Fleur d'Abîme

Part 5

Chapter 53,746 wordsPublic domain

Elle avait ainsi fait la toilette de sa maison. Elle avait balayé les bohèmes: le seul qui restât balayait la poussière de leurs souliers. Et certains coins de l’appartement des Déperrier en avaient, ma foi, besoin. Bien que le salon fût la pièce soignée, d’apparence presque élégante, il ne fallait pas chercher longtemps pour voir que rien n’y était de vrai luxe, mais le faux y avait quelque simplicité. On eût dit qu’il n’était point question de tricher. C’est qu’elle avait du goût, et savait donner aux étoffes les moins précieuses une élégance de bon aloi par la manière dont elle les posait et les drapait, autour des glaces et sur les meubles. Cela dissimulait bien des délabrements; l’art est le grand cache-misère. Le comte Paul, n’ayant jamais vu le petit salon des dames Déperrier, n’avait été frappé que du goût de l’arrangement, de l’heureux choix des pauvres bibelots. Il tournait tout à l’éloge de la ravissante fille. Comme il n’arrivait jamais à l’improviste, elle le recevait sous les armes. Alors, elle avait ses chaussures les plus soignées, ses bas des grands jours, une robe simple, le tout sortant des meilleures maisons, où elle obtenait des rabais inouïs par l’entremise du bas-bleu chroniqueur de modes. Elle n’était pas de ces lanceuses qui portent des toilettes de prix pour rendre service aux couturiers... qui, en échange, les leur donnent. Elle ne les payait qu’en partie, mais elle payait... «Comme ça, personne n’avait rien à dire!»

Quant à la comtesse d’Aiguebelle, malgré les craintes de Marie, il lui était impossible d’être renseignée à fond sur elle, car du mauvais monde, et même du bon, que fréquentaient les dames Déperrier, personne ne pénétrait chez le comte Paul. Une chose encore les préservait, c’est que certaines gens répugnent à certains moyens d’information.

Faire parler des subalternes, des domestiques, le comte même ne l’eût pas fait. La comtesse n’y pouvait songer. Des personnes interrogées, les unes étaient ignorantes, les autres furent réservées; quelques-unes, comme le bon abbé, furent naïvement dupes du charme menteur qu’exerçait la rouée jeune fille.

Les jours passaient cependant. La comtesse était venue deux fois chez les dames Déperrier. Son œil perçant, sous le binocle d’or tenu d’une longue main amaigrie, pâle et finement révélatrice de la race, avait surpris bien des négligences vilaines, au coin des tapis mal cloués, soulevés par endroits. Elle eût préféré le parquet nu, simplement lavé et brossé. Mais comment faire un crime à de pauvres femmes d’un détail qui pouvait trop bien s’expliquer par une gêne survenue tout à coup après l’aisance relative que leur donnait autrefois le travail du père?

Et quand elle reçut Mademoiselle Déperrier dans son vieil hôtel de la rue Saint-Dominique, la comtesse ne vit qu’une jeune personne, un peu triste, parfaitement correcte, belle à souhait, tournant vers ceux qui lui adressaient la parole le plus pur regard du monde...

Marie, décidément, avait adopté la coiffure à la Rossetti. Puisqu’avec cette coiffure elle avait séduit M. d’Aiguebelle, elle voulait continuer à lui apparaître telle qu’il l’avait vue la première fois. Seulement lorsqu’elle se trouvait en présence de la comtesse, elle repoussait un peu ses bandeaux en arrière, d’un mouvement de main gracieux et fréquent; elle les empêchait de cacher le coin de ses yeux. Elle ôtait ainsi à sa physionomie l’excès d’étrangeté qui, bon pour séduire les hommes, pouvait paraître suspect à la vieille dame.

--Eh bien, ma mère?

--Eh bien, mon fils, je ne suis pas entraînée.

--J’attendrai, mon adorée mère, mais, de grâce, songez au temps qui passe pour elle et pour moi. Nous n’avons plus seize ans, ni l’un, ni l’autre!...

--Lui as-tu dit quelque chose?

--Pas encore... J’ai trop peur de m’engager sans votre aveu...

--Tu n’as rien dit encore? Tant mieux, tant mieux.

