Chapter 14
Shakspeare était né en 1564; ce serait donc à vingt-cinq ans qu'il aurait écrit son premier _Hamlet_. Une telle oeuvre, conçue par un si jeune homme, n'est-ce pas déjà le plus singulier exemple de la précocité du génie? Tous les admirateurs de Shakspeare ne se tiennent cependant pas pour satisfaits, et il en est qui voudraient fixer à 1584 la date du premier _Hamlet_. Deux arguments les y décident. Il est dit, dans le premier _Hamlet_, que les comédiens nomades se sont faits nomades parce que «la nouveauté l'emporte,» et que la majeure partie du public qui venait chez eux s'est tournée vers les théâtres privés «et vers les divertissements des enfants;» or, c'est en 1584 que les enfants de choeur de la chapelle Saint-Paul commencèrent à jouer, et que leurs divertissements furent, dit-on, une nouveauté. On a, de plus, remarqué que Shakspeare eut, en 1584, deux enfants jumeaux, une fille nommée Judith et un fils nommé Hamlet; or, ce dernier nom a semblé permettre de supposer que Shakspeare avait déjà en tête son grand drame danois, et que peut-être même, se sentant en proie à la misère et à la fatalité, il avait voulu pour ainsi dire se baptiser par avance un tragique vengeur en la personne de son fils nouveau-né. On peut répondre à ces arguments par plus d'une objection.
Examinons d'abord la phrase relative aux comédiens nomades. Elle prouve, comme nous l'avons dit plus haut, que le premier _Hamlet_ ne peut pas être postérieur à 1591; voilà ce qu'elle prouve, et rien de plus; elle indique une période dont on sait la limite, non un fait précis dont on sache la date spéciale. Ce n'est pas aux débuts des enfants de Saint-Paul, mais à leur succès déjà décidé que cette phrase fait allusion; pour que l'ancienne troupe renonçât à son séjour accoutumé, il n'a pas suffi qu'une nouveauté se produisît près d'elle: il a fallu que la nouveauté l'emportât sur elle et lui enlevât la majeure partie du public.--Mais en 1589, dira-t-on, les représentations des enfants de Saint-Paul duraient déjà depuis cinq ans, et leur succès même ne pouvait plus passer pour la vogue d'une nouveauté.--Aux yeux du public, non, peut-être; mais aux yeux de l'ancienne troupe, assurément oui. Combien longtemps, pour quiconque a réussi, ceux qui réussissent après lui ne restent-ils pas des intrus! Combien longtemps, en France et dans notre siècle, n'a-t-on pas continué à appeler «poëtes de la nouvelle école» ceux qui étaient déjà passés au rang de modèles! _Hernani_, pendant bien des années, quoique faisant loi pour les uns, n'était encore pour beaucoup d'autres qu'une nouveauté à la mode. Mais pour en revenir au premier _Hamlet_ et à la phrase qui nous occupe, il est singulier qu'on y cherche une allusion précise aux débuts des enfants de Saint-Paul, si l'on remarque que Shakspeare parle en même temps des théâtres privés. Quand les enfants de Saint-Paul commencèrent leurs représentations, il y avait déjà nombre d'années que les riches seigneurs de la cour avaient pris l'habitude d'enrôler parmi leurs serviteurs des troupes de comédiens; Élizabeth était depuis peu sur le trône, lorsque lord Leicester donna l'exemple, et avant 1584 il avait déjà eu dix imitateurs. C'est à l'ensemble de ces concurrences gênantes que Shakspeare, dans le premier _Hamlet_, attribue les défections du public; il n'y a point de chronologie exacte à tirer d'une phrase où sont rapprochés des faits qui s'espacent sur plus de dix années; la troupe où Shakspeare était engagé datait de 1575, et c'est à cause de son existence ancienne et non interrompue que cette troupe, par l'organe de son poëte, traitait de nouveaux venus tous ses rivaux. Ainsi, soit que l'on considère en elle-même cette phrase du premier _Hamlet_, soit qu'on la compare au passage correspondant du second _Hamlet_, tout ce qu'on en peut conclure, c'est que le second _Hamlet_ a été écrit après 1600, et le premier avant 1591; mais elle ne prouve aucunement que le premier _Hamlet_ date de 1584.
Mais Shakspeare, en 1584, donnait à son fils le nom de Hamlet! Oui, ou du moins celui de Hamnet; ainsi le mentionne le registre de l'état civil de Stratford-sur-Avon. Mais Hamlet ou Hamnet, peu importe: on voit, dans divers actes, les deux noms couramment confondus; seulement, comment voir dans cet acte de baptême la moindre trace d'intentions sombres ou de préoccupations poétiques? L'enfant reçut son nom tout simplement de son parrain, M. Hamnet ou Hamlet Sadler, comme sa soeur jumelle recevait le sien de Mme Judith Sadler, sa marraine; et si Amleth, le héros de la légende danoise et des histoires de Belleforest, a quelque chose à voir en tout ceci, ce n'est pas qu'il ait servi de patron au fils de Shakspeare: très-évidemment, au contraire, le prince de Danemark ne naquit pour la scène et ne s'appela Hamlet qu'après l'enfant obscur de Stratford-sur-Avon, à qui il emprunta l'orthographe anglaise du nom sous lequel il est à jamais connu. D'ailleurs, le lecteur trouvera à la fin de ce volume un _Appendice_ consacré à la comparaison des différents textes de _Hamlet_, et cette étude plus générale lui fournira, nous l'espérons, quelques raisons encore de conclure comme nous sur le point du débat spécial auquel nous avons dû nous borner ici.