Part 9
Comme elle n’avait pas à la rechercher, cette expression fugitive, et qu’elle ne pouvait songer à l’analyser, le naturel y ajoutait sa grâce toute-puissante. C’était comme une sincérité physiquement produite à son insu. Ce qu’il y avait en elle de bon virtuel, endormi, s’éveillait, sollicité par les paroles d’un poète, par l’allure d’une phrase musicale. L’art agissait à la manière d’un dieu, sans la participation de la créature. La petite flamme intérieure, sous le souffle d’une pensée d’artiste, se ranimait, courait dans l’être dominé, grandissait, passait dans les yeux, dans la transparence des chairs, des joues pures, des lèvres entr’ouvertes, humides, étincelantes. Elle-même, Marie, s’oubliait. Délivrée par la magie de l’art, elle ne savait plus rien, dans ces moments-là, de ses méchants calculs, ni des réalités détestées qu’elle voulait fuir, ni de celles qu’elle désirait conquérir. De misérables femmes malades, souillées par toutes les bassesses d’une vie honteuse, et devenues sujets d’expériences pour les médecins hypnotiseurs, passent ainsi subitement à l’extase sacrée quand on leur présente le laurier-cerise, le laurier des sibylles antiques. Et rien n’est faux en elles quand elles élèvent le regard et se mettent à prier des dieux qui leur sont inconnus. L’ordre de l’opérateur, ou la puissance du poison qu’on leur a présenté, a produit une vision qui est un mensonge, mais qui éveille en elles des facultés bien véritables et véritablement affectées.
La poésie et surtout la musique la faisaient vraiment autre pour un moment, ou plutôt montraient le meilleur d’elle avec tant d’évidence et tant de charme, qu’on lui demanda souvent de chanter ou de lire, et souvent les mêmes choses. Dans ces moments tous étaient heureux. L’indéfinissable antipathie qui revenait parfois à la comtesse, malgré ses efforts, la gêne légère qu’avait toujours éprouvée sans le dire la petite Annette en présence de Marie Déperrier, l’insaisissable mélancolie que donnait au comte Paul le sentiment de ces résistances, abolies pourtant,--tout cela s’évanouissait par enchantement.
La musique devint ainsi la complice obéissante et prestigieuse de la jeune fiancée. Elle s’aperçut bien vite du bénéfice de ces soirées employées à jouer du Chopin, du Berlioz, ou à murmurer du Massenet et du Saint-Saëns.
--Il paraît, songeait-elle sans s’expliquer davantage le fond des choses, il paraît qu’ils aiment tous la musique. Bravo! C’est une chance. Ils en auront.
Et tout en faisant bien d’autres réflexions, parfois dans la verte langue chère à son amie Berthe de Ruynet, elle attaquait les beaux vers de Sully-Prudhomme:
. . . . . . . . . . . . . . . . Si le meilleur de l’homme est tel Que rien n’en périsse, je l’aime Avec ce que j’ai d’immortel.
ou l’_Hymne aux Grecs_ de Lamartine:
Les têtes ont roulé sous les pas des vainqueurs, Comme des boulets morts sur les champs de bataille.
Quand elle chantait ainsi l’indépendance, la révolte, la guerre,--sa narine s’ouvrait, frémissait, battait, montrant le rose du dedans, comme celle d’une petite cavale de sang; la tête se relevait dans un défi. Les audaces de sa nature, ses témérités de joueuse, ses énergies physiques inemployées, ses virtuelles générosités, la transformaient en amazone poétique,--et le comte Paul, en son cœur, s’écriait alors comme Othello: «_O ma belle guerrière!_»
Quand on parlait d’elle après l’avoir ainsi vue et entendue chanter, la comtesse ne trouvait pas d’éloge assez vif. Trompée volontiers, elle prenait l’âme infinie, évoquée un instant, pour l’âme individuelle et constante de la jeune fille. Annette s’extasiait aussi, avec une pointe, légère, de jalousie, tout au fond d’elle-même: «Oh! si je pouvais chanter comme ça!... Et Albert m’écouter en me regardant comme Paul écoute et regarde sa fiancée!»
Mais la jolie petite nature d’Annette se rendait vite maîtresse de ces pensées-là. Et quand elle les avait eues, elle s’imposait d’être d’autant plus gentille avec celle qu’elle devait bientôt appeler sa sœur. Elle avait alors mille prévenances pour elle. Marie y répondait de son mieux, et les jeunes filles maintenant ne se quittaient guère.
