Fleur d'Abîme

Part 7

Chapter 73,919 wordsPublic domain

--Je l’avoue, ma chère Marie, vous ne lui plaisiez pas tout d’abord autant qu’aujourd’hui... Pourquoi, je l’ignore.--Ce sont là de ces sentiments sans raison, inexplicables... des impressions de malade, peut-être! Mais vous l’avez conquise aujourd’hui, entièrement conquise,--comme vous savez!

L’idée qu’avait eue sa mère, au sujet du rire de Marie, le fit rire lui-même à ce moment.

Elle, ne riait pas. Elle réfléchissait, avec le sourcil un peu froncé. Elle riait rarement devant lui, d’ailleurs, voulant se montrer très noble, très digne.

Elle se rendait très bien compte de tout ce qui, en sa personne, devait déplaire à la comtesse, qu’elle appelait, un peu tôt: «la vieille!» Elle trouvait que la «vieille» n’avait pas tort, au fond! Cependant elle lui en voulait... Il y a dans la cervelle des êtres mauvais ce jugement double: ils admirent et dénigrent l’esprit de justice qui les blâme ou les condamne. S’ils le haïssent, ce n’est pas seulement parce qu’il entrave leur course vers les buts rêvés, c’est aussi parce que, en secret, ils le sentent et le confessent supérieur. Tous les démons des légendes sont envieux des anges.

Il y a, en outre, dans l’acharnement que mettent les coquins à accuser les honnêtes gens des pires vilenies, une affirmation de l’idée de mal qui est une condamnation du mal trop peu remarquée.

Le pervers méprise hautement dans tous les autres hommes ses propres défauts, ses propres vices, qu’il leur prête largement...

Donc, ce sont là choses méprisables.

Donc, le monde a raison de le mépriser, lui.

Ce retour de son propre mépris contre lui-même, c’est bien ce qui l’irrite le plus, ce qui, par-dessus tout, l’exaspère, le rend implacable.

Marie pensait deux choses de la mère de Paul. Premièrement: «Qui sait ce qu’elle a bien pu faire, en sa jeunesse, cette vieille collet monté?» Deuxièmement: «Je la déteste, parce qu’elle a eu raison de se méfier de moi!... Mais le temps viendra, je pense, où je serai, chez elle, plus maîtresse qu’elle!»

Elle répondit au comte Paul qu’elle sentait bien qu’aujourd’hui Madame d’Aiguebelle n’avait plus aucune prévention contre elle.

--Vous pouvez en être sûre, ma chère Marie. S’il en était autrement, je ne pourrais pas vous montrer mon amour avec cette joie, avec cet abandon. Ma mère est et restera la grande préoccupation de ma vie. Vous avez l’âme assez haute pour vouloir qu’il en soit ainsi. Et c’est pourquoi je vous aime tant!

Hélas! il excitait ce cœur aigri à détester ce que, lui, il aimait le plus au monde!

--Que vous êtes heureux d’avoir une telle mère!

--Mais la vôtre?

Elle soupira.

--N’en parlons pas! J’ai eu tant à souffrir par elle!--Elle n’est pas méchante, certes! Mais elle n’est pas caressante; elle ne m’a jamais été douce... Elle n’a pas touché à mon cœur d’enfant avec les délicatesses qui font les cœurs de femme vraiment tendres, vraiment bons, vraiment purs de toute mauvaise pensée. Elle m’a inspiré quelquefois de ces rages, de ces colères qui diminuent un caractère... Je ne suis pas aussi bonne que vous le pensez!

C’était vrai, qu’elle avait souffert par sa mère; mais en le disant, elle pensait à la pitié que cet aveu devait attirer sur elle; elle apportait une excuse touchante à tel défaut d’éducation qu’avait pu lui reprocher la comtesse; elle atténuait l’effet que la découverte du caractère de Madame Déperrier devait faire un jour, fatalement, sur son fiancé. Enfin, en révélant à quel point elle avait souffert par elle, elle repoussait toute solidarité avec sa propre mère que, malgré tout, elle couvrait généreusement de sa piété filiale! Ainsi, sans cesse, des calculs compliqués précédaient et guidaient ses paroles en apparence les plus simples. Aucune spontanéité ne lui était possible.

Peu de temps après,--le mariage du comte Paul d’Aiguebelle avec Mademoiselle Marie Déperrier était décidé. Madame d’Aiguebelle avait parlé d’abord à Madame Déperrier. Il n’y eut pas de demande solennelle. Les choses semblèrent, tout de suite, arrangées depuis très longtemps.

