Fleur d'Abîme

Part 10

Chapter 103,899 wordsPublic domain

«_P.-S._--C’est égal, je regrette pour toi et pour tout Paris, la Madeleine et tout le grand tra-la-la des mariages célèbres. Mais tu me rappelles Bonaparte: il commença par Toulon. All right! Et laisse Léon où il est, à Valence.»

Pendant que Marie lisait, dans sa chambre, cette lettre de Berthe, Paul recevait celle-ci, datée de Saïgon:

«Mon vieux frère,

«Je vais rentrer en France plus tôt que je ne pensais. Il serait trop long de t’expliquer pourquoi il m’est impossible de faire autrement. Je serai d’ailleurs bien heureux de vous revoir tous, et d’embrasser encore une fois ma vieille maman infirme. J’avais des projets d’études spéciales que j’abandonne avec chagrin.»

Suivait une longue dissertation sur l’avenir de la Cochinchine; et la lettre s’achevait ainsi:

«Puisque je reviens en France, j’espère y arriver de façon à pouvoir assister à ton mariage. C’est Pauline qui m’en a dit la date probable. Sans elle, je ne saurais rien de toi. C’est pourtant facile d’écrire au courant de la plume tout ce qui passe par la tête. Ingrat, va!... N’importe, cher silencieux, je sais où dort en silence le trésor de ton amitié. Gardons-la, notre amitié, gardons-la bien, éternellement, même sans nous la dire. Tous les amours peuvent tromper, mais non pas celui-ci: la vieille affection de deux hommes au cœur droit. Je t’aime, vieux frère, et je suis à toi.

_Albert._»

La petite Annette lisait une lettre de Pauline:

«Ma chère petite Annette,

«Ce grand évènement, le mariage de ton bien-aimé frère, va donc se réaliser. Je n’aurais pas cru que cela se fît si tôt. Enfin, j’espère encore un retard qui permettra à mon frère d’arriver à temps. Il sera avec nous dans les premiers jours de septembre. En ce cas, moi aussi j’irai là-bas. Tu me trouveras un peu triste; ne t’étonne pas; maman m’inquiète toujours davantage. Elle m’effraie, tant elle est maigrie, mais son âme, sa parole vraiment suaves me consolent de tout, même de ce grand mal qu’elle me fait en étant toujours plus malade. Comme c’est beau, la force morale, l’amour du devoir, le dévouement aux autres, la bonté qui permet qu’on souffre en souriant, afin de consoler ceux qui vous aiment. Toute son âme est maintenant dans ses yeux et c’est beau comme la lumière. Cela ne se peut expliquer, il faut le voir et alors cela s’impose, se transmet même. Puissé-je lui ressembler pendant toute la grande épreuve de la vie, par la force et par la douceur... Mes respects à ton adorée mère. Elle ressemble à la mienne. Dieu te la conserve! Travaille bien et amuse-toi bien.

«Un gros baiser sur tes deux joues, de ta triste vieille amie.

_Pauline._»

Annette répondit:

«Chère, chère Pauline!

«Quel bonheur! quel bonheur! Il nous revient, ton grand frère! Figure-toi que je n’osais pas l’espérer. Paul va être si heureux! Et maman aussi, de te revoir! Et ta maman à toi et toi-même! Nous serons tous, tous si contents. J’ai éprouvé un tel bonheur de cette nouvelle que j’en ai sauté, en jouant avec ma sœur Marie, comme une enfant, des petites... Mais je m’aperçois que l’idée de notre bonheur m’empêche de m’attrister avec toi sur la santé de ta mère. Va, le bon Dieu nous les conservera longtemps encore. Et puis leur force d’âme les soutient, car la mienne aussi est bien malade, sans en avoir l’air. Du moins, elle marche, elle. Mais le cœur lui fait mal souvent. Toujours ces palpitations. Le médecin recommande mille précautions. Ne pas monter d’escaliers; pas d’émotions brusques... Aussi, je lui ai annoncé très doucement le retour d’Albert. Elle me charge de dire à ta maman toutes les tendresses les plus douces. Oui, ta mère est admirable, sur ce lit de douleur, d’avoir si longtemps de si belles patiences. Elle est héroïque, disait hier maman, mais aussi quelle consolation pour elle d’avoir sa fille Pauline,--bonne comme elle,--et quelle fierté d’avoir un fils comme Monsieur Albert,--qui sera amiral tout jeune, j’en suis sûre. Je l’ai entendu dire à l’amiral Drevet. Je te dirai encore que ma sœur Marie est toujours très belle et d’une amabilité qui ne se dément jamais. Pauvre Marie! Elle n’a plus de mère à aimer, elle. Pourtant, elle mérite tous les bonheurs. Mon frère le dit souvent, et je le crois. Je me rappelle qu’elle plaisait aussi beaucoup à Albert. Si tu lui écris encore, à ton cher frère, dis-lui comme nous l’attendons tous avec impatience, moi comprise. Il me trouvera grandie, en dix-huit mois! Songe donc! j’avais quinze ans et demi! A présent je suis une femme. Il me semble que je n’oserai plus jouer avec lui, comme autrefois, au chat perché! Te souviens-tu comme il m’attrapait à tout coup? Mais je bavarde comme une petite pie. Je te rends, sur les deux joues, tes deux gros baisers, ma bonne Pauline. Ta petite amie pour toujours.

