Part 8
Ce moyen lui plaisait d’ailleurs moins que l’autre: il n’amusait pas son goût de lutte et de scènes théâtrales. Elle le repoussa comme indigne d’elle. C’eût été un acte d’humilité intérieure, cachée, et elle était une hautaine.
Les résolutions bonnes sont payées d’un bénéfice double: le cœur en est réjoui aussitôt, d’abord parce qu’elles sont prises (l’incertitude est une peine), et ensuite parce qu’elles sont bonnes.
La résolution mauvaise n’apporte qu’une seule de ces satisfactions, mais elle en donne au moins une: l’exercice de la volonté, même pour le mal, est payé de l’affirmation, heureuse en nous, de la liberté. C’est dans le sentiment de la liberté que commence l’idée de justice. Aussi voit-on souvent, après le crime accompli, les criminels résolus se complaire à l’idée que la justice qui les châtiera, existe. Beaucoup se livrent et avouent dans les larmes. Le plus grand des maux est la trouble inconscience, l’affolante incertitude. Le mal conscient a déjà fait un pas vers l’affirmation du bien, sans laquelle il ne pourrait s’avouer qu’il est le mal.
Marie Déperrier se trouva donc tranquillisée par sa résolution de conquérir, à tout prix, les biens de la terre.
Et Dieu? Dieu, comme dit le poète des _Contes d’Espagne_, tel est le siècle: elle n’y pensa même pas!
Dans cette maison où le nom de Dieu était écrit sur tous les murs, au dortoir, au réfectoire, et se répétait dans les devises qui surmontaient toutes les portes, elle n’y songea pas plus qu’elle n’y pensait à l’église où elle allait tous les dimanches. Peut-être était-ce y avoir songé en quelque manière, que d’avoir débattu le choix entre la Sincérité et le Mensonge! Dieu, toutes les formes de la prière, toutes les cérémonies du culte le lui voilaient plutôt: elle ne voyait pas la signification des symboles; elle ne voyait que des détails de mise en scène. En somme, elle échappait toujours à tout.
Les jours s’écoulaient, et pour se distraire elle se mit à écrire des pages romanesques où elle se racontait à elle-même son enfance. Elle fut bientôt arrêtée. Elle recula devant certains souvenirs, indignée de sa mère, effarée d’elle-même, se demandant comment s’était formée en elle, si jeune, sa conception maligne de la vie.
Elle se revoyait, à huit ans, inquiète des visites fréquentes d’un homme dans leur maison. Cet homme, elle le détestait, d’instinct. Quand il la soulevait dans ses bras, elle criait, le frappant avec colère de ses petits pieds qui se débattaient. Et, peu à peu, elle ne savait comment, à cause des attitudes de sa mère vis-à-vis du père, à cause de certains mouvements de gêne mal dissimulés et qu’elle ne s’expliquait pas, cette idée confuse mais forte était venue en elle: on faisait, dans la maison, quelque chose de mal; son père ne devait pas le savoir: ce n’était donc pas lui le coupable!... Et peu à peu, une certitude se fit dans son intelligence d’enfant: puisqu’on se cachait de lui, il ne fallait pas qu’il apprît la chose inconnue; il aurait trop de chagrin, s’il venait à savoir! Et, elle en voulait à sa mère et surtout «au monsieur»! Et cependant un jour, voici ce qu’elle fit. Cet homme était chez sa mère, dans le salon. Elle, seule, à jouer dans sa chambre, avec ordre de rester là, bien sage,--lorsque arriva, introduite par la bonne, une vieille tante. Et Marie se souvenait très bien d’avoir eu aussitôt la pensée que sa tante ne devait pas entrer, dans ce moment-là, chez sa mère, qu’il y avait à cela un grand intérêt; que la présence du monsieur devait rester secrète pour tout le monde. Et, par mille petits moyens, elle avait détourné l’attention de la tante, lui répétant: «Maman n’est pas là; maman est sortie!» Elle lui avait montré ses joujoux en détail, bien longtemps, _pour la tromper_! Elle avait tiré des armoires les moindres colifichets de sa poupée, avec le sentiment agréable d’être d’un grand complot, très dangereux,--qui la faisait trembler comme au récit du conte de Barbe-Bleue; et sa finesse la rendait fière et contente, comme si elle eût été le Petit Poucet.
