Part 9
L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_, qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste, despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie, complète, naturelle.
Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit.
Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte; cela est si simple et semble si facile!
Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne et morale.
Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.
Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine, suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son observance est difficile, presque impossible, dans une organisation sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont dirigés vers la lutte contre la nature.
D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les peuples chrétiens.
Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la conscience des hommes.
CONCLUSION
La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise.
L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber.
Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui.
La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence. Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité. Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification; aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie l’application de cette loi.
Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les représailles sont contraires à la nature humaine.
Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité.
Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns, toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres, la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche, dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver: la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne.
Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances inutiles.
Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite de la spoliation du droit naturel à la terre.
La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne plus obéir au gouvernement.
Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent encore, ils s’en apercevront bientôt.
La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore. L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à l’abolition des États groupés par la violence.
Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut, pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte.
C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un nouveau.
TABLE DES MATIÈRES
LA LEÇON DE LA GUERRE
Chapitres. Pages. I.--La guerre russo-japonaise 1 II.--La machine gouvernementale 9 III.--La servitude volontaire 17 IV.--Le maintien de l’autorité 30 V.--Immoralité gouvernementale 42 VI.--Inutilité de l’État 52 VII.--La société moderne vit sans principes 74 VIII.--La vie anormale de la société moderne 83 IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88 X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine toujours dans les rapports des hommes 94 XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable conception de la vie 103 XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen de réaliser le bonheur de tous 114
LA FIN D’UN MONDE
I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et causes 123 II.--La portée de la victoire des Japonais 132 III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141 IV.--La cause principale de la révolution imminente 149 V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la non-résistance 157 VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167 VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176 VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185 IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution imminente 198 X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du gouvernement tyrannique 210 XI.--Ce que deviendra la civilisation 218 XII.--Les libertés et la liberté 229
CONCLUSION 251
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
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