Fleur d'Abîme

Part 3

Chapter 33,800 wordsPublic domain

Le vieux docteur qui racontait ces choses à Mademoiselle Déperrier, s’interrompit pour lui faire observer que tout le pays les savait comme lui, et que, partant, il ne trahissait aucun secret...--Cependant, ajouta-t-il, je suis allé quelquefois à Aiguebelle, lorsque le fils de la comtesse était enrhumé ou quand sa petite sœur Annette avait la coqueluche. J’ai été ainsi le témoin de l’existence admirable de Madame d’Aiguebelle, et je me plais, en toute occasion, à lui rendre hommage. La comtesse prétend, non sans raison, que Paris est devenu, de plus en plus, un lieu de perdition pour les âmes. Les idées démocratiques, que, pour mon compte, je ne dédaigne pas au point de vue politique, sont mal comprises au point de vue moral.

--Ce qu’il va devenir rasant, le bonhomme! songea Mademoiselle Déperrier.

Le docteur, qui se croyait écouté pour lui-même, poursuivait:

--Voyez-vous, Mademoiselle, il n’y a en France ni éducation primaire, ni éducation secondaire, ni éducation supérieure. Aucun enseignement n’a remplacé la morale religieuse déchue. La comtesse a eu peur de cela, et elle a fait élever son fils chez elle par un précepteur ecclésiastique. De plus, la conduite du comte son mari, le spectacle de leur désunion, lui paraissaient à juste titre des choses qu’il fallait cacher à l’enfant. Elle l’a emmené jalousement ici. Ce n’est que depuis la mort du père qu’ils vont tous les ans à Paris, où ils sont attirés aussi par la mère de Monsieur Albert de Barjols, l’ami intime du comte, autant dire son frère. Madame de Barjols est, depuis deux ans, paralytique et clouée sur la chaise longue. Elle a, elle aussi, une fille, Mademoiselle Pauline.

--Pourquoi le comte ne l’épouse-t-il pas?... Est-elle bien, cette demoiselle Pauline?--demanda Mademoiselle Déperrier, déjà hostile à l’obstacle possible.

--C’est une charmante personne, et la bonté même, dit le docteur.

--Ils sont tous bons, vos personnages! fit-elle avec l’ironie d’un critique qui juge une pièce de théâtre... Et puis, ajouta-t-elle, comme Monsieur d’Aiguebelle a une sœur de son côté, voilà deux familles mathématiquement équilibrées! Deux mères, deux fils, deux filles! Ils vont danser un quadrille!... Aimez-vous la symétrie en art, docteur? Moi pas. C’est pourquoi j’adore les Japonais... La symétrie, comme disait l’autre, n’est supportable qu’en architecture!

Elle montrait assez souvent ce genre d’esprit critique, qui examine et juge les choses de la vie comme des créations artificielles. Elle avait beaucoup lu, et trop couru les théâtres. Toutes ses sensations lui en rappelaient d’autres que lui avait fait éprouver un livre--ou un acteur.

--Oui, poursuivait paisiblement le vieux médecin, on est très bon dans ces deux familles... symétriques! On y est chrétien, au sens profond du mot. Ceux qui ont cessé de l’être religieusement, comme le comte Paul--qui est, en secret, un pur matérialiste, raisonnant, scientifique, transcendant,--sont demeurés des chrétiens philosophiques... Son ami Albert est dans ce goût-là; seulement, lui, c’est un positiviste. L’autre a gardé du mystique.

--C’est très intéressant, docteur.

--Vous vous moquez, mademoiselle!... C’est vrai, j’entre là dans des détails.

--Croyez-vous donc que je n’aie pas compris?

--Je ne dis pas cela... Pour vous donner une idée de la bonté du comte Paul, j’ajouterai que, sur le conseil de sa mère, il a étudié la médecine, uniquement pour pouvoir soigner les pauvres gratis, ici et ailleurs. Pour elle, c’est de la charité; pour lui, c’est de l’altruisme.

--Il est docteur?

--Tout à fait.

--C’est très beau, cela! et dites-moi, docteur, s’il est fils unique, le comte Paul votre confrère... il sera follement riche un jour?

--Follement, non!... deux cents mille livres de rente, tout au plus... D’ailleurs, il y a sa sœur, la petite Annette... Encore un ange!

--C’est donc le paradis, votre pays d’Hyères?