Elle pensait quotidiennement à ces choses et à beaucoup d’autres semblables, dans la chapelle de ce couvent, et dans sa simple chambre ornée d’un crucifix de bois noir traversé d’un brin de buis bénit... Elle retrouvait lentement les raisons qui l’avaient faite mauvaise--mais le tour de son esprit la conduisit à y voir plus que l’excuse: la légitimation de ses volontés de nuisance...
En un mot, tous les êtres lui paraissaient ennemis. Elle se plaçait, non devant l’idéal à aimer assez fortement pour le réaliser un peu,--mais devant la réalité à haïr et à combattre par des moyens semblables à cela même qui la fait détester! Elle se fût défendue d’inventer le mal. Elle croyait rendre le mal. Accepter cette conception, c’est vouloir faire du mal un cercle sans fin. C’est l’idée chère au démon des légendes noires; mais l’apparence de justice que comporte cette idée rattache à l’humanité les monstres eux-mêmes.
Encore toute jeune fille, à quinze ans,--l’âge de Juliette,--elle avait eu à subir une tentative de séduction que rendait particulièrement odieuse la qualité du séducteur. Ce souvenir l’indignait, l’exaspérait comme aux premiers jours. Le «monsieur» qu’elle détestait, la trouvant seule un soir, lui avait chuchoté à l’oreille les premières paroles étranges qu’elle eût entendues... d’un homme âgé. Et sa mère étant survenue brusquement, la scène que la malheureuse fit à son amant, là, en présence de sa fille, n’avait été qu’une scène de jalousie!
De ce moment, le peu de sécurité, le peu d’espérance qui pouvait rester au fond du cœur de la petite Marie, avait été gâté, perdu pour toujours: «Ah! c’est ça, les hommes!» Et concluant du particulier au général, elle les avait tous confondus dans une même réprobation infamante, se promettant de les soumettre un jour à ses fantaisies et à son orgueil par les moyens qu’ils paraissaient tant aimer!
Elle avait ce souvenir, cette brûlure au cœur, une plaie jamais guérie, maintenant empoisonnée.
Du reste, comment la traitaient les autres, tous ces jeunes gens? Que de fois elle entendit des paroles semblables à celles que lui avait dites un jour cet homme... l’amant de sa mère! Cela, en même temps la gardait. Elle en voulait aux paroles de l’amour, ou plutôt du désir, de lui avoir été dites, pour la première fois, si bassement!
Mais, ici encore, son indignation contre le mal la poussait au mal.
De sens presque endormis, elle avait passé son temps, depuis des années, à rêver à ces choses, à faire échouer près du port les galanteries trop pressantes,--à attendre la grande occasion. Elle avait tardé à paraître, cette occasion. «Enfin, la voici! Je ne la lâcherai pas!» C’était, entre le monde et elle, une véritable guerre déclarée. Elle ne croyait pas possible de vaincre par le bien comme par le mal.
Elle avait choisi ses armes.
Les jours passaient dans ce couvent. Elle y était depuis deux mois déjà. Elle avait échangé quelques lettres, rares, avec la comtesse d’Aiguebelle, avec le comte. La composition de ces lettres lui avait pris beaucoup de temps. Elle en avait pesé tous les termes, parfaitement diplomatiques. Pour se reposer d’un si grand effort, elle répondit un jour à une lettre de Léon Terral.--Elle s’y détendait dans un brusque abandon de toute hypocrisie.
