Fleur d'Abîme

Part 12

Chapter 123,952 wordsPublic domain

--Eh bien! docteur, vous rappelez-vous notre première conversation à cette soirée des Russes? Vous m’avez dit, ce soir-là, bien des choses intéressantes...

--Elles ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd.

--Dame!

Elle quitta le docteur pour Berthe, qui lui dit:--On ne peut donc pas t’avoir un moment?... Tu es diablement en beauté, ce soir. Ta beauté embellie, ça semblait impossible, et pourtant cela est!... Tiens, tu n’es plus la même... Tu as un rayonnement... insolent!

--Parbleu! fit-elle avec un regard qui tomba de haut et qui faisait la charge de son propre orgueil.

--Allons, adieu, glorieuse! répliqua Berthe... Comme ton mari nous regarde! Est-ce qu’il serait jaloux la veille, Monsieur d’Aiguebelle?

Paul observait en effet.

Le petit Lérin s’approcha de Marie, avec son carreau dans l’œil.

--Vous m’ennuyez, vous, lui dit-elle. Vous avez mis le pied sur ma robe tout à l’heure, et me voilà bien, avec tout ça déchiré!... Enfin, quoi! Qu’est-ce que vous voulez? Oh! je m’en doute... On vous a déjà donné, mon bonhomme.

--Petite monnaie! mâchonna-t-il.

--On a eu bien tort, dit-elle; ça vous fait revenir.

Il passa une lueur vicieuse sous la vitre de son monocle.

--Inscrivez-moi, ma petite Rita!

Elle se demanda s’il fallait se fâcher avec cet imbécile qui en restait aux plaisanteries des jours de réception, des jours de Théramène. Il ne comprenait donc rien, ce ramolli, cette bête brute! Elle le regarda et se mit à rire, prenant le parti d’entrer dans son badinage.

--Vous êtes inscrit, dit-elle... Je les inscris sur mon carnet de bal.

--Premier? interrogea-t-il.

--Comme vous y allez! Je vais vous dire. Il n’y a pas encore de numéros d’ordre... Vous êtes dans le tas.

Il bégaya:

--Un tour de faveur! un tour de faveur!

Et, ravi de son insolence, il s’en fut la conter à Berthe de Ruynet, dont le mari errait comme une âme en peine à travers le parc, où il achevait de fumer une boîte de cigares.

Tout en causant avec Albert, qui, maître enfin de lui, faisait bonne contenance et portait sa peine avec le courage simple et invisible que mettait sa sœur Pauline à subir la sienne,--le comte Paul, pendant ce temps, se sentait envahi par un étrange malaise moral, du caractère des pressentiments.

Il ne raisonnait rien. Il subissait une vague et invincible angoisse, et il songeait obstinément: «C’est singulier, quand je la regarde, je ne la reconnais plus... On dirait une _autre_!...»

--Tu as l’air préoccupé. Est-ce que tu souffres? lui dit Albert. Je te défends bien, par exemple, de n’être pas heureux ce soir!

--Je suis fatigué. Voilà tout, dit Paul. Allons dehors respirer un moment.

Ils sortirent et Paul ne tarda pas à se remettre de son trouble. Le bon air frais le rendit à lui-même. Tu vois bien! lui dit Albert,--c’était subjectif!

La nuit était somptueuse. Sur les velours du ciel, qui étaient les profondeurs de l’éther,--les diamants qui étaient des mondes, scintillaient bleus, verts, blancs et or. Le reflet de la lune sur les vastes eaux de la mer, s’ouvrait comme une avenue de mystère, comme le chemin de l’amour et de la mort.

Les deux hommes causaient, renouvelaient en eux, par l’échange des pensées les plus intimes, leurs raisons de s’aimer. Et Paul était loin de se douter des souffrances de son ami. Ni l’amitié, ni l’amour ne peuvent faire que deux êtres aient tout à fait les mêmes joies, les mêmes peines.

Hélas! les cœurs les plus liés ne sont pas, pour cela, mêlés.

II

Elle vit très bien le comte sortir, engager une conversation avec Albert, dans le parc. Alors, prestement, elle s’esquiva.

Dans la bibliothèque, Léon Terral était seul. Il attendait, bouillonnant d’impatience, s’efforçant de se distraire, examinant un à un les cadeaux étalés sur la longue table.

Au bruit léger de la robe, il se retourna, et pâlit.

--Quelle imprudence! dit-il.

