Fleur d'Abîme

Part 4

Chapter 43,719 wordsPublic domain

Ainsi, ils avaient, malgré leurs nobles pensées, malgré leurs aspirations hautes et leur ferme conception de l’idéal, quelques erreurs à regretter: leur idéal en était-il moins respectable? Non, certes! Rien n’est absurde, rien n’est malfaisant comme de refuser à un coupable le droit d’affirmer la beauté du bien! Celui-là au contraire qui connaît l’âpreté des chemins du mal, n’est-il pas le mieux venu à recommander le choix des autres, surtout si, franchement, il avoue ses raisons?

Les deux amis avaient donc à leur passif plus d’une faute et ne conseillaient à personne de les imiter; fautes d’amour, bien entendu. Non pas tant Albert, qui n’avait guère connu pour maîtresses que de petites sauvages en lointains pays... Mais Paul, en pays civilisé, n’avait eu le choix, n’étant point marié, qu’entre de précaires amours qui, toutes également, avaient blessé sa délicatesse affinée, son sentiment du juste et du beau. Et ses meilleurs souvenirs n’allaient pas sans quelques remords.

Il avait, en résumé, contre la femme qui n’est pas la Mère ou l’Épouse, non seulement les répugnances persistantes d’un catholique émancipé tardivement--et qui a gardé, au fond, sa manière religieuse de juger le _péché_; non seulement les répugnances d’un simple honnête homme pour tout ce qui n’est pas avouable et avoué, mais encore une sorte de haine particulière et violente... N’était-ce pas cette race mystérieusement maligne, sataniquement trompeuse, qui avait fait la honte de son père, et le malheur de sa mère adorée?

A être demeuré longtemps dans une solitude presque complète auprès de cette mère en deuil d’un mari vivant, à toute minute soucieuse de préserver son fils des moindres dangers du dehors, Paul était resté longtemps enfant, et il avait gardé les expressions passionnées d’une tendresse qui veut être consolante. Mais aussi,--précocement réfléchi,--avec le désir douloureux de ne jamais ressembler à celui qui aurait dû être son modèle vénéré, il avait conçu de la femme l’opinion que la Bible légitime en ces termes: «La femme est amère comme la mort; ses cheveux sont des liens et ses mains sont des chaînes.»

La femme, c’était le serpent. Il l’évita, et il songeait, le cas échéant, à lui écraser la tête. Il la connut tard, bien après avoir perdu, par la lecture des philosophes, la foi de son enfance. Le jour où il se vit trompé par l’une d’elles, il ne fut pas surpris, ni trop malheureux: il se réjouit d’être délivré, plus qu’il ne s’affligea d’être trahi.

Albert, lui, parlait plus rondement de tout ce qui a trait à l’éternel sujet. Il appelait le remords une perte de temps et affirmait qu’on a plus tôt fait d’agir mieux que de regretter d’avoir mal agi. Il prétendait que si on a conduit une femme à l’oubli de ses devoirs on n’a plus le droit de la condamner, tandis que, tout en se blâmant lui-même, Paul, en pareille occasion, n’accordait à la femme que son mépris, attristé mais entier. Albert d’ailleurs avait une tendance naturelle à prendre toutes choses du bon côté, à interpréter avec bienveillance les actes douteux. Il n’était pas facilement soupçonneux, nullement méfiant. Il n’avait été pris dans aucune aventure compliquée, dans aucune intrigue, et s’étonnait ingénument de celles que lui contait son ami. Au fond il avait la naïveté des savants pour qui tout est théorie et que la vie n’a pas instruits à leurs dépens.

Paul au contraire, malgré ses résistances théoriques, s’était trouvé à plusieurs reprises enlacé par de dangereuses coquettes. Mais, armé de méfiance comme il l’était par le souvenir du malheur de son père, il avait voulu et su les voir toutes à visage découvert. Une d’elles avait été si agréablement surprise d’être démasquée, elle en avait conçu une si vive admiration pour l’esprit de Paul, qu’elle lui avait livré gaîment tous les secrets de sa vie. Il avait tiré de là le plus clair de son expérience. Il avait reconnu, avec cette Ariane, les moindres petits chemins contournés où un esprit de femme rusée s’amuse à perdre un mari et un ou plusieurs amants... Le danger de posséder cette sorte d’expérience apprise, méditée et approfondie, c’est qu’on se sent porté à appliquer à toute la race des femmes la mesure qui doit, en bonne justice, ne s’appliquer qu’à une seule catégorie. C’était du moins l’avis d’Albert, qui, à tout instant criait à Paul: Casse-cou!

