Fleur d'Abîme

Part 14

Chapter 143,871 wordsPublic domain

Il se déshabilla, passa sous la douche, mit un costume d’intérieur, et, une cigarette d’Orient entre les doigts, il se dirigea vers la chambre de sa femme. D’un mouvement instinctif, il s’apprêtait à jeter sa cigarette. Il la garda. Il fumait, à l’ordinaire, devant elle. Eh bien! il fumerait dans sa chambre, comme il le faisait en sa présence au salon. C’était une contenance, et dédaigneuse.

--Entrez! dit-elle au coup léger qu’il avait frappé.

Elle était au lit, parmi les dentelles.

--Vous avez bien dormi, j’espère?

Elle ne répondit point.

--Moi, pas, reprit-il. J’étais nerveux. J’ai dû réfléchir, régler en esprit beaucoup de choses.

Et, voulant trancher dans le vif:

--Pour commencer,--la question d’argent... Voici le premier semestre...

Il déposa sur la cheminée un petit portefeuille.

--Vous trouverez là quelques billets... vos appointements.

Sur ce mot elle tressaillit, intérieurement, et n’en laissa rien paraître.

Elle était déroutée par l’attitude de cet homme. Que devait-elle faire? Elle aussi croyait avoir rêvé. Mais non, tout était bien vrai. L’impossible lui était arrivé. Le hasard, le destin, du premier coup l’avait livrée, et désarmée. Maintenant, elle appartenait en esclave à cet homme qui entrait chez elle, méprisant, la cigarette aux doigts, dans sa chambre à coucher... De ses droits de mari, il n’acceptait que ce droit outrageant d’être là; et, seul entre tous les hommes qu’elle connaissait, il n’implorait plus rien d’elle, ni regard, ni sourire,--mais il exigeait, il imposait l’obéissance.

Avoir été ainsi vaincue du premier coup,--c’était bien surprenant et c’était bien dur. Incertaine du parti à prendre, elle s’abandonnait à l’étonnement, attendait qu’une circonstance lui indiquât la voie à choisir.

Il fumait, réfléchissant, assis près de la fenêtre; il ne la regardait pas; il suivait de l’œil la fumée légère ou regardait, à travers les vitres claires, les oiseaux qui voletaient, piailleurs, dans les platanes, les hirondelles qui passaient, de temps à autre, en flèches... et la mer bleue, là-bas, tachetée d’écumes blanches.

Un abîme séparait ces deux êtres jeunes qui avaient cru se rapprocher, jusqu’à mêler, pour toujours, leurs vies.

L’idée vint à Rita que peut-être?... Car enfin...

Elle s’accouda, laissant à dessein glisser un bout d’épaule hors des dentelles, et prononça lentement:

--Je n’ai rien dit encore depuis cet affreux moment où vous avez voulu voir ces lettres... qui n’appartenaient qu’à moi.

Il releva la tête. Une réplique violente et amère lui vint aux lèvres. Il s’ordonna à lui-même de se taire, d’écouter.

--Vous avez voulu voir ces lettres. Vous les avez vues. Où est mon crime? J’ai vingt-quatre ans: je ne vous ai pas attendu, c’est vrai,--avant de savoir même que vous existiez--pour rêver, pour désirer l’amour. Il y a huit ou neuf ans que j’ai ce droit-là. Vous auriez pu vous le dire. Mais non... Il vous plaît mieux de me reprocher d’avoir eu un cœur, comme toutes les jeunes filles, à l’âge même où le cœur s’éveille, où les rêves commencent. Est-ce là mon crime?... Non. Est-ce alors d’avoir gardé ces lettres? C’est une faiblesse, j’en conviens, mais c’est une faiblesse d’enfant,--oui, un enfantillage. Ne vous avais-je pas promis de vous les montrer un jour ou l’autre? Je l’aurais fait à coup sûr, mais seulement après des confidences qui vous auraient préparé à tout connaître, sans colère et sans mépris, tout mon passé. M’accusez-vous de ne pas vous l’avoir dit, ce passé où il y a des douleurs, pénibles à avouer, mais non pas une seule faute? Je vous réponds: Me l’avez-vous seulement demandé? Et comme je savais que bien des choses, dont je ne suis point responsable, vous déplairaient pourtant, ne trouvez-vous pas naturel et même légitime mon silence? C’est de l’héroïsme qu’il eût fallu avoir, pour courir, spontanément, le risque de vous éloigner de moi? Eh bien! je l’avoue, je me suis consultée un moment. Je n’ai pas su pousser la sincérité jusqu’à dire, au risque de vous perdre, ce que vous ne demandiez pas...