--Peu s’en faut! Ah! çà, vous faites donc des romans, mademoiselle?

Elle pensa qu’on lui offrait une excuse valable à son insistante curiosité.

--Chut! fit-elle... Ne le dites pas. J’essaie... Mais ce n’est pas très bien porté, pour une jeune fille.

--Eh bien, répliqua le docteur, ravi d’être le confident d’une si belle personne,--vous auriez là de touchants sujets d’étude... Et même quelques scènes remarquables, ajouta-t-il naïvement. La méchante femme, la maîtresse, trompait, bien entendu, le comte Louis d’Aiguebelle. Il a fini par s’en apercevoir. Désespoir. Il était ensorcelé, le malheureux... Il vint se réfugier ici... Seul, rongé de chagrins, de remords peut-être, il a demandé le pardon de sa femme... Il lui a fallu le conquérir.

--De là sans doute la naissance de la petite fille... qui m’étonnait! prononça Mademoiselle Déperrier.

Le vieux médecin la regarda avec un peu de surprise.

--J’ai oublié mon Paris, dit-il... Vous avez un esprit du diable!

--Oh! j’ai vingt-deux ans, docteur, se dépêcha-t-elle de répondre un peu inquiète d’elle-même, ne sachant pas au juste en quelle mesure elle avait dépassé la note... Et je me destine... à la littérature.

Il le crut.

--C’est juste, dit-il... C’est votre anatomie. Eh bien, écoutez ceci. La comtesse est tourmentée par la crainte de voir revivre tôt ou tard dans son fils les passions du père. Il y a aujourd’hui des mots qui courent le monde, comme une monnaie, emportant avec eux des soucis nouveaux, inconnus à nos pères. Un de ces mots est _atavisme_, un autre est _hérédité_. Des ignorants les connaissent et ils ont des terreurs toutes modernes. La comtesse a peur du mot et de la chose pour son fils, des deux mots même, car l’aïeul de Paul d’Aiguebelle fut un luron. Profondément religieuse, un peu superstitieuse, elle croit aussi que le châtiment des pères est souvent dans le malheur des fils innocents--et elle tremble. Tout cela vous a je ne sais quelle couleur de pressentiment funeste. Elle s’imagine à tout instant qu’une mauvaise femme va paraître, qui lui prendra son fils comme une mauvaise femme lui a pris son mari. Cette crainte est devenue une sorte d’obsession morbide. Elle est véritablement malade d’ailleurs. Le cœur est atteint, et elle y pense. Elle le dit à qui veut l’entendre. Elle souhaiterait voir son fils marié, et, en même temps, elle redoute pour lui le mariage comme une aventure! S’il allait se tromper! se lier horriblement à une femme toute pareille à la sorcière qui a fait le malheur de son mari!... Et voici qui est plus terrible encore: la cruelle expérience du mariage qu’a faite la comtesse a empoisonné le cœur du fils, comme celui de la mère!--Ne trouvez-vous pas tout cela tragique, mademoiselle le futur romancier? Je vous donne le sujet. Démarquez-le avec soin, et le développez. Il en vaut la peine. Ce jeune homme, élevé dans la solitude, aux côtés d’une mère désespérée, a quelque chose de sombre parfois. C’est une nature croyante et une volonté sceptique. Il se livre et se méfie, en des entraînements successifs, également violents... En voilà un qui est curieux à observer! Mais ce qui est beau, chez cet homme de trente ans, c’est la vénération attendrie qu’il a pour sa mère! Pour la voir vivre et mourir heureuse, il sacrifierait, il a peut-être sacrifié tous les bonheurs. Elle a tant souffert par le père!... Il ne voudrait pas la voir souffrir par sa faute à lui!...

--Est-ce qu’elle n’est pas un peu jalouse?

--Jalouse?... peut-être. Mais surtout, si elle n’était pas aimée tendrement de la femme de son fils,--si elle-même n’avait pas pour la femme de son fils une tendre affection--le malheureux enfant ne saurait plus vivre. Voilà de quoi il a peur, et il ne se mariera pas, je le crains... Que dites-vous de ce sujet de roman?...

--Gardez-moi le secret, docteur. Je n’ai jamais montré de mon style à personne!

--Un médecin, c’est un tombeau! dit-il en riant, et persuadé qu’il avait eu de l’esprit... Maintenant, venez au buffet et puis je vous laisserai toute à la danse, mademoiselle...