D’ailleurs, Paul ne tombait généralement pas dans cette erreur d’étendre sur toutes, sans examen, le scepticisme qui lui avait été inspiré par ses propres mésaventures ni la méfiance qui lui était conseillée par le souvenir toujours présent des mésaventures paternelles. Il croyait qu’il y a, bien distinctes, deux sortes de femmes: celle des Épouses, des Mères, des Sœurs--et la race des Autres. C’était, en effet, pour lui comme deux races, si essentiellement différentes qu’elles ne peuvent se mêler entre elles. Il admettait des valeurs personnelles diverses dans un camp comme dans l’autre,--mais c’était bien deux camps séparés par un infranchissable fossé.

Sur ce point encore, il ne raisonnait pas. Il croyait cela passionnément, comme autrefois il avait cru aux choses que lui affirmait l’abbé,--et Albert avait fort à faire pour combattre ses entêtements là-dessus.

Paul concluait toujours ainsi: «Laisse-moi mes idées: elles me sauvent... Je ne veux pas faire courir à ma mère le risque d’avoir pour belle-fille une de ces femmes qui sont faites pour rester parmi _les autres_!...»

Paul, une fois, avait cru rencontrer la Fiancée, Son cœur avait battu vite. Il s’était trouvé malheureusement que celle-là aimait ailleurs...

Depuis, il ne cherchait plus, se disant que sa mère, vieillissante et malade, avait besoin de lui, de la tendresse sûre de ses enfants, et que se marier, c’était faire courir à cette mère chérie une trop grande chance de malheur...

Or, depuis quelque temps, gagné de plus en plus à la cause de l’indulgence et de la pitié quand même, il s’était mis à blâmer sévèrement son habituelle tendance à douter de la plupart des femmes. Il se méfiait de ses méfiances. Dans son honnêteté philosophique, avide de progrès, il craignait de former des jugements téméraires, de tourner au pessimiste aigri, et enfin, par-dessus le marché, de passer sottement à côté du bonheur. Il s’inquiétait donc de son scepticisme invétéré à l’endroit des femmes, et, réagissant avec énergie, il accordait parfois d’aveugles confiances à celles-là mêmes dont il avait pensé le plus de mal. En ceci encore, il était compliqué, mais avec simplicité: nettement double.

Mademoiselle Déperrier n’éveilla pas chez lui une ombre d’inquiétude. Il la vit, et elle le charma. Il tendit son cœur vers elle, naturellement, comme le voyageur du désert, altéré, court vers l’eau qui semble pure sous un reflet de ciel...

Il la vit et il l’aima.

VI

Toutes les belles et bonnes raisons qu’il avait d’aimer avec passion la jeune fille, Paul deux mois après, les expliquait brusquement à son ami,--au moment précis où Albert allait lui dire, pour son compte,--les mêmes choses.

Ce n’était donc pas Albert qui pouvait lui inspirer contre Mademoiselle Déperrier le moindre doute. Le pauvre lieutenant de vaisseau reçut cette confidence--amour et projet de mariage,--comme un coup de couteau dont on meurt en silence.

Ils se promenaient sous les platanes d’Aiguebelle, à mi-coteau, avec la mer à l’horizon,--et, par-dessus l’échiquier blanc et bleu des salins, ils voyaient les grands bateaux en ce moment mouillés là.

--Eh bien, qu’en dis-tu, Albert?

Albert réfléchissait.

L’aveu de son amour à Paul, lui devenait impossible juste dans le moment où il allait le faire. Parler franchement, c’était désespérer son ami... Au profit de qui? De lui-même? Mais pourquoi serait-ce lui le choisi de cette jeune fille? Il y avait bien plus d’apparence qu’elle aimerait un homme comme Paul... Les marins partent trop souvent. Leurs femmes sont des demi-veuves...

