Part 6
Du reste, elle était troublée. Elle ne le trompait pas en lui montrant ce trouble, mais, comme toujours, en laissant imputer son émotion à une cause tout autre que la vraie. Elle était émue réellement, de se voir tout à coup, par la volonté de cette mère dévouée à son fils, en face d’une destinée nouvelle; de sentir que cette seconde décidait d’une longue suite de choses graves, inconnues.
Si ce mariage ne lui apportait pas l’amour, du moins il lui apportait la fortune, et peut-être la liberté!
Allait-elle connaître enfin la passion et la vie?...
... Une rapide vision lui montra la figure de Léon Terral.
Elle répéta alors: «Oh! mon Dieu!»
Cette larme, ces soupirs hésitants, ces mots sanglotés, tout cela parut à Paul autant de preuves d’un amour qui se trahit, qui parlera délicieusement si l’amour l’encourage... Il attira vers lui la tête de la jeune fille et, doucement, lentement, l’appuya sur son épaule. Il pensa qu’elle parlerait mieux si elle ne se sentait plus sous son regard... Et il souffla près de son oreille:
--M’aimez-vous?
Elle ne répondit pas, et fit le mouvement de cacher mieux son visage tout contre lui.
... Brusquement, il la pressa sur son cœur et la baisa au front, près des cheveux... Elle avait dit, d’une voix à peine expirée: «Oui, je vous aime», si bas, si bas, qu’il avait à peine entendu,--mais comme il lui avait su gré de cette suave réserve!
III
Il lui demanda la permission de l’accompagner jusque dans son appartement, pour avoir des nouvelles de sa mère. Elle fut un peu ennuyée de cette visite inattendue. Dans quel état serait le petit salon? Mais comment refuser à son insistance, après ce grand événement, après l’aveu d’amour?
--«Enfin, songeait-elle, en montant devant lui l’escalier sans tapis,--enfin, le grand pas est fait... Les hommes d’honneur, ça les engage, d’avoir dit: «Je vous aime!»
Arrivé sur le palier, elle trembla:... on entendait à l’intérieur un bruit de frottement lourd et cadencé! C’était le père Théramène, en fonctions. Il cirait le parquet! A six heures et demie du soir!
Madame Déperrier l’avait envoyé chercher par sa concierge. Elle pouvait avoir besoin de lui, pour quelque commission:... il irait chercher le dîner ce soir: quinze sous de jambon chez le charcutier, puisqu’elle était malade!
Elle était encore sans bonne, en ce moment... On ne trouve plus de domestiques aujourd’hui... Il faut les renvoyer tous les huit jours!... Elle aurait pu se lever, mais le dépit de n’avoir pas été invitée, la tenait au lit. Ne rien préparer pour sa fille, c’était une espèce de vengeance féroce, un moyen de lui faire comprendre combien elle était utile... «Je veux, lui disait-elle en pareil cas, que tu sentes combien je te manquerais, si je venais à mourir!» Et elle restait couchée, rageusement, quelquefois plus de deux jours! Pendant cette mort simulée, Mlle Marie, enchantée, respirait un peu...
Il n’y avait pas à en douter, Pinchard était en train de jouer les frotteurs.
Très inquiète, Mademoiselle Déperrier glissa la clef dans la serrure. Mais le vieux avait installé la chaîne de sûreté. La porte ne put que s’entre-bâiller. Il fallut sonner, Pinchard accourut, regarda, et ne vit qu’elle:
--Ah! c’est toi! fit-il.
Elle suffoquait, mais n’en laissa rien voir; et pour que le comte Paul ne pût imaginer, ni maintenant ni plus tard, qu’elle avait été ennuyée de cette familiarité trahie en sa présence, elle tourna vers lui son visage, et se montrant de face, en pleine lumière, elle lui dit:
--Si vous saviez! quelle touchante histoire, celle de cet humble serviteur!... Je vous la conterai.
Le comte Paul n’avait été que surpris, pas trop. Il avait cru d’abord à quelque parenté avec ce vieux, malpropre, dont le visage glabre, aux rides compliquées, apparaissait dans l’entre-bâillement de la porte.
Dès qu’il fut assis, au salon:
--Pardonnez-moi. Je vais voir comment va ma mère.
Elle y alla. Et la mère et la fille échangèrent à voix basse quelques paroles maussades:
--Tu viens bien tard!
--Dame! quand je peux. Comment vas-tu?
--Mal.