_Annette._

«_P.-S._--Tu ne sais pas? je pense souvent que nous pourrons être pendant toute la vie, toi et moi, deux amies comme sont, en hommes, Albert et Paul. On dit que c’est rare entre femmes. Et, en effet, j’y songe: il y a Damon et Pythias, Oreste et Pylade; il n’y a pas de légende sur l’amitié des femmes. Eh bien, nous serons une rareté. C’est dit! Bonjour, ma Pauline.»

De la comtesse d’Aiguebelle à l’abbé Tardieu:

«Vous aviez raison, mon cher abbé. Elle est charmante, irréprochable, un peu sèche par moments, d’une réserve un peu voulue. Mais cela vient sans doute d’une excessive et très noble fierté. Le mariage aura lieu le 15 septembre. Que Dieu protège mon cher enfant! Merci de votre bonne lettre. Pardonnez-moi si je n’y réponds pas plus longuement: je suis si souffrante aujourd’hui.»

Le comte Paul répondit à Albert:

«J’ai fixé le 15 septembre, afin que tu puisses être là. Je veux t’avoir. Mon bonheur, autrement, serait incomplet. Je te serre dans mes bras.

_Paul._»

Albert, en lisant ces lignes, se sentit pâlir. Il éprouva un mouvement d’angoisse au fond de son cœur, mais son parti était si bien pris, sa volonté si accoutumée à être la maîtresse! Il envoya un mot par câble sous-marin. Et ce mot, qui sortait des profondeurs les plus douloureuses d’une âme d’homme, et dont il fut le seul à connaître tout le sens, courut au fond des grandes eaux:

--«J’y serai. Merci.»

XII

Paul avait exprimé à sa mère le désir de célébrer son mariage sans éclat. Il répugnait aux publicités qu’on donne à cette cérémonie. La comtesse, au contraire, pensa que, dans le cas présent, la jeune fille, presque sans famille, se mariant loin de chez elle contre l’habitude, il fallait l’imposer, ne pas avoir l’air de se cacher; et, précisément parce qu’on était dans l’isolement de la campagne, elle désira convier le plus de monde possible. «Il n’y en aura jamais assez.»

Les choses furent ainsi faites.

Trois jours avant le mariage, Monsieur et Madame de Ruynet, que Mademoiselle Déperrier avait invités pour bien montrer qu’elle avait des amis titrés, étaient accourus de Paris. La marquise de Jousseran rendit à Marie un dernier service en venant à Hyères, exprès pour elle cette fois. Lérin de la Berne accourut aussi, pour se payer, disait-il, la tête des deux conjoints.

Quant à Léon Terral, qui apprit la nouvelle par les journaux, il demanda quatre jours de permission, et débarqua à Hyères avant de s’être interrogé sur ce qu’il venait faire, étonné de voir si près de se réaliser un projet pourtant bien connu de lui. Marie ne lui avait rien dissimulé. Alors, de quoi avait-il à se plaindre? Avait-il protesté? Non. Mais à présent que l’évènement était là, devant lui, inévitable, il n’en prenait plus son parti.

La veille du grand jour, Berthe, très surexcitée, vint voir Marie, à Aiguebelle.

--Tu ne sais pas?

--Quoi?

--Léon est ici!

--En vérité?

--Tu prends cela avec ce calme?

--Qu’y faire? Je m’y attendais.

--Il va faire un esclandre.

--Non... Et puis, pourquoi pas?... Mais non.

