Fleur d'Abîme

Part 13

Chapter 133,932 wordsPublic domain

Elle sentit un coup léger la frapper au fond du cœur, comme un avertissement de prendre garde. Qu’il portât son attention de ce côté, ce soir-là, vraiment elle n’avait pu le prévoir. Ce fut pourtant ce qui arriva. On eût dit qu’une divination le guidait. Toute cette histoire, d’ailleurs, vous avait une couleur de roman délicieuse.

Elle voulut maintenant éloigner le péril possible au moyen d’une promesse, et elle ajouta:

--Je vous livrerai tout cela un jour.

Sur cette promesse, qui, malgré elle, répondait trop bien aux paroles de Paul, il lui sembla que le jeu devenait plus intéressant. Après tout, on y pouvait perdre... Mais non; c’était seulement drôle, très tentant, et pas bien dangereux au fond.

--Vous avez eu cette pensée, de vous donner à moi tout entière, dans le passé aussi bien que dans l’avenir?... Ah! chère enfant!

Il n’attachait plus beaucoup d’importance à ses propres paroles, parce qu’un trouble l’avait repris. Il avait entouré de ses bras sa jeune femme. Il l’avait renversée sur sa poitrine. Elle songea que Léon tout à l’heure, juste à la même place, la tenait ainsi; à présent, c’était Paul qui l’étreignait. Eh bien! décidément, elle aimait mieux l’autre; car celui-ci... c’était le maître.

Un sourire mystérieux écrivit au coin des lèvres de la jeune fille quelque chose de ses arrière-pensées. Il le vit, et songea que toutes les femmes, sans exception, sont des énigmes, redoutables à elles-mêmes.

Elle lui devait pourtant une réponse, et elle se taisait. Il insista, sans trop y songer:

--Tu m’ouvriras toute ton âme? Tu es donc bien mienne, toute mienne?

--Oui, oui! dit-elle vivement, d’une voix sèche.

Au contraire de lui, elle savait très bien de quoi elle parlait. Maîtresse d’elle-même, elle ne lui répondait pas dans le ton de sa langueur. Même en ceci, elle sentait quelque péril.

Il ne voyait pas venir le trouble qu’il attendait pour l’emporter passionnément. Alors il voulut gagner du temps, attendre encore, pour l’amener à quelque réponse qui permettrait un élan. Et par pur badinage:

--Si je voulais, dit-il, que ce fût tout de suite, il faudrait bien me les montrer, vos trésors, vos souvenirs de petite fille? Songez-vous que je suis le maître, le maître absolu maintenant?

Cette insistance, décidément, ne lui parut pas naturelle. Vrai, elle eut peur, et un frisson la remua. Tous deux en furent charmés. Il la serra plus fort contre lui. Toutefois elle voulut changer le sujet de la conversation.

--Vous avez, dit-elle, une voix pénétrante, un timbre si doux, si enveloppant!... J’adore votre voix!

--Ah! dit-il. Eh bien! donc, que peut-on refuser à une voix qu’on adore?

Et d’un ton de commandement enjoué, comme s’il eût voulu amuser une toute petite fille:

--Ouvrez ce secrétaire, Madame, je vous l’ordonne!

Sous cette broderie de marivaudage, comme derrière un écran, il y avait un drame qu’elle était seule à connaître. C’était charmant et terrible!...

Elle sentit si bien la double impression, que son sourire léger se dessina mieux au coin de ses lèvres, en même temps qu’une pâleur à peine sensible courut sur ses joues. Il vit tout cela, et une inquiétude aussi vague que ce sourire, aussi fuyante que cette pâleur, le traversa. Alors, voulant en finir, elle avança ses lèvres sans avancer la tête... Il y appuya les siennes brusquement, et, quand il les quitta, elle lui dit étourdiment, avec sa vraie nature:--«Tu es délicieux!» Il fronça le sourcil. L’accent dont ce mot fut dit, dont ce tutoiement inattendu fut lancé, le mot lui-même, tout lui déplut. Mais elle, se croyant sûre désormais de tous les triomphes, persuadée qu’avec une moue attirante des lèvres on vient à bout de toute la puissance et de tout le génie des hommes, elle recommença son manège. Leurs lèvres se reprirent. Il les quitta encore, pour la regarder, dans l’ivresse de l’avoir à lui, pour jouir de son visage, pour prendre, avec le regard, sa beauté,--la grâce de sa bouche, du contour de ses joues, la splendeur de ses cheveux. Elle, alors, se voyant ainsi admirée, ferma les yeux, afin de lui montrer l’attrait de l’abandon, du sommeil surpris, de la nouveauté; pour qu’il la vît comme il ne l’avait jamais vue encore.