Et aussitôt, pensant la vexer:
--Tu n’as rien pour dîner... Il faudra envoyer Théramène chez le charcutier.
--Parle plus bas...
D’un signe de tête elle indiquait la présence de quelqu’un au salon, derrière la cloison mince...
--Ah! il t’a accompagnée, ton bonhomme?
--Chut! Parle bas, je te dis! C’est grave.
--Ah! dans la voiture?... Qu’est-ce qu’il a fait?
--Il s’est déclaré... enfin!
--Bon, ça. Fiancés alors? Ça n’est pas trop tôt. Ça me fait quelque chose. Je vais me lever!... Dis-lui de présenter mes compliments à sa comtesse de mère... Ce qu’ils m’embêtent, au fond, tous ces gens-là, avec leurs titres et leurs embarras!...
--Tais-toi, donc!... Je me sauve.
Elle revint auprès du comte, et de son air de princesse:
--Ma mère va mieux. Elle vous remercie de m’avoir accompagnée, et vous prie de présenter à madame votre mère tous ses compliments... Mais je vous ai promis une histoire, celle de ce bon vieux qui est par là...
Théramène ne frottait plus. Il avait pris la brochure de _Ruy Blas_, et il se jouait la reine, en silence, avec la voix de Sarah Bernhardt.
Quand elle mentait, il est entendu qu’elle tâchait toujours, au moins quand c’était possible, de n’altérer aucun des faits principaux, vérifiables; elle altérait seulement les menus faits, ceux qu’on a pu oublier, et qui changent la signification des choses.
«Comme ça, on ne se coupe pas. Les faits, ça peut se vérifier, mais l’interprétation des faits, ça varie avec les esprits.»
Donc, voici comment elle colora, de teintes attendrissantes, ses relations d’élève cabotine avec Théramène: Elle avait pris des leçons de toute sorte et même des leçons de diction. Son père,--le dévouement en personne, un héros du devoir, mort à la tâche,--l’avait exigé ainsi... Il l’avait adorée... gâtée au possible... Il s’était imposé pour elle--comme pour sa sœur,--tous les sacrifices... et elle avait tous les diplômes, tous ses brevets.
Pour la diction, un jeune acteur lui avait donné les premiers principes. Mais sa mère, qui assistait aux leçons, naturellement,--avait souhaité pouvoir s’en dispenser. Et puis, le jeune professeur coûtait un peu cher! Et alors on avait trouvé un vieux comédien--avec du talent--mais qui n’avait jamais connu la chance et qui, ayant besoin d’argent, s’était contenté à peu de frais... Il s’était attaché à son élève, et avait un jour demandé la permission de la tutoyer... en souvenir d’une enfant qu’il avait perdue, qui aurait aujourd’hui le même âge qu’elle, et dont il ne souffrait point qu’on lui parlât.
--Il s’appelle Pinchard, mais par dérision on l’a baptisé le père Théramène, et il ne lui déplaît pas d’être appelé ainsi, quand on n’y met point de méchanceté. Peu à peu sa misère est devenue telle que, lorsque nous avons voulu le congédier comme professeur, il a humblement demandé à faire office de frotteur... Pauvres êtres humiliés! conclut-elle... C’est un peu le moujik de Tolstoï, n’est-ce pas? Comment lui ôter sa pauvre joie? Comment l’humilier encore, en lui interdisant une familiarité inoffensive, si touchante, si triste, puisqu’elle lui rappelle sa fille? Je n’en ai pas eu le courage. Victor Hugo, qui, par certains côtés de son œuvre, est, philosophiquement, dans la tradition évangélique de votre ami Tolstoi, n’a-t-il pas dit: «Le misérable a soif de considération»? Voulez-vous que je l’appelle, ce pauvre Théramène? Seulement, je dois vous dire qu’il préfère garder l’incognito, et passer pour un vrai domestique. Comme comédien, il a des fiertés qu’il n’a plus comme valet de chambre.
Le comte se disait bien qu’il y avait quelque chose à réformer dans la vie de Mademoiselle Déperrier; que, s’il eût été son frère et pauvre avec elle, il n’eût pas admis certaines fréquentations. Mais il ne pouvait être trop sévère à une pauvre enfant dont la mère n’était pas (c’était évident) une éducatrice de tout premier ordre.
Combien, au contraire, il avait fallu à cette jeune fille de native générosité, de courageuse intelligence, de persévérance dans le travail, pour se faire elle-même ce qu’elle était, et arriver à cette religion de la pitié, du respect des humbles, qui leur était commune!