--Comment, pourquoi pas?

--Je suis un peu fataliste. D’un côté, ça m’amuserait! Ça mettrait fin à bien des tourments que j’éprouve. Et ça m’en épargnerait d’autres, que je prévois. Crois-tu que ça m’amuse, d’être, de par ma propre volonté, dans la situation des jeunes personnes que leurs familles marient contre leur gré?

--Tu es une singulière fille!

--Oh oui, alors! C’est comme ça.

--Enfin, que veux-tu?

--Je suis lasse. Je veux ce que la destinée voudra.

Elle était songeuse. Elle ajouta:

--Léon, c’est la destinée...

--... Et la misère, acheva Berthe.

--Oui, je sais... Sans ça...

--Eh bien, qu’est-ce qu’il faut lui dire?

--Comment a-t-il su la date?

--Par les journaux.

--Je vais le faire inviter... Un ami d’enfance... Il a connu, il a aimé ma mère. C’est tout simple. Qu’il vienne demain... Ah! ma foi, je le reverrai avec plaisir.

--Tant que ça?

--Je crois bien! Je ne suis pas forcée de poser de profil tout le temps, avec lui. Il ne m’aime pas en camée. Il m’aime en femme vivante, avec mes défauts; il m’aime enfin, comme je suis... Il m’aime donc bien, n’est-ce pas?

--C’est toi qui me l’expliques, et tu m’interroges?

--C’est que je voudrais me l’entendre dire.

--Il est fou, ma chère...--«Je savais bien, m’a-t-il dit, qu’elle allait se marier; mais l’annonce du fait définitif, lue par hasard dans un journal, ces mots écrits, imprimés, publiés, m’ont donné un coup. Il est clair qu’avant je n’y croyais pas.--Eh bien! si elle veut, je l’enlève... je l’arrache à elle-même... car elle se trompe. Elle fait un calcul et elle s’en repentira. Il est temps encore... dites-le-lui.» Voilà, ma chère, les absurdités qu’il débite, et bien d’autres encore.

--Et tu as répondu?

--J’ai répondu, pardi! que tout ça n’est pas raisonnable. Que tu dois te marier d’abord, qu’on verra après.

--Ah! tu lui as dit ça?

--Cette bêtise! Quand ça ne serait que pour le calmer jusqu’aux calendes grecques. Il manque de principes, le gaillard. Je lui ai fait comprendre qu’un honnête homme laisse une femme assurer d’abord son avenir.

--Parbleu! tout ça est juste, mais si tu savais ce que ça me dégoûte,--ce que j’aimerais mieux autre chose, par moments.

--Allons donc! Que veux-tu? C’est la vie, ça. C’est comme ça pour tout le monde.

--Pauvre Léon!

--Tu le plains?

--Oui. Parce qu’il n’a pas fini de souffrir, avec moi. Si encore je savais moi-même exactement ce que je compte faire de lui! Mais je n’en sais rien!... Que sait-on? Tiens, à de certains moments, il me semble que, par ce mariage j’entre dans une forteresse et que lui, Léon, sera ma seule chance d’évasion.

--Mais tu ne veux pas t’évader...

--... Avant d’avoir vu comment la prison est faite; oui. Si j’allais m’y plaire?

--Au fond, ma petite Marie, je voudrais être à ta place. Tu es en plein roman. Ça doit être bon. Tu me fais l’effet de ces originaux qui se marient en ballon. Ils échangent le premier baiser à 1,500 mètres par-dessus les moulins,--et la peur de tomber... Enfin, je m’entends... Ils mettent les frissons doubles... C’est si bon, d’avoir peur!... Qu’est-ce qu’il faut dire à Léon?... De venir demain? Entendu!

C’était bien cela. Les complications enchantaient Marie. L’inquiétude que lui donnait l’arrivée de Léon, le mépris pour elle-même que lui inspirait la conquête--trop facile, jugeait-elle maintenant--de cette provinciale famille, la joie et le dégoût d’y avoir si vite réussi, une chance de voir, au dernier moment, échouer son projet, tout cela, à des degrés très divers, était brûlant en elle, et lui faisait sentir la vie avec l’intensité désirée. Elle avait bu, en son enfance, de si amers, de si forts breuvages! Pour goûter la vie, il fallait qu’elle y trouvât quelque chose d’âpre et de mordant. Son imagination avait toutes les expériences. Aisément les réalités lui semblaient misérablement simples.