Restait à fixer la date. On parla de la fin de janvier. Il fut convenu que, en octobre, Mademoiselle Déperrier irait passer quelques semaines au château d’Aiguebelle. Paul, pendant ce temps, habiterait un cottage qu’il avait, à un quart de lieue d’Aiguebelle, sur le bord de la mer. Comme il allait être heureux de pouvoir lui faire visiter ce domaine d’Aiguebelle, avec ses grands bois de pins qui dévalent en bataillons serrés, jusqu’à la mer, du flanc des collines aux pentes légères. Ils se promèneraient ensemble, les heureux fiancés, sur les plages de sable, à l’ombre des pins-parasols, sous les mimosas, dans les lauriers-roses. Comme elle l’aimerait, maintenant, ce Midi glorieux, fait pour servir de cadre à tous les bonheurs rêvés! Comme elle l’aimait déjà!

Les d’Aiguebelle quittèrent Paris vers le milieu du mois de juillet. Deux mois plus tard, Marie leur annonçait la mort subite de sa mère. La marquise de Jousseran, toujours bonne pour elle, lui proposait de l’emmener à Hyères. Elles habiteraient la villa que venait d’acheter cette aimable dame. Toutes deux partiraient bientôt, dans huit ou dix jours.

On comprend qu’il ne pouvait plus être question, pour le moment, d’aller, au château d’Aiguebelle, jouer les fiancées heureuses.

Marie écrivit toutes ces grosses nouvelles à la comtesse.

Elle ne pouvait s’empêcher de voir que la mort de sa mère ne nuisait nullement à ses intérêts; au contraire. Il n’y a pas de malheur, si grand soit-il, qui ne contienne une part de bien, ou en lui-même ou dans ses conséquences. Madame Déperrier était vraiment gênante, parce qu’elle trahissait, plus que sa fille, la vulgarité de leur race, les trivialités cachées de leur genre de vie. Dieu l’avait rappelée à lui. Qu’y faire? Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher! Mademoiselle Déperrier ne se désola pas longtemps. Cependant la mort de sa mère lui interdisait la gaieté: Madame d’Aiguebelle, qui ne la revit pourtant que huit mois plus tard, ne devait plus l’entendre rire aux éclats. Ce fut un avantage dont Marie ne se douta point, et ce fut le plus grand service que lui rendit jamais sa pauvre mère.

VI

Avant de quitter Paris, pour aller passer le temps de son deuil non pas à Hyères, comme celle l’avait voulu d’abord, mais dans un couvent, à Lyon, Mlle Déperrier ne prit congé que de trois personnes: sa sœur Madeleine le professeur,--son amie de pension, Berthe de Ruynet, mariée à un marquis de boulevard et de trottoir,--et Pinchard, le pauvre Pinchard, le père Théramène.

Avec sa sœur, elle avait eu une conversation froide, dans laquelle elle lui avait fait comprendre, d’un ton sans réplique, que, n’ayant pas, comme elle, un de ces bons métiers qui assurent l’existence, elle garderait, jusqu’à nouvel ordre, les revenus de leur mère... Elle était encore bien honnête, affirma-t-elle, car tous les titres étant au porteur, il n’aurait tenu qu’à elle de les faire disparaître sans même lui en parler... Enfin, elle espérait faire bientôt un beau mariage; elle récompenserait alors sa sœur de son dévouement.

Madeleine Déperrier se laissa imposer l’obligation de montrer ce dévouement-là. Habituée dès l’enfance à se voir préférer sa petite sœur, à se voir dépouiller pour elle de ses poupées et de ses chiffons, elle la considérait tout de bon comme une de ces créatures supérieures devant lesquelles on est contraint, par la destinée, de s’effacer en toute occasion, à qui on ne peut, sans injustice, appliquer la commune mesure.

Elle, Madeleine, n’était pas de celles qui se révoltent, mais bien de celles qui se résignent. Le moyen, d’ailleurs, de résister, elle ne l’avait pas eu toute petite. Maintenant le pli était pris. C’était une écrasée. Elle essuya le verre de ses lunettes, terni par ses larmes, et retourna à ses élèves.

