Fleur d'Abîme

Part 11

Chapter 113,877 wordsPublic domain

Elle n’avait donc pas fait de sa fille une ignorante prête à s’épouvanter des plus nobles réalités ou à les désirer coupablement comme interdites,--mais elle n’avait pas jugé à propos de déflorer sa jeune imagination en lui laissant lire des histoires, même honnêtes, où tout le mal est trop bien raconté, dépeint de couleurs trop exactes. Il lui semblait que c’eût été devancer artificiellement le travail de la vie. C’eût été, croyait-elle, ravir d’avance à l’enfant,--sous prétexte de lui épargner des douleurs,--ce je ne sais quoi de nouveau qui, dans la douleur même, est un charme de mystère peut-être nécessaire au bonheur futur. Et surtout, disait-elle aux femmes, bien rares, avec qui elle avait pu causer de ces choses, c’eût été trahir le futur époux que d’achever trop tôt cette petite âme en formation, avide de connaître. Celui-là, si le vœu de la bonne dame était réalisé, devait trouver une vraie jeune fille, c’est-à-dire un être moral inachevé encore, noué à peine, comme un fruit dans la fleur, et dont il ferait une femme selon son propre cœur et selon son esprit, le moule mystérieux de sa race.

C’était donc une bécasse ravissante, quelque chose comme un oiseau bleu à long bec,--que cette pauvre petite Annette. La sotte avait très bien reconnu, dans l’ami de son frère, l’homme que sa mère eût rêvé pour elle. Tout en grandissant, elle avait senti grandir en elle pour Albert un amour bébête, et charmant, un amour destiné à croître encore et qu’elle s’imaginait cacher. Mais c’était un amour bécasse: il montrait souvent le bout de l’aile--ou le bout du bec. Elle se déclara furieuse de ne pas voir Albert avant tout le monde, même avant Madame de Barjols et Pauline. C’était si près, Toulon, de Marseille! Puis, elle déclara qu’il avait bien fait et qu’il ne serait pas digne d’être aimé par ses amis, s’il n’eût pas pensé à sa mère avant tout.

Albert, qui ne se doutait pas de cet amour-là, et qui, s’il l’avait connu, n’y aurait vu sans doute qu’un petit rêve de pensionnaire, ne pensait guère à Annette. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait dix-sept à présent. Ils étaient, par l’éducation, par la nature, faits l’un pour l’autre,--mais il pensait à Rita, qui épousait son ami! Et le pis était que, sans doute, dans le charme qu’exerçait Marie Déperrier, avec son visage angélique et ses yeux purs, il y avait l’attrait du mal, parfaitement méconnaissable, mais sourdement actif. En un mot, l’attrait de Marie, c’était le secret appel luxurieux de sa volonté froide. Les innocentes n’appellent pas. Le mot de la Bible est profond: Elle le prit et lui en offrit.--Mais depuis l’antique histoire où l’on voit la femme offrir et l’homme accepter, Ève a décidé que l’honneur d’Adam consiste à témoigner du contraire.

Madame de Barjols, heureuse d’avoir revu son fils, l’engagea affectueusement à repartir tout de suite pour Hyères.

--A présent, tu m’as embrassée, je suis heureuse... Emmène Pauline; je serai bien soignée en son absence par nos vieux serviteurs, tu le sais bien. Partez donc tranquilles. Tu me la ramèneras dans trois jours. Il faut que la chère enfant s’amuse un peu. J’y tiens beaucoup.

Qu’elle s’amuse! La paralytique ne se doutait pas de l’ironie de ce mot. Pauline lui avait caché avec soin la douleur que lui avaient apportée les fiançailles de Paul.

Paul avait passé à côté du bonheur, sans s’en apercevoir. Au temps où Madame de Barjols habitait Toulon, et n’était pas encore une infirme, il voyait Pauline tous les jours. Quand elle avait dix ans, il en avait treize, et ils jouaient ensemble. Annette était alors un bébé à la mamelle. Pauline était pour Paul comme une autre sœur. Il ne lui était pas même venu en l’esprit qu’elle pût jamais être autre chose pour lui. Pauline n’était pas jolie. Ni laide non plus. Elle avait de belles dents, un sourire adorable, de grands yeux bruns, de grands cheveux bruns, mais elle avait toujours eu je ne sais quoi de triste dans l’expression générale de sa physionomie, jusque dans ses attitudes. On la taquinait à cause de cela, quand elle était petite. Son frère l’appelait _Mignon_. Et parfois il lui disait: «As-tu fini, ce soir, de regretter la patrie?...» Puis gravement: «Voyons, sois un peu où nous sommes. Nous t’aimons bien, nous autres. Quelle raison as-tu d’être si triste?»