--Vous trouvez! répondit-elle, avec un sourire d’ironie. Vous trouvez?... Les hommes ont peur de tout! Il n’y a pas plus d’imprudence aujourd’hui qu’il n’y en aurait dans un an. Il y en a même moins. Comment voulez-vous qu’on suppose que, le jour même de mon mariage, je viens causer avec vous... d’autre chose?... Tous ces gens-là sont bien trop honnêtes pour ça.

Elle avait une certaine volubilité rageuse. L’excitation de la journée, la fièvre de la danse, le tendu de la situation, tout cela faisait passer dans ses paroles une fébrilité particulière.

Tous deux étaient en action d’attaque et de défense; comme deux duellistes sur le terrain.

De plus, ce jour rappelait à l’ambitieuse toutes les humiliations du passé, parce qu’il les vengeait. Jamais elle ne s’était sentie plus armée, plus mauvaise. Elle était, entre le comte et Léon Terral, comme entre deux destinées redoutables toutes les deux. Qu’elle se tournât vers l’une ou vers l’autre, elle se voyait en guerre avec la vie. Ses narines palpitaient. Un souffle court faisait battre sa poitrine, mais ses yeux avaient des regards ternes, où l’on sentait une âme murée, qui a fermé toutes les issues par où on pourrait l’atteindre. Elle n’était plus que résolution hostile.

En bas, la musique du bal résonnait, cadencée et diffuse. Elle montait en sonorités vibrantes dans le vide du grand escalier. Elle montait aussi, par la fenêtre ouverte, à travers les branches des eucalyptus et des palmiers, violemment éclairés d’en dessous, et détachés, en dentelle claire, sur le noir du ciel.

--Allons, vite, dit-elle, que me voulez-vous? Finissons-en. Je n’ai pas deux heures devant moi, comme vous pensez bien!

Elle ajouta:

--Tenez, regardez, j’ai un prétexte: le bas de ma robe est déchiré. J’ai dit à ce niais de Lérin que c’est lui. Ce n’est pas lui. C’est moi qui ai fait ça exprès.

Léon la regardait maintenant, oublieux de ce qu’il était venu lui dire, ahuri de sa volubilité, de sa présence d’esprit, de son audace. Depuis un moment, il se sentait de plus en plus inquiet. Quelle figure ferait-il si on venait à les surprendre?

Elle vit sa pensée:

--Que vous êtes donc simple!... Voyons, c’est tout naturel. Vous êtes monté voir les cadeaux--qui sont là pour ça. Moi, je suis montée pour arranger ma robe. Je vous rencontre. Nous causons. Rien n’est plus naturel. Ou bien encore: Vous êtes un ami d’enfance. Eh bien! j’avais à vous parler. Parlons, mais vite! J’attends.

La parole était brève; chaque consonne frappait sa voyelle comme un petit marteau, d’un coup sec. La voix crépitait.

Il tourmentait ses gants, les déchirait.

--Oh! Marie! fit-il enfin, Marie! c’est un affreux supplice. Je meurs de regret, de désir, d’amour. Je deviens fou. Je ne savais pas vous aimer à ce point! L’épreuve est faite. Je vois que je ne peux pas supporter la vue du bonheur d’un autre... Eh bien! il en est temps encore... Soyez à moi... mais à moi seul.

La passion l’enflamma. La présence, l’émotion de celle qu’il désirait, cette toilette de mariage qui la promettait à «l’autre», la poussée des sons rythmés de l’orchestre qui activait le battement de son sang dans ses artères, le rêve qui sortait des parfums du bal,--fleurs et femmes,--et jusqu’à cette fenêtre ouverte qui montrait les feuillages enflammés dans le noir, qui laissait entrevoir sur la mer voisine un chemin de liberté ou de mort, tout agissait, à l’insu du jeune homme, sur son être entier, l’emportait, le soulevait...

--Là! je m’y attendais! fit-elle avec amertume. Tiens! tu m’amuses!... Mais il y a dix ans que j’entends de ces beaux discours, mon cher! et que j’y ai résisté. Ça n’est pas pour me noyer tout juste en arrivant au port.

Elle souriait méchamment.

--Ils sont vraiment trop drôles, tous les mêmes, plumage et ramage pareils: «Je vous aime! je vous aime!» L’un le chante avec une voix de fausset, l’autre avec une voix de basse, mais ça signifie toujours la même chose, c’est-à-dire: «Mademoiselle, je désire briser votre vie, vous perdre, plus sûrement que la pire des haines.» Le voilà, votre amour! C’est du joli!... Dites donc, mon petit Léon, c’est tout ce que vous aviez à m’apprendre?