La mère souriait, prise d’espérance. Qu’espérait-elle? Qu’il renoncerait à cet amour? Non, elle le connaissait trop bien, elle le savait lent à faire ses choix, en toutes choses, mais immuable quand une fois il était fixé... Elle comprenait qu’il aimait d’un amour décisif, mais elle sentait aussi qu’il était prêt, pour lui plaire, à ne pas persister dans son projet de mariage.

Lui, pourtant de la voir sourire, souffrait et jouissait.

Il souffrait, puisqu’elle retardait son bonheur.

Il jouissait, de sentir combien l’idée qu’il était résolu à lui sacrifier son amour la rendait heureuse, fière, lui faisait mieux comprendre la joie et l’orgueil d’avoir un bon fils.

Tous les amours humains ont beau être très différents, tous se ressemblent par un point essentiel, mystérieux, identique. Il y a un point par où tous les amours sont un. Victime de l’époux, cette mère était heureuse, comme femme, du sacrifice de son enfant!... La vie du cœur lui apportait donc quelque chose, enfin!... Ah! la chère, la douce, la profonde compensation!...

Elle avait tant donné d’elle-même, toute sa vie. Elle ne semblait pas s’apercevoir de l’égoïsme qu’il y avait aujourd’hui à admettre cette soumission du cher enfant. Elle se sentait prête à accepter son sacrifice avec une reconnaissance passionnée... Pauvre chère maman! elle avait déjà cinquante-six ans, et les douleurs l’avaient marquée. Mais à la moindre caresse, à la moindre parole de tendresse de ses enfants, de son fils surtout--qui comprenait mieux, étant un homme,--elle paraissait rajeunie... Voilà pourquoi, dans sa peine, il était heureux!

Depuis les dernières années, elle avait maigri. Les rides futures étaient indiquées sous un reste, presque effacé, de jeunesse. L’œil, toujours brillant, s’enfonçait un peu sous la paupière brunissante. Le buste, si élancé jadis, comme fier de la jeunesse, avait à présent une fuyante tendance à se courber, oh! si légère, marquée pourtant; cela disait on ne sait quelle humilité devant la vie impitoyable, sous les douleurs portées; Paul quelquefois regardait ce buste, cette taille, ce dos, tandis que la comtesse allait et venait autour de lui, sous les hauts plafonds du vieil hôtel. Et l’expression du dos surtout, du dos imperceptiblement courbé, lui était touchante à le faire pleurer.

Elle s’inclinait donc, cette fière femme, que nulle douleur morale n’avait pu abattre, et qui, accablée par les pires chagrins, avait enseigné à ses enfants toutes les vertus, toutes les forces de relèvement. Et il avait des révoltes contre cette puissance du temps qui la lui prenait. Il voyait bien qu’elle descendait la pente, qu’elle le quittait, lui, qui était au sommet. Alors, il se sentait venir d’infinis besoins de lui être bon, de lui donner des jours entiers de piété filiale, des jours longs comme des existences. Il aurait voulu pouvoir d’un seul coup la payer de toutes les inquiétudes qu’il lui avait causées,--car il n’avait pas toujours été sage,--la consoler de toutes ses peines, de tout ce qu’elle avait souffert par lui--et surtout par le père. Oh! ce besoin d’expier les fautes de ce père, qu’était-ce donc, sinon l’appel d’un devoir mystérieux? Quand il se mettait à souffrir de cette pensée, il se souciait bien de l’amour alors! il se souciait bien des femmes! Quelle femme lui serait aussi tendre, aussi dévouée, aussi fidèle que celle-ci!--Et tout son cœur criait: «maman!» et il se donnait à elle secrètement, sans retour.

--Annette, ma bonne petite sœur, je n’ose pas demander à maman des nouvelles de sa santé... C’est si bon qu’elle oublie! Sais-tu comment elle va?

--Elle va mieux que jamais... Mais il ne faut pas d’émotion. Ce pauvre cœur est si fragile!

--T’a-t-elle parlé de Mademoiselle Déperrier?

--Non; et je n’ose pas lui en parler, moi. Et toi?

--Je crois qu’elle ne l’aime pas encore.

--Cela viendra.--Paul?

--Annette?

--As-tu des nouvelles d’Albert?

--Il vient d’arriver à Singapour; j’oubliais de te le dire. Pauline ne te l’a donc pas annoncé?

--Non. Je l’ai pourtant rencontrée hier matin.

