Part 2
On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne peut être.
Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants, cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition absolue de l’existence du gouvernement.
Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et comment assurer son maintien:
«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône, mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un État.
«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...
«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...
«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent dans son amitié...
«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au prince la sûreté et le bien-être_...
«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un particulier...
«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants, dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens, leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures, périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux. Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les quitte jamais.
«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état de ne rien entreprendre.
«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la haine...
«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir bien faire l’homme et la bête.
«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais, mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole, tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons pour en justifier l’inobservation.
«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...
«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément, fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.
«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et, ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.
«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir, mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en justice, on ne regarde qu’aux résultats.
«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance, les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge que par le succès[2].»
[2] _Le Prince_, par Machiavel.
Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont toujours observé et observent exactement les règles établies par Machiavel sans avoir besoin de le lire.
De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre qu’il ne peut en être autrement.
L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement, cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les gouvernants.
V
IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE
Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers. Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent, parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps; trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible, mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle, république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est là leur œuvre inévitable.
Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel, vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois justifiant et sanctionnant tous ces crimes.
C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et Parlements. C’est leur mission.
Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.
En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.
Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.
L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol, mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.
Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille, payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation avec d’autres hommes.
Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer, directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont appuyées par la force, et il paye.
Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs qu’entraîne la guerre.
Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et intellectuelle.
Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.
Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons, potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les hommages.
Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus grande part du produit de son travail lui est enlevée pour l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et hypocrites des hommes.
Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.
VI
INUTILITÉ DE L’ÉTAT
«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne croient pas pouvoir vivre?
«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il effraye le peuple.
«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints, infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.
«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions existantes.
«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à la force armée leur domination sur leurs semblables.
«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux qui sont leurs héritiers.
«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev; aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas Ier, Alexandre III.
«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans; Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone, demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.
«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction, l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.
«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous menace des plus grandes catastrophes...
«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce qu’il veut.
«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»
[3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.
«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos, l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.
«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont habitués[4].»
[4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.
Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons, entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci contre ceux-là.
«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent, être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.
«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.
«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants, mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»
[5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E. Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.
«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages, meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que cet ordre soit bon.
«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus grands désastres.»
«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre, cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse les déplacer sans détruire celui-ci.
«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement inutile, donc nuisible et dangereuse.
«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes séduisantes ou bien il est dissimulé.