--Oh! dit un jour Annette, si je savais jouer du piano comme vous!
--Songez, répondit Marie, que j’ai huit ans de plus que vous! Et j’apprenais déjà, quand vous n’étiez seulement pas au monde!
--Donnez-moi des leçons, dites, voulez-vous?
--Si je veux!
Et bientôt il n’y eut guère de choses pour lesquelles Annette ne demandât les conseils de sa sœur Marie. Elles travaillèrent ensemble non seulement le piano et le chant, mais l’anglais, que Marie connaissait très bien, et l’italien, que parlait Annette avec la pureté toscane.
Elles jouaient ensemble. Sur la calme terrasse, toute blanche de gravier marin, encadrée de mimosas, d’eucalyptus et de pins, c’était parfois de jolies parties de volant où les deux jeunes filles luttaient de vivacité et de grâce. Et toujours elles avaient comme témoins le jeune homme passionnément attentif, silencieusement passionné, et la bonne comtesse maintenant confiante, abandonnée à la douceur des longs espoirs de bonheur pour son cher Paul.
Le jeune homme devenait toujours plus amoureux. Cette solitude d’Aiguebelle, où il avait vécu tant de jours un peu austères, s’égayait pour lui d’une lumière inaccoutumée. Ce pays, où il avait passé son enfance et qu’il connaissait si bien, jusqu’au moindre caillou, se renouvelait à ses yeux d’une manière inattendue.
«Ici, j’ai fait telle chose, là telle autre...» Et c’était des récits de jeu ou de chasse qu’il contait à Marie. Il voulait se faire connaître et aimer d’elle, dans son passé le plus lointain. Il voulait lui donner son enfance même, être à elle depuis toujours.
Il y était aidé par ce long séjour de Marie dans ce château d’Aiguebelle, dans ce parc sauvage où bruissaient éternellement les grands pins d’Alep qui répondent au bourdonnement éternel de la mer. Il la conduisait sur les grèves, et aussi en bateau à la pêche, avec sa sœur. Et dans les moindres plis de sa robe il y avait pour lui une grâce mystérieuse dont son âme était enchantée comme par une magie.
On visitait en voiture tout le voisinage: le fort de Brégançon, les mines de cuivre des Bormettes, les salins d’Hyères;--puis les environs: le Lavandou et Bormes, Collobrières et les ruines du couvent de La Verne, et Saint-Tropez et Cogolin, et toutes les Maures, de Collobrières à Roquebrune, et de Sainte-Maxime au Muy.
La voiture plaisait fort aux jeunes filles. Celle du château était un large et pesant landau traîné par deux bretons infatigables. Le temps de ces promenades était, pour Marie, le plus vite passé. Aux montées, on mettait pied à terre, et la marche, bienfaisante comme un travail, le spectacle des bois, de la mer çà et là entrevue dans l’échancrure d’une vallée, tout cela inspirait l’oubli, un oubli doux et tendre. Ici encore, il n’y avait plus de mauvaises pensées. Rivalités, jalousies, envie, les arbres et les rochers et le ciel ne savent rien de ces choses. Tout ce qui tient à l’état social s’oublie aisément en pleine nature. Un pauvre, dans la forêt, au bord de la mer, est entouré du même luxe divin, des mêmes chefs-d’œuvre qu’un riche. Il y a, dans les villes, des milliers de demeures, différentes par la fortune de l’habitant, mais le soleil et les étoiles sont, comme la mort, les mêmes pour tous.
Comme les beaux vers de Sully-Prudhomme ou de Lamartine, la nature appelait sur le visage de la jeune fille une singulière expression de tranquillité. Ici, Marie cessait de se comparer à de plus riches ou à de plus heureuses. Le bleu du ciel et de la mer lui appartenait, comme à tout le monde. Ici d’opulentes toilettes eussent été inutiles, même déplacées. Sa beauté, sa jeunesse au contraire s’harmonisaient avec les splendeurs du paysage; c’étaient des valeurs de même ordre; c’étaient des puissances de cette même Nature. Et tout cela fut à son avantage.
