Part 7
On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.
N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime, les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme complètement inutile pour eux.
Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent, puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour exercer le pouvoir.
Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas, armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie gouvernementale.
J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous, malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich, des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.
Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents, prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.
On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.
De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison; s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence, mais sur la raison.
Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de signification mystique, surnaturelle.
Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent les étatistes.
Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques? Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose: se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager, purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte gouvernementale.
La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie; Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir politique.
Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie, Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures raisonnées.
Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France, d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt d’eux-mêmes.
Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de l’étendue des grandes puissances.
Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États. Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la récente guerre russo-japonaise.
La seule justification que l’on peut avancer en faveur de l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.
La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur la violence.
Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.
Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois, ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.
C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue progressivement dans leur conscience.
Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques, constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.
IX
L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.
Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence, et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.
Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.
Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les masses rurales.
C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions; aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.
C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves, des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux auxiliaire de ce dernier.
Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien; là est le vrai péril.
Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes, ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de citoyens de cet État.
A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action, aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.
Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute autre institution qui repose sur la force.
De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être propriété des riches.
Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété foncière.
Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur apporte d’heureux résultats.
Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains, savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la population rurale; ils devraient comprendre que le but de la transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble, particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les révolutionnaires russes.
Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande: «Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi, en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur, autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle, meilleure.
Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation, ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux dont ils souffrent aujourd’hui.
L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme, les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce rapport suffisamment édifiant.
Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue, montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux derniers vestiges de la liberté.
En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera atteinte par l’insoumission à la puissance publique.
Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale, l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres, prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_.
Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.
X
ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT TYRANNIQUE
Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un État?
On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.
L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à l’organisation propre à la mentalité russe.
Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait leurs aspirations paisibles.
Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie, sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et, tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient, vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale, c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.
Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits égaux.
C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.
C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre.
La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.
Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle, mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux, ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.
La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_.
Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de violence seront de moins en moins nombreux.
C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à la terre, disparaîtra.
Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains, et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe de leur vie.