Elle s’arrêta; puis, la main sur ses yeux où montaient des larmes, elle acheva, d’une voix pénétrée et basse:--Je vous aimais trop pour cela!...

Il se taisait, immobile, l’œil sur le vide ouvert devant eux.

Elle le regarda entre ses doigts légèrement écartés:

--Vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte, de vous parler ainsi, en ce moment, si tôt après vos insultes! Car, j’en conviens,--j’ai une nature rebelle, un peu sauvage. Je n’ai jamais plié devant personne... Tout mon orgueil, depuis hier au soir, est en révolte. C’est pour cela que je me suis tue. Mais maintenant, voyez, je parle, vaincue, soumise, parce que je comprends votre douleur... et je ne veux pas que vous souffriez plus longtemps!

Il regardait toujours dans le vide, avec cet œil vitreux de ceux qui ont tout perdu--et dont le songe voit par delà la vie. Les paroles qu’elle murmurait arrivaient tardivement à son intelligence. Il les comprit un moment après qu’elle eut fait silence. Et déjà il se demandait si, en effet, elle n’avait pas raison, s’il n’avait pas des exigences trop hautes, s’il avait le droit de condamner si vite, si absolument. Ah! qu’il est difficile d’être juste! Et il voulait l’être. N’avait-il pas obéi à un coup de passion rageuse, jalouse? Oh! s’il pouvait retrouver, en elle, une excuse; et, en lui, le pardon! S’il pouvait retrouver le bonheur entrevu la veille, le même, ou seulement quelque chose de ce bonheur, rêvé durant deux années.

Il jeta dans la cheminée la cigarette qu’il avait apportée avec un parti pris de désinvolture et même d’impertinence.

Le souvenir de sa mère lui traversa le cœur. Si les choses restaient ainsi, pourrait-il lui cacher longtemps le malheur de sa vie? Certes, pour la malheureuse mère, c’est la réconciliation qu’il fallait. Dans son cerveau, lassé par l’insomnie, les détails de la scène affreuse de cette nuit s’estompaient, affaiblis. Il n’avait plus l’énergie physique nécessaire pour interpréter les faits, les rapprocher, les presser, en faire jaillir tout le sens.

Elle devina que son silence disait une hésitation.

Que devait-elle faire, pour influencer son juge?

Elle cachait toujours son visage avec ses mains. Elle comprit que Paul la regardait. Alors, pour jouer mieux son rôle, elle plongea tout à coup son visage dans les coussins, entre ses deux bras nus, avec un sanglot volontaire. Elle sentit avec joie que de vraies larmes coulaient sur ses joues et que ses épaules s’étaient découvertes. «Car enfin, songeait-elle, il n’est pas en bois, le bonhomme!» Ses grands cheveux cendrés serpentaient de tous côtés autour de sa tête. Un rayon vint toucher sa nuque, les changea çà et là en or flamboyant. Sa chair prit les transparences exquises de la vie jeune, mystérieuse, attirante. Il la regardait toujours et elle le sentait bien. Les tentations qui étaient en lui, elle les savait. On n’attend pas, durant deux années, une jeune fille, on ne l’aime pas jusqu’au mariage, pour renoncer à elle subitement, à tout jamais, dès le contrat signé, sans quelque révolte de l’égoïsme physique. La passion grondait, dans ce mari pris au piège. Et quand bien même il voudrait la chasser demain, ne devait-il pas désirer encore,--comme tous les autres hommes,--avoir fait d’elle sa maîtresse d’une heure? Mais comme il était naïf et bon,--cela l’engagerait, celui-là! Et si?... Oui!... Pourquoi pas?--Elle était bien sûre d’une chose, c’est qu’il ne chasserait jamais plus la mère d’un d’Aiguebelle... Dans l’émouvante idée de maternité, elle ne voyait qu’un moyen de défense et d’ambition.

Elle cria, la voix étouffée dans les coussins:--Paul! Paul, ayez pitié! pitié de moi... et pitié de vous-même!... Ayez pitié!... Ne me rejetez pas, du haut d’un ciel, dans l’abîme!

Et, comme poussée par un irrésistible élan, elle se leva alors, se jeta hors de son lit, demi-nue, les cheveux enflammés de soleil, et se précipita à ses genoux... Il s’était levé, le cœur bondissant... Il allait tout oublier. Il oubliait tout, puisqu’il ne songeait pas à s’étonner de voir une jeune fille aussi prompte à se montrer ainsi...

La beauté l’attirait à lui, triomphante, d’une invincible puissance. Dans la débâcle de sa volonté, de ses idées, il voulut, pour se rejeter loin d’elle, invoquer en lui son mépris de la veille. Mais les raisons de ce mépris se faisaient toujours en lui plus éparpillées, plus diffuses, plus impossibles à ressaisir... Il ne les voyait plus. Mais il savait encore qu’elles existaient. Alors il se dit:

«Eh bien! qu’importe? Pourquoi pas? Pourquoi ne pas la traiter en courtisane? Pourquoi?... N’est-ce pas la pire vengeance? N’est-ce pas lui infliger la dernière des hontes, que de profiter de mes droits, tout en restant dégagé d’elle?»

Ainsi la bête commandait l’esprit qui, n’avouant pas sa défaite, se répétait les suprêmes sophismes de la dignité et de la liberté expirantes.

Rita leva vers son mari ses yeux bleus, noyés de larmes, lui montra ses joues ruisselantes. Il regardait cette femme courbée à ses pieds,--si belle, si touchante à la fin! Les larmes lui allaient bien. «Je me suis trompé, songea-t-il.--Tant de beauté, de charme, la clarté d’expression de ce visage, ne peuvent pas cacher les noirceurs que j’ai cru deviner. C’est impossible.» Il s’inclina pour la relever. Elle tendit les bras vers lui. Ces beaux bras nus, il les prit dans ses mains, et se sentit frémir de la tête aux pieds.

Alors, pour l’achever, elle cria:

--Au nom de ta mère, Paul! au nom de ta mère!

C’était la note fausse, puisque, sur ce mot, il s’aperçut qu’elle était à moitié nue. Il conçut qu’elle voulait s’aider d’un nom sacré, cacher sous ce nom un essai de séduction impudique. Une jeune fille pure, injustement accusée, se serait-elle défendue ainsi, comme une Phryné?

Il était redevenu froid.

Elle sentit se desserrer sur ses bras, les doigts qui l’étreignaient.

--Ah! fit-il d’un ton glacial.

Le nom de sa mère, invoqué dans un tel moment, avait produit un effet tout contraire à celui qu’elle attendait. Il se rappela les pressentiments de la comtesse. Il regarda instinctivement le petit meuble recéleur des lettres maudites. Il revit cette femme qui était là, sa femme, lançant par la fenêtre, pour le tromper, cette bourse vide... Ah! oui, il se souvenait, à présent. Il croyait assister encore à cet acte de mensonge qui la lui avait révélée à fond. Et il tressaillit, comme si cette révélation lui était faite dans l’instant même.

--Ces lettres, dit-il alors, donnez-les-moi.

--Je les ai brûlées.

--Allons, dit-il, c’est complet. Et je conclus: Comme ma mère,--c’est entendu,--doit ignorer mon malheur, et qu’il serait difficile de simuler l’accord entre nous assez parfaitement pour la tromper chaque jour à toute minute, nous partirons ce soir pour Nice. C’est un caprice de ma femme,--votre premier caprice,--auquel j’obéis. J’ai même, à Nice, quelque affaire. Vous comprenez. De Nice, nous partirons pour Paris. Cela nous donnera un peu de temps pour préparer la suite de notre misérable existence à deux. Encore un mot: j’avais congédié, pour cette nuit, notre vieille femme de chambre. Vous allez l’appeler. Je veux qu’elle nous voie ici, en ce moment, réunis, et, tout à l’heure, déjeunant ensemble. Ma mère et ma sœur viennent de partir ce matin pour Toulon où elles ont quelques emplettes à faire. Elles rentreront vers quatre heures. Nous partirons à six. Habillez-vous. Et, après le déjeuner, nous irons, avec la charrette anglaise, seuls tous deux, à Hyères. Il faut se donner du mouvement, chercher la distraction, ne pas rester face à face avec notre misère,--et nous montrer le moins possible, aujourd’hui, aux braves serviteurs de ma maison.

Ce programme fut exécuté.

V

Maintenant, ils étaient à Paris. Paul n’avait eu aucune peine à faire accepter par sa mère son brusque départ. La bonne dame, en mariant son fils, avait consommé un grand sacrifice. Elle n’était pas femme à se démentir en détail, à reprendre à l’étrangère des bribes de son bonheur.

Désormais «ces enfants» s’appartenaient à eux-mêmes. Bien plus, elle trouvait juste et bon qu’ils fussent là-bas, libres, hors des atteintes de son égoïsme, disait-elle, éloignés du spectacle de son déclin... C’était un peu triste pour Annette, par exemple! mais la chère enfant adorait sa mère; ils avaient de bons voisins, au château des Bormettes, et puis cet isolement ne devait pas durer. Elles iraient, dans quelques mois, voir les nouveaux mariés à Paris. Après cela, ils viendraient passer le printemps aux Bormettes.