--Oh! disait-il. Oh! mon Dieu!... Et tu es à moi!

L’ivresse en lui montait. Il allait cesser de s’appartenir...

Elle était toujours là, comme pâmée, comme morte,--parfaitement insensible au fond,--et songeant dans sa langue: «Demande-moi tes lettres, à présent! Tu penses bien à ça, mon bonhomme!»

Lui, se perdait dans cette réalité plus vaste que tous les rêves, dans l’éternelle minute de l’amour, qui allait suivre, qui commençait. Et fou, ivre, chancelant dans sa force atteinte, il l’entraîna...

Alors, triomphante et moqueuse, elle trouva «impayable» toute la comédie qu’elle venait d’imaginer, de conduire finement, qui allait se dénouer à la manière de toutes les comédies, et un petit rire lui échappa.

C’était un petit rire sec, faux, nerveux, méprisant, bien étrange,--celui que dut avoir Dalila, lorsqu’elle vit Samson ridicule avec sa tête rasée.

Paul s’était arrêté, glacé tout à coup, immobile, comme frappé de stupeur. Elle le regardait sans comprendre. Il parut revenir à lui des profondeurs d’un songe, avec cet air des somnambules qu’on réveille subitement.

Il croyait devenir fou. Il avait eu, comme dans un bateau qui chavire, une sensation de bascule, de retournement complet de toute chose en lui et hors de lui. Il était devenu pâle, tout blanc, pâle comme là mort même. Il passa la main sur son front.

Réellement, elle le crut frappé d’une attaque de folie:

--Paul, Paul, mon Dieu! Paul! qu’avez-vous? Répondez-moi, Paul, qu’y a-t-il?

Il chancelait, mais cette fois comme un homme blessé, touché à mort.

Il parla, et ses paroles, comme sa voix, sonnèrent la folie.

--J’ai cru, dit-il, j’ai cru que vous veniez de rire. Non, n’est-ce pas? Je me suis trompé? Il _faut_ que je me sois trompé.

Il espérait vraiment être fou, s’être imaginé entendre ce rire... C’était une hallucination? un souvenir de ce que lui avait dit sa mère? cela lui revenait dans la folie?

Mais non, c’était bien elle qui avait ri, de ce rire qui longtemps avait fait horreur à sa mère. «C’est vrai, songeait-il effaré, c’est un rire faux, sans âme, un rire qui révèle toute une nature. J’avais eu ce soir un pressentiment. Je suis en face d’un être double. Il y a ici une erreur sur la personne... J’en aimais une autre, pas celle-ci!»

Ce rire, en un tel moment, au moment où la pudeur des vraies vierges frissonne, muette,--ce rire d’audace, d’insolence, de science du mal,--lui demeurait inexplicable.

Il se sentait en présence de l’ennemi. Toutes ses volontés de croire furent anéanties en lui. Son esprit de doute, de soupçon, qu’il terrassait tous les jours, se déchaîna. Pourquoi avait-elle ri?

Qu’elle fût perfide, il venait d’en avoir la révélation foudroyante, mais il cherchait où était la perfidie dont elle s’égayait en ce moment.

Elle continuait à le regarder et à ne pas comprendre.

Tout avait disparu pour elle, excepté l’égoïste pensée: «Quel moment terrible à passer seule, avec un homme en délire!»

--Paul, Paul! revenez à vous, je vous en prie. C’est moi, Paul, c’est moi qui ai ri... Vous plaisantiez... Alors j’ai ri... Non, non, pas ces yeux-là, je vous en conjure! pas ce regard fixe... Regardez-moi comme tout à l’heure, bien doucement...

De nouveau, il passa la main sur son front. Pourquoi, pourquoi avait-elle ri?

Quelque chose de mystérieux s’était accompli en lui. Il avait eu comme une révélation occulte. Il crut même, plus tard, que la vision qu’il eut à ce moment de la réalité affreuse, fut une sorte de miracle en sa faveur.

Et rentré en lui-même, maître de lui et d’elle, d’une voix mordante, impérative sans rémission:

--Ah! c’est vous qui avez ri? dit-il, comme il eût conclu dans une affaire importante, mais très ordinaire.--Eh bien! alors, ouvrez-moi ceci.