--Je ne suis pas triste, Albert, et ce n’est pas ma faute si j’en ai l’air.

--Ne la taquine pas toujours là-dessus, disait la mère. Elle est comme ça. Et puis, entre nous, ça lui va si bien!

Elle l’attirait alors contre sa poitrine et caressait ses beaux cheveux.

Oh! cette caresse de la mère! La petite Pauline en rêvait passionnément. Elle était câline, tendre,--de cœur ferme, avec cela.

D’où lui venait son air de tristesse? Elle ne savait pas. Il y a des êtres qui, de bonne heure, avant toute expérience, montrent une disposition d’âme définitive. Leur physionomie en est marquée dès l’enfance et pour toujours. Il y a des êtres dont les yeux rient perpétuellement. Il y en a qui n’ont jamais, même aux minutes de la joie, qu’un triste infini dans le regard. Ces marques-là, joie ou tristesse, attirent quelquefois la destinée qu’elles semblaient raconter d’avance. Une précoce mélancolie avait peut-être voué Pauline à un destin mélancolique. Dans l’expression de son jeune visage, en effet, Paul eût en vain cherché ce qui inspire les amours de la vingtième année. On n’y voyait que la gravité tendre, mais prématurée, d’une jeune sœur, d’une jeune mère. Il semblait qu’il y eût déjà, dans son enfance, quelque chose de passé, de regretté. Peut-être, encore enfant,--elle-même n’aurait su le dire,--avait-elle eu quelque signe, décisif pour elle, de la relative froideur de Paul; peut-être avait-elle sollicité, à l’âge où les jeux sont d’importantes affaires, une partie de volant que le petit garçon refusa brutalement; peut-être répondit-il un jour sur un ton rêche et dur, à une demande affectueuse, à une supplication enfantine, et elle en demeura repliée sur elle-même, refermée, et pour toujours contristée. Si quelque chose de cela l’avait autrefois blessée, elle n’en savait plus rien. Elle avait cru de tout temps qu’elle ne serait jamais heureuse, et s’y était, de tout temps, résignée. Maintenant c’était arrivé. Elle n’était pas surprise. Elle regrettait seulement, avec des élans de colère vite réprimés, que Paul n’épousât pas une fille «plus digne de son cœur.» Elle ne savait pourtant rien du passé de Mlle Déperrier, mais elle le pressentait.

«Non, ce n’est pas, songeait-elle, la femme qu’il lui faut... à moins que la vilaine jalousie ne m’égare.»

Le sérieux de son visage, de son esprit, de son cœur, avait de tout temps inspiré une telle confiance autour d’elle, qu’on l’avait de bonne heure traitée en petite femme. On ne l’avait peut-être pas protégée assez, elle, contre les conversations révélatrices des grandes peines de la vie. Plus d’une jeune femme s’était, en ces dernières années, confiée à elle, comme à une autre femme, plus mûre même, plus sage, de vues plus profondes et plus tranquilles, en sorte que Pauline avait une certaine expérience des choses, des êtres, de la douleur. Quand Albert vint lui annoncer qu’il l’emmenait à Hyères avec lui, elle résista.

«A quoi bon, songeait-elle, me donner ce chagrin affreux d’être là? A qui serai-je utile?»

--Mais maman, dit Albert, tient beaucoup à ce que tu aies le plaisir de ce voyage.

Et comme elle résistait encore:

--Eh bien! ma Pauline, s’écria-t-il, viens pour moi, pour que je ne sois pas seul, pour que j’aie auprès de moi quelqu’un à qui parler, à qui me confier.

Elle s’étonna:--Qu’y a-t-il donc?

--Ah! j’ai peur, Pauline, j’ai peur de ne pas savoir supporter assez vaillamment ma grande peine... Je peux bien confier cela à ton cœur maternel de petite femme. Écoute...

Et il lui fit le récit de son amour.

Quand il lui expliqua son dévouement: «Grand cœur!» dit-elle simplement, en lui tendant la main. Puis, il lui conta ses espérances obstinées, ses rêves de tous les jours là-bas...