Voici ce qu’elle lui écrivit, avec une certaine fierté d’être sincère, de se pouvoir confier à quelqu’un, même pour le mal:
«Je m’ennuie ici, mon cher petit Léon, mais tout passe et j’en sortirai: vous savez pourquoi; et vous viendrez à mon mariage: j’y tiens beaucoup, parce que vous êtes mon ami d’enfance, mon seul ami, le seul avec qui je puisse causer et tout dire sans avoir rien à expliquer ni à faire excuser. Ah! si vous aviez pu m’épouser, je crois que j’aurais pu, moi, vivre heureuse avec vous! Il me paraît certain en tous cas que je ne m’entendrai jamais avec les autres. Mais, hélas! on ne vit pas seulement d’amour; on vit de galette, comme dit la chanson, et la solde d’un lieutenant, en France, comme en Autriche, franchement, ça n’est pas assez. Quel drôle de métier tu as choisi, mon petit Léon, et cela sans avoir, que je sache, une vocation bien déterminée pour jouer les Bonaparte. D’ailleurs, vois-tu, à notre époque, le civil tient les premières places de l’État. Je te l’ai dit quelquefois: La Politique,--sœur de la Finance,--est une fille facile qui t’aurait souri, si tu avais voulu--car tu parles bien,--et qui aurait fait ta fortune. Pourquoi maintenant ne penserais-tu pas à la Finance,--sœur de la Politique? Il n’est pas trop tard, à ton âge, pour commencer la conquête du monde. Par le temps qui court, il suffit d’une réclame ingénieuse, d’un livre à scandale ou d’un coup de Bourse, et crac! on est arrivé. On est général du coup..., dans le civil! Toi, si tu deviens capitaine, en restant soldat, ça sera le bout _du bi du bout du banc du bout_ du monde! Réfléchis. Ne trouveras-tu rien? N’auras-tu pas un éclair de génie? En ce cas, c’en est fait; bonsoir! Je devrai mentir toute ma vie, et ça peut être long, et il y a des jours où je trouve ça assommant. Comprends-tu?
«Voulez-vous, mon cher Léon, une preuve curieuse de mes sentiments? Apprêtez-vous: on va rire!... Madame la supérieure m’a dit, il y a trois jours, que si je formulais un désir, dans le secret de ma pensée, tout le couvent prierait, le lendemain, à l’office, pour la réalisation de ce vœu. Eh bien, mon cher, je n’ai pas hésité. C’est à vous que j’ai pensé. Le vœu que j’ai formé, il n’est pas honnête, mais il devient drôle, quand on songe que toutes ces vierges embéguinées, jolies pour la plupart d’ailleurs sous leur cornette blanche, se sont agenouillées à votre intention! C’était vraiment très gai, très comique, le bourdonnement monotone et mélancolique de leurs réponses... _Ora pro nobis... Ora pro nobis... Turris eburnea! Fœderis arca... Ora pro nobis!_--Sainte Vierge immaculée! j’ai eu, à un moment, une forte envie de rire, que j’ai réprimée par un effort plus énergique, en songeant que, si je les interrompais, vous et moi nous perdrions peut-être le bénéfice de leur prière. Mais non, là, vrai, est-ce bon, ce régiment de chastes filles priant pour que Dieu m’accorde, et à vous, des bonheurs qu’à moins de parjure elles ne connaîtront jamais!...
«Puisse ce récit vous égayer, mon ami. Il en est digne. Je vous abandonne ma main.
MARIE.
«_Post-scriptum._ If it can interest you, I may as well tell you what cannot be said in Queen’s English, that these good ladies wear no inexpressibles. C’est la règle.»
C’était vrai, ce qu’elle contait à Léon Terral. Elle avait sollicité de la supérieure cette prière des saintes filles pour la réalisation de son vœu secret de vierge folle. A de pareilles imaginations, elle trouvait plus de saveur qu’à tout ce qu’elle connaissait, à tout ce qu’elle pressentait de la vie réelle. Dans l’ombre de la chapelle mystérieuse, au chant plaintif des orgues, elle avait goûté une joie d’ange déchu à voir toutes ces vierges, sous leur bure et leur blanche coiffe, agenouillées, prosternées toutes ensemble pour elle, pour elle seule, qui les trompait et qui en riait. Impudique et voilée, toute voilée de mensonges, elle avait triomphé d’un monde de prière et de chasteté, d’un monde d’amour, soumis à sa haineuse fantaisie. Elle n’eut aucun intérêt positif, à imaginer cette scène. Elle y chercha seulement l’idéal et l’art de la malignité. Le pur génie du mal conçut en elle cette comédie triste, inutilement perfide. Et la joie de ce sacrilège l’éloignait aussi bien de Léon Terral que de Paul d’Aiguebelle,--car, au fond de la calme chapelle, au pied des autels reniés, insolente lâchement, audacieuse avec sécurité devant les images d’un Dieu auquel elle ne croyait pas, elle s’était fiancée elle-même, de gaîté de cœur, la pauvre créature, au spectre toujours redoutable du légendaire Satan.
