Part 1
LÉON TOLSTOÏ
GUERRE ET RÉVOLUTION --LA FIN D’UN MONDE--
TRADUIT DU RUSSE PAR E. HALPÉRINE-KAMINSKY
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1906
Tous droits réservés.
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française (3e mille) 1 vol.
PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de Paris (3e mille) 1 vol.
LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, (7e mille) 1 vol.
APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol.
_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816.
GUERRE ET RÉVOLUTION
(LA FIN D’UN MONDE)
LA LEÇON DE LA GUERRE
Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.
(MATHIEU, VI, 23.)
Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.
(JEAN, XII, 40.)
I
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient. Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même, mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.
Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en saurait être autrement.
Pourquoi cela?
Pourquoi s’en vont-ils là-bas?
Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication sensée.
La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants devant l’imminence de la catastrophe.
Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir, et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent s’arrêter.
On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout son être?
Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?
On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient amicalement.
On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière, sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant un morceau de viande sous son nez.
Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer la faute.
Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être forcés par personne, ni séduits par rien.
Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui, semble-t-il.
Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.
Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu caprice sacrifie?
Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause première de la guerre?
Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu à l’explosif.
Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.
Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?
II
LA MACHINE GOUVERNEMENTALE
Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre, était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui, lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle, également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.
Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.
Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci à coup sûr un sot, brutal et ignorant.
Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.
N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne, et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra assassiner à l’autre bout du monde.
D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône, menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout, causant le pervertissement du peuple.
En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de millions de vies.
Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier, sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même liberté qu’il prétendait défendre.
En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la machine, et dont le règne est également une succession de crimes: meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.
On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du temps.
Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent européen est jonché de cadavres.
Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs peuples.
Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine qu’on nomme gouvernement.
Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.
C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français; par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre, Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.
Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif, tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille, des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont nous subissons volontairement la servitude.
III
LA SERVITUDE VOLONTAIRE
Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain français La Boétie:
«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal de celuy duquel on n’a receu que bien.
«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant; mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent, soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?
«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse, qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir faict, et la langue refuse de le nommer?»
«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre, il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict. Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre, quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict? et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler; et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.
«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature. Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire, en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer: c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.
«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez, à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»
[1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie. (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38, 40-45.)
Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre. C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait, mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.
Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude, ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui sont à la tête du pouvoir.
Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.
IV
LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