--Au fond, j’attendais toujours la nouvelle d’un obstacle survenu, je ne savais quoi ni comment. Et aujourd’hui... Ah! c’est un peu dur, va!... Si tu savais, en route,--quarante-cinq jours de route!--ça m’a gâté toute la joie du retour... C’est affreux, de se dire: J’aimerais mieux ne pas retourner, ne pas voir ma mère, ne pas voir ma sœur chérie, afin de ne pas assister au bonheur d’un autre... et de quel autre... de mon meilleur ami, de mon frère, de notre cher Paul!...

Il jetait au hasard, en marchant à travers sa chambre, des gants, des cravates dans sa valise. Il les lançait avec fureur; il s’irritait; il se soulageait un peu, après une si longue patience muette.

Pauline avait baissé la tête. Elle jugea que l’aveu de sa propre douleur donnerait du courage à son frère:

--Albert, dit-elle lentement, en secouant la tête, Albert... nous sommes malheureux!

«Nous!» Il laissa tomber à terre des épaulettes neuves qu’il était en train d’examiner distraitement,--et, se tournant vers elle avec une brusque divination de tout le petit passé désespérément monotone de sa pauvre sœur:

--Toi aussi! cria-t-il...

Il éprouvait une admiration attendrie pour la douce créature.

--Et depuis quand? poursuivit-il; depuis toujours, je parie!

--Oui, dit-elle, avec son joli sourire triste, oui, depuis toujours.

Il lui prit la main:

--Pardon! dit-il. Tu me rappelles à moi-même.

--Nous sommes deux à souffrir. Il faut nous aider, dit-elle.

Il l’entoura de ses bras, l’enleva de terre, l’embrassa à plein cœur.

--Je ne veux plus de toi pour aller à Toulon, dit-il enfin; tu resteras avec notre mère.

--Non, dit-elle, à présent je pars. Nous souffrirons cela ensemble.

--Ah! ma chère petite, le grand cœur, le brave homme, c’est toi!

XIV

Ce fut pour tout le pays des Bormettes une mémorable journée que celle du mariage du comte Paul d’Aiguebelle. D’Hyères aux Bormettes ce fut, tout le jour, une véritable procession de voitures, sur la grande route poudreuse. Tous les landaus d’Hyères et même de Toulon avaient été réquisitionnés, et les cantonniers s’émerveillèrent de voir tant d’uniformes d’officiers de marine dans la campagne.

La cérémonie religieuse eut lieu dans la chapelle du château.

Le matin, quand elle fut habillée, avec l’aide d’Annette et de Pauline,--Marie vit arriver la comtesse, mince et toute droite, comme rajeunie, dans son éternelle robe noire. Madame d’Aiguebelle prit son lorgnon d’or avec son geste de distinction suprême, qui facilement semblait dédaigneux, et inspecta la belle toilette de la mariée.

--C’est parfait, dit-elle, en s’asseyant, je ne vous ai jamais vue plus jolie... Vos bandeaux tombants vous allaient à ravir... je crois pourtant que je préfère cet arrangement moderne.

Marie, pour ce jour-là, avait, en effet, abandonné sa coiffure à la vierge... Ce fut peut-être une imprudence...

Annette tournait autour de la robe, la frappant de petits coups habiles, pour arranger les plis, les cassures, et elle riait,--sans doute parce qu’il faisait du soleil et aussi parce qu’Albert était arrivé à Hyères,--qu’elle l’avait vu la veille, qu’elle allait le voir aujourd’hui.

La comtesse, prise tout à coup d’une profonde émotion, se leva. Elle venait de penser, avec plus de force que jamais, aux risques toujours cachés dans l’aventure du mariage. Paul serait-il heureux? Car, du bonheur de Marie, si la jeune femme était celle qu’il fallait, la comtesse ne doutait pas... Que serait l’avenir?

Elle marcha vers Marie, la regarda longuement... La jeune fille, sous ce regard d’interrogation, sentit la haine qu’éprouvent contre tout témoin, ceux qui ne veulent pas être devinés. Mais elle le soutint avec une fermeté douce... Toutefois, elle plia légèrement les paupières, amincissant le passage de son regard, afin de le voiler s’il devait la trahir...

La comtesse lui prit une main, la garda un moment entre les siennes et lui dit à voix basse:

--Je vous le confie!