A ces considérations, il en ajouta une décisive: il fallait qu’un des deux amis se sacrifiât. Paul avait confessé son amour. Albert n’avait encore rien dit. Le sacrifice le plus complet, le plus utile, le seul heureux, c’était donc le sien, puisqu’il resterait ignoré. Paul en pourrait jouir sans une ombre de regret.

Le brave garçon prit rapidement son parti.

--Mon cher frère, dit-il (ils s’appelaient quelquefois ainsi), je crois, à en juger par toutes les apparences, que tu as bien placé ton cœur. Tu seras heureux... comme tu le mérites. Mais moi, si tu te maries bientôt..., je ne serai pas là.

--Comment donc?

--J’ai sollicité avant-hier le commandement d’une canonnière au Tonkin. Je suis chaudement appuyé par l’amiral Drevet: je me crois sûr d’obtenir ce que je désire.

--Ah! quel malheur! dit simplement Paul,--habitué à ces brusques départs du marin.

Ils continuèrent à parler de ce mariage.

Le soir même, le lieutenant de vaisseau écrivait à son ami:

«Je suis forcé de partir pour Paris, appelé par dépêche. Mon affaire réussira. Sois heureux... sois heureux...»

Il y avait, dans la répétition de ces deux mots, une douleur que Paul ne pouvait pas voir.

Albert ne se doutait pas qu’il allait laisser derrière lui sa sœur Pauline désespérée du mariage de Paul. Elle avait, pour l’ami de son frère, depuis qu’elle était née à la vie du cœur, un noble, un profond amour, ignoré même de sa mère.

Il obtint son commandement, et partit, au grand chagrin d’Annette, la petite sœur de Paul. Annette avait pour lui--symétriquement!--un amour de pensionnaire dont il était bien loin de se douter,--et qui l’eût consolé peut-être...

Et, peu de temps après la conversation des deux amis et le départ d’Albert, le comte Paul avait ouvert son cœur à sa mère... Elle avait souri tristement...--et c’est alors qu’elle avait écrit à l’abbé.

Quand elle eut reçu la réponse du vieux précepteur de Paul, il fut convenu qu’on irait passer à Paris tout ce printemps. Elle voulait voir et juger Mademoiselle Déperrier. De plus, le départ d’Albert laissait bien seules Madame de Barjols et sa fille. On partit donc. La présentation des dames Déperrier chez la comtesse d’Aiguebelle, à Paris, se fit un soir où il y avait quelques personnes. Marie se tint sur une réserve extrême... Et il n’y eut rien que l’observation en attente, de part et d’autre.

Deux mois plus tard, en avril, Paul demandait à sa mère, pour la centième fois: «Eh bien, que pensez-vous d’elle, ma mère?»

--Donne-moi le temps de me reconnaître.

Mademoiselle Déperrier n’était pas sympathique à la comtesse. Le cœur des mères voit profond. Mais la mère de Paul ne trouvait rien à dire pour justifier son antipathie. Elle ne l’avouait donc pas, et se contentait d’ajourner le prononcé de son jugement. Désolée d’avoir à faire souffrir Paul, elle avait cependant ce courage.

--Tu ne peux vraiment pas, lui disait-elle en souriant, me forcer à être aussi emportée que toi... Il y a dans ton opinion sur elle, d’après tes propres théories, un élément d’erreur: l’amour même. Moi, je n’ai qu’à l’aimer d’une amitié forte, qui naîtra uniquement de mon jugement moral... Donne-moi le temps!

Il attendait avec confiance,--puisqu’il aimait.

VII

Ce n’était pas peu de chose--elle le comprenait bien,--que d’apparaître à son provincial une femme «comme il faut», telle qu’il devait l’entendre.

Dans ses tentatives variées d’ambitieuse inquiète, elle avait naturellement pensé au théâtre. C’est le tremplin de beaucoup de coquettes, un moyen de parvenir comme un autre, aujourd’hui; seulement, il y faut du talent, et c’est à quoi pensent le moins toutes ces pauvrettes qui vont au feu de la rampe comme des papillons affolés.