Quelle touchante rencontre, dans les hautes régions morales, celle de ce cœur de jeune fille et de son cœur à lui, éclairés tous deux d’une même lumière!
--N’appelons pas Théramène, dit-il. Je feindrai, en sortant, de le prendre pour le valet de chambre... J’entends lui être agréable. Adieu...
Et, avec une certaine solennité affectueuse, il ajouta:
--Vous êtes un noble esprit.
Il lui tendit la main; elle lui donna la sienne. Il la serra avec la douceur ferme qu’il mettait à presser celle de son ami Albert.
--C’est une poignée de main virile que je donne à l’honnête homme, à l’ami qui est en vous, dit-il.
Et, sans changer de ton, avec une simplicité profonde, calme, assurée:
--Je vous aime.
Elle pressa la main de Paul, d’une pression mesurée soigneusement, parfaitement égale à celle qu’elle avait sentie, et dit, en prenant le même ton:
--Moi aussi!... Et de tout mon cœur.
Il s’inclina, et lui baisa la main.
Elle pensait: «Non! est-il drôle! quand je disais qu’on n’en fait plus comme ça!... Sommes-nous assez Comédie française!... Je crois que Pinchard serait content!»
Elle l’accompagna jusqu’au seuil du petit salon, et quand elle le vit dans l’antichambre demander son pardessus à Pinchard attentif, elle lui fit un signe des yeux, imperceptible, puis tira doucement la porte à elle; et, dès qu’elle fut cachée, elle colla son oreille à la fente. Le comte disait à Théramène, sur un ton enjoué:
--Merci, monsieur Pinchard. Vous êtes un valet de chambre modèle. Et voici pour vos cigares, monsieur Pinchard!
Théramène, ébloui à la vue d’une pièce d’or, ne put répondre qu’en saluant ce grand seigneur beaucoup trop longtemps, sur le palier.
Il rentra, tenant son louis dans l’œil, comme un monocle, ce qui lui faisait faire une affreuse grimace et rendait toutes ses rides plus contournées et plus creuses sur son visage glabre.
--Qu’est-ce que c’est que ce prince, ma petite Rita?
Puis, saisi d’inquiétude:
--Ah, ça! dis donc, j’espère que... hein?... Ah! mais non!... Mauvaise affaire, crois-moi!... Et ça me ferait une peine!... Car, vois-tu, n’oublie jamais ça: On se plaît mieux avec les mauvaises femmes, mais, au fond, on préfère les bonnes... Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là?
--Ça, lui dit-elle, ça, Théramène, c’est le comte Paul d’Aiguebelle,--mon futur!
Le vieux cabot, arrondissant largement le bras, porta sa main droite sur le bord gauche de son feutre crasseux, et l’ayant soulevé à la Frédérick-Lemaître, il prit la voix de Jean Hiroux pour dire, en la saluant: «Peste, ma fille! tu te mets bien!» Puis, de sa voix naturelle, la mieux cherchée, à la moderne, cette fois: «Mes félicitations, comtesse!» Style Bressant. Enfin, à la Mounet, il se redressa, drapé dans une cape imaginaire, campa son feutre sur sa tête, l’assura d’un coup de poing, et s’écria:
... Couvrons-nous, grands d’Espagne! Oui, nos têtes, ô Roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi! Je suis Jean d’Aragon, rois, princes et valets! ... Et si vos échafauds sont petits,--changez-les!
--Et maintenant, acheva-t-il..., à la Tour de Nesle!... Je veux dire: chez le charcutier...
Il sortit. Elle riait comme une folle:
--Rapporte-moi quelques saphirs! lui cria-t-elle bêtement, poussée par ce désir, qui ne la quittait jamais, d’opposer à sa misère présente la fortune qu’elle appelait... Et elle riait, de son rire sans joie.
IV
Dans la soirée, quand le comte Paul et sa mère furent seuls tous deux:
--Eh bien, mon fils, es-tu content de moi?
--Toujours, je suis toujours content de vous, quand vous me faites la grâce d’être en bonne santé.
--Oh! ma santé! ne parlons pas de ça. Que rien ne s’aggrave, c’est le mieux qui puisse m’arriver... Vous savez, Monsieur, poursuivit-elle avec enjoûment, que vous compromettez les jeunes filles?... On vous a vu seul, ce soir, dans votre coupé, avec une charmante personne...