--C’est qu’elle n’avait rien reçu encore. Ma lettre à moi, je l’ai reçue hier soir.

--Elle m’a seulement demandé de tes nouvelles--et aussitôt elle s’est sauvée...

--Est-ce que Mademoiselle Déperrier lui plaît, à elle?

--Elle ne m’en à jamais rien dit.

--Tant pis;--car maman l’écoulerait volontiers, elle...

Et comme Paul s’en allait:

--Alors, il va bien, Albert?

--Très bien.

--Il ne dit jamais rien pour moi?

--Il me dit toujours de t’embrasser.

--Mais tu ne m’embrasses jamais!

--Oh! ma pauvre mignonne!

Et Paul embrassa Annette sans se douter de l’importance de la commission qu’il faisait. Puis il la regarda attentivement:

--Comme tu ressembles à maman, chérie!

--Tant mieux; je dois être jolie, alors.

--Cette chère maman, oui, elle est jolie,--mais elle vieillit, ne trouves-tu pas?

--Si, un peu. Annette cessa de sourire.

--Il faut la rendre bien heureuse, n’est-ce pas, petite sœur, bien heureuse, jusqu’à la fin. Tu ne peux pas comprendre ça, toi, avec tes dix-sept ans, mais c’est triste, vois-tu, de se voir vieillir. Notre mère en souffre, parfois.

--Oh!... Crois-tu?

--Écoute: l’autre jour, nous causions: «Je faiblis, me dit-elle, je m’en vais, mon fils!»--«Et moi maman, lui dis-je, à mesure que vous vieillirez, je sens que je vous aimerai toujours mieux.»--Sais-tu ce qu’elle m’a répondu?--«Oh, alors, mon cher petit, comme il va me devenir doux de vieillir!»

Les deux enfants se regardèrent furtivement, à cause des larmes qui gonflaient leurs yeux...

DEUXIÈME PARTIE

I

En un seul jour, Mademoiselle Déperrier eut deux grandes émotions. D’abord, le comte Paul fut entraîné à un aveu. Ensuite, il faillit saisir un des fils qui eussent pu le conduire à la découverte de tout ce qu’elle lui cachait sur elle-même.

Ce fut le jour des funérailles de Victor Hugo.

Mademoiselle Déperrier avait, à un point singulier, cette faculté d’assimilation qui est le génie propre et négatif des femmes en général: elle reflétait tout de suite toutes les pensées qui passaient devant elle et, quand il lui plaisait, les renvoyait toutes, dans un mot, dans un éclair. Elle n’en retenait rien d’ailleurs, pas plus qu’un miroir.

Au bout de dix minutes de conversation avec un général, elle paraissait une Jeanne d’Arc--avec un poète, une Sapho,--avec un ministre,--une Catherine.

Elle se plaisait d’ailleurs à citer la grande Catherine, comme beaucoup d’hommes médiocres citent aujourd’hui Napoléon,--en se comparant à lui, pour excuser leurs caprices ou leurs fautes.

Elle avait une préférence pour Catherine Ire, maîtresse, puis femme de Pierre le Grand, parce que cette Catherine-là qui fut, après la mort du Tsar, déclarée souveraine de toutes les Russies,--était née dans la pauvreté.

Elle n’aimait d’ailleurs ni la patrie, ni la poésie, ni la politique, ni l’histoire, ayant assez à faire de s’aimer elle-même.

Elle n’avait pas tardé à prendre, en apparence, la tournure d’esprit du comte Paul. Elle lui présentait ses propres pensées, dans les termes mêmes où il les avait exprimées la veille, sans qu’il s’aperçût qu’elle le répétait. Elle n’avait pour cela aucun effort à faire. C’était sa manière à elle, une action involontaire, qui avait son mobile dans la mystérieuse nécessité où est la Femme de séduire.

Se retrouver dans une si jolie créature, retrouver son âme, quelle séduction en effet!... Voici donc celle qui m’est semblable, l’autre moi-même!... Et quand on s’aperçoit que toutes ces idées de femme ne sont que reflet, on se félicite encore; on ne songe pas que le miroir, vite infidèle à l’image, accepte tour à tour les différentes figures qui passent, toutes également vite oubliées.

Elle l’avait entendu exprimer l’admiration la plus passionnée et la plus raisonnée pour Tolstoï, le grand Russe. Elle s’était hâtée de lire Tolstoï, et, aidée par la critique du comte Paul, de le comprendre,--mon Dieu, oui!--et même d’en retenir la philosophie générale.