--Si c’est tout ce que vous aviez à me répondre, vous auriez pu vous dispenser de me rejoindre ici, murmura-t-il, les dents serrées. Voyons, pourquoi sommes-nous là, vous et moi, en ce moment?

Elle tenait le bas de sa robe blanche et le déchirait un peu plus, avec beaucoup de soin, en tirait des fils, qu’elle soufflait de sa bouche ronde. Deux doigts en l’air, un fil entre les doigts, elle répondit:

--En voilà une question! Pourquoi je suis ici avec vous? Eh bien! mais, parce que j’ai voulu--je suis franche, hein?--vous retourner un peu le regret dans le cœur; parce que, sans doute, vous ne remettrez plus le pied dans _ma_ maison, où c’est déjà trop d’être venu ce soir...

Elle le regarda d’un œil qui se fit moins dur, où, sous un trouble montant, il vit une sorte de tendre appel, et elle poursuivit, en détachant bien chaque mot, en articulant, selon les principes de Théramène et des autres:

--... parce qu’il m’a plu de vous dire un éternel adieu... parce que, en un mot...

Elle s’arrêta une seconde et acheva:

--Je vous ai aimé!...

Il tressaillit, et fit un mouvement vers elle. Elle se recula un peu et, sur le même ton, reprit:

--Parce que je n’aime pas encore mon mari, et qu’il m’a paru piquant de parler d’amour... _aujourd’hui_,--avec le seul homme qui m’en ait inspiré... jadis.

Elle lui échappait en le frôlant de tout son être. Elle glissait entre ses doigts de manière à l’obliger de forcer l’étreinte.

--Vous êtes terrible, dit-il.

--Non, je me défends, dit-elle... Voyons, mon cher, vous que j’ai toujours préféré à tous, dans mon cœur,--si vous aviez pu, hein? si j’avais voulu, hein? si j’avais été assez sotte pour entendre les choses que vous vouliez absolument me conter, un certain soir de promenade au Bois, pendant que nos mères marchaient en avant? non! ce que vous m’auriez lâché, comme toutes vos autres! Soyez sincère. Est-ce que vous seriez là, maintenant? Vous m’aimez encore, puisque ça s’appelle comme ça, parce que je vous ai aimé, moi, tout autrement; parce que j’ai voulu autre chose, parce que je vous ai tenu, comme ils disent dans la marine, à longueur de gaffe!...

Et comme il avait la mine déconfite:

--Plaignez-vous donc!

Elle se mit à rire.

--Tu sais bien que tu ne donnerais pas ta place, en ce moment, pour rien au monde! Tu es bien trop fier de ce rendez-vous d’amour, avant la lettre, avec une personne comme ta vieille amie!

Tout le drame disparut si vite, quand elle prit ce ton de badinage, qu’il ne put s’empêcher de sourire.

Elle jouait de lui en virtuose.

--Écoutez, mon petit Léon, nous avons encore dix minutes... Venez par là. C’est ma chambre. Laissez la porte ouverte. Bien. Prenez cette boîte d’épingles. Je vais épingler la déchirure. Et causons pendant ce temps... Voyons, qu’avez-vous à dire pour votre défense?

Elle mit dans cette question une caresse d’amie véritable. Elle avait parlé sur un ton sérieux.

Le jeune officier, sa boîte d’épingles à la main, répondit d’une voix sourde:

--Vous m’aimez encore, je le sens bien... Quand vous m’avez annoncé ce mariage que vous faites par calcul, je l’ai, moi, accepté par calcul aussi. Eh bien! tous les deux nous avons eu tort. J’ai trop présumé de mes forces. Croyez-moi, partons! Ce sera plus honnête...

Elle l’interrompit avec âpreté:

--Mais regardez donc la robe, que je porte, et ne me parlez pas, vous, d’honnêteté!

Il poursuivit, comme s’il n’eût pas entendu:

--Je donnerai ma démission. Je tenterai la fortune... Comment, je ne sais pas; je ferai le possible--et l’impossible. On trouve des idées...

--Partir? dit-elle, en piquant attentivement des épingles dans le bas de sa jupe... Vous trouvez ça pratique, vous?... Vous êtes superbe! Voyons, soyez raisonnable...

Elle le regarda, sans lâcher sa robe, une main en l’air tenant une épingle:

--Vous parlez de faire fortune,--eh bien...

