Guerre et révolution

Part 5

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Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale et de perfectionnement moral.

CHANNING.

Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.

(JEAN, VIII, 32.)

I

LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES

Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.

Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle, toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés, guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi constante: tout changement de régime, de conception de vie, est inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans lequel toute vie collective est impossible.

C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.

Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent tous les êtres doués de raison.

J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste, effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de tout principe directeur de la vie sociale.

Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une façon inouïe dans le peuple russe.

On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son régime politique.

A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un monde et le commencement d’un autre.

Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme religion d’État.

Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres, attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes, reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation païenne de la vie.

Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme, s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce que peut être la vraie doctrine du Christ.

Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.

La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.

J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.

II

LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS

Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises: mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des Nippons est de n’être pas chrétiens.

Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni, comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.

Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle la seule bénédiction divine.

On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux peuples et aux individus les moins chrétiens.

Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs armements et de leur science militaire.

C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.

Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.

Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui, devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour coups.

Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.

Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.

En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés, apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront à rejeter leur joug et à se venger.

Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des maux et des souffrances.

Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste, épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis plus puissants.

Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens, ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non par la violence.

C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la victoire des Japonais pour le monde chrétien.

III

LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE

La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement. Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.

La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions; et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle poursuit.

En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à leurs fins.

Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que chez le peuple russe.

Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience chrétienne particulièrement vivace chez lui.

J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici recours pour arriver à l’égalité.

Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence, quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté, qui est le principal but de la révolution actuelle.

Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens: manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons, brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou même par une république socialiste, ils atteindront le but que la révolution s’est imposé.

Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné, et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en 1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout autre.

La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a besoin de s’affranchir de tout le système de violence.

La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral, participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.

Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la violence et reposant sur elle.

IV

LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE

La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles passées ou futures a un caractère religieux.

Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.

Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur assurant dans un temps donné le suprême bonheur.

Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute l’humanité, qui peut être formulée ainsi:

L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha, Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.

Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas observée.

Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec passivité.

«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.»

Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune limite.

Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le prétexte le plus fréquent, celui de punir.