Par moments, malgré ses curiosités d’intrigue, elle sentait un découragement final, une accablante lassitude, l’envie de n’être plus.

Elle avait tant rêvé, tant désiré... Oh! se reposer du désir!

«Tout ça, c’est toujours la même chose... A quoi bon tout ça?» Et la songeuse perdait quelquefois de vue, brusquement, le triomphe au milieu de tous les luxes, sous les plafonds d’or d’un palais, pour rêver le bonheur farouche de mourir à deux, dans une mansarde, étouffée par la fumée d’un réchaud. Puis un besoin furieux de vivre emportait son imagination, mais elle serait morte très bien, ne fût-ce que par bravade. Qu’avait-elle à regretter? Elle ne connaissait pas la joie, ne connaissant pas la tendresse.

L’audace devant la mort, c’est la grande puissance des aventuriers. Elle en était. Elle était de la race qui ne redoute rien; elle était de ceux qui aiment mieux le risque que le gain. C’est le cas de tous les joueurs: tous aiment mieux perdre que de ne pas jouer!

Le vieux docteur, qui était venu de son côté rendre visite aux d’Aiguebelle, repartit pour Hyères en même temps que Mme de Ruynet. Son tilbury s’avança jusque sur la terrasse où Berthe et Marie avaient rejoint le comte et sa mère.

--Vous n’allez pas repartir tout seul dans votre joujou de voiture, docteur? Vous allez monter dans mon landau de louage. Il est très propre. Nous bavarderons. J’adore bavarder, moi. Et vous, j’en suis sûre, vous avez beau prétendre avoir renoncé à Paris, vous mourez d’envie de causer avec une Parisienne.--Eh bien, me v’là!

La comtesse, qui n’éprouvait pas une folle sympathie pour Berthe, se mit pourtant à rire de bon cœur.

--Ceci veut dire que nous sommes ennuyeux comme la province personnifiée? dit-elle, toujours riant.

Berthe ne se démontait jamais.

--Ma foi, comtesse, j’ai dit ça sans malice, moi. Vous répétiez tout à l’heure que Paris vous effraie et vous fatigue. C’est donc que vous avez renoncé à ce joli titre gai de Parisienne. Une Parisienne, ça aime Paris... Une Parisienne... voyons, docteur, qu’entendez-vous par une Parisienne, vous? Comment la définissez vous, la Parisienne?

Le vieux docteur se retrouvait sur son terrain de jadis. Il prononça, avec une élégance de vieux jeune premier qui donne sa représentation à bénéfice:

--Comment je la définis, madame?... Légèreté et grâce d’esprit, avec un désir inquiet et inquiétant de rôder sans cesse autour de tout ce qui brille et de tout ce qui brûle... Est-ce cela?

Berthe se leva, fixa ses regards abaissés sur le bout de son ombrelle qui tourmenta le gravier, et, jolie à ravir, ainsi posée, le regard invisible, mais les paupières battantes sous les cils qui les ombraient:

--Ah! soupira-t-elle, c’est vrai, nous sommes frivoles!

Il y avait bien des choses dans ce mot, ainsi soupiré. Il y avait de la coquetterie, une apparence de blâme et de regret condescendants, une secrète satisfaction de soi-même, et tant d’espièglerie, de naïveté feinte et de rouerie délicate--que la comtesse elle-même, voyant clairement tout cela à la fois, fut charmée comme par la vue d’une orchidée bien venue, d’un caprice féerique de la nature faiseuse de fleurs.

Berthe effleura quelques sujets encore, en cinq minutes, et l’on se quitta au milieu d’un badinage léger comme l’invisible pollen d’une touffe de lilas secouée.

Quand elle posait pour des gens graves, elle était exquise, cette Berthe.

Le docteur monta dans le landau de Berthe. Son tilbury suivait.

--Savez-vous, docteur, ce que nous disions, avec la jolie fiancée, tout à l’heure?

--Non; mais ça ne pouvait être que très spirituel.

--Spirituel, pas du tout. Nous disions simplement que ça doit être très agréable de se marier en ballon.

--Voyez-vous!

--Oui, à cause de la peur!--Ça ne vous fait pas rire?

--Pas du tout.

--Pourquoi donc?

--Parce que c’est une idée de malade, ça. Ce goût du péril, dont vous parlez, c’est une monomanie, plus répandue qu’on ne croit.

--Vraiment?