Quant à Berthe, c’était le type banal de la mondaine évaporée. Expérimentée toutefois, elle était de bon conseil dans les choses de galanterie. Personne ne savait mieux qu’elle ce qu’une fille ou une femme doit livrer pour assurer son triomphe sur les hommes, et doit réserver pour n’être pas perdue. Avec toutes ses légèretés de conduite, celle se maintenait dans un monde honorable par un prodige de légèreté d’esprit, par une incomparable souplesse de mouvements.--Était-elle ceci ou cela? Ou, seulement, en avait-elle l’air?... Si c’était ça, elle aurait assez d’esprit pour se cacher... «Non, ce n’est qu’une étourdie! Et puis, elle est si amusante!»

Sur ce dernier mot, on lui pardonnait tout. Berthe consultée à fond une première fois, avait déclaré:

--Tes d’Aiguebelle? Attends un peu... J’ai entendu parler de ça... Ça fait partie de droit, même sans en être, de ces ligues qu’on appelle: le _Relèvement des âmes_ ou: la _Morale reconstituée_. Il y a un fond de pasteur protestant, dans ces catholiques-là! C’est embêtant comme tout, mais ça se sauve par la campagne. Si tu aimes les champs, ma chère, tu seras heureuse, je ne te dis que ça! Si tu aimes le Midi, alors c’est un miracle: tu seras supra-heureuse. Ils doivent y aller dans l’été,--quand les autres vont en Suisse,--sous prétexte que les pays chauds paraissent mieux à leur avantage pendant la canicule. Eh bien! crois-moi, ne les contrarie pas, parce que vois-tu, l’hiver ailleurs qu’à Paris, il n’en faut pas. En as-tu tâté? Non. Eh bien! crois m’en sur parole, et fais tes conditions avant le mariage!

Quand Marie, après la mort de sa mère, alla prendre congé de Berthe et lui demander de nouveaux conseils, la sémillante petite dame vit d’un coup d’œil instantané toute la gravité de la situation nouvelle:

--Sac à papier! la principale difficulté,--pas mince!--c’est que la noble mère de ton grave fiancé voudra te voir pleurer la tienne. Prends garde à ça. C’est un retard d’un an. Ton écueil, c’est le deuil... (Tiens! des vers!) Si tu as l’air de désirer le mariage malgré ton deuil... non, hein, là, vrai, tu sens que ça n’est pas possible, avec leurs idées d’empotés!... Alors, que vas-tu faire? Tes gestes, tes paroles vont être épiés, pesés, ma chère, dans des balances de bijouterie! A ta place, je prendrais un parti crâne: au couvent! comme dans toutes les histoires écrites. Au bout de deux mois, ton fiancé se sentira devenir fou, parce que l’absence, le silence, ça nous embellit et ça les irrite... Il s’exalte. Il maigrit... Cette fringale, non! tu vois ça d’ici, et il t’enlève! La mère, touchée, vous bénit... car elle vous bénira, souviens-toi de ce que je dis. C’est dans leur note. C’est inévitable... Et voilà mon ordonnance: au couvent! Fais-en ce que tu voudras. Quant à accepter l’offre de la marquise de Jousseran, c’est fini, ça. Plus possible. N’y pense même pas. Trouve un prétexte,--diable!

--Alors le couvent, tu crois? dit Marie.

--Dame! c’est au moins une idée à creuser. Creuse, ma chère. Creusons ensemble. Mais à vue de nez, c’est ça... Voyons, ne comprends-tu pas que tu te mets à l’abri de tout, dans un couvent? Tu as un rôle difficile à jouer, n’est-ce pas? et devant des connaisseurs sévères?... Eh bien, disparais!... Et puisqu’en restant muette dans la coulisse tu es sûre du grand succès,--n’hésite pas!

Le banquier Larrieu, qui rôdait sans cesse autour de Marie Déperrier et venait à son jour, l’avocat Goiran, le baron Lagrène et quelques autres,--elle ne les avertit pas plus de son départ, que les bohèmes oubliés.

Elle demanda seulement à Berthe des nouvelles du petit Machin.

--Qui ça?

--Eh bien donc, Lérin de La Berne, que nous appelions l’Écrin de La Perle.