Ils se levèrent et gagnèrent le buffet. Le docteur ne remarquait pas qu’ils étaient suivis de près par le comte Paul, fasciné. L’observateur expérimenté, c’était elle...

Il y en avait un autre: c’était l’aimable Russe, qui vint, presque aussitôt, lui réclamer une valse.

Un peu énigmatique, comme ses compagnons, les deux autres maîtres du logis, et comme bien d’autres Slaves, le prince Tcherniloff était de haute taille, et portait une barbe longue, d’un beau châtain luisant, imperceptiblement parfumée. Entre cette barbe épaisse et l’épaisse moustache (très cosaque, la moustache!) ses lèvres apparaissaient rouges de sang, et s’ouvraient sur des dents terribles, les dents d’un loup de la steppe.

Avec cela, cet homme admirable, visiblement de force à soulever, sur ses épaules, une troïka toute attelée, vous regardait d’un œil à la fois transparent et trouble comme une eau où tremble une flamme.

Il faut croire qu’amateur d’esclaves blanches, ce policé subtil, plein de sauvages violences, avait observé et interprété les regards, tout le manège, les moindres mouvements de la jeune fille. Tandis qu’elle interrogeait le docteur,--en jetant de temps à autre un regard imprudent quoique furtif sur le comte Paul dont elle était occupée,--sans doute le prince, de son côté, avait interrogé quelqu’un des invités et tiré ses conclusions.

Quoi qu’il en soit: «Mademoiselle, lui dit-il, tout en la ramenant du buffet vers le bal,--Mademoiselle, pardonnez-moi la hardiesse de mon langage, ou plutôt permettez-moi d’être hardi...» Il l’observait et vit très bien qu’elle ne sourcillait pas. Elle laissa au contraire échapper de ses yeux tranquilles une courte flamme.

Elle aimait follement tout ce qui avait «de l’allure.» La seule idée que cet homme était Russe, l’emplissait de joie! Elle en éprouvait quelque chose comme la sensation de voyager sur place... Il y a, comme cela, des cosmopolites sédentaires. Ils aiment voir l’univers chez eux.

Elle répondit vivement: «Hardi? Soyez-le... prince!... Je suis si sûre que votre hardiesse sera charmante... et honnête.»

Elle ajoutait mentalement: «Et puis il y a tant de monde!»

--Honnête, comment l’entendez-vous?--dit-il.

Elle eut peur de ne pas apprendre ce qu’il désirait tant lui dire.

--Allez toujours, fit-elle.

--Que ce soit honnête ou non?

Elle se mit à rire aux éclats. Ce rire parut déplacé et bizarre à plusieurs personnes qui la dévisagèrent. Des dames la lorgnaient.

Pour son interlocuteur expérimenté, il était impudent, vicieux même, ce rire!

--Allons dans la salle à côté, dit-il.

--A quoi bon? répondit-elle. Je ne connais personne, ici.

Le comte Paul, pour l’instant, n’osant la suivre, était resté dans une salle voisine. Elle était libre de flirter un moment avec son Russe.

Il le comprit, et il se sentait excusé d’avance de toutes les audaces qu’il voulait avoir. La musique commençait. Les valseurs s’élançaient. Ils les imitèrent.

Et le prince murmurait, en la serrant contre lui d’une façon insinuante:--En deux mots, mademoiselle, je me suis permis de vous regarder avec attention et j’ai cru, sur de certains signes, reconnaître une personne destinée... à de grandes... à de très grandes choses.

--Quelles choses?

--Mystérieuses...

--Ah! et sur quels signes, prince?

--C’est mon affaire.

--Vous êtes bohémien?

--Un peu...

--C’est un horoscope, alors?

--Peut-être... de ceux qui ne se trompent guère, parce qu’ils font naître et dirigent la destinée qu’ils annoncent...

--Oh! oh!

Elle s’amusait étrangement.--Des propos semblables, elle n’avait jamais entendu que cela. Quelque chose en elle,--pour qui savait voir, en se dégageant des troubles qu’elle inspirait,--provoquait ce genre d’impertinences, les sollicitait même. Seulement, à l’ordinaire, c’étaient des journalistes, des peintres ou des gommeux parisiens qui les murmuraient à son oreille,--enfin des gens comme on en voit tous les jours, des êtres sans mystère, sans prestige... des compatriotes... Oh! les steppes, la Russie, les troïkas, Pouchkine, et Lermontoff, l’auteur tourmenté de _Un héros du siècle_, le Musset, le don Juan du Caucase!...