C’est ainsi que, préparée par une retraite en apparence religieuse, à toutes les activités funestes, mieux armée de résolutions froides, pesées longtemps, exaltée dans son orgueil par la solitude, cachée et comme embusquée dans un lieu saint, elle méditait de s’élancer à la conquête des biens du monde par tous les moyens diaboliques.
VIII
Quand elle relut la lettre qu’elle adressait à Léon, elle la trouva si folle qu’elle voulut d’abord la détruire. Léon, exaspéré, n’avait qu’à l’envoyer au comte d’Aiguebelle, cette lettre, et tout l’avenir préparé s’écroulerait dans la honte!
Elle songea longtemps à cette fin possible d’un rêve pourtant si cher! Et tout à coup, une réaction violente se fit en elle. Pourquoi donc pas? Était-elle si sûre de son bonheur, avec ce provincial? Elle le sentait si bien d’une autre race! Ils ne s’entendraient jamais. A quels drames compliqués marchait-elle? Les drames compliqués, ça serait tolérable encore, mais si tout son grand effort d’ambition allait aboutir à une vie d’ennui, dans le château des d’Aiguebelle, sous la tyrannie d’un maître plus fort qu’elle? Car on ne sait jamais: un homme qui a l’air d’un doux peut, au fond, n’être qu’un brutal.
Alors, une pensée baroque lui vint. Elle allait expédier cette lettre. Un amoureux est capable de tout. Léon l’enverrait peut-être au comte. Elle remettait ainsi tout en cause une dernière fois. Elle jouait son avenir à pile ou face,--presque convaincue, d’ailleurs, que Léon garderait la lettre pour lui, car il avait «même de l’honneur», à cause de l’uniforme. Cependant, «fallait voir!» Et avec un sourire, elle cacheta la lettre.
Cela fait, elle éprouva un plaisir âpre à l’idée d’être dénoncée par celui qu’elle préférait entre tous les hommes. Elle souhaitait presque maintenant cette indélicate preuve d’amour. Elle pensait qu’en amour, toutes les lâchetés sont excusables, et peuvent même être des crâneries...
Elle fit partir la lettre. C’était, sous forme de défi à la destinée, le dernier effort, étrange, de la sincérité expirante.
Bah! ça n’aboutirait pas! La lettre était trop raide. Elle était _immontrable_. Léon n’oserait jamais!
S’il osait pourtant?
Et son imagination allumée lui présentait la scène d’explication. Elle l’attaquait d’autorité, comme disait Théramène, et, dans une attitude d’héroïne, elle répondait à des insultes passionnées par une tirade: «Eh bien! oui, _comte_! oui, c’est lui que j’aime! Le destin m’a trahie: peut-être l’ai-je souhaité! On vous a livré une lettre que j’avais écrite sachant bien que je m’exposais à la retrouver entre vos mains. Eh bien! oui, je vous déteste! J’enviais, sans oser la réaliser, cette sincérité des faits, qui remet tout en place. Gardez votre nom et votre fortune; je n’en veux pas! Je ne peux être des vôtres... Laissez-moi ma liberté bohème... J’aime mieux ça!»
Et machinalement, elle fredonnait:--_Tarara boom de ay!_
Pauvre cervelle détraquée! Pauvre être, qui s’était fait une éducation et une philosophie avec les déclamations du roman, du théâtre, et les comptes rendus de cours d’assises! Ah! elle était loin de cette simplicité de cœur que la malheureuse comtesse d’Aiguebelle rêvait pour la femme de son cher Paul!