Dans l’intérieur du château, ses impressions étaient moins heureuses. Des incidents compromettaient sa belle gravité. Un jour, par exemple, comme elle maniait une tasse en vieux saxe, véritable objet de collection, que le comte Paul lui faisait admirer, la comtesse ne put réprimer un cri: «Prenez bien garde, mes enfants! J’y tiens beaucoup!» Et quoique la bonne dame eût dit gracieusement: «mes enfants», Marie éprouva une de ces rages d’envieuse qui brusquement décomposaient parfois son visage. Il lui avait suffi de cette observation, cependant affectueuse, pour lui rappeler qu’elle n’était pas encore la maîtresse dans cette maison. Elle sentit ses lèvres se serrer, s’amincir, et elle se détourna un peu du comte Paul afin de n’être pas vue. Elle songea à son miroir, aux impatiences qu’elle lui avait confiées. Avec plaisir elle eût lancé au diable l’objet précieux, l’eût brisé en miettes. Cela n’avait pas le sens commun. Elle se le dit et ajouta en elle-même:
«Qu’y puis-je? Je suis ainsi faite... Ah! on est bien heureux d’être riche!... Mais, patience! je l’aurai, ta tasse de saxe, et ta vieille baraque avec!...»
Le soir, dans sa chambre, le contraste du mobilier de pacotille au milieu duquel elle avait toujours vécu, et de son modeste trousseau, avec les vieux meubles Louis XV, avec les vieilles boiseries sculptées, les tapis, les rideaux, les cadres où souriaient de jeunes châtelaines,--dont une était la comtesse à quinze ans,--la comparaison entre sa pauvreté et la fortune de ses hôtes, l’irritaient. Elle ne se sentait aucune reconnaissance pour cet homme qu’elle n’aimait pas. Tout le mauvais se réveillait en elle. Elle lui en voulait presque de la contraindre à l’épouser... «Car, enfin, j’y suis bien forcée, pour sortir de l’état misérable où j’ai trop longtemps vécu...» En vérité, c’était l’oppresseur. Il incarnait la destinée cruelle, inévitable.
Alors, quelquefois, des tiroirs secrets d’un petit secrétaire que lui avait offert le comte,--un meuble merveilleux, à mille compartiments, tout incrusté d’ivoire, amusant comme un labyrinthe et comme un théâtre machiné,--elle tirait les lettres, le portrait de Léon. Le sentiment de l’obstacle qui la séparait de l’homme qu’elle croyait aimer, qu’elle aimait à sa manière, exaspérait alors ses regrets, son désir, son genre d’amour. Alors plus que jamais elle se trouvait victime, et, tout de bon, se mettait à maudire et le comte Paul et cette puissance de l’or qu’elle subissait, vaincue et toute frémissante: «Il m’achète, comme une esclave!... Il croit que je vais devenir sa chose. Je suis une fantaisie qu’il se paie, parce qu’il le peut!... Oh! ces riches!»
Et elle avait, dans un éclair, la vision brève, diabolique, d’un coup génial du sort, d’une catastrophe qui le frapperait tout de suite après le mariage, quand il aurait eu le temps de faire en sa faveur un bon bout de testament, bien rédigé dans toutes les règles, car il faudrait l’amener à cela le plus tôt possible. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Elle n’entendait pas, s’il venait à mourir, retomber à rien, être chassée par cette vieille comtesse, mûre après tout pour la tombe.
Quand ce rêve lui passait par la tête, elle ne l’accueillait pas, mais, repoussé, il insistait, prenait corps: «Après tout, se disait-elle, ça ne les tue pas; et c’est sans le vouloir que je pense à ça. Ce serait amusant tout de même, de pouvoir épouser Léon, et d’avoir la fortune!» Elle se livrait alors au rêve funeste, tranquillement, parce qu’elle avait pris la précaution de s’en déclarer irresponsable.
Mon Dieu, oui! si elle avait pu, en levant le petit doigt, les envoyer tous _ad patres_, d’un coup, certes, elle l’eût fait! Après tout, est-ce qu’elle les connaissait, ces gens-là? Et sur le mot _ad patres_, elle riait. Ce mot lui montrait des ancêtres en perruque, gens de robe ou d’épée, et cela l’égayait de se les imaginer, ainsi vêtus à l’antique, dans l’autre monde, en train d’attendre l’arrivée de leurs petits-neveux, et solennellement assis à droite ou à gauche du Père Éternel...