--Eh bien, prince?

Chaque fois qu’elle disait: _prince_, elle éprouvait une émotion; ça la flattait.

--Eh bien, si je ne me trompe (ne m’interrompez pas, de grâce) si je ne me trompe, vous avez choisi ce soir, ici-même, un fiancé... Chut! silence!

Il imposait silence d’un air impérieux, sans réplique... Elle pensait: «A la bonne heure! En voilà un qui sait voir au fond!--Très fort, le cosaque! et sans doute un vrai prince... Ça vous a l’habitude du commandement... Enfin, je n’en ai que pour cinq minutes... Un peu de patience: ça sera si drôle à raconter!»

--Et, poursuivait le prince, ce fiancé que vous avez choisi ce soir n’est pas l’homme qu’il vous faut... (Vous parlerez après!) C’est un gentilhomme terrien, comme on dit en France,--un villageois, pour mieux dire,--confiné dans ses vignes, et incapable de vous mettre à votre rang... Vous êtes née pour la grande vie, mademoiselle. Un connaisseur n’a pas besoin de vous regarder longtemps pour le deviner.

--On dirait, pensa-t-elle, qu’il estime un cheval!

Pourtant elle continuait à être flattée. C’est égal, il lui faisait un peu peur--pas trop--mais tout de même...

--Enfin, voyons la suite.

--Il vous faut Paris...

--Oh! oui, dit-elle.

--Ou Pétersbourg, acheva-t-il... Bref, Mademoiselle, quand vous serez désabusée sur le compte de l’homme que vous avez rencontré ici, ce soir,--et que cela vous arrive dans trois jours ou dans trois ans...

--Alors? interrogea-t-elle.

--Alors, quels qu’aient été vos bonheurs ou vos malheurs, peut-être même vos fautes,--et que je sois, moi, Tcherniloff, marié ou non,--alors, rappelez-vous notre conversation de ce soir... Vous trouverez un gentilhomme russe--qui n’a qu’une parole--toujours prêt à vous obliger.

Comme il la reconduisait, il tira de sa poche un étui d’ivoire sculpté, mince et plat comme un carnet; il l’ouvrit, y glissa sa carte de visite et, sans prendre la peine de se cacher, il le lui offrit en disant:

--Faites-moi l’honneur de garder ce petit souvenir, mademoiselle. Ce n’est que l’enveloppe de mon adresse à Pétersbourg... L’une vous empêchera, j’espère, de perdre l’autre. Avec votre autorisation, je ne vous parlerai plus de la soirée, pour ne rien compromettre de vos projets... que, dans votre intérêt, je n’approuve pas!

Ils se quittèrent avec un grand salut. Que faire? un esclandre? Elle fourra prestement l’étui dans sa poche.

--C’est raide, au fond, pensait-elle,--mais si bien exécuté, si amusant! En voilà, du vrai roman! C’est égal, j’aime mieux les d’Aiguebelle... Ce n’est que du trois pour cent, mais c’est du solide! Ça doit durer autant que la France! Sur ces valeurs étrangères, on manque par trop de renseignements!

Quand elle voulut se retirer, la voiture commandée par la marquise n’étant pas arrivée à l’heure dite, le comte Paul, aux aguets, (il avait dansé deux fois avec elle) offrit son coupé et la reconduisit, flanqué de Madame Déperrier.

En route, Marie Déperrier ne manqua pas de déplorer les progrès du cosmopolitisme, et la facilité, déplorable en effet, avec laquelle on accepte aujourd’hui d’assister à des soirées «pareilles à celle-ci.» La curiosité seule l’y avait poussée, une ardente curiosité qu’elle reconnaissait digne de blâme.

Dès qu’il eut laissé ces deux dames à la porte de leur hôtel, Paul revint prendre Albert, qu’il emmena coucher à Aiguebelles, et ils ne cessèrent pas, en une heure de route, de détailler et d’exalter le charme virginal de la belle inconnue... «Un rêve, c’est vrai, une apparition!»

Paul, dès le surlendemain, se fit présenter à la marquise de Jousseran et, pendant les deux mois qui suivirent, il parvint d’ailleurs sans peine à revoir plus de dix fois Mademoiselle Déperrier. Comme il vivait avec Albert, il arriva qu’Albert la vit trop souvent, lui aussi.

