Part 4
Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers; séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une doctrine rationnelle, commune à tous.
Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.
Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.
La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer l’organisation sociale.
En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés: socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.
En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission, de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.
Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.
La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité, fraternité, ou la mort».
X
LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS LES RAPPORTS DES HOMMES
Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction, montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation, cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise, voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.
L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.
«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal, qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de notre temps.
Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont connus sous le nom de conservateurs.
D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.
D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.
Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.
Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)
Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais agissent ainsi.
L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.
En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes: châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs serfs.
Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental, mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument indépendants de ce mécanisme.
Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point de gravité demeure invariable.
Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la violence gouvernementale.
Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or, ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui, chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire: s’en débarrasser.
Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer un réel bien-être.
XI
L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE
L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant devient un homme fait.
Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion, c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui, l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.
Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse d’être enfant.
Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.
L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.
La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation intérieure.
Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà insinués dans leur esprit.
Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et celui imposé par la science.
Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites et cérémonies.
Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.
Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée morale. La faute des savants est de considérer comme absolument superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.
Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue science: la sociologie.
Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure qui répond à son âge.
Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles, parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus; elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église, elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle Église: la Science.
Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la conscience religieuse.
C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la liberté, la fraternité.
La force leur en manque.
Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas qui fait avancer l’humanité.
Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se soumettre aux lois de cette vie éternelle.
Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice, il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais le détruire.
C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée dans leur esprit.
XII
LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE BONHEUR DE TOUS
Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment, librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire croîtra de plus en plus.
Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la théosophie, même le positivisme de Comte.
Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous fasse. C’est là toute la doctrine.
Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel, contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.
Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de conduite.
C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses conclusions tout en en méconnaissant le fond.
Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression gouvernementale surtout, demeureront invariables.
Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet?
Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par les seuls moyens extérieurs.
Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables sur la voie du bonheur.
Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder notre activité dans la poursuite de ce but.
Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la condition des hommes.
Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.
Juin 1905.
LA FIN D’UN MONDE[9]
[9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du traducteur._)