Et elle souligna:

--Commencez par là!

Elle laissa retomber sa robe, la fouetta du pied, la regarda derrière elle avec une torsion charmante de son buste:

--Oui, commencez par là!... Et pour vous encourager, je vais vous dire... Vous voyez ce meuble: il est joli, n’est-ce pas? C’est un meuble de famille. Ils me l’ont donné. C’est un bijou. C’est plein de tiroirs, de petits secrets. Eh bien! qu’est-ce que vous croyez qu’il y a là dedans? Rien que vos lettres, bêta, et votre portrait, rien que vous.--C’est compris, n’est-ce pas?... Et, tenez, je vais vous les rendre; comme ça, j’en serai débarrassée, et vous aurez, vous, la preuve de mon amour... Car c’en est, de l’amour, n’est-ce pas? ajouta-t-elle avec une naïveté vraie qui parut à Léon le dernier mot de sa rouerie.

Elle chercha, dans sa poche, sa bourse; et, dans sa bourse, la clef minuscule.

Il attendait, pressé, décidément inquiet. Il murmura:

--On périt toujours par les lettres. Vous faites bien d’avoir peur!

--Peur! moi! dit-elle tout sec. Eh bien! ma foi, tout réfléchi, je les garde!... On ne sait pas...

Elle remit la clef dans sa bourse.

Elle pensait qu’elle aurait peut-être un jour un emploi quelconque à faire de ces lettres, elle ne savait lequel. Elle pensait qu’en réalité il n’y avait aucun danger à les garder. «Tout cela est enfermé. Le comte est un galant homme. Un galant homme, songeait-elle, ne lit pas une lettre, même ouverte, qui ne lui appartient pas. Une femme, ce serait différent. Nous n’avons pas le même honneur.» Elle porta ses regards tout autour d’elle... Serait-ce cette chambre-ci, la sienne,--ou bien celle du comte, toute voisine, qui allait devenir la chambre nuptiale? Si c’était celle-ci, ce serait drôle de se rappeler tout à l’heure cette conversation avec Léon, de sentir que là, dans ce meuble d’aspect vieillot, elle gardait, enfermées, tant de jeunesse, tant de passion,--ces lettres si dangereuses. Elle en vint à se dire: «c’est comme de la dynamite! Je n’aurais qu’à leur montrer ça, et leur vieille maison sauterait!» Cette idée baroque, cette idée de folie, lui plut comme une cruauté possible, un moyen inattendu, féminin, de guerre sociale, une revanche de l’envie, une représaille de la soumission où elle s’abaissait en épousant l’homme dont elle n’aurait pas voulu,--tandis que l’autre était là, ardent, vibrant, désiré, aimé! C’était donc ça, l’amour? Et si c’était cela, il lui échappait!

--Allons, adieu! C’est assez, dit-elle... Tout dépend de vous... Mais c’est assez pour ce soir... Va-t’en!

Il l’enveloppa de ses deux bras. Elle renversa la tête sur son épaule. Il colla ses lèvres aux siennes. Elle eut envie de savoir aimer. Elle songeait: «Pourquoi pas? si celui-ci m’aime! Alors, que le monde croule! Il peut entrer, l’autre, et en finir avec moi. Tant mieux!... Ce serait étrange, et ce serait beau!»

Léon, à ce moment, n’avait qu’à vouloir. Mais son accès de volonté était passé. Elle avait trop raisonné.

Elle l’avait lassé et convaincu... Il voyait maintenant toute l’absurdité de ses propositions. C’est vrai qu’elle était raisonnable. Quelle femme elle pouvait faire, au fond, si judicieuse, si incapable d’entraînement! Il l’admirait d’une façon si réfléchie, à ce moment, qu’il trouva glacial le baiser qu’elle lui laissait prendre sur ses lèvres ouvertes, sur ses dents serrées.

Elle se ressaisit et se releva brusquement.

--Adieu, dit-elle, on vient.--Rangez les épingles.

Ce dernier mot indiquait à Léon ce qu’il devait faire par contenance, si vraiment quelqu’un arrivait.

Elle se sauva. Léon ne tarda pas à la suivre. Comme il était un professionnel de l’adultère, tout ceci ne le changeait guère, et ne l’étonna pas longtemps.

III

Les voitures, une à une, se détachaient du parc sombre; et, des fenêtres du château, on pouvait voir leurs lanternes espacées se suivre, disparues, reparues, au loin sur la route, à travers les branchages noirs.

Albert et Pauline étaient repartis pour Paris, cette nuit même.

Les girandoles suspendues aux arbres du parc achevaient de s’éteindre.

Paul et Marie étaient restés seuls.

Le comte Paul n’était pas homme à considérer le mariage comme un acte de vente qui donne un droit immédiat à la possession.

Délicat et tendre, il n’était pas homme à faire de la nuit de noces, pour la jeune fille, un souvenir d’exigence et de brutalité. Il considérait la femme comme engagée moralement, dans l’avenir et pour toujours, par le mariage, mais non pas condamnée à une dépendance physique soudaine, presque outrageante.

Il pensait en son cœur que la gloire de la jeune fille, l’honneur de l’épousée, c’est d’être vaincue par le charme éternel, au point d’appeler naturellement, comme en un rêve, ce que, éveillée, en pleine réalité, elle repousserait de toutes ses forces, au nom des pudeurs apprises. Ces pudeurs, auxquelles elle doit d’être restée ce qu’elle est, auxquelles elle devra de rester la digne épouse et la chaste mère, aucune loi ne les livre à l’homme. S’il n’attend pas qu’elles soient résolues, comme noyées dans la langueur, dans l’espérance et l’oubli, s’il s’impose par la force et par le droit, il pourra être pardonné, mais il faudra qu’il le soit. Il ne peut se vanter que d’une pauvre conquête, car il a conquis sans vaincre. Il n’a pas fait, en la seconde sacrée, la part de l’âme et de la liberté. Il n’aura pas su créer la tendresse, qui seule fait le don complet et l’union indissoluble.

Pour beaucoup plus de femmes qu’on ne croit, la nuit de noce est restée un souvenir odieux, de défaite rude, humiliante. Beaucoup ont failli plus tard, par pur désir de revanche, presque par fierté, pour s’affranchir par l’union volontaire, c’est-à-dire fière, du mariage infamant. Ce n’est pas pour rien que l’antique poète fait descendre sur les couples amoureux une vapeur qui les cache à tous les yeux, mais qui, transparente pour eux seuls, ne leur laisse plus voir le réel qu’à travers la réelle beauté de leur propre trouble. C’est le mystère qui intervient et divinise, pour créer.

C’étaient là les idées de Paul. Il ne hâtait donc rien. Après les banalités de la fête, il attendait, pour elle et pour lui, pour l’honneur de leur vie à venir, l’émotion naturelle de l’épouse. Il causait avec elle, épiant ses attitudes, ses regards, ses gestes; espérant un signe de lassitude pour l’inviter au repos, un signe de langueur pour la courber dans ses bras. Et rien de cela n’apparaissait encore.

Son pressentiment de tout à l’heure, il l’avait chassé, il ne l’éprouvait plus, il s’en moquait même à présent, mais il ne l’avait pas oublié.

Une fois encore il regarda sa femme, en cherchant s’il retrouverait l’impression singulière de tout à l’heure, quand elle lui avait paru être toute changée, être véritablement une _autre_. Mais non, c’était bien elle, la charmante créature, aux lignes souples, nobles, au profil pur, aux yeux bleus tranquilles. Il n’y avait rien de changé en elle, que l’arrangement de ses beaux cheveux. La douce confiance dans la bonté de la vie le reprit, l’inonda de joie.

Ils étaient maintenant dans la chambre de Marie.

Un moment accoudés ensemble à la fenêtre, ils regardèrent la nuit. Puis il laissa sa tête s’incliner sur l’épaule de sa jeune femme. Elle mit la main sur ses cheveux, les caressa lentement. Il se sentit frémir. Le courant mystérieux du sang se précipita dans ses veines. Il s’y mêla un effluve d’électricité lourde, comme un charme appesanti.

--Marie! murmura-t-il.

Elle murmura:--Mon Paul!

Elle essayait loyalement, dans cette minute, de se rendre à lui, d’oublier l’autre, Léon, qui était bien plus joli, avec sa moustache fine, ses traits réguliers.

«Le bonheur est peut-être ici», se dit-elle.

Mais le bonheur n’est pas un objet dont on s’empare; il est fait des habitudes profondes de l’âme. Elle ne pouvait se transformer en une seconde, se rendre bonne, vraiment loyale,--ni effacer sur ses lèvres le baiser de l’autre, qui l’avait brûlée. Tout son passé était présent en elle. Aucun aveu ne l’avait aboli, ni aucun repentir. Elle ne pouvait pas se donner, malgré son effort; et l’effort vain, maladroit, lui fut pénible, l’irrita contre elle-même et contre lui.