... «La pensée est un artisan d’erreurs... Les grandes fortunes détournent de la vraie vie... Le travail manuel est une loi mystérieuse et une obligation sociale: on ne s’y dérobe pas impunément... Le misérable a besoin d’autre chose que de pain... L’amour, même dans le mariage, est une infamie, si les âmes ne s’entendent pas en vue de l’amour des hommes... Les simples ont la vérité sans la chercher... Le moujik qui soutient les jambes d’Ivan le malade, avec patience et pitié, fait plus, pour la vérité, que tous les livres et tous les savants du monde...»

Avec ce bagage de phrases, citées à propos, elle faisait la conquête morale de celui qu’elle avait captivé du premier coup par sa beauté.

Or, lorsqu’en juin 1885, les obsèques nationales de Victor Hugo furent décrétées, un ami de Madame de Barjols, le contre-amiral Drevet, invita la comtesse et ses enfants à venir voir le cortège, des fenêtres du ministère qui donnent sur la place de la Concorde. Mademoiselle de Barjols avait refusé, prétextant la santé de sa mère.

Madame d’Aiguebelle, à la demande de Paul, avait invité Marie à les accompagner. Elle s’était excusée vis à vis de Madame Déperrier, sur ce qu’ils ne pouvaient disposer que d’une place.

Tout en grinchant, Madame Déperrier s’habituait à suivre moins souvent sa fille; elle se proposait de s’imposer plus tard.

Pour cette fois, d’ailleurs, le renoncement lui fut facile. Elle était souffrante.

* * * * *

... La rue Royale, les Champs-Elysées, les Tuileries, la place de la Concorde, cet immense carrefour qu’on admire comme un des plus beaux endroits du monde, n’étaient qu’un fourmillement de têtes.

Deux millions d’hommes debout dans les rues, dans les places, dans les promenades de la cité immense, n’eurent, ce jour-là, d’autre affaire que de prononcer le nom d’un poète! Paris entier vivait d’une vie spéciale, parce qu’un homme, vieux, très vieux, un rêveur qui avait chanté les petits enfants et les misérables,--était tombé à son heure, parce qu’il était couché pour toujours dans une double boîte de chêne et de plomb,--parce qu’il était mort.

Paul, qui savait admirer avec indépendance toutes les belles choses, s’extasiait devant ce spectacle. Il proposa à sa mère de faire remonter le landau jusqu’à l’Arc de l’Étoile.

--Oh! oui! oh! volontiers! soupira Mademoiselle Déperrier.

Madame d’Aiguebelle voulut bien. Annette ne demandait pas mieux.

--Regardez, disait Paul, c’est magnifique, vraiment! Il est visible qu’aujourd’hui ce Paris, qui ne croit plus à rien, veut se donner l’illusion, même éphémère, de croire à quelque chose! Il s’efforce à l’enthousiasme; il pousse un grand soupir vers un idéal... Ne trouvez-vous pas cela touchant? malheureusement l’unité de conscience manque à cette foule!... et j’ai peur que demain tout ce peuple, au réveil, ne soit pris d’une ironie plus désespérée au souvenir de l’effort vain qu’il fait aujourd’hui pour fondre ses millions d’âmes dans la gloire et l’amour d’un seul homme... Tout ce peuple s’est dérangé dans l’espoir de rencontrer, au bout de sa course, au bord d’une tombe, la patrie et l’humanité... J’ai peur qu’il n’y trouve que la sensation de sa lassitude, un désenchantement subit... Il se raillera dès demain de s’être tant agité autour d’un cercueil...

Mademoiselle Déperrier, tandis que parlait le comte Paul, ne manquait pas de pousser, par instants, de petits soupirs, pour exprimer à quel point toutes ces graves et tristes pensées étaient les siennes. Paul ayant un coupe-file, ils purent approcher l’Arc de l’Étoile un instant.

L’Arc de triomphe, que le poète avait chanté, portait son deuil: un crêpe immense le voilait à demi et, palpitant au moindre souffle, faisait vivre, en l’honneur du mort, les pierres où sont inscrites les grandes victoires françaises.

Sur le côté gauche du monument, au-dessous du crêpe flottant, la _Marseillaise_ de Rude semblait la vocératrice qui hurlait le regret d’un peuple et la gloire du mort.