Elle avait bien compris quel homme était le comte Paul, et elle se maintenait, en conséquence, dans son rôle de modestie sans affectation. Elle jugeait bien la situation. Pour plaire à Paul et à sa mère, elle n’avait vraiment que ce moyen: les tromper du tout au tout sur sa personne morale.

V

Le docteur voyait juste: c’était une âme intéressante que celle du comte Paul. Il n’était point compliqué, mais nettement double, aussi prompt à douter qu’il était enclin à croire--aussi emporté dans sa conception quasi-mystique du bien, que passionné au sens matériel du mot.

Une anecdote de son enfance, que sa mère aimait à conter, montre combien, tout petit, il avait déjà une conscience en éveil et forte, en même temps que des gourmandises puissantes:

Un jour--il avait sept ans--sa grand’maman, qui habitait avec eux le château d’Aiguebelle, n’était pas descendue se mettre à table. On lui avait monté son déjeuner dans sa chambre. Elle fit redemander d’une certaine confiture dont elle était friande.

--Tiens, petit Paul, c’est toi qui vas porter à bonne maman, qui est dans sa chambre, cette assiette de confiture. Ça lui fera plaisir, si c’est toi. Et dis-lui qu’on t’attend. Reviens tout de suite.

L’enfant se leva et s’en fut, bien attentif à ne pas renverser l’assiette qu’il tenait à deux mains. Il y avait à table son précepteur, l’abbé Tardieu, et deux dames du voisinage.

L’enfant parti, on continua de causer. Quelques instants s’écoulèrent, et l’on s’étonnait de ne pas le voir revenir, lorsque tout à coup, dans le vide sonore du vaste escalier, on entendit des cris déchirants et des pleurs.

Tout le monde courut, croyant qu’il était tombé, blessé peut-être... On le trouva debout à mi-étage, son assiette entre ses deux mains un peu tremblantes, et versant de grosses larmes en pleine confiture, tout haletant et suffoqué.

--Qu’as-tu, enfin? Qu’as-tu, mon mignon? Qu’est-il arrivé? Pourquoi pleures-tu?

Il fit cette réponse étonnante, coupée de sanglots:

--... C’est que... jamais... je n’arriverai jusqu’en haut... Non, maman, jamais! jamais je ne pourrai la porter si loin... sans l’avoir mangée!

--Ah! dit l’abbé enchanté, c’est une conscience du bon Dieu! Cela nous fera un de ces hommes rares qui savent résister aux pires tentations, et qui seraient capables de mourir du seul désespoir d’avoir commis une faute!

Paul aimait sa mère plus que tout au monde. Il aimait Albert de Barjols autant que sa sœur Annette, et il était en outre attaché à cet ami d’enfance par les mille liens subtils des pensées les plus profondes, continuellement échangées.

Aucun des deux amis n’avait eu l’occasion de recevoir de l’autre quelqu’un de ces importants services qui sont un point de départ nécessaire aux amitiés romanesques. Ils s’étaient connus tout petits. Ils s’aimaient dans leurs qualités heureuses; ils se conseillaient l’un l’autre; ils s’excusaient ou se blâmaient utilement; chacun d’eux était pour l’autre une aide d’âme, un secours moral, un écho attendu, une réponse appelée. Quand les longues absences du marin les séparaient, il leur arrivait de passer des mois sans s’écrire, mais comme ils étaient certains tous deux de se retrouver aussi aimants, aussi prêts à tous les dons, à tous les dévouements,--la pensée de leur amitié sans exigence leur suffisait, parce qu’elle les empêchait de sentir l’esseulement dans le vide,--qui est l’unique vrai malheur de la vie.

C’est Albert le positiviste qui avait trouvé cette formule, approuvée par Paul: Ce qu’il y a d’estimable dans l’amour, c’est la quantité d’amitié qu’on y retrouve à l’analyse.

Albert, d’esprit aussi littéraire, mais plus scientifique que Paul, lisait beaucoup, pendant les longs loisirs que lui laissait son service à bord; et il se piquait d’éclairer, avec des idées précises, le sentiment plus intuitif de Paul sur toutes choses.

