Hamlet

Chapter 12

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La reine, les courtisans! qui est-ce qu'ils suivent? Et comme ces rites sont mutilés! Cela indique que le cadavre auquel ils font cortège a, d'une main désespérée, attenté à sa propre vie. C'était une personne de quelque marque. Cachons-nous un moment et observons.

(Il se retire avec Horatio.)

LAERTES.--Quelle autre cérémonie?...

HAMLET.--C'est Laërtes, un fort noble jeune homme: écoutons.

LAERTES.--Quelle autre cérémonie?...

PREMIER PRÊTRE.--Ses obsèques ont été poussées aussi loin que nous en avons mission. Sa mort prêtait au doute, et sans cette haute volonté qui l'emporte sur l'ordre établi, elle eût été logée dans une terre non bénite jusqu'à la trompette du dernier jugement. Au lieu de charitables prières, on eût jeté sur elle des tessons, des pierres et des cailloux; mais on lui a accordé ses couronnes de jeune fille, ses jonchées de fleurs virginales, et l'accompagnement des cloches et des funérailles.

LAERTES.--Ne doit-on rien faire de plus?

PREMIER PRÊTRE.--Non, rien de plus; ce serait profaner l'office des morts que de chanter pour elle le _Requiem_ et ce repos réservé aux âmes qui partent en paix.

LAERTES.--Placez-la dans la terre, et puissent de sa chair belle et sans tache mille violettes naître ici![52] Je te dis ceci, prêtre brutal: ma soeur sera un ange protecteur, quand tu seras, toi, tombé là-bas en hurlant!

[Note 52: De même Perse, Sat. 1, v. 39:

Nunc non e tumulo fortunataqne faville Nascentur victae?]

HAMLET.--Quoi? la belle Ophélia!

LA REINE, _répandant des fleurs_.--Les plus douces à la plus douce! Adieu! J'avais espéré que tu serais la femme de mon Hamlet; je pensais, douce fille, à parer de ces fleurs ton lit nuptial, et non à en joncher ton tombeau.

LAERTES.--Oh! qu'une triple peine tombe trois fois dix fois sur cette tête maudite dont l'action méchante t'a privée de ta très-délicate raison! Tenez pour un moment cette terre encore écartée, jusqu'à ce-que je l'aie saisie une dernière fois dans mes bras. (_Il s'élance dans la fosse_.) Et maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur le mort, jusqu'à ce que vous ayez fait de cette plaine une montagne qui dépasse le vieux Pêlion ou le front céleste de l'Olympe bleu!

HAMLET, _avançant_.--Quel est l'homme dont la douleur comporte une pareille hauteur d'accent, et dont les plaintes vont, comme une conjuration magique, atteindre les astres errants et les arrêter, tels que des auditeurs frappés d'une mortelle surprise? Je suis cet homme, moi, Hamlet le Danois!

(Il s'élance dans la fosse.)

LAERTES, _le saisissant_.--Que le démon prenne ton âme!

HAMLET.--Tu ne pries pas bien. Allons, ôte tes doigts de ma gorge; car bien que je ne sois ni bilieux ni brusque, j'ai cependant au-dedans de moi quelque chose de dangereux et que devra redouter ta prudence. Écarte ta main.

LE ROI.--Séparez-les.

LA REINE.--Hamlet! Hamlet!

TOUS.--Messieurs!

HORATIO.--Mon bon seigneur, calmez-vous.

(On les sépare et ils sortent de la fosse.)

HAMLET.--Or çà, je combattrai avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières refusent de se mouvoir.

LA REINE.--O mon fils, pour quelle cause?

HAMLET.--J'aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec toute leur somme d'amour, monter au même total que moi... Que veux-tu faire pour elle?

LE ROI.--O Laërtes, il est fou.

LA REINE.--Pour l'amour de Dieu, laissez-le!

HAMLET.--Morbleu! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer? veux-tu combattre? veux-tu t'affamer? veux-tu te mettre en-pièces? veux-tu t'abreuver de vinaigre?[53] veux-tu manger un crocodile?... Je ferai tout cela... Ne viens-tu ici que pour gémir? pour me braver en t'élançant dans son tombeau? Fais-toi enterrer vivant avec elle; j'en ferai autant. Et puisque tu bavardes à propos de montagnes, qu'on jette sur nous des millions d'arpents de terre, jusqu'à ce que notre sol aille aux sphères brûlantes heurter et roussir sa tête et fasse ressembler le mont Ossa à une verrue!... Sur mon honneur! si tu déclames, je crierai aussi bien que toi.

[Note 53: Les galants, au temps de Shakspeare, avaient pour mode de prouver leur passion à leurs maîtresses par les plus extravagantes épreuves; une des moins folles, mais non la moins sotte, consistait à avaler quelque breuvage déplaisant. Il est donc inutile de supposer, comme quelques commentateurs, que Hamlet propose à Laërtes de boire une rivière telle que l'Yssel ou la Vistule. Le texte porte:

_Woo't drink up esile_?

et dans ce dernier mot on reconnaît aisément _eisell_, qui désignait alors tantôt le vinaigre, tantôt l'absinthe, et jouait souvent un rôle en ces défis de courage amoureux.--On le trouve ainsi mentionné dans les oeuvres de sir Th. Moor (1557): «Si tu affliges ton goût par un breuvage amer, souviens-toi que, pour toi, Jésus-Christ a goûté le vinaigre et le fiel;» et dans son IIIe sonnet Shakspeare a dit lui-même: «Malade docile, je boirai des potions d'absinthe pour combattre le poison violent qui m'envahit.»]

LA REINE.--Ceci est de la folie toute pure! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps; mais bientôt vous le verrez, aussi patiemment que la colombe quand ses jumeaux au duvet doré viennent d'éclore,[54] couver un silence languissant.

[Note 54: On sait que la colombe n'a jamais que deux oeufs à la fois, et que, ses petits étant sortis de l'oeuf, elle ne laisse plus le mâle couver à sa place, et demeure trois jours immobile dans son nid.]

HAMLET.--Entendez-vous, monsieur? Quelle raison avez-vous pour en user ainsi avec moi? Je vous ai toujours aimé.... mais n'importe! Hercule lui-même aurait beau faire: le chat miaulera... et le chien aura son tour.

(Il sort.)

LE ROI.--Je te prie, cher Horatio, ne le quitte pas. (_Horatio sort.)--_À Laërtes_. Que votre patience s'affermisse sur notre entretien d'hier soir. Nous allons mettre cette affaire en train.--Chère Gertrude, ordonnez quelque surveillance autour de votre fils... Il faut à cette tombe un monument vivant; nous verrons ainsi venir l'heure du repos; d'ici là, usons de patience dans nos entreprises.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une salle dans le château.

HAMLET ET HORATIO _entrent_.

HAMLET.--Assez sur ce sujet, monsieur; maintenant passons à l'autre. Vous vous souvenez bien de toutes les circonstances?

HORATIO.--Si je m'en souviens, mon seigneur?

HAMLET.--Monsieur, il y avait en mon coeur une sorte de combat qui ne me laissait point dormir. J'étais, à ce qui me semblait, couché plus mal à l'aise que les matelots mutins dans leurs entraves [55]. Brusquement.... et bénie soit cette brusquerie! car notre irréflexion, sachons-le bien, nous profite parfois tandis que nos projets les plus profonds avortent, et cela devrait nous enseigner qu'il y a une divinité qui façonne nos destinées, quelle que soit notre volonté de les ébaucher...

[Note 55: On montre encore à la Tour de Londres, parmi les trophées de la grande Armada, des barres de fer munies de chaînes _(bilboes),_ qui servaient alors à enchaîner l'un à l'autre les marins indisciplinés, et dont les Anglais avaient emprunté le nom comme le modèle à la ville espagnole de Bilbao, célèbre par ses aciers. Le moindre mouvement d'un des malheureux ainsi entravés devait réveiller tous les autres.]

HORATIO.--Cela est bien certain.

HAMLET.--Brusquement donc, je sors de ma cabine, mon manteau de marin roulé autour de moi, et dans l'obscurité, à tâtons, je les cherche, j'arrive à souhait, empoigne leur paquet, et enfin me retire vers ma chambre, où je rentre, et là, mes craintes mettant les convenances en oubli, je prends l'audace de décacheter leur auguste commission, où je découvre, Horatio, ô royale scélératesse! un ordre formel, lardé de toutes sortes de raisons, au nom de la prospérité du Danemark, et de l'Angleterre aussi--ha! ha! et avec quelle évocation d'épouvantails et de loups-garous, si je restais en vie!--un ordre à vue, sans délai permis, non! sans prendre même le temps d'aiguiser la hache,--l'ordre de me couper le cou.

HORATIO.--Est-ce possible?

HAMLET.--Voici la commission; lis-la plus à loisir. Mais veux-tu entendre ce que je fis?

HORATIO.--Oui, je vous en prie.

HAMLET.--Ainsi enlacé de toutes parts par des bandits,--je n'avais pas eu le temps de faire dans ma tête un prologue que déjà ils avaient commencé la pièce,--je m'assieds, et je compose une nouvelle commission. Je l'écris de ma plus belle main. Autrefois j'estimais, comme nos hommes d'État, qu'il y avait de la bassesse à avoir une belle écriture, et j'ai beaucoup travaillé à perdre ce talent; mais, monsieur, il me fit alors un bon et loyal service. Veux-tu savoir l'objet de ce que j'écrivis?

HORATIO.--Oui, mon bon seigneur.

HAMLET.--Une pressante mise en demeure, de par le roi,--considérant que l'Angleterre était sa tributaire fidèle; désirant que l'amitié pût entre eux fleurir comme un palmier; désirant que la Paix continuât à porter sa guirlande d'épis et à s'élever sur leurs frontières en signe de leurs bons sentiments,--et beaucoup de phrases semblables de quoi faire amplement la charge d'un âne,--à seule fin que, le contenu de ce pli aussitôt vu et connu, sans autre délibération longue ou brève, il fît mettre à mort tout soudainement les porteurs desdites dépêches, sans même leur donner le temps de se recommander à Dieu.

HORATIO.--Mais comment cela fut-il scellé?

HAMLET.--Ah! c'est à quoi le Ciel avait encore mis ordre; j'avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui était la copie du grand sceau danois. Je ployai l'écrit dans la forme de l'autre; je le suscrivis; je mis l'empreinte et le déposai sans encombre; on ne s'est jamais douté de la substitution. Puis, le lendemain, advint notre combat naval, et ce qui s'en suivit, tu le sais déjà.

HORATIO.--Ainsi Guildenstern et Rosencrantz s'en vont là?

HAMLET.--Eh bien! ô homme? N'ont-ils pas amoureusement courtisé cette ambassade? Ah! je suis loin de les avoir sur la conscience. Leur perte provient de leur propre désir de s'insinuer; c'est chose dangereuse, aux gens de basse espèce, que d'intervenir dans les escrimes et entre les épées brûlantes de rage de deux adversaires puissants.

HORATIO.--Ah! quel roi nous avons là!

HAMLET.--Maintenant, ne suis-je pas mis en demeure? qu'en penses-tu? Celui qui a tué mon roi et débauché ma mère, celui qui s'est glissé entre l'élection et mes espérances, celui qui a jeté son hameçon pour prendre ma propre vie, et avec une telle perfidie, n'est-ce pas vraiment faire acte de bonne conscience que de le payer avec la main que voici, et n'est-ce pas de quoi se faire damner que de laisser aller à plus de ravages cette gangrène de notre vie?

HORATIO.--Il aura bientôt appris d'Angleterre quelle issue l'affaire a eue là-bas.

HAMLET.--Ce sera court, l'intervalle est à moi, et la vie d'un homme ne tient pas le temps de compter jusqu'à deux. Mais je suis très affligé, cher Horatio, de m'être oublié envers Laërtes, car dans le tableau de ma cause je vois une image de la sienne; je rechercherai ses bonnes grâces. C'est assurément la jactance de sa plainte qui m'a poussé à ce comble de vertigineuse fureur.

HORATIO,--Silence! qui vient ici?

(Osrick entre.)

OSRICK.--J'offre à Votre Seigneurie mes meilleurs compliments de bienvenue sur son retour en Danemark[56].

HAMLET.--Je vous remercie humblement, monsieur... Connais-tu ce moucheron?

HORATIO.--Non, mon bon seigneur.

HAMLET.--Tu es d'autant mieux en état de grâce, car il y a du vice à le connaître. Il possède beaucoup de terres, et qui sont très-fertiles. Que le seigneur des animaux soit lui-même un animal, et celui-ci sera sûr d'avoir sa mangeoire mise à la table du roi. C'est un vrai perroquet; mais, comme je te le dis, il peut aller loin sur les boues qui sont à lui.

OSRICK.--Mon gracieux seigneur, si Votre Seigneurie était de loisir, j'aurais quelque chose à lui transmettre de la part de Sa Majesté.

[Note 56: Cette scène est une satire des sottises de l'euphuïsme, des fausses délicatesses qui étaient à la mode, au temps de Shakspeare, dans le langage des courtisans. Osrick est, à vrai dire, un précieux ridicule, et c'est dans le langage de nos précieux du XVIIe siècle que nous avons cherché la traduction de cette scène. Il faut, sans doute, que les sots de tous les temps aient, comme les beaux esprits, le privilège de se rencontrer, car nous avons trouvé, dans les archives du jargon raillé par Molière, non-seulement de quoi imiter l'allure générale du jargon raillé par Shakspeare, mais souvent même de quoi en traduire à la lettre les plus singulières recherches.]

HAMLET.--J'y ferai accueil, monsieur, en toute diligence d'esprit.... Mettez donc votre chapeau à sa vraie place; il est fait pour la tête.

OSRICK.--Je remercie Votre Seigneurie; il fait grand chaud.

HAMLET.--Non, croyez-moi, il fait grand froid. Le vent est du nord.

OSRICK.--Vraiment oui, mon seigneur, il fait passablement froid.

HAMLET.--Et pourtant, ce me semble, il fait tout à fait étouffant, tout à fait chaud; ou, peut-être, ma complexion....

OSRICK.--Furieusement, mon seigneur! Tout à fait étouffant,... comme si... je ne saurais dire à quel point[57]. Mon seigneur, Sa Majesté m'a donné ordre de vous mander gu'Elle a fondé sur votre tête une grande gageure. Voici, monsieur, de quoi il s'agit.....

HAMLET, _le pressant de mettre son chapeau_.--Je vous supplie, n'oubliez pas que....

OSRICK.--Non, mon bon seigneur; pour ma propre commodité, je vous jure.... Monsieur, l'on a vu, depuis peu, arriver à la cour Laërtes, un galant homme des plus accomplis, croyez-moi; il a cent perfections qui le tirent merveilleusement du commun; il est d'une grande douceur de commerce et fait grande figure dans le monde. En vérité, pour parler de lui selon les sentiments qui lui sont dus, il est la Carte et l'Almanach de la Galanterie[58], car vous trouverez en lui l'extrait de tous les mérites[59] qu'un galant homme aime à contempler.

[Note 57: On dirait le Grec de Juvénal: «Si, au temps de la brume, tu demandes un peu de feu, il endosse son manteau; si tu dis: j'étouffe, il sue.»]

[Note 58: Osrick parle ici de Laërtes presque comme Ophélia parlait de Hamlet (acte III, sc. I, vers la fin). Comparez les deux passages. Le langage d'Ophélia est à peine moins subtil, à peine moins singulier; mais quelle différence d'accent! Là, il y a passion et poésie; ici, il n'y a que politesse d'étiquette et laborieux raffinement d'une exagération banale. On sent bien qu'Ophélia ne parlerait ainsi de personne autre; Osrick parlerait ainsi de tout le monde. En disant que Laërtes est la Carte et l'Almanach de la Galanterie, pour dire qu'il est le modèle des courtisans, Osrick fait allusion à ces manuels des belles manières et du beau style, où se complurent les euphuïstes comme les précieuses. De même, dans la comédie de Somaize, _les Véritables Précieuses_ (sc. IV), Isabelle dit: «Voyez qu'il a bien sucé tout ce que la la Carte de Coquetterie lui a pu dogmatiser de tendresse!» et Somaize encore, dans le _Dictionnaire des Précieuses_, cite l'Almanach d'Amour comme faisant assez voir que l'auteur aime et réussit bien à la galanterie.]

[Note 59: Somaize, _Dictionnaire des Précieuses_: «Mademoiselle une telle a beaucoup d'esprit; _mademoiselle une telle est un extrait de l'esprit humain_.» Nous pourrions à chaque ligne indiquer un renvoi, pour les tournures de phrases comme pour les mots; mais le lecteur s'en fatiguerait vite, et avec raison.]

HAMLET.--Monsieur, son portrait ne souffre point indigence d'éloges à être tracé par vous. Ce n'est pas que je ne sache bien que, si l'on se piquait de faire l'anatomie et tout l'inventaire de ce gentilhomme, s'il est permis de s'exprimer ainsi, on ne laisserait pas de stupéficier l'arithmétique de la mémoire, encore que l'on ne fît que voguer derrière lui et chercher le vent ça et là au prix de son rapide sillage[60]. Mais sans mentir ni le pousser trop avant dans le rang favori de notre pensée, je le tiens pour une âme du premier ordre, et le concert de ses qualités a tant d'étrange et d'inouï que, pour donner dans le vrai de la chose, il n'a son pareil que dans son miroir, et tout autre qui voudrait lui ressembler n'irait qu'à doubler son ombre, rien de plus.

[Note 60: Là est le seul euphuïsme de cette scène que nous n'ayons pas retrouvé dans la langue des précieux; mais qui s'étonnerait de voir les Anglais plus maritimes que nous, même dans l'ancien patois de leurs gens de cour? Le mot du texte est technique, _to yaw_; en français: _donner des embardées_, c'est-à-dire des mouvements alternatifs de rotation, de droite à gauche et de gauche à droite, que le vent ou un courant considérable imprime à l'avant d'un navire.]

OSRICK.--Votre Seigneurie parle de lui à coup sûr.

HAMLET.--Mais quelles affaires, monsieur? Pourquoi encapucinons-nous ce galant homme dans la rudesse indue de nos paroles?

OSRICK.--Monsieur?

HORATIO.--N'est-il pas possible de s'entendre en parlant une autre langue? Vous le pouvez, monsieur, j'en suis sûr.

HAMLET.--A quoi tend la citation de ce gentilhomme?

OSRICK.--De Laërtes?

HORATIO.--Sa bourse est déjà vide: il a dépensé toutes ses paroles dorées.

HAMLET.--Oui, monsieur, de lui.

OSRICK.--Je sais que vous n'êtes pas ignorant....

HAMLET.--Vous savez cela, monsieur? Je le voudrais. Et par ma foi! cependant, si vous le saviez, cela ne prouverait pas grand'chose en ma faveur. Eh bien! monsieur?

OSRICK.--Vous n'êtes pas ignorant du grand mérite que montre Laërtes....

HAMLET.--Je n'ose convenir de cela, de peur d'entrer en comparaison avec lui sur ce grand mérite; car on ne sait bien d'un homme que ce qu'on sait de soi-même.

OSRICK.--Je parle seulement, monsieur, du mérite qu'il montre pour son arme; mais d'après l'estime qu'on fait de lui, il n'a pas son égal en son genre.

HAMLET.--Quelle est son arme?

OSRICK.--La rapière et la dague.

HAMLET.--Ce sont deux de ses armes; mais à la bonne heure!

OSRICK.--Le roi, monsieur, a gagé contre lui six chevaux barbes; et lui, il a mis pour enjeu, à ce que j'ai cru comprendre, six rapières et poignards de France, avec toute leur garniture, savoir: ceinturons, pendants, et le reste. Trois de ces équipages sont, en honneur, très-précieux pour le goût, admirablement accommodés aux poignées; des équipages de la dernière délicatesse et du travail le plus ingénieux!

HAMLET.--Qu'appelez-vous équipages?

HORATIO.--Je pensais bien qu'il vous faudrait quelque glose à la marge avant d'être au bout.

OSRICK.--Les équipages, monsieur, ce sont les pendants.

HAMLET.--Le mot serait plus cousin germain de la chose, si nous étions équipés d'un canon au côté[61]; je voudrais bien que les pendants, d'ici là, restassent des pendants. Mais continuons: six chevaux barbes contre six épées françaises, leurs garnitures, et trois équipages ingénieusement travaillés, voilà le pari français contre le danois. Mais pourquoi a-t-on mis cet enjeu, comme vous l'appelez?

[Note 61: Montaigne dit aussi: «La naïveté n'est-elle pas, selon nous, _germaine_ à la sottise?» au lieu de _voisine, semblable_. Quant à l'_équipage_ du canon, c'était le mot consacré au temps de Rabelais, puisqu'il est dit (liv. IV, chap. XXX) que Quaresme-Prenant avait les pensées comme un vol d'étourneaux et la repentance comme l'équipage d'un double canon.]

OSRICK.--Le roi, monsieur, a parié que Laërtes, sur douze passes entre vous et lui, ne vous gagnera pas de trois bottes; Laërtes a parié pour neuf sur douze et l'épreuve sera faite sur-le-champ, si Votre Seigneurie veut me favoriser d'une réponse.