Rita attendit trois semaines la réponse de Léon, l’événement, la rupture éclatante, odieuse,--avec l’angoisse d’un soldat qui, décidé à se faire sauter, a allumé la mèche... La mèche était éteinte. Léon Terral se taisait parce que, gonflé de rage, il ne voulait pourtant rien écrire qui pût détourner Rita de la voie qu’elle avait prise. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui faire perdre fortune, situation, avenir. Il avait brûlé tout de suite la dangereuse lettre.
... Et s’il en eût abusé, sans doute elle ne lui eût jamais pardonné cette infamie!... Elle en convenait avec elle-même!
Le plus court chemin d’un point à un autre c’est la ligne droite. Le mal est toujours très compliqué. Ce qui est embrouillé est déjà mauvais.
Quand elle apprit que Léon avait brûlé son aimable lettre, ce fut avec une sorte de tristesse qu’elle reprit la suite ferme de ses projets de mariage et pour ainsi dire de captation contre les d’Aiguebelle. Elle en éprouva tout au moins une sorte d’ennui, comme d’une chose déjà usée et vraiment trop facile. C’est pourtant bien cela qu’il fallait faire. Elle allait trouver dans ce mariage tous les moyens de jouir de la vie, laquelle, comme chacun sait aujourd’hui, ne comporte ni effort moral, ni liberté, ni responsabilité. Les jouissances matérielles ont seules du prix, et elle allait les savourer toutes comme elle l’entendrait.
D’où vient donc qu’elle était mécontente d’elle-même?
Ne se sentait-elle pas assurée, désormais, contre la mauvaise chance, et cela comme malgré elle? Oui, et il lui sembla bientôt, à la manière des joueurs, qu’elle venait de recevoir une indication précise de la Fortune, sur la ligne à suivre. Elle avait tenté la destinée. La destinée avait répondu. Elle obéirait, soit!
Elle ne tarda pas à redevenir contente, dès qu’elle fut ressaisie par cet entraînement du joueur qui veut gagner, du lutteur qui veut vaincre.
Quelque temps après, la comtesse lui annonçait que tout le monde désirait sa présence à Aiguebelle. Elle avait assez prié, assez pleuré dans ce couvent. Il était du devoir de ceux qui l’aimaient de l’arracher à cette douleur, à cette solitude. On la recevrait au château comme une amie de longtemps, comme une parente. Elle aurait pour compagne la joyeuse et bonne petite Annette; et le mariage se ferait, si elle voulait bien y consentir, avant l’expiration de son deuil. La comtesse se disait vieille, plus vieille que son âge. Elle était de santé fragile, et c’est elle qui désirait le plus que les choses fussent précipitées... Elle la priait instamment de ne s’y point opposer.
Marie ne pouvait que se rendre à toutes ces sollicitations. Elle ne pouvait contrarier le désir de la chère dame. Toutefois elle écrivit qu’il lui fallait un peu de temps encore. Son chagrin était si vif, si profond, toujours si présent! Elle voulait apporter, dans la grave maison de la comtesse, un sourire au moins, sinon la gaîté...
La comtesse d’Aiguebelle fut charmée du ton de cette réponse. Elle répondit à son tour, insistant de nouveau pour que Mlle Déperrier leur arrivât bien vite. Marie parut se résigner difficilement. Elle n’arriva aux Bormettes que deux mois plus tard. C’est tout ce qu’elle put faire pour irriter l’espérance de son futur, qui, depuis une semaine, habitait son cottage du bord de la mer... Là, de la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir les fenêtres du château d’Aiguebelle, et déjà il avait passé des heures à contempler, au clair de la lune ou au soleil levant, le balcon où bientôt il verrait s’accouder, blanche apparition, la bien-aimée choisie entre toutes les femmes...
* * * * *
_Ave Maria! Fœderis arca... Ora pro nobis!_
IX
Ce qui la sauva, ce fut, décidément, la mort de sa mère, son deuil, et, malgré des mois écoulés, l’obligation où elle fut de paraître triste ou du moins attristée.
Elle adopta une attitude et ne s’en départit jamais. Très digne, très grave, très haute, elle copiait un peu, de son mieux, la comtesse d’Aiguebelle--vivante image elle-même des portraits mélancoliques et fiers qui ornaient les salons du château. Elle se taisait la plupart du temps, ne parlant guère que lorsqu’on l’interrogeait, répondant alors dans le ton des questions et avec le même timbre de voix. Elle s’ennuyait d’ailleurs et il y paraissait, mais l’ennui même lui donnait la figure qu’il fallait, celle d’une châtelaine un peu nonne, revenue des erreurs du monde où elle n’est pas allée, et absorbée en des espérances plus hautes, plus nobles que tout. Elle s’intéressait aux pauvres de passage, car il n’y en avait pas d’autres dans le pays;--du moins on n’y voyait aucune de ces misères désespérées qu’il faut visiter souvent et auxquelles ne suffit aucune charité.
Elle aidait la comtesse à parfaire d’interminables travaux de broderie, commencés depuis des années, destinés à renouveler les hautes portières de toutes les chambres. C’étaient des bandes brodées de soie,--fleurs, oiseaux et chimères,--qui devaient s’encadrer un jour en des velours sombres et somptueux. On interrompait ces travaux pour demander à Marie de chanter quelqu’une de ces chansons populaires où elle mettait un charme si doux, si pénétrant, si étrange.
En ces moments, il fallait voir la comtesse et la petite Annette, et le comte Paul, tous trois,--laissant là, les femmes leur broderie, lui son livre,--tourner les yeux vers la chanteuse.
Elle avait d’admirables notes graves, des notes de contralto qui éveillaient une idée de force, très inattendue de sa part, très émouvante.
Les corrompus, là-bas, à Paris, lui avaient expliqué souvent l’effet que produisaient sur eux ces notes. Ils disaient que cette voix, mâle et féminine, évoquait l’idée d’un être double, amoureux de lui-même, et, à cause de cela, certain, comme les dieux, de demeurer inaccessible à l’amour des mortels. On lui avait dit ces choses en belle prose, en beaux vers, et aussi en termes moins nobles.
Elle se souvenait de ces propos mystérieux, et elle s’efforçait de se dépasser elle-même, de tirer de sa poitrine soulevée les sons les plus purs et les plus profonds,--pour le charmer définitivement, lui, cet homme-là, son futur.
Et, en effet, il se sentait remué dans les profondeurs les plus obscures de son être. Trop dégagé de soi-même pour analyser, comme les raffinés, ses moindres sensations, tout occupé qu’il était d’idées générales et d’émotions hautes, il éprouvait pourtant tous les troubles de la vie. Au contraire de ceux qui ramènent toutes leurs idées à la sensation qui en a été le point de départ, il transformait sur-le-champ ses sensations les plus animales en idées d’amour généreux.
Il se levait afin d’admirer le visage de la chanteuse, l’expression de sa bouche, celle de ses yeux.
Il s’accoudait au piano. Et c’était une chose merveilleuse que de voir la physionomie de la jeune fille transfigurée par la musique comme elle l’eût été par l’amour. Car, ce qu’il y a, dans toute créature, de plus grand qu’elle-même, de virtualités bonnes, de divin si l’on veut, n’est pas aboli par ses qualités mauvaises, naturelles ou acquises, quand même tout ce mal dominerait mille fois ses puissances bienfaisantes. Et lorsque ce je ne sais quoi de mystérieusement beau, d’involontairement bon, de plus grand que l’être, d’attaché à l’inconnu de son origine et de sa fin, apparaît,--cette lueur, toute faible qu’elle soit, fait oublier toutes les ténèbres.
Et il n’y a point d’être, fût-ce le dernier des misérables, fût-ce la plus abjecte des brutes, qui n’ait en lui la frêle flamme ou l’étincelle menue qui contient tout le principe du feu.
Jésus parlait de cette lueur, quand il répondit, aux pharisiens qui l’engageaient à repousser Magdeleine: «Je n’éteindrai pas le lumignon qui fume encore!»
Ce feu de mystère, elle n’y songeait guère; elle n’y croyait pas, mais il s’excitait en elle, lorsqu’elle murmurait quelque berceuse. C’est alors que le comte Paul la regardait en extase. La bouche de la jeune fille s’entr’ouvrait avec une expression qui n’était qu’à elle, qui ne se montrait qu’alors, et dont elle-même n’avait pas conscience.