Un des jeunes acteurs, espérant, selon sa propre expression, qu’il arriverait bien vite à «faire ses frais», avait donné des leçons gratis, pendant une année; puis, irrité tout à coup de voir qu’il n’avait rien à espérer, il avait offert de se faire remplacer par un vieux «cabot» de sa connaissance, pauvre et laid, qui, pour un déjeuner, affirmait-il, donnerait des leçons de maintien et de diction, d’après les plus solides principes.

Dès qu’il eut présenté le vieux, le jeune émule de Talma, qui avait une affaire urgente dans les coulisses du Conservatoire, espaça ses précieuses visites. On ne le voyait plus que deux fois par an.

En revanche, le vieux cabotin arrivait deux fois par semaine. C’était un ancien élève de Samson. Il le disait et c’était vrai. Il avait des cartes à un franc le cent sur lesquelles on lisait en lettres grasses:

PINCHARD, de la Comédie française.

Il y avait débuté en effet vers 1845. Il n’avait plus d’âge. C’était un doux souffreteux, très honnête, très bon, mais doué à un degré plaisant de tous les défauts particuliers à ceux de sa profession. L’inaltérable gaîté qu’il gardait malgré l’excès de sa misère, lui faisait tout pardonner.

Le malheureux avait même imaginé, un jour où il avait trop faim, d’aller réciter des vers, dans les cours des maisons. C’était une chose attendrissante que de lui voir rejouer, pour payer à table sa place de parasite, son rôle de mendiant des rues.

--Le jour où je pris cette résolution, disait-il, j’entrai d’abord dans une cour de la rue des Saints-Pères. J’avais appris avec beaucoup de soin la _Conscience_ de Victor Hugo,--mais la honte me suffoquant, au moment de commencer, j’attaquai, sans le vouloir, le récit de Théramène que je savais depuis mon enfance! Ma douleur était si vive, que je me sentis pathétique. Ah! si un public connaisseur, un vrai public, _mon_ public de la Comédie française, avait pu me voir ce jour-là!... On s’était mis aux fenêtres, et les sous commencèrent à pleuvoir avec les quolibets.

Alors, il se mettait à mimer la scène, laissant tomber un sou à terre, de temps à autre, et interrompant d’un «merci bien!» du plus piquant effet, l’illustre tirade, à la manière des joueurs d’orgue de Barbarie.

--«A la fin, terminait-il, saisi par le désespoir de ma situation personnelle, je tombai sur un genou, la tête dans mes mains, en criant malgré moi: «Non! non! c’est trop souffrir!» On attribua ma douleur à Théramène; on crut que je pleurais ce pauvre Hippolyte, et, à toutes les fenêtres, éclatèrent des applaudissements, dont, malgré mon désespoir, je me sentis encouragé, et même charmé!

«Cela parut si comique à une bande d’étudiants groupés à une fenêtre du cinquième, qu’ils m’envoyèrent chercher, et de ce moment, j’entrevis des jours meilleurs. J’allais, répétant quotidiennement, dans les cours des maisons où logent des étudiants, le récit de Théramène.

«Profitant de l’indication que m’avaient donnée «la nature» et le hasard, je coupais le fameux récit de réflexions de mon cru sur ma misère et le malheur des temps... Et cela m’a permis de vivre. Tout le quartier me connaît sous le nom de Théramène... Appelez-moi comme ça. Ça me fera plaisir, ça me rappelle mon plus gros succès!»

C’était un professeur économique qu’on avait pris en affection, ce vieux. On lui mettait quelquefois un balai entre les mains; quelquefois, sous le pied, une brosse à cirer le parquet; et il cirait, et il balayait, disant: «L’art se rend utile: _Utile dulci!_» Et, vraiment, il lui était doux, à cet ingénu, de se rendre utile à qui l’aidait.

De fait, il était intéressant, et on l’aimait sans y prendre garde, comme on aime un animal familier. C’était même, peut-être, le meilleur des sentiments que Mademoiselle Déperrier eût au cœur, celui que ce vieil innocent lui inspirait... Ah! si elle n’avait pas eu de connaissances pires! Mais l’honnête Théramène eût certainement méprisé bien des beaux messieurs qui venaient chez elle, admirablement vêtus et correctement gantés, s’il eût pu voir leur dedans.