Il crut entendre dans ce mot «mon Paul», qui fut un essai de tendresse, on ne sait quelle musique infinie. Toutes les étoiles du ciel lui descendaient dans le cœur. Le monde était en lui, et ce que ses yeux en apercevaient n’était que le reflet inutile de l’infini qu’il portait, qu’il éprouvait...

--Il faut se reposer, venez, dit-il.

Et la tenait par la main, très naïvement. Ils firent deux ou trois pas ainsi, et elle le trouvait un peu ridicule.

Il n’avait pas la distinction telle qu’elle la concevait d’après les ducs et les marquis de théâtre, dont la noblesse est représentée par une élégance de gravure de modes et un maintien de conservatoire. Le comte Paul avait trop de simplicité et de naturel dans la démarche et dans les gestes pour cette élève de Théramène, et trop peu de recherche dans la coupe de sa redingote. A la vérité, sa distinction physique, un peu subtile et d’autant plus réelle, ne pouvait être sensible qu’à des yeux capables de reconnaître l’expression dans les lignes et de deviner la qualité d’une âme d’après les moindres mouvements du corps. Son visage comme son habitude générale, ne révélait pas aux premiers regards venus toute sa noblesse. Rita trouvait donc le comte Paul beaucoup «moins bien» que Léon.

Encore moins pouvait-elle deviner les délicatesses d’âme qu’il mettait à l’attendre, à l’appeler, bien qu’elle fût à lui. Elle avait une âme si différente de la sienne! Comment! tant d’autres, sans avoir aucun droit, avaient été pressants, offensants, avaient eu des audaces, et celui-là,--qui était le maître,--qu’attendait-il donc? Sa pauvre expérience était déroutée. Ses antécédents la trompaient. Elle le comparait aux débauchés spirituels de sa connaissance et: «il se comporte, songeait-elle, comme on dit que font les imbéciles! Il n’est pourtant pas bête. Qu’y a-t-il là dessous?» Elle interprétait déjà les causes de cette attitude, se rappelait des anecdotes de nuits de noces, riait d’avance de ces choses mystérieuses dont elle avait toujours entendu parler avec des réticences et des rires, et qui pour lui s’enveloppaient d’une sainteté de prodige.

Lui, cependant, se mettait à goûter le charme du retard. Il dit:

--Cette heure est unique dans notre vie à tous deux. C’est la minute sacrée du bonheur incomparable, la minute qui vaut à elle seule qu’on naisse, qu’on souffre et qu’on meure. Savourons-la lentement, pieusement. Rien n’est si doux, rien n’est si grand. Nous sommes au seuil de l’avenir nouveau. Et tenez, regardez, voici le passé. C’est le portrait de ma mère enfant. Voyez comme elle était jolie. Elle avait seize ans à peine.

C’est au-dessus du petit secrétaire où étaient enfermées les lettres, que souriait, dans un beau cadre ovale, le portrait au pastel de la mère de Paul.

Elle répondit: Oh! oui, bien jolie.

Elle n’avait aucune émotion; seulement de la curiosité.

Lui, très ému, prononça lentement:

--Les fils naîtront dans la maison où sont morts les pères...

Elle le trouvait solennel à périr d’ennui.

Elle songeait: «En voilà des histoires! Il ne pense qu’à la famille!»

En quittant le portrait, les regards de Paul s’abaissèrent sur le vieux meuble incrusté.

--Ah! ce vieux meuble! fit-il.

Elle pouffait intérieurement, se disant: «C’est un inventaire!»

--Il m’amusait beaucoup quand j’étais petit. Ma mère l’avait eu de la sienne. Elle a écrit sur la tablette ses lettres de jeune fille. Elle y a enfermé ses secrets de pensionnaire.

Sur ce mot, elle eut un désir imprécis de frôler sans crainte un péril, d’être impertinente sous un voile, de tromper un peu le mari, là, tout de suite. Elle satisfit, sans plus de réflexion, cette envie perverse:

--Maintenant, dit-elle, il contient mes secrets de jeune fille, à moi.

De dire cela, elle éprouva une vraie gaîté. N’était-ce pas, en effet, très plaisant, tout à fait comme dans les comédies? Elle était son propre public et s’amusait beaucoup. Non! était-ce assez réussi!

--Que de choses, dit Paul, il nous conterait, ce meuble, s’il pouvait parler!