Entre les pieds de l’«arche démesurée», un haut catafalque improvisé dressait ses étages noirs, lamés d’argent et d’or,--et le mort était au bas, dans le cercueil étoilé, tout petit, sous des monceaux de couronnes, hommages des deux mondes.

Le char funéraire s’avança, nu, sans ornements, surmonté de sa toiture noire que supportaient quatre minces colonnettes. On y déposa le cercueil, et, très lentement, le cortège inépuisable commença de se mouvoir, à la suite du «corbillard des pauvres»; et ce fleuve, dont chaque flot était une tête, se mit à couler, de l’arc de triomphe vers les Tuileries, entre deux digues de têtes immobiles.

Le landau du comte Paul fut forcé de gagner la rue Royale par le chemin le plus long.

Maintenant, aux fenêtres du ministère, Paul, près de Marie, se tenait debout, absorbé par le spectacle inouï.

Annette se pressait contre sa mère, qui s’était assise un peu en arrière, et qui de temps en temps, se levait pour voir...

Tout à coup le petit corbillard, grêle, déboucha entre les chevaux de Marly, et, tout de suite, tourna vers le pont. Il s’avançait dans la voie largement vide devant lui, entre les deux murailles vivantes qui s’étaient dressées, immobiles, de l’Étoile au Panthéon.

Et, à la suite du petit corbillard, le fleuve humain suivait, pressé, innombrable, sans fin, toujours. Tous les dignitaires de la nation, les Chambres, les Académies, les administrations, des centaines et des centaines de corporations, venaient à la suite les unes des autres, portant leurs bannières, leurs inscriptions, traînant des bouquets, des couronnes gigantesques, sur des chariots. Et cela passait, passait, inépuisablement, tout à fait comme l’eau des fleuves.

Deux lignes de soldats contenaient le cortège, égayant la marche funèbre et triomphale--d’une note rouge... Un peuple passait devant lui-même, comme le Maëlstrom, qui, formé dans l’océan par l’océan, coule et roule en plein océan. Puis vint l’armée. Les caissons sautaient avec des bruits de tremblements de terre. Les cavaliers bondissaient, comme des vagues déferlées par-dessus les vagues. Les drapeaux militaires suivaient, en frissonnant, la dépouille d’un chanteur de la paix...

Rien n’est favorable à l’amour comme l’excitation des grands spectacles. Les trois femmes étaient diversement émues. Marie elle-même fut, un instant, dominée, et s’oubliant, prit part à l’émotion de tous. Paul l’ayant regardée dans ce moment même, fut heureux; il lui sourit...

De si loin, il n’avait pas vu certaines bannières qui étalaient, en plein cortège funéraire, l’insolente bravoure de la Réclame moderne... Paul n’eut pas besoin de les voir pour sentir, vers la fin de la journée, que toutes les unités qui composaient ce peuple allaient bien vite retomber chacune sur elle-même, chacune ramassée dans son égoïsme...

A six heures du soir, ce cortège prodigieux défilait encore. Et comme la marée humaine qui battait les maisons de la place de la Concorde commençait à se retirer, Paul proposa d’aller voir de plus près que tout à l’heure le catafalque de l’arc de l’Étoile.

Arrivé là, il quitta sa voiture pendant quelques minutes, et tout à coup, dans la lassitude écrasante de cette fin de jour, après tant d’émotions vives et une attention soutenue durant plus de sept heures,--il éprouva un effroyable vertige de néant.

Cette sensation bizarre et douloureuse, il tenta de l’expliquer pendant que le landau les ramenait tous rue Saint-Dominique, où la comtesse d’Aiguebelle, bien lasse, s’excusait de vouloir rentrer tout de suite.

--C’est étrange, disait-il... il y a quelques heures, j’ai vu, sous cet arc de triomphe, un catafalque glorieux, tout éclatant d’argent et d’or. Et maintenant,--je sens que les mots ne rendent pas l’impression--je viens de voir, non pas avec mes yeux, mais avec mon esprit, du papier doré, argenté, et décollé, une friperie! La réalité de la vie m’est apparue, avec le sens en moins. Le symbole, lui, avait disparu... La lassitude physique n’a plus permis à l’idée de se produire en moi sous l’action de la couleur et de la forme objectives...

