Fleur d'Abîme

Part 2

Chapter 23,815 wordsPublic domain

Il se rappelait les moindres détails de cette conversation où elle lui avait dit positivement qu’elle le préférait à tous les autres. C’était un après-midi où il avait mis pour la première fois son uniforme de sous-lieutenant.

Elle lui parla d’abord avec amertume de ses souffrances d’orgueil, car la destinée commune à tous lui paraissait intolérable. N’était-elle pas d’une autre essence, plus intelligente, avec des droits établis d’avance à une haute fortune?... «Eh bien, songez donc, mon cher! ma sœur Madeleine est un petit professeur de lycée, et, ce qui est plus grave, elle en a l’air, avec sa myopie et ses lunettes! Moi, je vais tous les soirs dans le monde, depuis un an, grâce aux belles relations que s’est faites ma mère, présentée par son frère le colonel,--mais tous les matins, depuis que ma sœur est en fonctions, qui est-ce qui aide au ménage? Ça n’est pas ma mère toute seule. Elle est bien trop molle pour ça! C’est moi! J’ai beau protester. Ma mère répond que c’est une économie sérieuse. Si je ne fais pas la cuisine, comme Cendrillon, je n’aurai pas la robe couleur de lune... Elle calcule assez mal, ma mère! Compte-t-elle pour rien ce que mes mains perdront à ce jeu en finesse et en blancheur? La beauté est le capital visible d’une jeune fille pauvre...» Elle ajouta en riant: «Il y en a un autre qui, tout caché qu’il soit, n’est pas moins important. Le premier attire l’amour; le second est pour imposer, plus tard, l’absolue confiance... sans laquelle le bonheur est impossible.»

Après ces derniers mots, prononcés d’un ton de sentimentalité ironique, elle redevint sérieuse.

--Si vous saviez ce que je souffre à toute heure, dans mon légitime orgueil!... Voyons, dites, est-ce que ces mains-là sont faites pour la couture--dites franchement,--ou pour le balai?

Il les prit et les baisa.

--Est-ce que ces lèvres-là sont faites pour souffler la poussière dans l’angle des étagères à bibelots?

Il l’attira vers lui et il baisa ses lèvres qui demeurèrent froides et immobiles.

Quand il eut fini, elle éclata de rire.

--Les mains, les lèvres, fit-elle... je n’ajouterai rien, ni vous non plus... En voilà assez. C’est très agréable, mais il ne faut plus. Nous avons abusé de ça quand nous étions jeunes! A partir d’aujourd’hui, je me range... Je comprends trop le danger!... Pour une jeune fille, ça serait la ruine!...»

Léon eut un élan de toute sa personne vers la coquette fille qui, un doigt sur les lèvres, posa sur la bouche du jeune homme son autre main, avec laquelle elle le repoussa, en lui disant: «Chut! soyez sage! Allons, c’est assez.»

Il se calma.

--Ce qui me fait le plus souffrir, le croiriez-vous, c’est mon père?

Le père vivait alors. Il mourut trois ans plus tard, comme elle avait vingt ans.

--Vous n’imaginez pas à quel point il est commun! Je sais bien qu’il travaille de son mieux pour gagner un peu de ce malheureux argent. Mais n’aurait-il pas pu trouver le moyen d’en gagner davantage et vite? Est-ce que, par le temps qui court, on ne peut pas s’endormir pauvre et se réveiller millionnaire? Qu’est-ce qu’il faut pour ça? De l’audace... encore de l’audace! Et quand on a des filles à marier, c’est une honte de ne pas penser à l’argent avant tout! Lui, c’est un poltron. Nous sommes à une époque d’égalité, n’est-ce pas? Eh bien! je ne vois pas pourquoi, plus belle que la fille du marquis de Lagrène ou du ministre Durandeau, par exemple,--je ne serais pas aussi bien mise qu’elles... Alors?--Eh bien! non, il travaille chez un notaire,--dont il fait toute la besogne, il est vrai,--mais il gagne cinq mille francs à cette besogne sans prestige, cinq mille francs qui disparaîtront avec lui!... C’est indigne, au fond! Savez-vous ce qu’il nous laissera pour tout potage? Trois mille livres de rente,--ce qui, joint à la dot de ma mère, nous fera cinq mille.--Et il y a ma sœur... Celle-là, j’espère bien, puisqu’elle à un métier, me laissera sa part. Je m’arrangerai pour ça au besoin... Toutes les valeurs sont au porteur... Laide comme elle est, qu’a-t-elle besoin d’argent?... Ah! elle fera bien de renoncer à l’amour, celle-là!»