--Que vous êtes bonne, ma mère!...
Il lui prit les mains et les baisa doucement:
--Tout est donc changé, maman? Expliquez-moi maintenant les raisons de votre longue hésitation? Je vous avoue que je ne jouis pas encore du bonheur qui m’arrive... Qu’y avait-il donc?
--Il n’y avait pas grand’chose. J’hésitais, c’est vrai... Je doutais!... Je me donnais d’excellentes raisons pour retarder ton mariage. Au fond,--eh bien oui, j’en conviens,--peut-être un peu de jalousie! C’est bien naturel. Nous en sommes toutes là: nous aimons trop nos enfants... Figure-toi! on vous fait grands, on vous a, vous êtes à nous--et puis tout à coup on vous donne à des inconnus, hommes ou femmes. Vraiment, c’est un peu dur... Tu ne comprends pas? Mon Dieu! tu vas rire, mais rappelle-toi Perdreau, ton braque allemand... (c’est pour te faire comprendre)... une bête, ce n’était qu’une bête... Eh bien! tu y tenais tant, tu l’aimais tant, que tu n’aurais pu supporter l’idée de le voir à un autre. Est-ce vrai?... C’est comme ça!... Te rappelles-tu le jour où le commandant Fournier l’emmena à la chasse sans ta permission?... Tu étais furieux! On ne veut pas se l’avouer, mais on a de ces mauvais sentiments sourds, tout au fond de soi... C’est l’abbé qui m’a fait voir ça. Nous avons reparlé de Mlle Déperrier. Il l’a revue. Il n’en peut dire que du bien. Certainement il y a autour d’elle quelques relations qu’il faudra lui faire oublier--mais tu seras le maître... et un maître si agréable à servir! Tu auras la main ferme, et si légère! Tu feras ce que tu voudras, sans effort, sans à-coups... Alors, l’abbé m’a dit: «Méfiez-vous. Les raisons que vous me donnez n’en sont pas... méfiez-vous de vous-même, de la jalousie maternelle.»--Et puis, d’un autre côté, il s’en rapporte à ton sens, à ton jugement... Il a raison. Il connaît si bien son élève!
--Et... serait-il indiscret de vous demander, ma mère, quels motifs vous aviez d’abord invoqués contre mes projets?
--Ça n’est pas indiscret, mais... j’aimerais mieux ne pas dire... Tu te moqueras de moi, et quand tu t’y mets, tu es mordant, avec ton esprit du diable!... Non, j’ai trop peur de mon fils!
Elle lui souriait,--et elle reprit:
--Parlons de Marie, toujours d’elle, tant qu’il te plaira,--maintenant.
--Maintenant, c’est donc, pour vous aussi, très différent d’hier? Dites-moi ce que je vous ai demandé... Pourquoi vous déplaisait-elle?
--Tu y tiens beaucoup, entêté?
--Beaucoup plus que je ne peux dire! on s’exagère la valeur d’une objection qu’on ignore... Répondez-moi, j’ai besoin de savoir. Je serais trop tourmenté!
--Alors, je te le dis, soupira-t-elle... quoique cela me contrarie!
Il se mit à ses pieds, bien gentiment, prit de nouveau les deux mains fluettes de sa mère dans les deux siennes, et lui dit, en la couvrant d’un regard d’admiration:
--Ne le dites donc pas!... J’ai si peur de la moindre contrariété pour vous! Vous êtes une chose si adorée... et si fragile... maman!
Elle dégagea une de ses mains et, lui frappant doucement la joue:
--Câlin!... Mais si tu leur parles ainsi, tu les rendras toutes folles,--les femmes! Heureusement vous voilà fixé, mon chevalier errant!... On vous a promis le bonheur... Qu’exigez-vous encore?
--Rien, décidément, dit-il.
A travers son sourire, il laissa voir quelque peine.
--Mon Dieu! que sais-je! Tu es tourmentant! Si je me tais, c’est vrai, je te connais bien! tu vas te faire des idées... Tu as une imagination!... A quoi bon, pourtant, parler de cela, puisque c’est passé, fini, enterré?
--Justement!... Vous ne risquez plus de me désoler!
--Il faudra faire comme il veut! Eh bien, je me croyais... (sottement!) avertie par un instinct... J’étais même très fière de ma faculté de pénétration!... L’abbé m’a reproché d’être superstitieuse, et d’attacher trop d’importance à de certains détails...
--Vous me faites mourir d’impatience, dit Paul.