Tout de même, c’était un spectacle inouï que d’assister à la leçon du père Théramène chez les Déperrier, le mardi.

Léon Terral y venait souvent. Il y amenait deux ou trois amis. On y voyait aussi le bas-bleu qui faisait les modes, deux ou trois reporters qui pouvaient être utiles un jour, et autant de futurs auteurs dramatiques, de ceux qui collaborent uniquement pour avoir leurs entrées dans les coulisses des petits théâtres.

Peut-être, ce jour-là, eût-on malaisément reconnu la belle Mademoiselle Déperrier, celle qui dans les salons plus ou moins selects, mais enfin de ceux où l’on rencontre parfois du vrai monde, se tenait droite, fière, en grande tenue de patricienne, s’imposant au regard par la noblesse du maintien, la beauté de ses lignes fermes et ondulées, et la pureté de son regard, un peu hautain.

Ces jours-là, chez elle, c’était la fête bohème. Sa mère ne s’y amusait guère, parce qu’elle ne pouvait retenir mille objurgations que Marie ne manquait jamais de relever. La mère était partagée entre un désir déterminé de tirer parti de sa fille en la mariant à quelque prince--et une jalousie féroce, qui enrageait de ne pouvoir se dissimuler. De là une sourde querelle qui régnait éternellement entre elles.

Madame Déperrier avait fini, les mardis, par rester confinée dans sa chambre, d’où elle sortait de demi-heure en demi-heure pour faire quelque admonestation à propos d’une parole plus mal sonnante que les autres, surprise à travers la cloison.

Peu à peu, dans la chaleur des leçons, le vieux Théramène s’était habitué à tutoyer couramment sa petite Marie. A l’indignation de sa mère, Marie avait répondu, non sans quelque bonté:

--Quel mal ça peut-il faire?... Pauvre homme! il est si vieux... Pourquoi l’humilier? Veux-tu qu’il ne revienne plus? Je serais bien avancée! Car, tu ne sais pas, au fond, il est très fort. Et il me lâcherait, un peu raide. Et puis, ça m’amuse. C’est comme ça qu’on fait au théâtre; on se tutoie entre camarades, hommes et femmes.

Elle pensait encore: «Pourquoi empêcher cet homme de se payer comme ça?» Par de semblables raisonnements, trop fréquents chez elle, elle acceptait, sans s’en douter, de se vendre en détail. Elle ne s’appartenait plus. Elle appartenait à mille menues dettes. C’est le destin des filles... Que de gens avaient ainsi main-mise sur elle!

Il la tutoyait donc, Théramène; elle en riait d’abord; bientôt elle se blasa, et c’était d’autant plus étrange, depuis qu’elle paraissait ne plus voir ce qu’il y avait là de choquant.

--Voyons, ma petite Marie, le mot ne sort pas; tu bafouilles. Tiens-toi droite. Les mains comme ça... Marche donc avec tout le corps. Tu as l’air de glisser dans une rainure...

Il redressait son dos voûté, et la vieillesse décrépite et laide donnait sa leçon d’attitude et de noblesse à la beauté jeune.

Si l’on riait, mes bons! Rien n’était plus divertissant.

C’était drôle surtout quand il répétait la théorie «telle que je l’ai recueillie de la propre bouche de mon maître Samson».

Il y avait toujours quelqu’un pour lui crier: «Le bourreau?»

--Non, messieurs, répondait Théramène; je parle de l’illustre comédien.

Et il commençait:

--Quand vous rentrez chez vous, le soir, qu’est-ce que vous faites?

--Je prends mon bougeoir chez mon concierge, répondait invariablement un des jeunes gens.

--Bon. Après?

--Je monte mon escalier.

--Je veux bien; mais, pour monter votre escalier, qu’est-ce que vous faites?

--Je lève le pied.

--Comme un caissier... C’est là que je vous attendais... Eh bien! messieurs, dans une tirade, le premier vers c’est la première marche, et comme on lève le pied de marche en marche, vous élevez la voix, de vers en vers--jusqu’où?

--Jusque chez moi, au cinquième.