Il frappa, du plat de sa main, sur le petit secrétaire, qui fut ébranlé tout entier dans ses vieilles boiseries, dans ses vieux tiroirs secrets.

Elle comprit qu’elle était perdue, à moins d’un miracle.

Elle fit appel à toutes ses énergies de défense: «Du sang-froid!» songeait-elle, avec la fugitive satisfaction de jouer un rôle de bravoure dans une si terrible scène.

Que faire? Il attendait, l’œil fixé sur elle.

«Ah, je suis sauvée!» pensa-t-elle tout à coup. Elle venait d’imaginer un expédient.

Elle fit semblant de chercher, au fond de sa poche, la clef, et de ne pas la trouver. Elle la trouvait fort bien; elle la tâtait, afin de la laisser au fond de cette poche d’où elle retira ostensiblement sa bourse en mailles d’argent. Cette bourse, elle l’ouvrit alors, comme pour y prendre la clef, puis, l’ayant refermée d’un mouvement brusque, comme si elle eût changé d’idée, elle la lança par la fenêtre ouverte.

Il y fut trompé. Machinalement, en haussant les épaules, il sortit.

Ce n’était vraiment pas difficile à retrouver, une bourse de métal, luisante au milieu du gravier, sous cette fenêtre au clair de la lune...

Dès qu’il fut sorti, elle prit la clef dans sa poche. Mais qu’allait-elle faire des lettres? Comment les détruirait-elle? Elle n’aurait pas le temps. Bah! elle les ferait disparaître, n’importe comment. L’essentiel était de les ôter de là.

A peine avait-elle ouvert le meuble, que Paul rentra. Il n’avait pas descendu trois marches, qu’il s’était ravisé:

«Sot que je suis! C’était une ruse de guerre, comme en ont toutes ces femmes-là!»

Et en rentrant, il dit:

--Après ce trait-là, tout est bien fini: vous êtes jugée. Je vous vois clairement, tout entière. L’idée que vous avez eue là, vous classe. Je n’ai pas besoin d’autre document, comme on dit aujourd’hui; je connais la catégorie de créatures à laquelle vous appartenez. J’en ai beaucoup vu. Je les plains beaucoup... Elles ne savent pas où est le bonheur.

Il parlait d’une voix tranchante, nette, avec une terrible possession de soi-même.

Elle avait espéré une scène de violence. Elle s’était vue déjà, avec une espèce de volupté, prise aux cheveux, renversée, traînée à terre, tuée peut-être! Il fallait en rabattre. Elle le considéra avec surprise, comme un objet tout nouveau pour elle.

Il prit les lettres dans le tiroir, approcha un flambeau, se mit à les lire.

Elle, assise dans un fauteuil, s’accouda, la tête dans ses mains, réfléchissant.

«Comment se fait-il que j’aie perdu la tête à ce point? se disait-elle. J’ai mal joué. J’aurais dû ouvrir moi-même, et tout avouer--puisqu’il n’y a rien d’écrit là, que d’avouable, au bout du compte. A mon âge, on doit bien supposer que j’ai dû avoir... un rêve de jeune fille!... Si j’avais avoué, il serait, en ce moment même, à mes pieds.»

Lui, à mesure qu’il lisait, il comprenait tout. Il voyait, au ton de ces lettres, à mille détails, la vie bohème de cette fille, sa misère morale, ses ambitions âpres et mesquines, ses relations, ses façons de dire et de faire, sa tenue habituelle,--tout enfin. Pas de Dieu, soit! mais pas d’idéal; rien. Des désirs futiles, auxquels on répondait par des paroles creuses; des plaisanteries sur des choses sacrées; un langage dépenaillé, toute une friperie d’argot et de blague,--le néant le plus affreux, caché sous les formes les moins nobles. On devinait là son goût de luxe sans propreté, même un désir de lucre, et, devant toutes les jouissances matérielles, la basse envie, l’envie toujours.

Il donnait même, çà et là, des conseils, le naïf, maladroit et trivial auteur de ces lettres; il révélait ainsi complètement toute l’âme de sa digne bien-aimée; et, par instants, sa passion de collégien exaspéré s’exprimait en termes hyperboliques, à la fois métaphysiques et réalistes, du plus singulier effet.

Au bout d’une demi-heure:

--C’est bon; je vois ce que c’est, dit-il. Tous les faits de votre passé me sont obscurs, et je ne les saurai sans doute jamais; mais la qualité de votre âme est définie: je la connais, et cela seul importe!... Allons, je suis sauvé de vous; un peu tard, mais enfin!