Alors, brusquement, quelque chose s’émut dans les profondeurs obscures du cœur de la jeune fille. Le meilleur d’elle fut atteint. La générosité, la confiance, opérèrent durant une seconde. Troublée, elle pensa à ses mauvais desseins qui étaient vagues, à ses mauvaises intentions qui étaient certaines. Elle pensa distinctement aux lettres, tout au moins dangereuses, qui étaient là, enfermées, dans cette merveille de petit secrétaire que venait d’effleurer la longue traîne de sa robe de mariée. Si elle eût été seule, elle les eût prises, ces lettres, elle les eût, sur-le-champ, détruites,--mais, voilà, elle n’était pas seule. Elle pensa aussi à Léon, qu’elle allait voir aujourd’hui,--et elle trouva tout cela mal arrangé, inutile, bête, odieux et fatigant!

--Je vous le confie!

Pour la première fois cette «vieille», comme elle l’appelait, lui disait un mot dont elle fut touchée. Elle ne put que murmurer:

--Madame... Oh! madame!

Aucune promesse ne lui vint aux lèvres mais il y en eut dans son cœur. Il y avait aussi la confusion de se sentir indigne, un élan vers le repentir, un vœu de devenir autre,--d’essayer du moins...

--Ma chère enfant, reprit avec une douce simplicité la comtesse d’Aiguebelle en retenant toujours dans les siennes la main de Marie, soyez heureuse..., soyez heureux. De toute mon âme, je vous bénis!

--Là, ça y est! pensa l’exquise fiancée. Berthe avait deviné: on bénit encore, dans cette maison!

Son habitude de «blague» avait été la plus forte. Un mot auquel s’accrochait d’elle-même son ironie, suffisait à la détourner brusquement et pour toujours des pensées les plus hautes un moment entrevues.

XV

Pendant toute la cérémonie, à l’église, elle pensa aux lettres de Léon. La mémoire de ses ferveurs de communiante lui revint étrangement. Le lieu, les sonorités de l’orgue, et jusqu’à sa robe blanche, avec ce long voile qui l’enveloppait d’un nuage, tout contribua à lui rendre quelque chose des sensations éprouvées en ce jour de première communion où elle avait rêvé la pureté parfaite.

Et, au moment où elle reçut l’anneau, elle se dit avec netteté qu’il était non seulement honnête, mais prudent de s’affranchir du passé; peut-être bien serait-ce intelligent, d’entrer dans le mariage franchement et sans esprit de révolte... Elle avait tout à y gagner, en somme. Oui, décidément, elle serait une honnête femme. C’était plus sûr. Elle en prenait l’engagement devant Dieu et devant les hommes... Où était-il, Léon, en ce moment? Là, dans le public sans doute. Après tout, il était gênant, ce garçon-là. Il faudrait songer à s’en débarrasser... Serait-ce facile? Bah! un jeu, pour elle!

... Par une ironie des choses, l’organiste de Toulon, qui devait venir à Aiguebelle, n’étant pas arrivé, c’est Pauline qui était assise devant le petit orgue apporté le matin dans la chapelle. Et la chapelle, bien délaissée à l’ordinaire, pleine ce jour-là d’un monde élégant, de frous-frous de soie et d’étincellements d’uniformes, vibrait tout entière aux sons prolongés de l’instrument sur lequel couraient les doigts nerveux de Mlle de Barjols.

A plusieurs reprises, les assistants émerveillés sentirent passer en eux un élan de douleur, de prière perdue, de vaine espérance. Ils ne savaient pas de quelles profondeurs cela venait.

Albert, dans son coin, retenait à grand peine ses larmes. Ce n’était plus sur lui, mais sur sa sœur qu’il avait envie de pleurer. Et elle continuait de jeter son cœur tout entier dans les longues plaintes de l’orgue... Oh! les déchirants cris d’adieu à la vie même, à l’amour, à tous les biens de la terre, tels que Dieu les a faits pour la créature!... Les assistants ne manquèrent pas de féliciter la musicienne. Elle leur répondit avec ces longs sourires résignés qui étaient toujours sur ses lèvres et comme répandus dans les moindres lignes de son doux visage triste...

Et, une heure après, dans le parc, Annette l’ayant félicitée à son tour:

--Oui, oui, c’est bon, dit-elle; mais, vois-tu, j’ai pris le mauvais moyen. Il ne faudra pas faire comme moi. Je n’ai pas su être coquette. Toi, il faut l’être, je t’apprendrai.

