Part 8
Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions de vie rurale.
Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre caractère que les anciens États groupés par la contrainte.
La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes; toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.
Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre, et construire à nouveau.
Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.
XI
CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION
Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la civilisation?
C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes. Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a donné.
«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?» Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans regret supprimer tout cela.
«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que cette civilisation existe.
Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres, fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs, médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.
Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave, chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais, d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes, d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les lieux par les paysans eux-mêmes.
Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges, prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle est inutile, mais encore nuisible.
Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.
Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique. Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.
Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.
Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine et pénible.
N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien les pyramides d’Égypte.
Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui a été acquis par l’humanité.»
C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.
Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.
La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.
La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés. Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée, terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées, mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et pernicieuses.
La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.
Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation, ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit nombre de privilégiés.
Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons nous efforcer de sortir.
Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous, mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, serait-ce à quatre pattes.
L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre, et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.
XII
LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ
On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos désirs ou à nos intérêts.
Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle, appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.
Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il vit, tout en se croyant libre.
Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se transmettent.
D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires, des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler; quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.
Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la plus libre des nations.
De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit également abandonner une partie de son travail à chacun de ses déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa situation et celle de sa famille.
Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne, Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de l’importance des maîtres qu’ils servent.
En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe, française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et n’aiderai pas à mon asservissement.»
Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.
En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par habitude que par l’ignorance de la liberté.
Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne, de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles se soumettent bénévolement.
On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin?
Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg, Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à des lois qu’ils n’ont pas établies.
On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité, y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper les autres et soi-même.
Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que dans les grands États.
De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon, pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime: absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie, république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.
On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme. On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le dissimuler.
Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.
«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français, Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les oracles qui déterminaient les actes des fidèles.
Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun gouvernement?
Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens inconnus de nous.
Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine, en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe, Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.
Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la liberté est à coup sûr impossible.
Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui s’intitulent «l’_intelliguencia_».
Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la superstition étatiste.
C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est possible et très facile.