Elle voulait le contenter et ne savait plus de quelles précautions entourer l’aveu demandé... Elle se débattait dans les incidentes, dans les parenthèses, et n’en sortait plus.
«C’est donc bien effrayant!» songeait-il.
--Jamais, bien entendu, poursuivit la comtesse, elle n’a dit ni fait en ma présence une chose que j’aie pu lui reprocher... Et cependant, j’étais contre elle, invinciblement... Enfin, puisque tu le veux... Mais tu vas te moquer, et, encore une fois, j’ai très peur de tes moqueries... Je t’assure!
--J’écoute, fit-il d’un air grave.
--Je peux bien te le dire, à présent que l’impression est entièrement dissipée...
Elle soupira...
Tous ces retards, toutes ces réticences, exaspéraient l’attention de Paul, lui en faisaient une douleur... Qu’allait-elle donc prononcer d’effrayant, sa mère? En croyant atténuer l’effet de ce qu’elle avait à dire, elle le lui rendait redoutable, au contraire, et inoubliable!... C’est que, sincèrement, elle se repentait de son erreur. Elle eut préféré la cacher.
Elle reprit, tout d’une haleine, cette fois, et très vite:
--Après tout, cela est si absurde que cela tombe de soi-même... Comment ai-je pu trouver important un détail si puéril?...
Lui, il se sentait le cœur bondissant d’impatience...
--Quel détail? dit-il.
--Eh bien! mon ami,--quelquefois... pas toujours...
Elle s’arrêta, et, haussant les épaules, laissa tomber négligemment cette phrase courte:
--Son rire me déplaisait!
Il y eut entre eux une gêne, et un silence bizarres.
Il croyait avoir mal compris. Ces mots n’éveillaient rien dans son souvenir, rien! Il se rappelait l’avoir vue rire... avec quelle grâce jeune! Il ne se rappelait pas l’avoir entendue...
Hélas! un peu de pitié tendre lui vint pour la femme vieillissante, si nerveuse, qui pouvait retarder le bonheur d’un fils parce qu’elle n’aimait pas entendre rire la femme choisie par lui! Il demeurait interloqué,--comme un homme qui, s’attendant à rencontrer un obstacle sérieux, et s’étant préparé, lancé même pour la résistance, ne trouve rien devant lui.
--Ah! dit-il, décontenancé... Son rire? C’est tout à fait curieux!... Et vous avez pu attacher à la tonalité d’un éclat de rire, c’est-à-dire à la qualité d’un son qui est mécaniquement produit, et où l’on ne met ni volonté, ni sens,--une importance décisive?... Je comprendrais à la rigueur qu’on eût de l’antipathie pour le timbre d’une voix... quoique à la vérité on puisse avoir une vilaine voix comme un vilain nez, sans que cela corresponde à une tare morale!
Il était bien trop amoureux pour entendre de sang-froid une critique, même abolie, sur l’ensorceleuse. Il sentait même un peu de colère. Sa voix tremblait légèrement.
La comtesse fronça le sourcil:
--Ne vas-tu pas me gronder?... Voyez-vous cela! C’est toi qui as exigé que je m’explique: j’ai obéi!... Et tu vois bien que c’étaient là des folies, des visions de vieille femme!... Mais je me suis jugée--et condamnée... C’est égal, tu dois quelque chose à l’abbé, je t’assure!... Une tabatière, par exemple, le jour de ton mariage... Allons, tu me l’amèneras demain, ta fiancée!... que je vous bénisse de ces vieilles mains, qui auraient bonne envie de te battre!
Il se leva, dans un éblouissement de joie...
--Ah! ma mère! ah! maman! Voilà ce que j’attendais pour être heureux tout à fait! Voilà ce qui me manquait! Votre bénédiction sur elle, votre confiance en elle!... Ah! que je suis content!
Elle s’était levée aussi, gaîment, toute vivante de la joie de son fils, délivrée de toute arrière-pensée, changée, heureuse en lui!
--Ah! maman! C’est le bonheur! c’est la joie! Bonne nuit, ma mère... chère maman! Bonne nuit.
Il la quitta, et s’en fut tout courant réveiller Annette comme il faisait quand elle était enfant... «Elle doit dormir comme un plomb! Ça ne fait rien... Elle sera si contente de mon bonheur.» Mais il n’était que dix heures du soir, et la petite masque veillait dans sa chambre. Quand son frère entra, elle serra vivement un joli cahier à fermoir où elle était en train d’écrire... à Albert--des choses destinées à rester inconnues de tout le monde, même de lui, à moins que... un jour...