--Vraiment. Et c’est triste. Toutes ces idées bizarres, il ne faut pas trop en rire, je vous assure, parce qu’elles accusent la dégénérescence d’une race.

--C’est si grave que ça?

--J’ai connu une jeune fille qui avait une passion: elle aimait un certain cheval, parce qu’il était dangereux; j’ai connu un fort aimable jeune homme qui s’était fait mécanicien pour le plaisir de se dire, l’œil fixé sur les oscillations du manomètre, à bord de son yacht, où il invitait ses amis, qu’il pourrait à son gré sauter avec tout son monde, en forçant la pression, et il la forçait; j’en connais un autre qui ne saurait dormir qu’avec de la dynamite dans les caves de son palais; et je sais enfin une jeune femme, aussi jolie que vous...

--Qu’est-ce qu’elle fait de décadent, celle-là? interrogea Berthe d’un air narquois.

--Je ne sais pas comment dire ça.

--Allez-y carrément!

--Eh bien, elle n’oublie volontiers ses devoirs que si elle a lieu de croire que son mari peut la surprendre,--autant dire la tuer.

--Bref, dit Berthe, le siècle, selon vous, chahute sur un volcan?

--Ah! soupira le docteur, nous sommes loin du temps où Berthe filait!

Sur ce mot, qui n’avait rien de bien comique, il regarda sa voisine d’un air si... suggestif, qu’elle se mit à rire, à rire!... Et ce fut, jusqu’à Hyères, un feu roulant d’anecdotes, de drôleries échangées. Le mot propre, qui est souvent le mot cru, répondait au mot propre, la facétie au calembour, l’éclat de rire à l’éclat de rire. Et, à l’entrée de la ville, les employés de l’octroi s’étonnèrent de voir, dans ce landau toujours suivi du tilbury, le vieux docteur, si grave à l’ordinaire, se tordre littéralement,--vocabulaire de Berthe,--aux côtés de la jolie damerette qui n’avait en elle et sur elle rien que de chiffonné: le chapeau, le chignon, le corsage, les rubans, les jupes, le nez,--et la morale.

Chiffonnée? non,--fripée, la morale!

XIII

Les plus longues échéances arrivent, et, l’heure arrivée, on s’étonne qu’un délai d’un an ou une durée de vingt ans, une fois dans le passé, ne pèsent pas plus l’un que l’autre.

Albert de Barjols, au bout de dix-huit mois de commandement, se retrouva le même homme, avec le même rêve au cœur. Peut-être l’absence,--qui rend si désirables les réalités les plus banales, même celles qu’on a détestées à l’heure où on les possédait,--avait-elle accru en lui son amour sans espérance. Cet amour, son renoncement même le lui avait rendu précieux. Il n’était pas sans se complaire dans l’approbation de lui-même. Le bien n’est parfait, n’est accompli que dans le cœur de quelques saints, et encore ceux-là ont-ils à repousser, comme des suggestions étrangères, diaboliques, les mauvaises pensées de l’orgueil. Dans un homme dont la volonté morale est sa propre fin, la satisfaction de soi, récompense légitime, devient un péril. L’égoïsme toujours aux aguets entre par là, se satisfait, exige, fût-ce en silence, certains dons en retour, de ceux à qui on prétend s’être sacrifié, et qui l’ignorent! Cela devait peut-être arriver pour Albert. En attendant, la satisfaction qu’il éprouvait de sa générosité lui faisait de Marie un être d’autant plus cher. N’est-ce pas à lui qu’elle devait, sans le savoir, son fiancé? Elle lui devait au moins le repos, car il n’aurait tenu qu’à lui, Albert, en avouant son amour à Paul, d’établir entre eux une rivalité qui, au bout du compte, aurait peut-être tourné à son avantage.

Pourquoi non, si, à ce moment-là, ce qui était bien possible, le cœur de la jeune fille n’avait pas encore parlé.

Esprit noble et pur, mais très positif, Albert n’était pas de ces idéalistes qui demandent à la vie des beautés supra-humaines, aux êtres des vertus sans défaillances. Ici, il admettait fort bien qu’une honnête jeune fille se déterminât sans entraînement spontané, sans amour en un mot, pour un homme comme Paul. Il admettait qu’elle le trouvât digne de son choix pour des raisons froidement mais sagement méditées.