--Ah! lui? il t’aime toujours, pardi! Seulement, si tu voulais, toi,--pourrait-il, lui? Voilà la question: Être ou n’être pas!... Mais il est à garder, dans la collection. Un polichinelle de plus dans un guignol complet, c’est toujours drôle. Il y a des moments où il me fait pitié, à moi, et où j’aurais envie de l’essayer, pour lui complaire... et aussi pour savoir... Non, il est tortillant! Allons, adieu, ma chérie. Tu vas m’oublier? Non, hein? Pense à moi, dans tous les moments graves... Ne cède rien jamais avant de tenir tout... Comment dit Méphisto, ce bon Méphisto, qui est un diable pour rire? Il n’a pas tort tout de même, quand il nous chante:

N’ouvre ta porte, ma belle, Que la bague au doigt, Que la bague au doigt!

Elles s’embrassèrent,--se quittèrent, se reprirent, échangèrent un dernier compliment:

--Tu es toujours plus jolie!

--Toi aussi.--Et Berthe sortit sur un dernier papotage:

--Le noir te va bien, tu sais? C’est une veine pour toi, d’être en noir! Et puis, c’est romantique; il y a des hommes que ça monte! J’en ai connu un, moi, qui ne pouvait aimer que des veuves,--en costume. Prends note encore de ça. S’il n’est qu’amoureux, ton bonhomme, il va devenir fou, et s’il est fou, il va falloir l’attacher... Allons, au couvent! comme dit Hamlet! Au couvent, ma chérie!... Tu verras l’effet!... Et joue serré. L’enjeu en vaut la peine,--comtesse!

Berthe, sur ce mot qu’elle prononça pompeusement, exécuta avec ostentation une révérence selon la formule.

Marie voulut voir Pinchard et le fit demander. Il n’avait plus paru depuis quinze jours ou trois semaines. Elle s’en étonnait. Il fit répondre qu’il était malade. Elle alla le voir chez lui.

Elle ne s’expliqua pas quel sentiment la poussait. C’est que, dans ce cœur desséché, tous les bons germes n’étaient pas encore tout à fait morts. Elle avait une inconsciente reconnaissance pour ce pauvre diable. C’était celui qui demandait le moins, autour d’elle. Dans la façon dont elle traitait tous les hommes, il y avait un mépris, certain, du mobile qui les attirait autour d’elle. C’était l’excuse à sa sécheresse de cœur. Tous étaient les intéressés de la galanterie. Elle ne connaissait de l’amour que cet âpre élément: le désir des hommes, tantôt brutal, tantôt insinuant, toujours égoïste. Elle se vengeait. Qui sait ce qu’eût fait d’elle une tendresse vraie, une sollicitude attentive qui aurait veillé sur son enfance? Son père avait été trop occupé, sa mère lui avait appris à dédaigner le père et à le maltraiter souvent en paroles. A cause de cela même, elle avait méprisé sa mère, tout en lui obéissant. Elle ne s’était attachée à personne. Même son inclination pour Léon Terral était mêlée de révolte. Elle eût voulu le confondre avec les autres et elle y tâchait; mais quelque chose de plus fort que la vie et que la mort, que la vengeance et la haine, parlait en elle dès qu’elle le nommait. De mystérieuses affinités correspondaient d’elle à lui. Nul n’a jamais su dire les secrets de philtre qui font de l’amour physique lui-même un mystère d’âme.

Quant à ce pauvre Théramène qui, si ingénument, disait: «Déjeunerai-je encore, ma fille?» il était pareil à ces vieux chiens fidèles qui viennent au maître pour la pâtée d’abord,--c’est entendu,--mais qui, à force d’être reconnaissants parce qu’ils ont été bien nourris, sont capables de quitter le meilleur os de poulet pour suivre leur maître aussi affamé qu’eux. Le vieux Pinchard fut touché aux larmes de la voir arriver chez lui:

--Te voilà, princesse? Et ton mariage?

Brièvement, elle lui conta tout. Il frappa dans ses mains, joyeux:

--Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans!

Il aurait voulu avoir à la défendre contre quelqu’un. Il avait pris un mauvais rhume. Il toussaillait et déclamait d’une voix rauque. Il était vêtu d’un costume étonnant, noir et pourpre, velours et soie. Il avait une chemise sale avec des manchettes très longues.

--As-tu vu mon palais? Examine, petite Rita... Quatre murs. Un lit. Tout ce qu’il faut pour crever. Mais, sur les murs, l’art et la gloire! Contemple-moi ça!

Il y avait sur les murs des journaux illustrés, fixés par quatre épingles, représentant des scènes de théâtre.

--Ça, c’est moi dans _Hernani_, à la Comédie française, 1869, la grrande reprrise! Je jouais un des muets, au quatrième acte. J’étais en nègre, comme Kean dans _Othello_!

--Et ça?

--Ça, c’est Mounet-Sully dans _Hamlet_... Il y a une dédicace; lis donc.

Le grand tragédien avait gentiment écrit une dédicace, au dos de son portrait; l’aumône d’une miette de considération au pauvre affamé de gloire: _A notre vieux camarade Pinchard, Mounet-Sully._

Et, autour des photographies d’acteurs illustres, flottaient quelques rubans flétris, hommages d’un soir que Pinchard avait gardés en souvenir de ses triomphes dans toutes les sous-préfectures.

--Nous ne nous verrons pas de longtemps, mon vieux Théramène. Je quitte Paris... Je suis venue te voir. Tu as toujours été bon pour moi. Tu n’as pas voulu nous quitter, quand je t’ai donné ton congé... Et puis--je ne sais pas--tu me rappelles maman!

Elle ne savait pas, en effet, ce qu’elle éprouvait. Malgré tout, une émotion sourde lui venait au nom de sa mère. Quelque chose d’inutilement bon était au fond de son cœur, comme un germe impuissant mais animé encore. Même quand l’arbre est tout à fait mort, il garde quelquefois, dans ses racines les plus profondes, un désir souterrain, un peu de vie obscure, persistante, qui regrette la belle lumière, et qui l’aime sans effet.

Théramène se répandit en expressions de reconnaissance.

--Ça me fera un gros vide, de ne plus t’avoir à Paris. Enfin, c’est ton bonheur... Tant mieux. Et puis, tu sais, rappelle-toi que tu as un ami, et qu’au besoin, si tu l’appelais, le père Théramène arriverait toujours, comme un bon toutou de berger... C’est dit, hein?

Il déclama:

--On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

Tiens! c’était vrai, cela. Depuis un instant, elle n’y pensait plus; mais, au fond, elle était venue lui demander ça. Qui peut prévoir l’avenir? La vie est si bizarre!

Il voulut l’embrasser. Elle lui tendit ses deux joues,--et quand elle le quitta sur l’étroit palier, elle vit dans ses yeux tout tremblotants, un luisant de larmes qui la troubla. Il lui semblait qu’elle prenait congé, pour toujours, d’un passé où, en somme tout n’avait pas été malheureux. Elle mourait à quelque chose qui avait été sa vie libre, quasiment sincère. Elle entrait dans son avenir, dès aujourd’hui, dans l’inconnu effrayant; elle entrait, comme masquée, dans un mensonge sans fin. Elle dépouillait sa personne la plus naturelle. La vraie comédie allait commencer et il faudrait jouer tous les jours!... Ah! tous les cabotins ne sont pas au théâtre!

--Est-ce bête! voilà que je pleure!... Adieu, père Théramène.

--Bonne chance! lui dit naïvement le pauvre professeur de diction et de maintien.

Quatre jours plus tard, une lettre d’elle apprenait à la comtesse Louis d’Aiguebelle son intention arrêtée d’aller passer dans un couvent, à Lyon, le temps de son deuil.

«Est-ce que c’est vrai ce que m’annonce madame de Ruynet, lui écrivit Léon Terral,--que vous allez vous marier?»

Elle lui répondit du couvent: «C’est vrai.»

VII

Elle y était, au couvent. Et même, bien vite, dès le soir de son arrivée, elle fut prise d’une folle envie d’en sortir, d’une haine pleine d’horreur pour les murailles hautes et paisibles du grand parc, pour la blancheur froide des corridors et de sa chambre, pour l’austérité de la chapelle. Mais, qui veut la fin veut les moyens.

Elle se roidit de toutes ses forces contre la terreur et la répugnance que lui inspira ce lieu de paix,--contre l’agitation nerveuse dont elle se sentit saisie tout d’abord dans ce grand calme effrayant.

Ce milieu de prière, de silence, de tranquillité, de piété, la repoussait d’une force étrange, qu’elle éprouva cruellement. Mais elle avait un but à atteindre, au dehors, dans le monde. Cela exigeait qu’elle sût souffrir quelque temps ici, dans cette prison. Elle donna l’ordre à tout son être révolté d’obéir.

Elle avait, pour le mal, les mêmes patiences héroïques que les martyrs ont pour le bien.

