Guerre et révolution

Part 3

Chapter 33,703 wordsPublic domain

«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence, n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée, troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation cachée et nous permettra d’y porter remède.

«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.

«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes, vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière; mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.

«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez, dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon plaisir de ceux qui ne travaillent pas.

«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à tous.

«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les autres?

«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent, pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société? Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.

«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration, la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et emploie ses procédés violents...

«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice usurier aux populations affamées...

«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit; aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...

«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont plus sages que les gouvernés?

«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux qui se soumettent à eux...

«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?...

«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].»

[6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII.

«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur semblent irréfutables...

«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été fait et d’une façon magistrale).

«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le retour de l’humanité à la barbarie...

«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.

«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la résoudre avec certitude.

«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.

«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État, la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire rentrer aucune force au monde.

«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence; c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement, mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7]

[7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252.

Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien. Quelle en est la cause?

VII

LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES

Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications que subit la première que se transforme la dernière[8].

[8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales, intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens, la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse, c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs mains.

Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de ceux-ci,--sont définies principalement par la religion.

Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou de Lao-Tseu.

Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à s’inspirer de la conception religieuse périmée.

Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes sociales de la vie.

Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée directrice.

Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également dans la vie de la société.

Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée, folle et orageuse pendant ce moment de transition.

Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples chrétiens.

La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et manquent d’orientation précise dans leurs actes.

Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui découle de cette religion.

Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée, se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et raisonnée.

Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites, inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses. Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide suffisant.

A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par une argumentation «scientifique».

Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à l’avant-garde de la société.

Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique, la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).

Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre; enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie d’aujourd’hui.

VIII

LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE

La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.

Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.

Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.

En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même, nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes, conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant, nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.

Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter; malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.

Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient d’autres issues à cette impasse que le suicide.

D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures, spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.

C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et cruelle erreur que fut leur vie.

IX

“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”

La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, violence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.