--Mais, mon fils, murmurait en souriant la comtesse, vous n’allez pas vous convertir, je pense, au matérialisme, devant le cercueil d’un homme qui, au bout du compte, croyait en Dieu!

--Je conclus simplement en idéaliste, répondit Paul avec vivacité. Je viens de concevoir tout à coup, à la suite d’une impression dont je ne puis rendre l’étrangeté, que les races qui abandonnent l’idéal sont des races déséquilibrées, diminuées... La foi est une énergie; il faut être bien portant pour en produire.

--A la bonne heure, fit la comtesse! Autrement dit, si tu n’avais pas déjeuné deux heures trop tôt ce matin, tu serais un homme plein d’enthousiasme?

Il se mit à rire et il en convint.

--C’est bien ma théorie, sous une autre forme!

--Vous êtes éloquent! monsieur d’Aiguebelle, dit Marie à tout hasard.

--Ce que je comprends le plus clairement en tout ceci, mon Paul, reprit la comtesse, c’est que tu sens de la fatigue et que tu t’épuises à parler... Qu’est-ce que toutes ces belles théories, dis-moi, peuvent bien faire au bon Dieu?

Paul se tut, respectueux de toutes les grâces de cœur de la chère maman,--mais, un moment après, l’enragé raisonneur murmurait entre ses dents:

--Dieu tenait une grande place. Dieu supprimé, il s’est fait un grand vide. Quand ce vide n’est pas masqué par un idéal,--c’est l’abîme!

Mais la comtesse n’écoutait plus. Même, elle avait fermé les yeux.

Quant à Mademoiselle Déperrier, elle entendait toujours tout.

--Et qu’est-ce, pour vous, que l’idéal?

Il aimait si noblement, qu’il ne craignait pas de laisser paraître son amour en présence de sa sœur Annette. Et regardant Marie:

--L’idéal tient dans un mot, dit-il.

Il s’arrêta, puis il prononça avec douceur:

--Tendresse.

Elle eut un involontaire petit sursaut de joie triomphante. Il la crut émue.

--Ce mot est une lumière, dit-il. Qui aime comprend. Tout comprendre. Souffrir avec tous. Soulager des douleurs. Y être aidé par un autre soi-même. N’être pas seul, jamais. Sentir, dans l’amour individuel,--la loi même de la solidarité universelle.

--C’est beau! dit-elle, d’un ton pénétré.

«Au fond, pensait-elle, c’est un pasteur protestant, cet homme!»

On arrivait. Comme Paul donnait la main à sa mère pour l’aider à descendre de voiture, il dit:

--Mademoiselle Déperrier ne va pas rentrer seule dans cette voiture, à travers cette foule d’aujourd’hui, n’est-ce pas, ma mère? Ne pourrions-nous pas l’accompagner, Annette et moi?

La comtesse eut un ineffable sourire. Depuis quelque temps, elle se trouvait bien égoïste de résister au vœu de son fils. L’abbé lui avait dit: «Prenez garde. Examinez bien si votre jugement téméraire contre cette jeune fille ne sert pas un peu votre jalousie maternelle!» Cette idée lui faisait horreur. Elle voulut couper court d’une manière formelle à ses hésitations; et, avec ce sourire où se lisaient la joie de l’effort pour le sacrifice, en même temps que la divine confiance:

--Certes, mon cher enfant, il faut l’accompagner, la ramener à sa mère... Et elle ajouta, toujours souriante:

--Mais moi, j’ai besoin d’Annette!

... En permettant cette chose inusitée, elle consacrait tacitement leur amour.

Elle les fiançait.

II

Dans la voiture, ils se taisaient.

Tout à coup, elle lui dit:

--J’ai toujours pensé que l’amour qui lie deux êtres n’est si admirable que parce qu’il les rattache à la loi commune, à la loi de Dieu!

Elle n’était pas bien sûre que ce fût là une pensée. Mais ça pouvait passer pour en être une.

Il avait perdu tout sens critique... Il lui prit la main vivement:

--Je vous adore! murmura-t-il.

Elle se tut longtemps.

--A quoi pensez-vous? dit-il.

--Je regarde en moi attentivement.

--Et qu’y voyez-vous?

Elle leva vers lui le bleu limpide de son regard d’enfant. Une humidité de larme y brillait...

--Oh!... oh!... fit-elle... Oh! mon Dieu!