Il la regarda, et reprit:

--Quel est-il? cet homme qui vous appelle Rita?

Il s’interrompit:

--Tenez, c’est à vous cela. Je vous engage à vous en défaire. Mettez-moi ça au fumier.

Il rejeta, sur ce mot, les lettres sur la tablette, et poursuivit:

--A-t-il été votre amant? Les lettres semblent dire que non, et, si vous me les aviez confiées, je vous aurais peut-être crue. Mais vous ne pouviez pas me les confier!... Par malheur pour vous, votre terreur, votre ruse manquée ont été plus sincères. Et voici ce qu’elles m’apprennent...

Il s’arrêta, et prononça lentement:

--C’est l’âme,--en vous,--qui est déshonorée!

Elle sentit que ce mot, terrible, était vrai. Elle tressaillit, muette, farouche, repliée, impuissante.

--Le reste! ajouta-t-il encore, avec un geste d’insouciance. Le reste...

Son geste voulait dire: «Je m’en moque, car ce n’est rien auprès du déshonneur de l’âme!»

Elle se sentait dans les yeux, du feu, mais pas de larmes. D’ailleurs, elle ne voulait pas pleurer devant lui. Elle pensait: «Par où échapper?»

Peut-être, à ce moment, eût-elle pu le reprendre, si son orgueil eût fondu, si elle eût éclaté en aveux, pris cet homme pour confesseur, fait appel à toute sa noblesse, à sa pitié pour la faiblesse et la souffrance humaines. L’orgueil, au contraire, s’endurcit en elle. Il la raidissait. Elle n’acceptait pas de vainqueur. Elle voulait triompher par ses moyens à elle. Si elle devait venir à bout de cet homme quelque jour, ce serait autrement.

Il fit quelques pas à travers la chambre:

--Tenez, j’aimerais mieux cent fois une fille trompée, dont le cœur serait resté pur,--oh! cent fois!--J’aimerais mille fois mieux un être passionné, trahi par son tempérament, qui donne et qui redonne tout, parce que la vie l’appelle... Vous, vous êtes de la race froide, de la race qui trompe, par calcul et par jeu, en escomptant l’entraînement des autres...

Il haussa encore une fois les épaules:

--Peut-être bien êtes-vous vierge!... C’est même probable.

Et campé devant elle, la regardant en face:

--Et après? dit-il.

Il s’éloigna.

Ses yeux rencontrèrent un portrait du comte d’Aiguebelle, son père, qui faisait pendant à celui de la comtesse. Le souvenir lui vint de la femme mauvaise qui avait dévasté la vie de son père, celle de sa mère,--rompu les liens de sa famille, mis sa propre jeunesse sous la perpétuelle crainte d’être à son tour le vaincu d’une créature de mensonge. Il s’était gardé jusqu’ici. Et maintenant il était pris, à son tour, au piège redouté. Mais le piège s’était détendu à temps. Son bonheur, il est vrai, était perdu, mais sa dignité était sauve. Comme le fauve pris par le pied, il rongerait sa chair, pour reconquérir sa liberté un jour. Il ne s’avouait pas vaincu. Il se retourna contre la traqueuse, avec une rage froide, concentrée. Du bout de la chambre, il revint sur elle, tout contre elle, qui était assise, la face toujours cachée entre ses mains; et, la dominant de toute sa hauteur, il laissa tomber sur sa tête son mépris avec ces paroles:

--Vous ne me tromperez plus, jamais. Je vois tout, je sais tout. Tenez, je devine même qu’il ne vous a pas déplu, pendant un moment, de jouer avec le péril, autour de ces lettres... Vous pensiez qu’au besoin vous détourneriez mon attention, c’est-à-dire le danger, avec vos caresses... Est-ce bien cela?

Elle songeait: «Comment a-t-il pu voir?»

Il poursuivit, avec une ironie calme, en reprenant sa promenade à travers la chambre:

--Charmante idée, ma foi; imagination de vierge dépravée, qui veut se donner le rêve de l’infamie dans l’honneur, et du péril en pleine sécurité!

Elle admirait qu’il la devinât si bien. Elle en était effrayée, comme d’un sortilège.

Il répondit à sa pensée:

--Oh! ça n’est pas difficile à deviner, tout ça, une fois qu’on sait qui vous êtes. Un bout de ce fil-là donne tout le peloton. J’ai connu de vos pareilles, je vous dis.