Elle pensa que ce serait l’affaire des premiers jours, cette souffrance de prisonnière; que l’accoutumance viendrait vite. Elle se mit à lire des livres de piété, machinalement, pour faire quelque chose, mais la pensée de ses intérêts, de l’avenir convoité, dominait en elle toutes les autres, comme un son strident de clairon domine un grand tumulte. Et elle ne pensait qu’à cela, à cet heureux moment où, mariée enfin, elle tiendrait son espérance réalisée. Elle se voyait au jour du mariage, triomphante comme une reine,--puis installée dans la résidence d’été du comte Paul, puis dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique. Ces chimères lui semblaient des réalités présentes. Son livre, ouvert sur ses genoux, glissait parfois, lentement, jusqu’à terre, sans qu’elle s’en aperçût; et elle avait, dans ses yeux, grands ouverts et fixes, toute la vie, riche et oisive, que sa beauté servie par la ruse devait lui conquérir.

Il fallait pourtant aller aux offices, à confesse. Comme elle n’avouait que des péchés véniels, son directeur lui dit un jour étourdiment: «Mais c’est la confession d’une morte que vous me faites là!» Elle en conclut que la plupart des pénitentes mondaines étaient toujours en état de péché mortel, et que c’est une duperie d’être plus sage que les autres. Ainsi les appels obstinés, mais naïfs, du prêtre à sa conscience ne firent qu’affermir en elle la préméditation du mensonge. Elle n’y gagna que de s’établir dans la malice de ses projets en pleine connaissance de cause. Elle consentit à tout ce que lui avaient dicté son instinct de perversité, son goût de vengeance contre le monde égoïste et féroce. Elle ratifia toutes ses résolutions de mal faire. Cela, en elle, se formula ainsi: «Je vois bien comment va le monde, et que, décidément, le mensonge seul et la ruse me mèneront où je veux, où je dois aller.»

Elle ne s’approuvait pourtant pas. Elle s’excusait, mais se qualifiait très bien de mauvaise. Voici quel fut, en résumé, son examen de conscience:

--Comment faudrait-il agir, dans ma situation, pour agir bien?

Elle le savait nettement et se répondit: «La première vertu, c’est la loyauté. Bien faire, ce serait, avant tout, ne pas épouser un homme que je n’aime pas.»

Cette seule idée lui fit hausser les épaules.

--N’y aurait-il aucun moyen de l’épouser, sans le trahir?--Il y en a un; ce serait d’aller dire à cet homme qui m’aime et que je sais capable de toutes les compréhensions, de tous les pardons: «Voici le fond de mon âme, voilà mes origines, voilà mes défauts, voilà mon éducation. Je suis à la veille de vous tromper en vous laissant me croire tout autre que je ne suis. Je viens tout vous dire, pour me sauver de moi-même, de mes démons. Aidez-moi. Élevez-moi jusqu’à vous. Sauvez-moi!... ou fuyez-moi! Et si vous me fuyez, même alors j’aurai gagné quelque chose: de m’être estimée pendant la minute où je vous parle.»

Était-ce bien difficile à faire? Pas tant que cela. Il y aurait eu dans un tel acte plus de fierté vraie que d’humilité. Aussi, elle fut tentée. De plus, elle se croyait sûre de réussir. Il était si bon! Il pardonnerait tout de suite..., comme un niais! Ce fut justement ce qui l’arrêta. La partie n’était pas assez compliquée. C’était une joueuse, une chercheuse de périls effleurés, une aventureuse de race.

Et puis, la partie une fois gagnée par ce moyen-là, qu’adviendrait-il? Ah! probablement la méfiance, éveillée dans cet homme, gênerait éternellement sa vie à elle. Car, pour sa vie à lui, elle n’y songeait guère. Si elle se résolvait à prendre la voie honnête, elle savait bien qu’elle y aurait quelques méchants faux pas... C’est inévitable, cela; la chair est faible; pourquoi se faire des illusions? Elle se connaissait bien!--Alors, ce serait l’éternel soupçon, les jalousies, toutes les misères des petites vies. Vraiment, il valait bien mieux lui apparaître toujours comme une vierge archangélique.

Elle voyait encore un autre moyen de se réconcilier avec elle-même: tout en n’avouant rien du passé, prendre la résolution de devenir telle que le comte Paul la croyait. Elle trouvait cela beaucoup moins bien, car elle n’ignorait pas que l’amour est un don entier de soi, et en agissant ainsi elle ne se fût pas donnée entièrement puisqu’elle n’eût pas livré son passé.