«Et dire qu’ils croient encore à ça! à une autre vie! Cette bêtise!... Des empaillés, quoi!» Et elle riait tout haut. C’était un bonheur pour elle, que personne n’entendît ce rire-là.
--Êtes-vous couchée, ma sœur Marie? puis-je entrer?
--Oui, ma mignonne.
--Pas couchée encore! Que faisiez-vous donc?
--Ma prière, petite Annette.
--Peste! Mademoiselle, je ne suis pas si sage, et vous me faites honte. J’ai tout de suite fini, moi,--et encore, les trois quarts du temps, je la dis dans mon lit, ma prière. C’est très mal, n’est-ce pas? Un _pater_, un _ave_ et ioup! je ne peux pas m’empêcher de penser à mille choses... Quant à ma prière du matin, par exemple, c’est abominable: je l’oublie toujours. Je m’en confesse. Monsieur le curé dit: «Comment pouvez-vous ne jamais oublier de l’oublier, et cela tous les matins sans faute?»--Oh! Monsieur le curé, lui ai-je dit une fois, je suis si pressée de revoir le soleil! d’aller dehors, courir dans le parc!--Alors, vous ne devineriez jamais, ma sœur Marie, ce qu’il m’a répondu; il a dit: «De revoir le soleil... Ah?...» Et puis, après une minute de réflexion: «Ma foi, chère petite, le Bon Dieu est si bon qu’il prend peut-être ça, de votre part, pour une manière de prier...»
X
Si le comte Paul était descendu délibérément au fond de lui-même, sans doute eût-il recherché pourquoi sa passion était accompagnée d’un sentiment bizarre de vide et de malaise. Mais il voulait lutter contre sa propre tendance à s’examiner de trop près; il voulait agir et vivre; il se laissait tout bonnement glisser «sur la pente d’aimer».
Il se désarmait, en un mot, complètement, juste à l’heure où il aurait dû faire appel à toute sa pénétration de sceptique.
La volonté d’être simple est bonne avec les simples. N’être pas naïf avec eux, c’est être coupable envers eux. Mais ici, simplicité devenait sottise. Ce jeune homme arrivait un peu tard, vraiment, dans un monde bien vieux. Cet homme, doué des perspicacités les plus aiguës, des puissances de doute et de soupçon les plus clairvoyantes, se ramenait, par probité pure, à des naïvetés d’enfant!
Il arrivait à Marie de trahir--oh! pas longtemps, pas gravement,--la tournure de son esprit, de révéler par un rien, vite corrigé, l’habitude générale de son âme.
Un jour, par exemple, elle laissa échapper deux mots en grand contraste avec la réserve voulue de son langage. Ce fut une faute, car pour d’honnêtes provinciaux, pour la comtesse d’Aiguebelle et son fils, les expressions veules, gouailleuses, qu’employait Rita lorsqu’elle se parlait à elle-même, correspondent à un relâchement de la fermeté morale et de la dignité.
Or _drôle, rasant, j’te crois, ce bonhomme_! ces termes-là faisaient le fond de sa vraie langue comme _Goddam_, pour Figaro, le fond de la langue anglaise.
Au comte Paul, qui lui demandait si elle irait ce jour-là à la pêche avec sa sœur, elle répondit par un: «J’te crois!» du plus saisissant effet,--juste avec le ton qu’elle eût pris pour parler à Théramène. Elle connaissait assez maintenant les opinions du comte et sa manière subtile de sentir, pour regretter sur-le-champ cette distraction. Ce n’était rien, ce mot, et Paul ne songeait qu’à en rire, comme d’une espièglerie. Mais il la regarda et leurs yeux se rencontrèrent. Elle eut une inquiétude qui flotta dans son regard et qu’il aperçut distinctement. Il y eut un silence d’une seconde, après lequel elle ajouta avec hésitation: «C’est ce pauvre Pinchard,--vous savez, Pinchard,--qui m’a appris ce mot-là... C’est drôle, n’est-ce pas?» Pourquoi s’excusait-elle? De quoi l’accusait-on? Que venait faire là ce Pinchard? La gaucherie de la phrase affecta le jeune homme, le gêna. Il avait l’impression indéfinissable et pénible qu’on éprouve en présence d’un mensonge mal fait, qui laisse voir ce qu’il veut cacher, et, du même coup, la nudité d’une âme prise en faute.
