Part 6
Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement, on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la sceller dans sa partie centrale.
Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance, continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.
La cause première de la prochaine révolution est donc surtout religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse est de rendre cette loi pratiquement réalisable.
V
LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE
La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.
Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.
La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans toute sa signification.
«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.)
Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre et restaient libres.
Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités changea complètement.
Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités, c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient victimes.
Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ, au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début, afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.
En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression. Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du gouvernement le plus despotique.
Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison.
Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.
Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.
Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur gouvernement.
Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les autres peuples européens.
En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la loi mutilée du Christ.
VI
PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle, cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.
Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause fondamentale de la révolution qui se produit.
Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.
Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans le peuple russe et précisément de nos jours.
Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et, malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences. Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.
La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.
C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression que d’opprimer ses semblables.
La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité, de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la _soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir, c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.
Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le christianisme était particulièrement comprise par ceux qui n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime, d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient. Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer, un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe commençait à se faire.
Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de faire transporter pour la première fois des centaines de mille de réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire, cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de l’ignominie gouvernementale.
Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps, désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés; enfin et principalement, refus croissant de la conscription.
Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des paysans, etc.
Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes contraires à la foi chrétienne?
L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui peut-être commence déjà.
VII
DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes, en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux travailleurs.
On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut: molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est simplement considérée comme un fait économique peu grave.
Cette idée est complètement fausse.
Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.
Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.
En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.
Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural. Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.
Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait, celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural. Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de terres.
Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à nouveau dans toute sa force.
Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement. C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des champs et aller remplir les usines.
Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement, non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et immorale.
Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive, qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des terres.
Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la plupart de la terre, ils voient clair et résistent.
La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande de cultivateurs.
VIII
QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR?
Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale, le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes les nations du monde chrétien.
Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires catastrophes.