Il souriait, comme joyeux, vraiment, de sa découverte:

--Je vois tout, tout! en détail!... Et quand vous avez cru m’avoir trompé, abaissé; quand vous m’avez cru aveugle et sourd, désarmé, dans le trouble de ma passion stupide,--alors, vous avez ri!--Rire de moquerie, car vous me trouviez bien sot! rire de victoire, car vous triomphiez! rire téméraire, imbécile,--qui m’a parlé, mieux qu’une parole!... Il faudra vous méfier de ce rire-là... il aurait dû me renseigner plus tôt... Mais il paraît qu’avant ce soir je ne prêtais pas à rire:--je ne l’avais jamais entendu!

Il vint s’asseoir près d’elle, comme pour causer, paisiblement, de choses quelconques. L’âpreté de l’accent contrastait maintenant avec la tranquillité d’allure de sa parole:

--Vraiment, vous aviez bien joué, jusque-là, votre rôle. Parole d’honneur, les théâtres vous envieraient! Eh bien, ma chère demoiselle, je ne veux pas, moi, être raillé; je ne veux pas, moi, que vous triomphiez... Écoutez bien ceci: Vous n’avez pas de mari. Je ne suis pas votre mari. Il n’y a entre nous qu’un chiffon de contrat. Moralement, je le déchire. Vous n’êtes pas la femme d’un homme de mon cœur et de mon nom... Les enfants de ma race n’auront pas cette mère!

Elle s’était retournée à demi vers lui. Il avait relevé la tête. Elle ne le regardait pas. Elle l’écoutait, un coude sur la tablette du meuble ouvert, le menton dans sa main, le regard dur, rêvant aux revanches,--résignée, par force, au présent.

Il lui toucha le bras, du bout de son doigt:

--Regardez-moi bien!

Elle le regarda, d’un regard neutre, où tout semblait mort.

Il dit:

--Vous comprenez, nous devons prendre quelques petits arrangements. Voici donc ce que je vous impose: l’hypocrisie. Ça ne vous sera pas difficile... J’aime ma mère plus que tout au monde, et aujourd’hui plus que jamais. Il faut qu’elle soit heureuse... Si elle savait ce qui se passe en ce moment dans la maison de son fils, elle en mourrait!... Elle n’en saura rien. Je le veux... je vous impose de la rendre heureuse, à force de ruse habile, et de mensonge... J’entends que vous trompiez tout le monde,--excepté moi. C’est bien clair, n’est-ce pas?

Elle se taisait.

--Mais répondez donc!

Elle se taisait toujours, l’air hautain et dur.

Une fureur inouïe le secoua. Il crispa ses poings et serra les dents; et, terrible, il gronda:

--Ça sera comme ça,--ou j’étrangle!

Il lui montrait ses deux mains ouvertes, crispées en crochets, pareilles à des serres.

--Oh! je n’ai jamais peur! fit-elle.

Et après avoir cherché et pesé son mot:

--J’obéirai, dit-elle tout sec.

Elle était sans crainte, mais elle préparait les lendemains; et, pour cela, cette promesse d’obéir, faite sur ce ton d’insolence et de révolte, fut la seule concession qu’elle trouva.

--Vous obéirez? C’est heureux! fit-il. Allons, bonsoir; je vous souhaite le doux repos que donne une conscience pure. A demain!

Il la quitta.

«C’est bien cela, songeait-il: ruse, mensonge, orgueil, orgueil surtout!... Il me faudra un gant de fer.»

A peine hors de sa présence, il se sentit défaillir, sous l’écroulement de son bonheur, mais il marcha jusqu’à sa chambre et se jeta, tout vêtu, sur son lit. Au milieu du pêle-mêle de ses pensées affreuses, celle-ci reparaissait toujours dans un demi-rêve: «Si elle pouvait avoir l’idée d’aller se noyer, est-ce qu’il ne faudrait pas la laisser faire?... Allons, allons, c’est une autre que j’aimais. Voilà ce que je dois me dire. Il y a erreur sur la personne, répétait-il... Mais comment peut-on se laisser aveugler à ce point?--Oh! la passion!»

Quant à elle, elle se déshabilla lentement, et tout de suite, se mit au lit.