Tout cela n’était pas d’une âme généreuse, mais Monsieur Léon écoutait ce langage sans sourciller. Il n’avait pas de surprise. Il avait vu se former cette personne morale, jour par jour, depuis leur petite enfance. D’ailleurs, n’est-ce pas là, songeait-il, le train ordinaire du monde, le niveau habituel de toutes les âmes? Ne sont-ce pas là des pensées à l’effigie des pensées courantes? seulement, à l’ordinaire, on cache ça, parce qu’on ajoute une hypocrisie à toutes les hontes.

Il la regardait et songeait âprement qu’elle était belle.

Elle poursuivait:

--Il a toutes les vulgarités de son métier, mon père. Pourquoi avoir honte du mot, avec vous? C’est un clerc de notaire, voilà tout! A une époque où cependant le dernier des saute-ruisseau vous a des airs de gommeux gentilhomme, il a l’air d’un paysan, lui! Oui, il s’habille comme un paysan! Que voulez-vous? pas de race!... Je ne sais vraiment pas comment je suis sa fille!... C’est heureux qu’il ne nous accompagne nulle part! Ma mère a su y mettre bon ordre. C’est une femme de tête, après tout... L’avez-vous vu manger à table, cet homme?... Ça suffit à le juger: il tourne son pain avec ses doigts, en pleine sauce! C’est un maniaque--et assommant!... Enfin, il faut vivre avec son mal... jusqu’au mariage!

Elle le regarda d’une certaine manière: «Tu es bête de n’avoir pas le sou: tu m’aurais tirée de là, toi!»

Elle le tutoyait quelquefois, comme lorsqu’ils étaient petits, bien qu’elle l’eût prié, depuis qu’elle avait quinze ans, de la traiter en demoiselle, et de lui dire _vous_.

A ce moment le père parut. C’était un brave homme, assidu à son travail, adorant ses filles, aimant bien sa femme, qui le trompait quand l’occasion était bonne. Plein de terreur à mesure qu’il avait vu naître les prétentions et les ambitions de sa fille cadette, troublé à l’idée qu’elle n’était peut-être pas bonne, il subissait, lui aussi, tout le premier, le charme menteur de sa beauté. On le boudait toujours, mais on l’embrassait pour avoir un louis, et au moment où il le donnait, il était le plus heureux et se croyait le mieux aimé des pères. Et pour le gagner, ce louis, il travaillait tellement qu’il en perdait de vue son inutile inquiétude sur l’éducation toute moderne de sa fille.

Il apportait chez lui de gros dossiers de l’étude et souvent passait les nuits, penché dessus, le dos rond, dans une vieille redingote sale... Il se privait d’acheter une robe de chambre!... Ne fallait-il pas que sa petite fût bien habillée, toujours contente, et qu’elle eût des professeurs? professeurs de piano, de chant, de dessin? Pour la récitation, elle n’avait qu’à choisir parmi les acteurs à la mode, jaloux de lui donner gracieusement des conseils... mêlés de libres propos.

Monsieur Déperrier se montra donc à la porte du salon, et, voyant Léon:

--Ne vous dérangez pas, dit-il, je suis pressé!... Adieu, ma chère petite...

Du bout des doigts, il envoyait un baiser à sa fille... si gauchement, que son portefeuille en tomba. Il se baissa pour le ramasser... Son chapeau perdit l’équilibre: il le remit en place d’un mouvement prompt et sans grâce;--et quand il tourna le dos, il montra d’humbles talons, un peu crottés par la sortie du matin. Le bas de son pantalon, relevé, laissait voir une grossière doublure de lustrine noire et des chaussettes ridiculement blanches, et toutes mouchetées de boue.

Il sortit.

D’un involontaire mouvement, la jeune fille, entraînée par les précédentes confidences, avait saisi le bras du jeune homme, et d’une voix sifflante où passait la rage d’être née d’un trop pauvre, d’un vulgaire, d’un brave être soumis à la destinée des humbles:

--Ah! tenez, dit-elle, il me fait horreur!

Léon ne sourcilla pas. Il dit, simplement, sur le ton du reproche qui veut rester doux, se sachant inutile:

--C’est votre père!

--Est-ce que nous avons demandé la vie à nos parents? dit-elle ingénument, en levant sur lui son beau regard pur. Est-ce qu’ils ne doivent pas se faire pardonner, quand ils ont eu l’imprudence de nous faire naître sans assurer à l’avance notre bonheur? Je ne suis pas assez enfant pour ignorer que s’ils nous ont mis au monde, c’était pour leur plaisir!

--Cependant...--essaya-t-il...

Elle conclut tout sec:

--Voilà pourquoi, mon cher,--bien que je vous aime,--car c’est évident, c’est vous que j’aime... je vous préfère du moins à tous les autres mal intentionnés de ma connaissance... eh bien! que disais-je donc?... Bref, malgré tout, ce n’est pas vous que j’épouserai, mon cher. Entrez-vous bien ça dans la tête... Pour mettre au monde des malheureux... Pas la peine!

--Etes-vous donc si sûre que la fortune, c’est le bonheur?

--C’est au moins le seul moyen des bonheurs possibles!... Et c’est pourquoi, tout en vous regrettant,--je ne vous épouserai pas... Pas si bête!

Ce fut le dernier mot de cette conversation inoubliable... Et depuis ce jour-là, Monsieur Léon se mit à plaindre plus que jamais Mademoiselle Marie d’être si injustement malheureuse, et, pour la consoler un peu, à lui écrire des lettres d’amour, de véritables lettres d’amour «comme dans les livres», lui disait-elle. C’est même sur l’instante prière de Marie qu’il s’était mis à lui écrire ainsi tout ce qui lui passait par la tête et par le cœur. Elle ne lui répondait pas, ou seulement d’un mot bref sur sa santé, sur la couleur du temps. Elle n’avait pas envie de se compromettre sans aucun profit!... Et il écrivait toujours. C’était des lettres quelconques, pas plus spirituelles, pas plus bêtes que tous les cris de désir des autres amoureux. Il s’emballait, s’exaltait dans le souvenir des menus suffrages de l’adolescence. Comme on se grise en buvant, il devenait fou d’amour à force de parler d’amour. Elle, ces lettres l’enchantaient, et si elle lui répondait parfois, c’était surtout pour l’exciter à écrire. Avec lui, elle se sentait libre à cause de leur camaraderie, et sûre d’elle; car elle le dominait complètement.

Elle ne risquait donc rien et se complaisait à relire ces paroles ardentes. Elle n’était pas sans regretter cette émotion des amoureux, devinée ou même éprouvée par elle, aux soirs d’été, dans les sentiers du Bois;--mais elle refusait énergiquement de s’y abandonner tout entière pour ne pas compromettre l’avenir... L’avenir, c’était le beau mariage. Il fallait tout sacrifier à cela. On verrait après. On tâcherait de rattraper le temps perdu. C’est alors peut-être que Monsieur Léon aurait son heure,--qui sait? Lui-même, de son côté, concevait parfois cette idée, et l’envisageait sans trop d’impatience, comme «une de ces choses qui arrivent». Et elle continuait de résister, sans beaucoup de peine d’ailleurs, aux tentatives du jeune lieutenant. Il s’emportait quelquefois; alors elle le faisait rentrer, d’un mot, gentiment, dans les limites du respect nécessaire.

Il lui donnait, sans le savoir, une comédie d’amour à laquelle, par l’imagination, elle prenait presque autant de plaisir qu’à une aventure définitive.

IV

Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’aimaient dès l’enfance.

L’actuelle situation se compliquait de ceci: tous deux, à l’insu l’un de l’autre, s’étaient épris en même temps de Mademoiselle Marie Déperrier, qui était venue passer à Hyères deux mois d’hiver.

Elle y était venue avec sa mère chez la vieille marquise de Jousseran qui avait dit un jour à Marie: «Je suis malade, riche et seule. Si un voyage dans le Midi vous paraît agréable, permettez-moi de vous l’offrir comme je vous offrirais, ma chère enfant, des bonbons ou des fleurs au jour de l’an. Si cela vous tente, vous n’aurez qu’à quitter Paris le 30 décembre avec moi; et s’il vous déplaît--délicatesse mal placée avec une vieille femme qui a pour vous de l’affection--de recevoir un cadeau que vous ne rendrez pas, dites-vous bien que m’accompagner là-bas c’est me rendre le plus grand, le plus inappréciable des services.»

Mademoiselle Marie Déperrier avait poussé le cri de joie d’un chasseur endiablé et pauvre auquel on offre tout à coup un déplacement en Écosse pour la chasse aux grouses.

Madame Déperrier mère, consultée par la marquise, avait déclaré, avec une pointe de jalousie sèche, qu’elle ne s’était jamais séparée de sa fille. C’était vrai. Elle y mettait d’ailleurs tant d’affectation et si peu de sollicitude, qu’elle tournait à la mère d’actrice.

--Mais, répondit la douairière avec beaucoup de vivacité, j’ai toujours entendu que vous ne quitteriez pas votre fille. C’est grâce à votre présence seulement qu’on pourra vous croire en villégiature à Hyères...

--Merci, madame, dit Madame Déperrier d’un air sévère. Il ne faudrait point qu’on supposât que ma fille, même pour quelques semaines, a été demoiselle de compagnie.

--C’est un mot que je n’ai pas prononcé, ma bonne dame. Vous aurez votre appartement dans mon hôtel. Il me suffira de vous savoir par là, pas trop loin, pour ne point éprouver la sensation du complet abandon dans une ville inconnue,--et je vous resterai très reconnaissante. C’est, je le répète, un vrai service que je vous demande...

On avait accepté, et quand les deux amis Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’éprirent ensemble des charmes innocents de Mademoiselle Déperrier, ce fut à Hyères, dans une soirée donnée par des Russes, qui, enthousiasmés du pays, provisoirement décidés à s’y installer chaque hiver, venaient d’y acheter une villa toute meublée. Ils avaient imaginé de donner une fête d’inauguration. Ils demandèrent une liste des notables du pays comme aussi des étrangers de distinction, et lancèrent leurs invitations un peu à la diable. Ce fut comme une folie de grands seigneurs qui s’installent, et qui veulent en pays inconnu se croire tout de suite chez eux. Il se trouva, par parenthèse, que six mois plus tard ils revendirent avec perte la villa magnifique, qui avait cessé de plaire.

C’était d’ailleurs trois seigneurs authentiques, d’âges divers, parents entre eux, et réunis pour une poursuite commune de ce genre de bonheur qu’on peut rencontrer en voyage lorsqu’on a beaucoup d’argent.

Les gens du pays répondirent avec empressement à leur appel, les uns par simple curiosité, les autres pour être aimables envers ces passagers qui font la fortune des villes d’hiver. Quant aux étrangers qui acceptèrent l’invitation, beaucoup estimaient que cela ne les engageait pas plus qu’une rencontre sans lendemain dans un buffet de grande gare ou dans une caravane d’Égypte. Les étrangers donnèrent en masse.

N’est-il pas essentiel, pour les gens du monde fatigués ou malades qui demandent la paix ou la guérison aux villes d’eaux ou à la campagne--d’y retrouver, le plus souvent possible, le casino, le théâtre, les bals et toutes les occasions de fatigue qu’ils prétendent fuir?

Albert de Barjols, lieutenant de vaisseau, qui commandait en ce moment un torpilleur aux Salins d’Hyères, fut invité comme officier de marine--et le comte Paul (on appelait familièrement ainsi Monsieur d’Aiguebelle dans tout son voisinage, depuis la mort de son père) fut naturellement invité l’un des premiers comme châtelain d’Aiguebelle.

Les dames Déperrier eurent de leur douairière sa lettre d’invitation, ainsi libellée d’après les indications du _Journal des Étrangers_: «Madame la marquise de Jousseran et sa famille.» Elles représentèrent «la famille» de la marquise.

On parlait déjà d’alliance ou du moins de sympathies russes. Mademoiselle Marie déclara qu’il ne fallait pas mécontenter le Tsar et qu’elle irait à ce bal avec sa mère, puisque la marquise le voulait bien et ne pouvait y aller elle-même.

Elle eut ce soir-là une inspiration de génie.

--Voyez-vous, ma mère, il doit y avoir, dans ces fonds de province, dans les châteaux où les juifs brocanteurs trouvent les vieux meubles Louis XIII, des merveilles de maris, gens d’autrefois, conservés par miracle, comme des bahuts... Si j’en emmenais un à Paris?--Elle ajouta: Un comme ça, ça doit être facile à conduire!

C’est donc pour celui-là qu’elle s’était habillée.--Une robe blanche, en voile, plissée de milliers de plis, et tombant toute droite. La poitrine serrée dans un corsage qui s’enroulait autour du buste comme un cornet de simple papier blanc autour d’un bouquet. Pas un bijou. Point de boucles d’oreilles... Elle n’avait pas les oreilles percées. Cela disait-elle, est «plus virginal.»

C’était sa plus grande préoccupation, de se donner un air virginal. Parmi les artistes qui l’entouraient à Paris, un préraphaélite à demi anglais, admirateur passionné de Rossetti et de Burne-Jones, lui avait souvent conseillé de se coiffer «comme les femmes de Rossetti.» Elle l’avait fait déjà, avec succès, en diverses circonstances; elle le fit ce soir-là. Elle ramena donc très bas sur ses joues des bandeaux souples qui, couvrant entièrement l’oreille, venaient mordre le coin de ses yeux. Cela permettait à l’imagination d’allonger les paupières qui allaient se perdant, pour ainsi dire, sous les cheveux.

Pour ramener en avant ces bandeaux et pour les arrondir, elle les écrasait avec la paume de sa main, d’un mouvement appuyé et tournant de bas en haut, rappelant d’une manière fâcheuse le geste classique et peu noble du pâle voyou qui mouille et contourne ses accroche-cœur. Quand elle avait appris, de son peintre, ce tour de main, ils en avaient beaucoup ri ensemble. Il leur avait paru comique de remarquer combien l’effet de cette coiffure angélique faisait contraste avec le moyen de lui donner toute sa grâce.

Elle était donc coiffée, pour la soirée russe, à la Rossetti. Et, vraiment, il était impossible de ne pas être frappé par l’émouvante beauté de cette tête ainsi arrangée. Le visage au profil pur avait une modestie d’image sacrée, sous les bandeaux cendrés où s’allumait par instants, aux lumières, une flambée d’or.

Sur ses yeux, dont l’iris bleu pâle était cerclé d’une imperceptible ligne sombre, plus ténue qu’un fil, lorsque retombaient ses paupières, unies comme l’ivoire, on voyait les cils très noirs et très longs, se détacher sur la pâleur dorée, un peu mate, du visage. Ces paupières baissées, ineffablement expressives, tentatrices comme tous les voiles, cachaient le mystère de ses regards sous un mystère de chasteté trop belle et trop désirable, inexorablement défendue. Et quand elle rouvrait avec lenteur ses yeux pleins d’ignorance et d’enfantine mais profonde curiosité, l’âme des hommes y entrait avec de folles convoitises d’inconnu et de découvertes.

Ce soir-là, cette tête de primitif émergeant d’une robe franchement moderne, prenait une particulière étrangeté. On ne se rendait pas compte de ce qu’on éprouvait à voir la singulière personne aller, venir, causer, danser, comme toutes les autres. Elle avait quelque chose de surnaturel; elle apparaissait comme la jeunesse-fantôme d’un passé mort depuis longtemps. Elle appartenait, en effet, ainsi accommodée, à deux âges, séparés par des siècles d’intervalle. Cet air un peu fantomatique s’accusait encore au lieu de s’évanouir, lorsqu’elle prenait tout à coup la parole avec son accent bien parisien... Et lorsqu’on la regardait s’éloigner, elle donnait, vue de dos, une autre surprise: on ne voyait plus les bandeaux mystiques; mais, sous le chignon noué bas, on apercevait une nuque ferme, ombrée d’un léger duvet d’or, une nuque qu’on sentait mutine et même provocante.

* * * * *

Ainsi parée, ni grande, ni petite, svelte et pourtant ferme de contour, elle n’eut aucune peine à être la reine de cette fête.

S’il y a partout beaucoup de femmes laides, on en remarque un plus grand nombre dans ces villes d’hiver où viennent s’échouer celles qui sont infirmes ou invalides. Quand elle traversait certains groupes d’Anglaises desséchées, elle avait l’air d’un lis parmi des ronces,--ou du cygne de la légende, égaré parmi les pauvres canards.