--Mais non! Jusqu’au premier palier. Les paliers sont là pour nous permettre de souffler--et de prendre des temps. Vous prenez donc un temps... Et puis?

--J’attaque le second étage...

--Jusqu’au palier suivant. Et puis?

--Et puis, je rentre chez moi.

--Mais non, malheureux! vous ne rentrez pas chez vous... Et c’est bien là que je vous attendais, car aucune science ne s’improvise! Les secrets de l’art, monsieur, sont le trésor de l’humanité. Ce sont des fruits, lentement mûris, que la tradition conserve et transmet--_lampada tradunt_--et qui permettent à Pinchard de donner la main à Molière, par une chaîne non interrompue d’hommes de talent, j’oserai dire de génie.

Cette phrase était acclamée.

--Prenez un temps, Pinchard. Vous voilà au cinquième.

--A la fin de la tirade, poursuivait Pinchard imperturbable, vous ne rentrez pas chez vous... Loin de là!... Vous vous précipitez brusquement, la tête la première, dans la cage de l’escalier... c’est-à-dire que vous laissez retomber tout à coup votre voix dans les notes basses, en la prenant dans le creux, et vous faites un grand effet sur le public!

De Marie, Théramène avait fait Rita..., Mariquita, Marita, Rita... Si bien que toute la bande des littéraires se mit à l’appeler ainsi, dans l’intimité, et Léon Terral tout le premier.

Elle se montrait à eux dans des demi-négligés un peu suspects. Il fallait garder ce qu’elle avait de mieux pour la parade de la rue ou des grandes soirées. Ici, à ces gens qu’elle comptait bien licencier un jour, elle se laissait voir en déshabillé, avec une robe fatiguée, fripée un peu, je ne sais quoi d’abandonné, de lâche, de médiocre en elle. Ce n’était pas par respect pour sa personne, ni par goût du joli, qu’elle aimait la propreté, mais seulement parce qu’elle la croyait indispensable dans l’art de plaire. Or, qu’avait-elle besoin de plaire à ces gens-là! Il aurait fallu s’imposer un effort qu’ils ne méritaient pas. C’est par paresse, et aussi par économie, qu’elle se relâchait ainsi de son habituelle coquetterie... Ah! si elle avait eu une femme de chambre!... Mais, dès qu’elle serait riche, tout changerait... Et elle rêvait quelquefois d’une salle de bain étonnante, où la baignoire serait en argent massif, les robinets en or, et où elle prendrait des bains de lait.

--En attendant, je suis bien assez belle pour eux, telle que je suis. Mazette! on leur en fournira, des filles comme moi, à regarder pour rien, tant qu’ils veulent!

Lorsqu’elle revint d’Hyères, elle fit entendre à tout ce monde inférieur que les réunions du soir n’auraient pas lieu cette année.

Elle ne voulait pas se faire surprendre, une belle après-midi, au milieu de tout ce monde, par le comte Paul, qui ne pouvait tarder à venir chez elle.

Le pauvre Théramène accourut désespéré.

--Mon petit Théramène, c’est fini, je n’ai plus besoin de vous; j’ai des raisons graves. Jusqu’ici ça pouvait aller, vos visites; ça ne peut plus. C’est un parti à prendre. Je comprends que ça vous embête; moi aussi d’ailleurs. Vous m’amusiez tant!

Le vieux bouffon avait des larmes plein ses yeux. Sa main tremblait.

--C’est, que j’ai pris l’habitude de te voir, ma petite Rita. Je me suis attaché à toi comme une vieille bête de toutou... Et puis, c’était au moins un déjeuner par semaine, un vrai, avec des œufs dans les omelettes.

--Qu’est-ce que vous voulez? C’est comme ça!

--Je dirai à tout le monde que je suis le frotteur, fit-il tout à coup avec une humilité sincère et tendre, qu’il accentua théâtralement en pliant l’échine d’une façon burlesque.

Elle réfléchit:

--Comme ça, oui, si tu veux, père Théramène.

--Elle m’a tutoyé, l’enfant!

--Ça n’est pas la première fois.

--Et dis-moi, Rita, je déjeunerai encore, hein?

--Oui, à la cuisine.

VIII