Il y avait une certaine amertume dans l’accent qu’elle mit à ces paroles.

--Tu m’apprendras? dit Annette en riant... Mais, puisque tu ne sais pas?... Et puis, fit-elle tout à coup, à propos de quoi, tout cela?

Pauline se tut. Annette réfléchissait. Elle eut un soupçon de la vérité, mais non pas du caractère tragique de cette vérité; et, tranquillement, d’un air capable, elle dit:

--Si tu m’avais confié cela, je te l’aurais fait épouser, moi!

--Gamine! dit Pauline gravement.

Elle se remit à sourire d’un air navrant. Son sourire, ce n’était pas de la douleur, c’était comme de la joie morte.

--Ne parlons plus de moi, reprit-elle. C’est fini, ça.

--Qu’est-ce, au juste, que la coquetterie? fit Annette.

--La coquetterie, c’est une promesse qui se donne et se retire perpétuellement. Nous autres, nous ne savons que dire oui, et donner notre cœur d’un seul coup. Nous ne l’offrons jamais, notre cœur, mais nous ne le retirons plus, quand une fois il est donné... Nos mères nous ont appris, à nous autres, toutes les timidités; et nos frères nous ont demandé toutes les modesties,--qui les ennuient dans leur fiancée... Ah! j’ai été bien malheureuse et je sais maintenant que je le serai toujours.

Annette, gentiment, l’embrassa.

Pauline reprit avec une exaltation qui était bizarre de sa part.

--Toi du moins, je te sauverai?

Elle lui serrait les bras fortement.

--Alors, dit Annette d’un air d’espiègle prise en faute, si tu es décidée à ça, alors...

--Alors, quoi?

--Alors... commence!

--Que veux-tu dire, chérie?... Comment! déjà?...

Pauline ne put s’empêcher de sourire, et ce fut moins tristement. Tout de suite, elle se mettait à espérer pour l’autre, elle qui n’espérait plus. Il y a des femmes qui sont nées sœurs de charité.

--Comment! déjà!... Qui donc alors, petite masque?

--Voir _le Loup et l’Agneau_, répondit Annette un peu confuse et elle récita:

Si ce n’est toi... c’est donc ton frère!

La citation s’appliquait à moitié, mais elle disait bien ce qu’elle voulait dire.

--Dieu soit loué! dit Pauline, j’entrevois du vrai bonheur pour les deux êtres que j’aime le mieux maintenant, après ma mère: pour mon frère et pour toi.

--Comme ça, fit Annette, Paul n’en fait plus partie, des êtres que tu aimes le mieux?

--Chut! dit Pauline. Paul, maintenant, ne nous appartient plus. Puisse-t-il être heureux! Je ne veux plus penser qu’à toi et à mon frère...

Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.

--Oh! fit Annette. C’était donc profond!

Et prenant Pauline entre ses bras, elle la couvrit de baisers...

A ce moment Albert, à travers le parc, cherchait et appelait sa sœur, que demandait la comtesse.

Les jeunes filles allèrent à lui.

--Dis-lui n’importe quoi! fit Pauline à voix basse. Il faut lui parler, attirer son attention.

--Je ne sais pas quoi dire; et surtout, quand on me dit: «Parle!» ça me paralyse.

--N’importe quoi! ce que tu voudras, mais parle! qu’il te remarque!

Annette prit son élan comme pour sauter à la corde.

--Est-ce que vous me trouvez embellie? interrogea-t-elle brusquement, avec un grand sérieux comique, dès qu’elle fut près d’Albert.

La question, ainsi posée d’un ton audacieux, isolée des motifs qui la provoquaient, des conseils et des insistances de Pauline, étonna Albert. Ce n’étaient point là les façons fines, discrètes, douces, d’Annette. Et, en riant, sans volonté de malice, il répondit:

--Oui..., mais enhardie, mademoiselle!... Allons, viens vite, Pauline, je suis chargé de t’emmener.

Et il s’éloigna.

--Je te suis! lui cria Pauline.

Annette s’arrêta et, à son tour, elle se prit à pleurer silencieusement.

--Oh! je lui ai déplu! dit-elle consternée.

--Mais non! Il t’a remarquée! C’est excellent! disait Pauline. C’est comme ça qu’il faut faire. Tu verras. Nous en viendrons à bout... Il t’a remarquée. Je te dis que c’est l’essentiel.