Ces idées lui étaient revenues souvent sur le pont de sa canonnière, là-bas, au Tonkin,--pendant les longues soirées... Et comme il avait renouvelé en lui ces souvenirs chaque jour, il n’avait, au bout de dix-huit mois, qu’à se rappeler ses pensées de la veille pour se retrouver le même qu’au moment de son départ de France.

Il était donc certain de souffrir en revoyant Paul et Marie, en assistant à leur mariage; mais l’idée de cette souffrance ne lui déplaisait pas. Il revenait sur son champ de bataille moral, se rappeler une victoire. En même temps que de sa douleur égoïstement savourée, il venait jouir sincèrement du bonheur qu’il avait permis.--Puis, en des minutes de révolte, il se trouvait victime et regrettait son abnégation...

Le paquebot le débarqua à Marseille, le 12 septembre. Il demanda par dépêche, à Toulon, la permission d’aller à Paris, pour embrasser sa mère. Il l’obtint, et prit le rapide, le soir même de son arrivée en France.

Avant de partir, il avait écrit à Paul qu’il reviendrait pour le mariage, avec sa sœur Pauline.

A la vérité, il aurait pu aller chercher en personne sa permission à Toulon, y donner rendez-vous à Paul, l’embrasser ainsi plus tôt, comme il eût fait autrefois; mais il avait un peu peur de voir le bonheur de son ami... Il aimait mieux l’arrivée aux Bormettes, avec beaucoup d’autres personnes, au milieu des banalités solennelles d’une cérémonie. Alors, son regret, son chagrin passeraient plus facilement inaperçus...

De son côté, Paul était si occupé, si troublé en ces derniers jours, qu’il ne songea pas à s’étonner des nouvelles façons d’Albert. Et puis, Madame de Barjols avait si grand’peur de ne plus revoir son fils! Il était naturel qu’il ne perdît pas une minute après une longue absence: ce fut la pensée de la comtesse d’Aiguebelle.

Quant à Annette, ce qu’elle pensa, personne n’en sut rien. Marie pourtant en devina quelque chose, car la fillette avait, selon Mlle Déperrier, l’ingénuité un peu bécasse.

Elle était un peu bécasse, mon Dieu! c’était vrai, si bécasse veut dire inexpérimentée. Mais comment faire? Tous les nouveaux venus dans la vie n’y entrent pas corrompus par avance. L’ancien vocabulaire, un peu niaisement idéaliste, disait d’une jeune fille pure: «C’est un ange.» L’ironie à la mode, assez lourdement réaliste, prononce: bécasse... Il est bien vrai que les enfants sont des sots. Ils n’apprennent qu’à leurs dépens que le monde est traître, que leurs parents ne sont pas toujours honnêtes, que les amitiés trahissent parfois, que le mensonge est en honneur parmi les hommes, que les paroles données ne comptent pour rien, si elles ne sont pas écrites; que la justice est partout méconnue,--bref, que le monde des grandes personnes est exactement le contraire de ce qu’on leur demande d’être eux-mêmes, les pauvres petits, sous peine d’avoir le fouet ou d’être mis au pain sec et à l’eau.

Cette bécasse d’Annette n’était pas une Agnès,--mais ce n’était pas une Rita. On ne voilait pas à son intention l’Eros de marbre blanc, un antique rapporté de Mélos par un d’Aiguebelle et qui ornait la bibliothèque. Elle avait lu _Paul et Virginie_ et _Jocelyn_; et savoir les pudeurs, c’est entrevoir ce qu’elles cachent. Sa mère n’était pas collet-monté, quoi qu’en pût penser Rita. Elle ne croyait pas que l’absolue ignorance fût une chose nécessaire ou seulement bonne, mais elle croyait au danger moral et physique de la précocité. Elle aurait fiancé avec joie les dix-sept ans de sa fille ingénue à un jeune homme de pure et haute éducation, de noble nature. Elle eût laissé les deux enfants errer ensemble dans le parc, par les belles soirées, afin que la chère petite pût éprouver et savourer une à une, à l’âge divin, les émotions de la vie, telles qu’elle les avait connues elle-même. Elle respectait l’amour naturel, comme le plus profond miracle de la vie, mais c’est bien pourquoi tout ce qui le vulgarise, tout ce qui en fait le sujet plaisant, irrévérencieux, des conversations de boudoir ou de fumoir, lui avait toujours inspiré de l’horreur. L’acceptation loyale et fière de la vie complète lui semblait la loi même de Dieu.