--Petite sœur! petite sœur! Tu ne sais pas! Je me marie!
On eût dit vraiment qu’il allait partir de ce pas pour la mairie voisine.
--Maman veut bien! Ah! que je suis heureux!... Tu auras une bonne et jolie sœur. Tu l’aimeras aussi, toi? Tu me reprochais hier d’être devenu silencieux; pardonne-moi; j’étais absorbé, inquiet. Mais c’est fini. Je te conterai tout ça... Tu peux tout dire à Pauline...
Tout dire à Pauline!... Elle savait déjà son malheur, Pauline. Elle l’avait deviné. Elle l’avait toujours pressenti. Sous prétexte de tenir compagnie à sa mère infirme, elle vivait depuis quelque temps presque confinée chez elle, repliée dans l’attente du mariage fatal. Elle avait jugé Mademoiselle Déperrier une de ces charmeuses contre lesquelles les simples bonnes filles ne peuvent pas lutter et elle n’avait pas même essayé.
Annette, sa fine tête dans sa main, le coude appuyé sur le joli cahier à fermoir, regardait son frère aller et venir par la chambre comme un vrai fou. Au hasard de la rencontre, il déplaçait çà et là un bibelot sur une étagère. Il dérangeait les chaises pour passer là où il n’avait que faire. Il détruisait la belle ordonnance des petits cadres dressés sur le guéridon. Il s’écriait: «C’est fragile, ça?» et jonglait avec ça, qui était fragile. C’était un flacon de jade ou quelque mignonne boîte d’écaille... Et elle, toujours accoudée sur son livre de confidences, heureuse du bonheur d’enfant que montrait son frère, songeait: «Ah! si Albert, un jour, pouvait m’aimer comme ça!»
V
Mademoiselle Déperrier prit, dès le lendemain, avec Madame d’Aiguebelle, l’attitude d’une personne qui n’aura jamais la sottise de se targuer de ses avantages. Elle attendit toutes les avances. Elles lui furent faites par cette mère qui se croyait menacée d’une mort prochaine, et qui voulait assurer, avant de mourir, le bonheur de ses enfants.
La petite Annette fut gentille, encourageante. Dans son cœur tendre, délicat, formé par une telle mère, il y avait place pour cette pensée que Mademoiselle Déperrier, devant se juger dans une situation inférieure, était en droit d’attendre qu’on vînt à elle.
Çà et là Marie plaçait une phrase, apprise dans les livres ou au théâtre, sur les vertus des conditions humbles, sur les énergies que suscite la pauvreté; et, sans affectation, rarement, mais d’un air convaincu, parlait de Dieu, consolation suprême,--suprême espérance.
Madame d’Aiguebelle, toujours, malgré elle, en observation, se rassura bientôt, s’endormit dans sa confiance en Dieu, et dans l’espérance d’un bonheur bien mérité par son fils. Elle le loua chaque jour davantage, à la grande satisfaction de l’abbé, d’avoir choisi une fille pauvre.
Le comte Paul confia un jour à Marie toutes les émotions, qu’il avait éprouvées depuis leur première rencontre.
--Sans la crainte de n’être pas en parfait accord avec ma mère, je vous aurais, dit-il, avoué beaucoup plus vite mes sentiments.
Il ajouta gentiment:
--Vous aurez toujours une rivale dans mon cœur; c’est ma mère. Ce ne sera jamais qu’elle. Vous n’en serez pas jalouse, j’espère?
Il souriait, plein de confiance. Elle lui rendit son sourire, le même, très bien copié, avec une fidélité de miroir. Il lui dit alors et sa tendresse pour la mère adorée, et les inquiétudes que leur donnait à tous cette chère santé...
--Heureusement, avec ces maladies de cœur, on peut vivre très vieux.
--Oui, dit-elle, distraite, on en meurt à cent ans...
Et trahissant aussitôt sa légitime préoccupation:
--Je n’ai donc pas eu le bonheur de plaire tout de suite à votre chère maman?
Elle savait fort bien à quoi s’en tenir. Mais elle voulait se montrer d’abord incapable de ces divinations, étonnée ensuite d’une si injuste méfiance. Elle aurait voulu, de plus, se faire renseigner sur ce qui, en elle même, avait paru inquiétant aux yeux de la mère. Mais il se contenta de lui dire: