Part 1
Fleur d’Abîme
PAR JEAN AICARD
PARIS E. FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE (PRÈS L’ODÉON)
1894
ŒUVRES DE JEAN AICARD
ROMAN
Roi de Camargue (Ollendorff, éditeur). In-18, avec 85 illustrations de Georges Roux 3 fr. 50 Le Pavé d’Amour (Ollendorff, éditeur). In-18 3 fr. 50 L’Ibis Bleu (Flammarion, éditeur). In-18 3 fr. 50
POÉSIE
Poèmes de Provence (Charpentier, éditeur). Ouvrage couronné par l’Académie française.--Édition nouvelle augmentée, in-18 3 fr. 50 Miette et Noré (Ollendorff, éditeur). Ouvrage couronné par l’Académie française.--In-16 3 fr. 50 La Chanson de l’Enfant (Fischbacher, éditeur). Ouvrage couronné par l’Académie française. In-16 3 fr. 50 La Chanson de l’Enfant.--Édition grand in-8, illustrée par Lobrichon et Rudaux (Chamerot, éditeur).--In-18 20 fr. » Le Dieu dans l’Homme (Ollendorff, éditeur). In-18 3 fr. 50 Le Livre d’heures de l’Amour (Lemerre, éditeur).--In-18 3 fr. 50 Le Livre des Petits (Delagrave, éditeur).--Grand in-8, illustré par Geoffroy.--Petit in-18 scolaire, illustré par Geoffroy 1 fr. » Au bord du Désert (Ollendorff, éditeur).--In-18 3 fr. 50 Visite en Hollande (Fischbacher, éditeur).--In-18, orné d’un portrait de l’auteur par Félix Régamey 3 fr. 50 L’Éternel Cantique (Fischbacher, éditeur).--In-8 2 fr. » Lamartine (Ollendorff, éditeur). Pièce qui a obtenu le prix de poésie à l’Académie française.--In-18 1 fr. »
THÉATRE
Émilie (Ollendorff, éditeur). Drame en quatre actes, en prose, représenté à la Comédie-Française 2 fr. » Othello (Charpentier, éditeur). Drame en cinq actes, en vers (Comédie-Française) 4 fr. » Le Père Lebonnard (Dentu, éditeur). Drame en quatre actes, en vers, reçu et répété à la Comédie-Française, représenté au Théâtre-Libre 4 fr. » Dans le Guignol (Dentu, éditeur). Prologue-critique du Père Lebonnard, un acte en prose, représenté au Théâtre-Libre 2 fr. » Don Juan (Dentu, éditeur). Comédie-dramatique en cinq actes, en vers 3 fr. 50 Don Juan ou la Comédie du Siècle.--Grand in-4, illustré par Jean-Paul Laurens. Vidal et Montégut (Dentu, éditeur) 50 fr. »
6955-94.--Corbeil. Imprimerie. ED. CRÉTÉ.
PREMIÈRE PARTIE
I
Elle est à son miroir, demi-nue.
C’est le matin. Elle se lève.
Elle s’appelle Marie; et l’ovale pur de son visage, la tranquille limpidité de ses grands yeux bien ouverts, la fraîcheur de sa joue dorée, un peu rose sous l’ambre lumineux, tout en elle fait songer à la Vierge, dont elle porte le nom, au divin modèle de Raphaël le Divin.
Dans le cadre de son miroir, elle se regarde comme elle regarderait un chef-d’œuvre d’art et elle se sourit.
Vierge elle l’est, mais elle a vingt-deux ans... Le temps, qu’on accuse toujours de la décadence des êtres, est aussi l’artisan de leur beauté. Il a épanoui cette jeune fille. Tout en lui laissant la candeur, il a mis, dans toute sa personne, je ne sais quelle gravité à peine sensible, qui enveloppe de ses transparences, comme d’un voile subtil, son grand air d’enfance étonnée.
Au temps où les artistes concevaient des idéals aujourd’hui méprisés, Raphaël avait donné à la Mère du Sauveur cette gravité sereine qui, sur le visage des Madones, signifiait la maternité sans tache, sans ombre, déjà divine mais encore humaine.
Sur le visage de la belle créature que voici debout devant son miroir, ce sérieux à peine saisissable ajoute une noblesse encore; il annonce la femme dans la vierge; il promet l’épouse; il signifie l’intelligence et il doit inspirer l’amour; il conseille la sécurité et il légitime le rêve amoureux qui, peut-être, s’il était d’un homme délicat, hésiterait ici, un peu confus... il ne révèle point l’âge, car on donnerait dix-huit ans à peine à cette jeunesse; il affirme seulement qu’elle n’est plus une petite fille. Le beau fruit garde, en mûrissant, des couleurs de fleur.
Elle se contemple et elle se sourit. Ses yeux bleus paraissent l’intéresser beaucoup. Elle attache son regard sur son regard reflété et songe... Comme il est limpide! Il luit d’une ardeur voilée de fraîcheur humide. Le bleu de l’iris est doux, doux comme la tendresse même... Au milieu, la pupille est noire, d’un noir intense... Quand elle se rapproche du miroir, examinée par elle-même, cette pupille se contracte, et alors la jeune fille sourit d’un sourire particulier. Dans ce point noir, qui s’est resserré comme pour lui cacher à elle-même son âme, qu’a-t-elle vu? On ne sait... et son sourire répond discrètement à la confidence qu’elle vient de se faire. C’est un sourire qu’elle ne montre à personne. Le miroir seul le verra.
Elle ouvre ses lèvres et regarde ses dents. Elles sont blanches à souhait, d’une blancheur de grain de riz ou de fleur de jasmin. Elle se plaît à les voir. Le sourire est une telle puissance, si inexplicable, si souveraine!... Avec quoi est-il fait? Quel mystère! De ses doigts charmants, aux ongles roses, vite pâlis au moindre effort, elle soulève sa lèvre et regarde sortir, du rose de ses gencives, la blancheur de ses dents pures... C’est vrai que toute sa bouche est comme une fleur!... Elle se sourit encore, et relevant ses bras nus, elle prend à deux mains sa chevelure, secouée sur ses épaules d’un mouvement de tête charmant... Elle va maintenant la tordre, la nouer en casque sur sa tête.
--De quelle couleur sont-ils, mes cheveux? C’est drôle: à l’ombre, ici, on les dirait gris de souris, couleur de cendre... mais là, quand j’incline la tête vers ce rayon de soleil, ils s’enflamment aussitôt; c’est un or vif et pétillant... C’est vrai que c’est drôle! Et tout cela est beau, c’est la vie, c’est ma vie à moi, ma beauté... Je suis belle!
Elle s’admire et elle s’aime beaucoup.
Voici qu’elle noue sa chevelure.
Elle tient entre ses lèvres une épingle...
Elle rassemble dans sa main gauche le double nœud massif de ses cheveux, et quand la main droite vient pour saisir l’épingle, tout l’échafaudage si lentement construit, d’un seul coup s’écroule. Les longs cheveux retombent sur son dos, jusqu’aux reins. C’est la seconde fois que cela lui arrive, ce matin; et, comme elle n’aime pas que rien lui résiste, alors, en même temps que ses cheveux, toute l’expression jolie, douce, enfantine, sérieuse et noble de son visage est tombée... La pupille s’est dilatée, jetant au dehors son âme vraie, si bien cachée tout à l’heure. L’œil semble devenu noir: il lance un éclair. La lèvre supérieure s’est soulevée vers le coin gauche, abaissée à droite. La bouche s’est tordue. Une femme est apparue dans le miroir, qui ne ressemble nullement à l’autre, à celle qui souriait. Elle a frappé, de son pied déjà chaussé de sa bottine, le plancher qui tremble, faisant tinter, sur le marbre de la toilette, les flacons parfumés;--et, de la bouche grimaçante ce cri a jailli: «Ah! que c’est _embêtant_!... de n’avoir pas de femme de chambre!» La consonne _b_, au milieu du mot «embêtant», a frappé la voyelle aussi fort que le talon a frappé le parquet, et juste dans le même temps.
Le changement a été si brusque qu’il en est comique. La jeune fille, qui, même dans la colère, n’a pas cessé de se regarder, a vu toute la drôlerie de la scène dont elle est l’unique spectateur et l’acteur unique; également prompte à passer du calme à l’impatience et de l’irritation à la gaîté,--elle se met à rire tout haut, l’œil toujours fixé sur son image. Son rire a une expression tout à fait singulière. On n’y sent pas l’abandon, l’épanouissement naturel d’une âme. Ce n’est pas de la gaîté franche. Les vibrations en sont sèches. Il sonne faux, à cause des arrière-pensées qui occupent la belle rieuse...
--Non, pense-t-elle, ce qui, décidément, me va le mieux, c’est d’être au repos.
Tous les muscles de son visage lui obéissant à la fois, d’une seule détente elle les a tous apaisés. Elle a repris son air de madone, sans avoir à le rechercher. Elle s’y arrête. Elle s’y complaît. C’est sous cet aspect-là que le monde la connaît.
--Oui, si j’étais un homme, je conçois que je me plairais ainsi... Il faut s’en tenir là, ne plus avoir de ces impatiences qui trahissent. L’impatience, c’est de la sincérité involontaire, un reste de naïveté... Il faudra surveiller cela!
Tandis que ces pensées roulent dans sa tête, son visage, comme le bleu de ses yeux doux, exprime la candeur céleste.
La petite pupille de nouveau s’est rétrécie jusqu’à être à peine visible. Une étincelle y luit qui, sous les cils longs et noirs, en contraste délicieux avec le bleu du regard,--semble dire seulement l’esprit, un peu de malice espiègle. Vraiment, c’est une adorable, une irrésistible jeune fille!
* * * * *
... Mademoiselle Marie Déperrier, celle que le monde connaît, n’a aucun rapport avec celle qui est connue seulement d’elle-même.
Mademoiselle Marie Déperrier sait parler, dans le monde, le langage le plus choisi, le plus châtié, le plus élégant, mais lorsqu’elle se parle à elle-même, c’est avec la plus parfaite trivialité. Il y a des étrangers qui, tout en s’exprimant le plus correctement du monde dans la langue d’un pays visité, ne savent penser cependant que dans leur langue maternelle. Mademoiselle Marie Déperrier ne peut penser qu’en argot parisien, mais la traduction qu’elle fait à voix haute de ses monologues intérieurs, a d’autant plus de dignité qu’elle exige un certain effort, une noble surveillance! Mademoiselle Déperrier, par exemple, jugera ainsi un homme, dans le secret de sa pensée: «Non! ce qu’il est rasant! on n’a pas idée de ça! c’est rien de le dire: il est crevant, le bonhomme!» et elle traduit à voix haute: «la conversation de monsieur un tel n’est pas toujours des plus divertissantes...»
Quand Mademoiselle Déperrier dîne en ville, et c’est presque tous les soirs, elle critique en gourmet de race, le velouté d’un plat sucré ou la saveur d’un salmis de bécasses, mais, chez elle, le plus souvent, elle déjeune et dîne de charcuterie, de jambon, d’une côtelette de porc, qui nage dans la sauce brune.
Mademoiselle Déperrier en rentrant chez elle à six heures du matin, a oublié quelquefois d’ôter ses chaussures de soirée, d’adorables pantoufles de Cendrillon,--pour faire elle-même son lit quitté la veille à six heures du soir.
Il y a, dans le petit appartement qu’elle habite avec sa mère, une pièce à peu près convenable: le salon. C’est celle qu’on voit,--mais les autres pièces disent l’abandon, le désordre, toutes les négligences.
Mademoiselle Déperrier porte à ravir des toilettes modèles;--mais, sous la robe glorieuse, les dessous sont fripés, ternes, douteux;... à moins de promenade en mail-coach...
Mademoiselle Déperrier est une personne pleine de duplicité, prête à réaliser toutes sortes de projets, même des projets honnêtes, sous la seule condition qu’ils la conduiront à la fortune, à toutes les jouissances matérielles.
Mademoiselle Déperrier est une personne dans le train.
Or, elle se sait aimée par M. le comte Paul d’Aiguebelle, qu’elle a connu il y a peu de temps en Provence, à Hyères..., «car à Paris, ma chère, on n’en fait plus comme ça, je t’assure! Et quand tu l’auras examiné, toi qui t’y connais en hommes, ma petite Berthe, tu tâcheras de me dire dans quoi on a bien pu le conserver!»
Ainsi avait parlé à sa meilleure amie Mademoiselle Déperrier. Elle voyait se dessiner son avenir. Il n’était pas assuré encore, mais, Dieu aidant! elle triompherait de tous les obstacles... Elle aurait enfin une femme de chambre avec tous ses accessoires, c’est-à-dire avec la fortune et le titre d’un mari qu’elle jugeait à moitié provincial, ce qui pour elle signifiait: facile à tromper.
Il est certain que M. d’Aiguebelle avait conçu un de ces amours qui rendent subitement aveugles, et même sourds, les hommes les plus perspicaces.
II
La comtesse Louis d’Aiguebelle, mère de ce comte Paul sur qui Marie Déperrier avait jeté son dévolu, s’effrayait du sentiment qui menaçait de lui prendre son fils.
Cette jeune Parisienne n’était pas de son monde. Personne ne la connaissait autour d’elle, dans le pays de Provence qu’elle habitait. Dès que son fils lui eut parlé de la jeune fille, elle écrivit à l’abbé Tardieu, ancien précepteur du jeune homme. L’abbé était à Paris, aumônier du couvent de jeunes filles en ce moment le plus à la mode.
«--Je vous conjure, mon cher abbé, lui disait-elle à la fin d’une longue lettre, de chercher à avoir pour moi des renseignements précis. On me dit que la jeune fille est de votre paroisse. Elle s’appelle Marie Déperrier. Elle demeure avec sa mère rue Miromesnil. Le père, dit-on, est mort depuis deux ans.
»Elle a une sœur aînée (Madeleine) qui est professeur dans un lycée de jeunes filles. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là? C’est d’eux que va dépendre le bonheur de mon fils, de ma petite Annette et le mien. Qu’est-ce surtout que la jeune personne?
»Je redoute les jeunes filles modernes! J’en voudrais une toute simple, à l’ancienne manière, pour en faire la femme de mon fils, la sœur de ma fille, la mère de mes petits-enfants! Le bonheur est dans la simplicité du cœur, et il n’est que là. En dehors d’une affection faite d’indulgence et de bonté, on ne trouve que tourments d’esprit... Hélas! j’avais fait un rêve: j’aurais voulu que Paul épousât la sœur de son ami Albert, le lieutenant de vaisseau. Vous savez qu’Albert et Paul sont des amis modèles, des amis comme on n’en voit plus, dit-on. Nous n’aurions fait qu’une seule famille: Dieu en a-t-il décidé autrement? mon rêve est-il bien détruit? Peut-être votre réponse va-t-elle me rendre l’espérance... Je ne sais plus, vraiment, ce que je dois désirer.
»Nous sommes encore ici pour quinze jours. Paul voulait partir tout de suite pour Paris, mais j’ai obtenu un sursis, en donnant comme prétexte le plaisir que se promet Annette de voir commencer le printemps en pleine campagne.»
* * * * *
Le malheur que redoutait la bonne et charmante comtesse d’Aiguebelle était accompli: son fils aimait aveuglément une créature indigne de lui.
Pour la jeune fille, le problème se posait ainsi:
Autant qu’elle en avait pu juger, le comte Paul d’Aiguebelle était un naïf; mais, si naïf qu’il lui parût, ou peut-être même à cause de sa naïveté, il était homme à s’effaroucher, pensait-elle, si elle montrait en sa présence les impatiences et les sincérités qu’elle laissait échapper parfois devant son miroir.
Rien n’est plus difficile à dissimuler que la vérité morale. Elle résiste, et triomphe des plus subtils, des plus puissants efforts de l’hypocrisie. Un fait pur et simple, cela peut se cacher encore, mais la nature essentielle d’un être se révèle, en dépit des habiletés les plus attentives, par un cri involontaire, par un mot sottement choisi, par un geste à peine indiqué, mal réprimé, imperceptible!...
Physiquement, tout bien examiné, des gens à morale commode auraient pu appeler Mademoiselle Déperrier une fille honnête. Reste à savoir si le total de beaucoup de péchés véniels, soigneusement additionnés, mérite l’absolution qu’on refuse au grand péché mortel. Son directeur spirituel aurait pu seul répondre là-dessus... et encore! Elle allait assez souvent à confesse, pour complaire à telle ou telle de ses pieuses protectrices,--mais, au tribunal de la pénitence, elle présentait, non sans une intime gaîté, de toutes petites notes, toutes légères, et elle les faisait défiler trop rapidement pour que l’idée d’évaluer la masse de ces innombrables peccadilles pût se présenter à l’esprit de son juge...
Quant à la corruption morale, elle était complète en elle. Et elle en avait pris son parti, après réflexion. C’est même par cette corruption qu’elle comptait vaincre sur toute la ligne, dans la lutte pour la vie.
Or, le hasard l’avait fait aimer d’un homme honnête et subtilement délicat... Elle avait résolu d’entrer dans une famille hautaine, farouche dès qu’il s’agissait d’honneur, de pureté morale... Il fallait donc paraître une simple jeune fille, une vraie, «une jeune fille vieux jeu, quoi!» angélique même,--et il fallait paraître telle sans défaillance... Soutiendrait-elle son rôle jusqu’à la signature du contrat?
Elle y comptait bien, mais elle n’était pas sans quelque crainte. La comtesse d’Aiguebelle, un redoutable juge, avait mille moyens d’information. Mademoiselle Déperrier ne l’ignorait pas. Or, malgré les gouailleuses protestations de son scepticisme, elle respectait la comtesse, et elle reconnaissait qu’aux yeux d’une si vraiment noble dame, au jugement d’une âme si haute et si fière, le moindre de ses défauts de bohème bourgeoise paraîtrait une tare, et des plus odieuses.
Heureusement pour la jeune fille, la plupart des Parisiens de sa connaissance ne la considéraient pas comme un être d’exception. C’était pour eux un «monstre courant». Elle ne les étonnait nullement. Ce qu’elle leur révélait de sa nature sceptique, ironique, trompeuse, mauvaise, leur semblait plutôt la vertu d’une femme d’esprit, d’une femme qui est de son temps, que le vice rédhibitoire d’une jeune fille à marier. Ils n’allaient pas tout au fond, et ne la trouvaient pas très différente de la plupart des jeunes personnes en quête d’un mari. Ils répondaient donc, à peu près tous: «Mademoiselle Déperrier?... une exquise jeune fille, jolie à ravir, bien élevée,--et tous les talents. Elle chante délicieusement. Elle signe de jolies aquarelles. Elle a un esprit du diable. Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et c’est dommage; mais c’est un défaut dont le mariage la corrigera!»
Quant à l’abbé, il écrivit:
«Très chère et très honorée dame,
»Je connais un peu, par bonheur, la personne qui vous intéresse, et rien ne peut sérieusement éloigner d’elle un honnête homme. Elle est pieuse; et si elle l’est sans excès, qu’importe! il y a, vous le savez, chère et noble dame, tant de Pharisiens, que je me méfie toujours des ostentations de la piété.
»C’est une jeune fille qui aime le monde, mais contre laquelle le monde, toujours prompt aux jugements téméraires, ne formule pourtant rien qui mérite attention. La mère aurait fait un peu parler d’elle, jadis... il y a longtemps; toutefois, ce qu’on raconte dans les salons à la mode, n’est pas, vous le savez, parole d’Évangile. J’ai vu quelquefois Mlle Déperrier. Elle a un beau visage qui ne peut refléter qu’une âme pure. Continuez néanmoins à être attentive, et cependant soyez déjà rassurée... Je trouverai, je n’en doute pas, une occasion de causer avec elle,--et, j’espère qu’à votre retour à Paris, vous pourrez avoir _de auditu_ les renseignements que j’aurai recueillis _de visu_... Vous savez, chère comtesse, combien le bonheur de votre âme sainte est précieux à mon cœur, et que l’honneur de votre chère famille m’importe comme si j’étais des vôtres.
»Daignez agréer, très chère et très honorée dame, l’humble expression de mon respectueux et fidèle attachement.»
III
Les dames Déperrier vivaient d’une modeste fortune,--cinq mille francs de rente environ--accrue du produit de certains travaux délicats exécutés ouvertement et vendus en secret. Et elles jouissaient de divers menus privilèges qu’elles devaient à des relations trop variées. Une de leurs amies, par exemple, faisait, dans une grande revue et deux grands journaux, des articles sur la mode. On leur offrait quelquefois, en échange de la recommandation qu’on sollicitait d’elle,--un chapeau ou un corset des premiers faiseurs. Un critique littéraire leur envoyait de temps à autre des romans de rebut ou des doubles; un directeur de journal leur «servait» sa feuille quotidienne; et quant au théâtre, lorsqu’elles n’allaient pas dans la loge de la marquise de Jousseran ou de la vicomtesse de Prémontaut, un lundiste, un vaudevilliste et quelques acteurs se disputaient le plaisir de leur offrir des places. Tous ces gens-là, depuis des années, attendaient le moment psychologique, l’heure de la chute, qu’ils croyaient fatale,--et ils se préparaient des titres... Ils s’imaginaient placer leurs bonnes grâces à gros intérêts.
--Ils seront volés, les godiches! murmurait à part soi l’exquise créature,--et, crânement, à sa mère même, elle disait parfois: «Je vaux plus cher!... Je _vaux_ qu’on m’épouse!... à condition qu’on soit «un monsieur», un vrai! Ils m’amusent, ces bonshommes.»
Cette personne, décidée à épouser un «monsieur, un vrai», c’est-à-dire un personnage riche et qui portât un beau nom, avait un faible singulier pour un jeune homme, son camarade d’enfance, aujourd’hui lieutenant aux chasseurs, sorti de Saint-Cyr, Léon Terral, trop pauvre, malheureusement pour qu’elle pût songer à l’épouser!
Ce Léon Terral, plus âgé qu’elle de cinq à six ans, demeurait, quand elle était toute petite fille, dans sa maison, sur le même palier.
Il était intelligent comme tout le monde, naïf... et sceptique comme tout le monde, honnête comme tout le monde, malin, spirituel et bête comme tout le monde.
Il avait, dès l’enfance, entendu dire, comme tout le monde, lorsqu’il s’étonnait d’une vilenie: «Ça t’étonne, mon garçon? Alors, tu n’as pas fini!... C’est le train du monde, ça!» Si bien qu’il s’était tout doucement habitué, avec une nature droite, à regarder et à entendre sans indignation les pires histoires. Il assistait à une action honteuse sans y prendre part, mais sans rien faire pour l’empêcher. C’était un passif... comme tout le monde.
Depuis qu’il était soldat, il se montrait bon soldat, ponctuel, croyant aux devoirs d’état, comme les camarades, mais quittant quelque chose de sa fermeté dès qu’il n’était plus en uniforme.
Il avait conçu pour Marie Déperrier une passion ardente. Le goût très vif qu’elle avait pour lui s’était excité dans les derniers temps; et le diable même n’aurait pas su ou n’aurait pas osé dire pourquoi ni comment. Le fait est qu’elle préférait ce Léon à tous les hommes de sa connaissance. Il était joli de figure; et puis, il y avait entre eux des émotions d’enfance dont il se doutait bien, et pour cause. Et, en riant, elle lui disait parfois: «Ne vous avisez jamais de m’aimer au delà du sens commun, mon cher. Je ne peux rien pour vous. Soyez galant homme, et gardez-vous une amie.» Elle pensait qu’elle devait, de son côté, «garder un ami, c’est-à-dire quelqu’un qui peut vous être utile». Elle croyait au dévouement, comme à une bêtise qui pouvait agir à son profit. Mais en échange, elle entendait ne donner jamais aucune reconnaissance. «Quand les gens vous aiment, disait-elle à sa mère, c’est que ça leur fait plaisir! Il ne faut pas leur ôter la joie qu’ils éprouvent à vous rendre des services, mais, vraiment, si on leur devait quelque chose en retour, ce serait à devenir fou. On n’en finirait plus!... Songe donc! tu vois bien que tout le monde m’aime, moi!... pas assez pour m’épouser sans fortune, mais enfin...»
Avec ce Léon Terral, c’était devenu son genre d’être tout à fait sincère. Il avait même fini par aimer, dans cet être double, faux, essentiellement hypocrite,--la sincérité. Elle le savait, et le tenait par là. Et lui n’ignorait pas qu’elle n’était franche qu’avec lui; il lui était facile de juger de cette franchise, parce qu’elle consistait dans l’aveu de toutes les hypocrisies.
Marie avait dix-sept ans, le jour où elle avait eu avec Léon la première de ces conversations... loyales, où elle s’exprima tout entière par un besoin naturel de confession, de sympathie. Avec celui-là aucune confidence n’était humiliante. Elle n’avait rien à lui apprendre des trivialités de sa vie. Elle avait tout intérêt à s’en plaindre, à exalter en lui le désir de la consoler, de se dévouer pour elle!