TROISIÈME PARTIE

I

Ce fut le soir seulement que Mlle Marie Déperrier se sentit vraiment en possession de tout ce qu’elle avait rêvé.

Quand le parc fut illuminé, quand le vieux château tout entier, étincelant de lumières et comme incendié, s’emplit des sonorités de l’orchestre et les envoya, par toutes ses fenêtres, s’éparpiller dans les arbres du parc, sous lesquels se tenait une foule de paysans curieux et respectueux,--ce fut alors seulement qu’elle se sentit reine, c’est-à-dire riche, et même comtesse.

Les compliments des hommes, surtout des officiers de marine chamarrés de croix, l’enivrèrent. La présence de Berthe, du petit Lérin de la Berne, de Léon, témoins discrets de son passé médiocre, l’excitaient à l’orgueil, à l’arrogance, à tous les défis envers la destinée. Quand elle passait près d’eux, elle avait, en les regardant, une flamme mauvaise dans les yeux. Ce regard leur disait clairement: «Hein! Ça y est? A présent, bonsoir! Je peux, à mon gré, me passer de vous,--ou daigner vous reconnaître... Auriez-vous jamais cru ça, dites, les petits amis?»

Léon, mis d’ailleurs à la raison par Berthe, fit d’abord assez bonne contenance.

--Quand on n’a rien à offrir à une honnête fille, rien que son cœur,--avait prononcé Berthe,--on ne lui fait pas manquer une affaire inespérée comme le mariage de notre amie,--que vous avez tort, par parenthèse, d’appeler Rita. Il est même temps de l’appeler «la jeune comtesse», mon cher!

Le pauvre diable s’était rendu. Ce n’était pas un méchant garçon. C’était un faible--qui se croyait un soldat. Il avait pris l’habitude d’aimer Marie pour ses défauts, pour sa manière de l’appeler et de le repousser, pour ses glissements de couleuvre qui irritaient son désir de la fixer, de la tenir, de l’avoir à lui. C’était un héros de faits-divers. La lecture des journaux, à la rubrique «Drames de l’amour et de la jalousie», était sa seule littérature. Sans s’en douter, il s’était formé peu à peu un idéal de conduite d’après ces héros vulgaires qui vivent et meurent tous les jours, à la troisième page des gazettes. Cela n’empêchait point, au contraire, la sincérité et la violence de ses passions.

Quand il vit Marie si belle, triomphante au milieu de tous ces hommes et des femmes qu’elle éclipsait, il eut un mouvement de rage à la tuer. Quand il la vit valser entre les bras de son mari, il se déclara, avec un mouvement de fureur aveugle, qu’il allait sortir et se noyer dans la mer... C’était si près. Le temps était admirable... Le clair de lune scintillait sur les vagues tranquilles... Il fut tenté. Il se dit encore qu’il était bien sot d’assister à cette fête, d’exaspérer en lui des regrets poignants et inutiles... et il conclut que puisqu’il était là, il fallait «faire quelque chose»... Oui, il fallait agir, en homme de résolution, en soldat, en héros, ce soir même!

Pourquoi ne l’enlèverait-il pas? Enlever une nouvelle mariée, c’était original, ça! On en parlerait! Cette folie le séduisit étrangement... Quand Marie repassa près de lui, dans le moment où il faisait ce rêve, il ressentit, à la voir, ce coup de vertige qui vient d’un afflux de sang au cerveau, qui aveugle la raison, emporte les sens, fait commettre les grandes, les irréparables sottises.

Un moment plus tard, il put s’approcher d’elle:--Il faut absolument que je vous parle, murmura-t-il, bas et vite.

Elle était animée par la danse, échauffée et rouge. Elle était dans le feu de l’action, dans la lumière de sa gloire.

--Bon! je le pensais bien, fit-elle de même.

Excitée comme elle l’était à ce moment, ce lui fut un âcre plaisir d’avoir ce bout de dialogue coupable, là, en pleine fête de mariage... «Ça commençait donc, la vraie vie!»

Elle respira, s’éventa et dit avec calme:

--Tous les appartements sont ouverts, livrés aux invités. Les cadeaux sont exposés dans la bibliothèque, au premier étage.

--Je sais, dit le jeune homme.

--Montez-y, reprit-elle. Je vous y rejoindrai avant un quart d’heure.

Elle le laissa pour s’élancer au bras du docteur qui passait.