matinée, il vous donnera de pleins _Hamlets_, je veux dire de pleines poignées de discours tragiques.»

Entre ces deux séries de faits, dont les uns fixaient à l'an 1600 la composition du _Hamlet_ de Shakspeare, tandis que les autres montraient un _Hamlet_ joué et critiqué dès 1589, quelle conciliation trouver? La seule qui dût sembler possible était cette conjecture même par laquelle Malone supposa un _Hamlet_ antérieur à celui de Shakspeare; et s'il l'attribua à Thomas Kyd, ce fut peut-être à cause des ressemblances que nous avons signalées plus haut entre _Hamlet_ et la _Tragédie espagnole_ (voir page 206, note); peut-être pensait-il que Kyd, étant connu pour avoir fait quelques pas vers la conception de _Hamlet_, avait plus de titres qu'aucun autre à l'honneur supposé de s'en être approché tout à fait et d'avoir fourni à Shakspeare, non plus quelques traits seulement d'un caractère et le hardi modèle d'une seule scène, mais la donnée et le plan de la pièce entière.

La conjecture de Malone perdit tout à coup tout crédit, quand on eut retrouvé, en 1825, un exemplaire du _Hamlet_ de Shakspeare, différent, par la date comme par le texte, du _Hamlet_ jusqu'alors connu. La date n'était, que d'un an antérieure à celle de l'édition d'abord considérée comme la plus ancienne. Mais si la date ne faisait remonter qu'a 1603, le texte faisait remonter au moins à 1591; en effet, dans la seconde scène du second acte, dans le passage déjà mentionné tout à l'heure où il s'agit des comédiens ambulants, on pouvait noter une différence importante: dans le texte de 1603, l'allusion porte sur la réouverture du théâtre des Enfants de Saint-Paul, qui eut lieu en l'an 1600; dans le texte de 1603, l'allusion porte sur la première période des représentations de cette troupe enfantine, qui avaient commencé en 1584 et furent interdites en 1591. Voilà donc le _Hamlet_ de Shakspeare composé tout au moins en 1591, c'est-à-dire neuf ans plus tôt qu'on ne croyait. Et comme il semble, d'ailleurs, que les plaisanteries citées plus haut de Thomas Nash s'appliquent fort exactement à Shakspeare; comme Nash était, avec Marlowe, l'auteur de cette tragédie de _Didon_ qui est parodiée dans _Hamlet_, et avait par conséquent quelque rancune à satisfaire contre Shakspeare; comme il est certain que Shakspeare n'avait pas appris beaucoup de latin dans sa jeunesse; comme il paraît au contraire avoir été singulièrement versé dans la connaissance du droit, dont il emploie très-souvent les termes les plus subtils, il faut fixer la date du _Hamlet_ de Shakspeare d'après la date des moqueries de Nash, c'est-à-dire en 1589 au plus tard.

On sait, du reste, par un document officiel trouvé dans les archives de lord Ellesmere, que Shakspeare, au mois de novembre 1589, était un des associés du théâtre de Blackfriars et avait part aux bénéfices; _Harmlet_, ne fût-ce qu'à l'état d'ébauche, pouvait bien lui valoir ces avantages; et que Shakspeare ait dû, en effet, au premier _Hamlet_, sa première admission parmi les associés du théâtre, c'est une hypothèse assez probable. Voyez, dans le _Hamlet_ revu et développé, au troisième acte, à la seconde scène, après la représentation intercalée dans le drame, ce que le héros dit à son ami: «Ne croyez-vous pas qu'un coup de théâtre comme celui-ci pourrait me faire recevoir compagnon dans une troupe de comédiens?--A demi-part, répond Horatio.--A part entière, vous dis-je, reprend Hamlet.» Le premier _Hamlet_ ne contient rien de ce passage, et n'est-on pas naturellement amené à croire que Shakspeare, en ajoutant ce fragment de dialogue, pensait à lui-même, qu'il voulait constater par-devant le public la valeur dramatique d'une péripétie si fortement exploitée, et que, par la bouche de son héros, au nom du succès de son oeuvre, il réclamait, dans les bénéfices de ses compagnons, la part entière dont une moitié seulement lui aurait été accordée pour le premier _Hamlet_? Il est remarquable, en effet, que, d'après le document trouvé chez lord Ellesmere, Shakspeare, en 1589, n'était encore rangé que l'un des derniers parmi les associés de Blackfriars, tandis que nous le trouvons nommé le second dans la licence royale octroyée à sa troupe en 1603.

Mais quand même l'in-quarto découvert en 1825 ne nous aurait pas rendu ce premier _Hamlet_ qui commença la fortune de Shakspeare, quand même ni Lodge ni Nash n'en auraient fait soupçonner l'existence, il y a, parmi les curiosités du vieux théâtre anglais, une pièce qui aurait dû suffire, selon nous, à faire croire que le _Hamlet_ de Shakspeare, au moins à l'état d'ébauche, était joué et connu en 1589.

C'est un drame intitulé: _Avis aux belles femmes_, dont l'intrigue roule sur le meurtre d'un négociant de Londres, commis en 1573 par sa femme et par l'amant de sa femme. Il est prouvé, par le texte même du drame, qu'il fut écrit en 1589. Notons, en passant, que, vers la fin de la pièce, un des personnages raconte, pour démontrer l'utilité du théâtre, cette même histoire à laquelle Hamlet fait allusion dans son dernier monologue du second acte et que nous avons rapportée en note à cet endroit (p. 491); mais qu'on attache ou non quelque valeur à cette coïncidence peut-être fortuite, voici un autre passage, bien plus important à nos yeux, de ce vieux drame; c'est un prologue où sont personnifiées la tragédie, la comédie et l'histoire, qui se disputent la supériorité et le droit d'occuper le théâtre, et voici le tableau des spectacles tragiques tel que la Comédie le retrace: «Un tyran damné, pour obtenir la couronne, empoisonne, poignarde, coupe des gorges; un vilain spectre pleurard, enveloppé dans une sale toile ou dans un manteau de cuir, entre en geignant comme un porc à demi-égorgé, et crie _vindicta!_ vengeance, vengeance! Et quand il apparaît, on voit flamber un peu de résine, comme un peu de fumée sortirait d'une pipe, ou comme le pétard d'un enfant. Et à la fin, ils sont deux ou trois qui se percent l'un l'autre, avec des aiguilles à passer le lacet. N'est-ce pas là un bel étalage, un majestueux spectacle?» N'est-ce pas là, manifestement, dirons-nous à notre tour, la caricature grotesque d'une représentation de _Hamlet_ et de la mesquine mise en scène qui en déparait les scènes les plus surnaturelles ou les plus meurtrières? Quand on voit dans une indication du premier _Hamlet_, au troisième acte, le spectre apparaître, sauf votre respect, en chemise de nuit, au moment même où son fils le contemple et le décrit avec la plus respectueuse terreur, ou s'imagine sans peine que ce pauvre fantôme pouvait bien n'avoir, au premier acte, sur la plate-forme d'Elseneur, qu'un manteau de cuir pour figurer sa fameuse armure connue des Polonais et qu'une torche de résine pour jouer quelque reflet de «ces flammes sulfureuses et torturantes» où il va être obligé de rentrer. On comprend aussi que les morts accumulées du dénoûment aient donné à rire aux rieurs; la comédie a toujours reproché à la tragédie son arsenal d'armes sans pointes et son cortège de faux cadavres. Ou nous sommes bien trompés, ou tous les traits que nous avons cités de ce prologue du vieux drame anglais sont autant de traces du _Hamlet_ de Shakspeare, et contribuent à lui assigner pour date l'année 1589.