Elle renonçait à penser. Tout cela était fatal, et trop fort, décidément, trop compliqué... «Non! quelle affaire, mes amis! et que de bruit pour trois chiffons de papier!... Qu’est-ce que dira cette folle de Berthe?... Elle n’en reviendra pas!... Je suis sûre qu’il n’y a, en France, qu’un seul homme comme ça. Et j’ai eu la veine de tomber dessus! Vrai, c’était fait pour moi!... Était-il beau tout à l’heure! C’est un homme, un vrai, ça, et crâne, encore!... Bah! je le ramènerai. C’est ça qui sera amusant!... Le bonheur de la mère, c’est la planche de salut,--et solide; il faut s’y tenir... Je ne peux pourtant pas songer... aux inscrits, avant d’avoir fait la conquête de mon époux... C’est bien drôle!...»

Et comme il arrive après les morts, après les désespoirs, les grandes épreuves, lasse de tant d’émotions et d’aventures,--elle dormit, cette nuit-là, d’un sommeil d’enfant. D’ailleurs, il fallait ça, pour être jolie dès le lendemain, et engager la bataille.

IV

Le comte Paul, à son réveil, après un somme pesant et court, eut toutes les peines du monde à reprendre conscience de la vie... Que tout cela fût vrai, c’était impossible. Et de même que certains rêves impressionnent l’âme plus fortement que la réalité, de même, aussi fortement, cette réalité l’impressionnait comme un rêve.

Il alla s’accouder à sa fenêtre ouverte. Septembre rayonnait. L’éternelle verdure des pins, des eucalyptus, des palmiers donne aux automnes de Provence des gaîtés de printemps. Aucune mélancolie ne venait des choses. Le soleil, levé depuis une heure, resplendissait sur la mer et sur les salins. Le paysage familier parla tendrement au cœur du jeune homme. De quoi? de son enfance, écoulée parmi ces arbres et ces rochers, dans cette nature paisible et câline. Il se revit courant avec Pauline, parmi les bruyères; cherchant, dans les touffes du thym et du romarin, le prie-dieu et la sauterelle, ou, sur le tronc rugueux des pins, la cigale, toute dorée comme les perles de la résine.

Pauvre petite Pauline! il revit ce doux visage mélancolique. La veille encore, il l’avait vue, triste comme toujours... plus triste peut-être... Et il secoua la tête, en songeant: «C’était une affection sûre, celle-là! Qu’est-ce donc que nos cœurs et nos destinées? Pourquoi ne l’ai-je pas aimée, cette noble créature, cette chère sœur de mon ami? N’avais-je pas pour elle de la tendresse? Oui, certes... Et,--chose affreuse!--cette tendresse même m’a empêché d’avoir pour elle de l’amour! Quelle idée singulière avais-je donc de l’amour? Elle m’aimait peut-être... et c’eût été le bonheur, le mien, celui de ma mère... Tandis que maintenant... maintenant..., l’autre est là! quelle autre?... une étrangère, vraiment, puisqu’elle n’a rien de nos cœurs, de nos éducations, de nos âmes!»

Il revit en pensée celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’appeler Rita,--et, aussitôt tout le charme du jour commençant, du paysage aimé, s’attrista, s’enveloppa d’une mélancolie que la saison ne lui donnait point.

A ce moment, le landau sortit des remises. Paul se rappela que sa mère et sa sœur s’étaient promis de partir de très bonne heure pour Hyères, malgré les fatigues de la veille. Il les vit en effet, monter en voiture... s’éloigner... «Pauvre chère maman! si elle savait!...» A cette idée, il sentit son cœur défaillir, mais il se roidit, et reprit le cours de ses réflexions, en les dirigeant, cette fois: if refit le procès de Marie Déperrier et, de nouveau, il la condamna. Il conclut en dernier ressort qu’il devait avant tout, maintenir l’attitude qu’il avait prise. Certainement, elle essaierait de le reconquérir. «Mais, se dit-il, si j’avais le malheur de céder, je serais perdu! Je me mépriserais, et elle me mépriserait elle-même. La lutte deviendrait entre nous une lutte d’égaux; je perdrais sur elle l’autorité morale; ce serait l’âpre querelle quotidienne installée chez moi. Je dois garder ma supériorité, c’est-à-dire ma liberté; il le faut. Il faut, à tout prix, qu’elle me demeure étrangère!»

Et comprenant que, malgré tout, cette lutte serait, par moments, difficile, il se donna à lui-même sa parole d’honneur de rester libre de cette femme; de résister à tout désir de pardon, à toute suggestion d’indulgence, même devant les apparences du repentir; il alla jusqu’à admettre d’avance qu’il serait injuste, au cours de la vie quotidienne, plutôt que de se laisser vaincre. Il arma pour toujours de parti-pris sa dure volonté.