HAMLET.--Comment! même si je réponds non?

OSRICK.--Je veux dire, mon seigneur, si vous consentez à jouer en personne un rôle dans cette épreuve.

HAMLET.--Monsieur, je me promènerai ici, dans cette salle; s'il plaît à Sa Majesté, comme c'est pour moi l'heure de la récréation, faites qu'on apporte des fleurets, que ce gentilhomme soit de bonne volonté, que le roi tienne à son projet, et je lui gagnerai son pari, si je puis. Sinon, je n'y gagnerai que de la honte et de fâcheuses bottes.

OSRICK.--Vous ferai-je parler ainsi?

HAMLET.--En ce sens, oui, monsieur; mais avec telles fioritures que votre talent vous dictera.

OSRICK.--Je recommande mes services à Votre Seigneurie.

(Il sort.)

HAMLET.--Tout à vous, tout à vous. Il fait bien de se recommander lui-même; il n'y a pas d'autre bouche qui voulût s'en charger.

HORATIO.--Il s'en va courant, l'étourneau, encore coiffé de sa coquille.

HAMLET.--Lui? il a complimenté le sein de sa nourrice, avant de se mettre à téter. Voilà comme ils sont, lui et beaucoup d'autres de la même volée, dont je vois raffoler ce siècle pétillant et mousseux. Ils ont pris seulement le ton du jour et les dehors de la courtoisie à la mode: c'est comme une collection de petites rubriques écumées ça et là, qui les mettent en vogue à fort et à travers, de par les jugements les plus évaporés et les plus éventés; mais soufflez dessus seulement, en manière d'épreuve, et tout de suite ces bulles ont crevé.

(Un seigneur entre.)

LE SEIGNEUR.--Mon seigneur, Sa Majesté s'est recommandée à vous par le jeune Osrick, qui lui a rapporté que vous l'attendiez dans cette salle. Il envoie savoir s'il vous plaît toujours de faire assaut avec Laërtes, ou si vous voulez prendre plus de délai.

HAMLET.--Je suis constant dans mes résolutions; elles suivent le bon plaisir du roi: ses convenances n'ont qu'à parler, les miennes sont prêtes à la réplique. Maintenant, ou dans un autre instant, pourvu que je sois aussi dispos qu'à présent.

LE SEIGNEUR.--Le roi, la reine, tous vont venir.

HAMLET.--Et ils seront les bienvenus.

LE SEIGNEUR.--La reine désire de vous quelque compliment aimable pour Laërtes, avant de tomber en garde.

HAMLET.--Elle me donne un bon conseil.

(Le seigneur sort.)

HORATIO.--Vous perdrez ce pari, mon seigneur.

HAMLET.--Je ne crois pas. Depuis qu'il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé; avec l'avantage qu'il me fait, je gagnerai..... Tu ne saurais croire combien tout va mal là, du côté de mon coeur. Mais, n'importe!

HORATIO.--Pourtant, mon bon seigneur...

HAMLET.--C'est pure sottise, mais c'est une sorte de pressentiment qui troublerait peut-être une femme.

HORATIO.--Si votre âme éprouve quelque répugnance, obéissez-lui; je préviendrai leur arrivée ici, et leur dirai que vous n'êtes pas bien disposé.

HAMLET.--N'en fois rien; nous bravons les augures Il y a une providence spéciale pour la chute d'un passereau.[62] Si l'heure est venue, il n'y a plus à l'attendre; s'il n'y a plus à attendre, il n'y a rien à y faire. Si elle n'est pas encore venue, elle n'en viendra pas moins un jour ou l'autre. Le tout est d'être prêt. Puisque aucun homme ne sait ce qu'il quitte, qu'importe de quitter plus tôt![63]

[Note 62: _Évangile_ selon saint Math, x, 29.]

[Note 63: C'est-à-dire: Qu'importe de mourir jeunes, puisque nous ignorons ce qui nous arriverait si nous vivions davantage!]

(Entrent le roi, la reine, Laërtes, les seigneurs de la cour, Osrick, des serviteurs portant les fleurets.)

LE ROI.--Venez, Hamlet, venez, et que je place cette main dans la vôtre.

(Le roi met la main de Laërtes dans celle de Hamlet.)