Mais tout cela était véritablement peu de chose. Le comte Paul était bien trop raisonnable pour s’y arrêter longtemps.
Sans doute, c’était là de ces souffrances folles, attachées au charme d’aimer. Il voulut le penser ainsi. «Non! est-ce bête, l’amour!»
Une autre fois, un voisin, en visite à Aiguebelle, conta brusquement, en termes voilés d’ailleurs, une scandaleuse histoire, qu’il eût été décent de ne pas comprendre, au moins en présence du conteur. Marie laissa échapper un: «Ah! bon!» intelligent, du plus déplorable effet.
Une fine angoisse traversa le cœur du jeune homme. A vrai dire, il était inadmissible que Mademoiselle Déperrier eût compris; et c’était même la seule excuse du bavard. Il y a, croyait le comte Paul,--naïf jeune homme d’une autre époque,--des vilenies dont une jeune fille et même une femme ne doivent jamais concevoir seulement l’idée. Naturellement, il n’osa interroger Marie, mais il fit une allusion, peu de temps après, à l’inconvenance du narrateur. Tout en parlant, il regarda la jeune fille d’un œil attentif. Elle sentit ce regard et l’intention, et ne broncha pas.
--Inconvenant? dit-elle, en levant sur le comte Paul son doux regard plein de questions. Inconvenant? Pourquoi?
--Je suis un sot qui se croit malin, pensa le comte; et, mentalement, il lui demanda pardon.
Douter, s’interroger, hésiter, mais ce serait un crime! Parfois le souvenir des méfiances de sa mère lui revenait, traversait comme un éclair noir sa lumière intérieure;--et toute sa journée en demeurait vaguement assombrie... Alors, il s’en voulait; il se reprochait d’être atteint par le mal du siècle, et incapable de jouir simplement et noblement des meilleures choses de la vie.
«Ne suis-je pas heureux? se demandait-il souvent.--Si, bien heureux!... Et pourtant... Quoi? que me manque-t-il?» Ce qui lui manquait, il n’en savait rien. Il songeait parfois que c’était sans doute la réalisation du rêve. Mais, puisqu’elle était certaine! Il se répondait aussi: «L’homme n’est jamais content. Il en faut prendre son parti! Je devrais être heureux. N’a-t-on pas dit que l’attente du bonheur est plus douce que le bonheur même?--Je ne suis pas assez positif», songeait-il encore. Et il se récitait les vers du poète:
Je traîne l’incurable envie De quelque paradis lointain.
«Oui, c’est cela. J’ai beau avoir une conviction philosophique très nette, je regrette doublement les paradis rêvés aux jours de mon enfance. Tout petit, je les pleurais avec l’espoir de les retrouver. J’en regrette aujourd’hui jusqu’à l’espérance! Le positiviste et l’athée ne seront heureux que lorsque des siècles d’atavisme leur auront transmis graduellement l’oubli des idées métaphysiques qui sont dans nos moëlles à nous autres. Toute notre nature morale, toutes nos intuitions, originairement entachées de foi,--sont en lutte avec les conclusions de notre raison. Voilà bien où est la cause profonde de toutes nos mélancolies noires, de nos troubles, de notre misère d’âme... Allons vivre! Et secouons ces habitudes de pressentiment, ces angoisses de mysticisme... Je suis un champ de bataille d’antinomies. Comment m’affranchir de tout ça?»
Il aspirait une large goulée d’air, sur la terrasse d’où s’apercevait la mer bleue et, juste en face du château, les îles d’Hyères. Il prenait un fusil, sifflait son griffon, allait, le long des marais salins, à la recherche d’une bécassine...
Ce qui l’apaisait le mieux, c’était ses visites à de pauvres malades qui, pour n’avoir pas à payer, le faisaient appeler comme médecin. Le médecin de la Londe, village voisin, le fit prévenir un jour, comme cela lui était arrivé déjà plus d’une fois, que forcé de s’absenter pour une affaire grave, il priait son honoré confrère, Monsieur le comte Paul d’Aiguebelle, de le remplacer auprès de ses clients. Ce fut une semaine de grand repos moral. Le comte revenait de ses visites avec des rayonnements de joie dans les yeux.