Un de ses hôtes, le plus âgé des trois Russes, fut avec elle du dernier galant, et, presque tout de suite, avec une témérité de Lovelace, il vint lui dire, en excellent français:

--Il serait, mademoiselle, tout à fait de mauvais goût de vous fatiguer ce soir d’une assiduité qu’on ne manquerait pas de remarquer. Je m’éloigne donc... Mais prenez bonne note de ma déclaration, je vous en supplie: La Russie est un beau pays, et vaste: n’auriez-vous pas la curiosité de le voir? Je serais charmé de vous y servir un jour de cicerone...

--Tiens! pensa-t-elle, il n’a pas l’air de couper dans les Rossetti, le bon Slave! C’est un malin. Il la connaît!... Et moi qui prenais la Russie pour un pays froid!

Le comte Paul, que son isolement aux Bormettes rendait facile aux émotions devant la femme, fut attiré par celle-ci avant Albert. Il la lui désigna. Elle avait les attitudes qu’exigeait son costume. Elle enthousiasmait tout l’élément provincial;--l’autre aussi du reste.

Les deux amis s’exaltèrent.

--Quel est ce monsieur? avait-elle interrogé dès l’instant où elle s’était aperçue qu’elle avait éveillé l’attention du comte Paul.

--C’est le comte d’Aiguebelle, un des plus riches propriétaires du Var... Il adore sa mère.

--Vous énoncez cela comme si c’était une profession!

--C’est que... c’est à peu près ça. Son père est mort il y a sept ans.

--Est-elle ici, la mère?

--Oh, non. La comtesse n’est pas une moderne. Loin de là! Ni une cosmopolite. Elle n’admet certainement pas, pour elle du moins, les invitations comme celle de nos hôtes inconnus. D’ailleurs, elle ne se déplace pas aisément. Elle ressemble à ces meubles antiques, qui ne paraissent à leur avantage que dans les vieilles demeures pour lesquelles ils furent créés. A vrai dire, elle n’a pas tort. On est un peu camelote, aujourd’hui. Saint Antoine est le grand ébéniste, et les âmes ressemblent aux meubles...

L’idée de comparer les d’Aiguebelle à de vieux meubles réjouit fort Mademoiselle Déperrier; elle avait eu déjà cette idée.

L’homme avec qui elle causait était un vieil ami de la marquise de Jousseran, un vieux médecin qui avait eu autrefois dans sa clientèle les plus jolies femmes de Paris. Malade et sans fortune, il était venu exercer à Hyères. A demi retraité, il y soignait les autres en se soignant lui-même.

Enchanté d’accaparer un instant la jolie parisienne qui attirait tous les yeux, il devint bavard.

Marie apprit ainsi toute l’histoire de la comtesse d’Aiguebelle.

La comtesse avait aujourd’hui près de cinquante-sept ans. Mariée à vingt-un ans, elle fut d’abord très heureuse, mais après trois ou quatre années de mariage, et comme elle venait d’avoir son fils Paul, son mari, pris tout à coup de passion folle pour une créature bizarre, fantasque, mauvaise et inexplicable, une de ces créatures qui fascinent les hommes par un charme de magicienne,--avait délaissé sa femme et son fils. Dès lors, il habita Paris tandis que sa femme demeurait aux Bormettes, où il ne mettait plus les pieds. Une fois seulement, il exigea, pendant quelques mois, la présence de sa femme à Paris. Il lui convenait, disait-il, qu’on ne crût pas qu’elle l’avait abandonné; il voulut même qu’elle tînt sa place de maîtresse de maison, un soir où il donna, dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique, une fête demeurée célèbre: il y avait invité sa maîtresse, qui portait fort mal un grand nom mais qui en fin de compte le portait légitimement.

La comtesse d’Aiguebelle, depuis la mort de son mari, avait pris en horreur ce Paris où elle avait tant souffert.

Le plus souvent qu’elle pouvait, c’est-à-dire six mois de l’année, elle vivait retirée dans son château d’Aiguebelle,--voisin de celui des Bormettes qui fut la propriété d’Horace Vernet. Et là, elle s’occupait uniquement de l’éducation de son fils.