Aucun d’eux ne croyait. Tous deux le cachaient à leur mère. Albert professait un athéisme raisonné que Paul trouvait teinté d’absurde. Il lui disait: «Moi, je ne crois plus, mais j’espère encore, vaguement. Que savons-nous? L’homme est si bête!... Je compte beaucoup sur la bêtise de l’homme!»

Tous deux, en renonçant à la foi de leur enfance, avaient gardé, profondément gravée dans leur cœur, la morale que leur avait enseignée la religion... «Il n’y a pas mieux, pour qui veut être un honnête homme et un homme bon», disait Paul.

Le sens moral, disait-il, c’est l’instinct de conservation de l’homme social; il est inné aussi bien que celui de l’homme physique. Or l’homme est, de par la nature, un être destiné à vivre en société, comme l’abeille. Il y a une base commune à toutes les morales, et les commandements de Dieu les résument toutes assez bien. Ainsi disait Paul.--C’est une erreur accréditée d’assurer que les penseurs de profession, ceux qui écrivent pour le public, sont les seuls à penser, ou même les seuls à écrire.--Paul prétendait que l’homme étant bien décidément privé de tout secours providentiel, doit, s’il entend ses vrais intérêts, conclure à la nécessité d’être meilleur pour soi-même c’est-à-dire pour son semblable. Dieu n’étant plus là pour nous aimer, nous devons nous aimer davantage. Plus l’homme se croit en droit de nier la Providence, plus il doit s’efforcer de devenir lui-même une providence pour les autres hommes, ses frères et ses fils. Si l’athée ne se résigne pas à s’imposer les sacrifices qui font les héros,--il retombe à n’être que l’animal le plus dangereux de la terre;--c’est le chercheur de proie, sans autre loi que son caprice et sa force, le monstre enragé, qu’il faut étouffer bien vite, au nom de ses propres principes,--sous peine de lui laisser détruire l’antique héritage de l’humanité qui pense, qui sent et qui aime!

Nous errons sur un bateau perdu, au milieu des océans mornes, sous le ciel noir de la science. Soyons-nous à nous-mêmes des dieux plus bienfaisants que ceux des religions. Ceux-là, les philosophes les ont détruits, sans doute par amour de la justice, mais peut-être inconsidérément,--car, disait souvent Paul à Albert, si Dieu était la forme la plus concrète, la plus vivante, la plus facile à populariser, à faire aimer,--de l’idéal et de la morale nécessaires.

Les deux amis croyaient qu’on peut baser une morale divinement humaine sur la seule charité. Seulement Paul était persuadé que cette morale, toute abstraite, sans incarnation ni sanction, ne serait jamais qu’une conception d’esprits cultivés, intransmissible à l’âme élémentaire des masses. Bref, il regrettait Dieu,--tandis qu’Albert, plein de quiétude, trouvait que de bonnes lois suffisent à régir un peuple civilisé, et que les éclairs du Sinaï n’ajoutent rien à l’autorité de la justice.

Si surprenant que cela puisse paraître à bien des gens, ces sortes d’idées n’étaient pas pour eux de simples motifs à bavardages. Leur vie, à toute heure, était influencée par leurs convictions, et il ne se passait guère de jour où ils ne fissent quelque effort pour être meilleurs, plus équitables. Il y a, comme cela, dans des coins de France et du monde, sur des bateaux errants en mer, dans des châteaux et dans des masures, quelques êtres attardés qui réalisent par leurs actes, de personnelles, d’idéales conceptions de bonté, de justice...

Est-ce à dire que les deux amis fussent des saints? Loin de là, puisqu’on semble exiger de ceux à qui on décerne les honneurs de la sainteté, de surhumaines vertus, et que, pour les catholiques, l’idée de pureté est presque liée à celle d’ascétisme.

Non, ils vivaient de la vie commune. Ils n’étaient pas sans passions, ni certes, sans péchés. Ils étaient faibles, étant des hommes. Ils étaient égoïstes souvent, jaloux à l’occasion; ils éprouvaient parfois des mouvements de rage ou d’envie, de sourdes révoltes de la bête brute, car c’est dans un animal que s’élaborent tous les nobles désirs de l’esprit,--dont la moindre conquête exige un rude effort.

Mais tout le chaos des mauvais sentiments fatals était dominé en eux par la possibilité toujours présente de se dépasser eux-mêmes, dans un moment donné,--d’être meilleurs qu’eux-mêmes durant cette minute qui suffit à faire un héros, qui est le temps de créer, la minute infinie de l’amour.