Le sentiment du service rendu au pauvre officier de santé et à tout le pays, était en lui comme une sensation de force retrouvée. Il éprouvait alors une allégresse physique, et une confiance étrange dans le monde entier.
La foi est le bénéfice assuré du bien que l’on fait.
Se prouver qu’on est un brave homme, c’est se prouver du coup qu’il existe de braves gens, et, d’une manière générale, que le Bon existe. C’est créer en soi la sécurité, sans laquelle l’homme ne peut jouir d’aucun bien-être.
Au retour de ces visites à de pauvres gens auxquels il apportait, dans sa voiture, des remèdes, et souvent des provisions, de la viande et du bon vin, le jeune homme considérait volontiers comme une récompense mieux méritée les joies qui l’attendaient au château. Alors, avec un abandon tout nouveau, il contemplait sa fiancée, et il n’avait en la regardant que des pensées sereines.
Pourquoi faut-il que la bonté, la pureté et l’élévation des sentiments, deviennent des causes d’erreur? En ces moments-là, sûr de lui, il était sûr d’elle, il avait confiance; confiance absolument, en tous deux, en toute chose au monde, en tout le monde. Les moindres sensations, les désirs les plus physiques, l’émoi qu’il éprouvait en se sentant frôlé par sa robe, en regardant, sous l’ombre légère de son oreille, la naissance de ses cheveux cendrés, qu’irisait tout à coup un trait de soleil, sous les grands arbres, tout cela en lui devenait une aspiration à la vie haute, générale, un appel à l’avenir, à la création consciente d’un fils qui serait un homme sain et pur, un de ceux qui renouvelleront la terre!... Et il se mettait à aimer, à adorer plus passionnément que jamais celle en qui dormaient ces puissances de renouvellement, ces espérances infinies.
XI
Toutes les pensées, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les désirs, tous les rêves,--tout cela proprement plié, sous l’enveloppe mince des lettres, sous une effigie de roi ou de reine, et bien et dûment timbré, tout cela glisse dans des trous béants aux devantures des boutiques, puis court dans des wagons, s’en va,--isolé des cœurs d’où cela est sorti,--sur les routes, par les chemins, dans la boîte des facteurs toujours fatigués et toujours en route... Tous ces petits carrés de papier, sans fin vont et viennent, entre-croisant, sans les embrouiller, les milliers de fils de leur va-et-vient,--la réponse appelant la réponse à travers l’espace... Tous ces menus papiers, ce sont des cris qui s’échangent en silence... Oh! l’éloquente, la magique enseigne, qui,--dans les bourgades perdues sous la neige des montagnes, au fond des vallées ignorées, au bord des déserts d’Afrique,--donne au voyageur découragé une soudaine émotion de fidélité et de retour, et comme un sentiment joyeux d’ubiquité: POSTES ET TÉLÉGRAPHES.
* * * * *
Sur la tablette de son petit secrétaire, dont elle porte toujours la mignonne clef sur elle, Marie écrivait à Berthe:
«Chérie,
«Mon mariage est fixé aux premiers jours de septembre. Il aura lieu ici, dans la chapelle du château d’Aiguebelle. Peut-être viendras-tu: Nice et Monaco sont si près!... Que de choses à te conter, j’en étouffe... Ah! que ce sera bon de bavarder!
«Mille gros baisers.
_Marie._
«_P.-S._--Dois-je inviter Léon? Je ne sais que faire.»
Berthe répondit:
«Si j’y serai, ma mignonne! Je te crois que j’y serai! Tu vois bien que tout s’est passé selon la formule: couvent, rappel..., et le reste, le reste c’est-à-dire ce que j’imagine, car tu ne m’as pas gâtée: quatre pauvres petits billets en un an! Moi qui te croyais écrivassière! Si tu meurs d’envie de tout dire, je meurs d’envie de tout entendre. Bonjour, chérie, je tourne court. Mon aimable époux s’impatiente. Nous dînons en ville et c’est attelé. Ce qu’il est toujours plus embêtant, mon homme, tu n’en as pas d’idée! Et pourtant je le laisse libre: qu’est-ce qu’il faut donc faire pour être heureuse? Je t’engage à mettre le tien au pas dès les premiers jours. Les premiers jours décident de toute la vie.--Beaucoup de baisers.
_Berthe._