Rassuré pour le moment du côté de sa mère, le comte Paul arrangea sa vie à Paris, de façon à ne rien laisser deviner de son malheur.

D’ailleurs, ce n’était guère qu’en présence d’Albert, de sa sœur Pauline et de Madame de Barjols qu’il lui était difficile de dissimuler. Il présenta sa femme à peu de personnes, préférant les interprétations mauvaises de cette attitude, à ce qu’on dirait, si l’on venait à entrevoir la vérité. Aux yeux du monde, c’étaient deux époux corrects, qui s’isolaient dans leur bonheur, et semblaient désirer beaucoup qu’on ne les dérangeât point.

De la part du comte Paul, le contraire eût paru surprenant.

--Ah! disait Berthe,--la pauvre jeune femme ne s’amusera pas tous les jours avec ce gentilhomme de trumeau; mais enfin, pour les débuts, ça paraît lui convenir, et puisqu’elle ne se plaint pas...

Marie, en effet, n’avait rien dit à Berthe, sans trop s’expliquer pourquoi. C’est que, pour l’instant, l’aveu l’eût humiliée.

Vis-à-vis des de Barjols, Paul avait pris une double précaution. La première, c’était de répéter à tout propos qu’il avait horreur de ces gens qui affichent leur bonheur conjugal. Pour lui il préférait tomber dans l’excès contraire, et paraître un mari désagréable. La seconde précaution, la meilleure, avait été de voir moins souvent ses amis.

Albert, cédant aux supplications de sa mère, avait obtenu la résidence libre. Il habitait Paris pour un temps inconnu. Mais comme de son côté il avait résolu de voir Paul et Marie le moins souvent possible, il croyait être lui-même la seule cause de la rareté des entrevues. Les sentiments de Pauline la poussaient également à éviter les rencontres jadis si désirées. Madame de Barjols disait: «On ne le voit plus, ce Paul... C’est bien naturel!» Tout allait donc pour le mieux dans la pire des situations.

Marie et Paul adressaient, presque tous les jours, à la comtesse des lettres pleines de gaîté. Paul racontait toutes les pièces de théâtre nouvelles, et, en effet, il conduisait sa femme au théâtre à peu près tous les soirs. C’était le moyen d’éviter le tête-à-tête sous la lampe, et aussi de fuir les réunions, les bals, où le comte Paul redoutait de rencontrer celui qu’il désignait ainsi dans sa pensée de philosophe: «Un homme assez sot pour s’imaginer qu’elle en vaut la peine!»

La jeune comtesse d’Aiguebelle ne voyait guère que des connaissances de son mari. Léon Terral, à sa grande joie, lui avait écrit, quinze jours après leur entrevue à Aiguebelle, qu’il partait pour l’Amérique. Il avait donné sa démission. On l’avait intéressé dans une affaire grosse d’espérances. Marie avait pensé: «Bon voyage! Et si c’est possible, bon retour! Mais, pour l’instant, m’en voilà débarrassée, ça n’est pas malheureux! J’ai assez de complications comme ça.»

Lérin de La Berne s’était vainement présenté chez elle. Elle lui avait fait refuser sa porte. «Encore un gêneur. Dans la situation où je suis, des imbéciles pareils, c’est trop dangereux!»

Elle revit Berthe une ou deux fois, continua à ne rien lui dire du fond des choses, mais elle lui donna à entendre que certaines difficultés exigeaient la plus grande prudence, la plus grande discrétion.

--Un jour je te conterai tout, ma chérie. Il y a quelque chose, quelque chose de grave. Que veux-tu? C’est un jaloux, il est jaloux de tout... de toi comme des autres.

--De moi, bon Dieu!

--De toi et de tous; il le serait de mon petit chien et de mon perroquet, si j’avais un perroquet et un petit chien.

--Et cela s’est déclaré à quel propos?

--Le soir même de mon mariage. Pour une conversation... Tiens, justement, avec Lérin... Tu ne te rappelles pas? Tu vins me dire, par deux fois: Comme ton mari te regarde!

--Oui, en effet.

--Eh bien, ça le travaillait. C’est un homme comme ça. Il a du sombre dans le caractère; il faut que je prenne garde...

--Oui, en effet, dans les commencements il faut les ménager... Ça me fait de la peine pour Lérin... Il y comptait, tu sais?

--Sur quoi donc?

--Sur son numéro d’ordre.

--Cette bêtise! Non! Pas possible!

--Comme j’ai l’honneur... Et vrai, j’aurais voulu le voir à l’échéance. C’est à crever... Car tu sais, son lorgnon...

--Son lorgnon?

--C’était, dans toute sa personne, la seule chose qui tenait encore...

--Eh bien?

--Eh bien! figure-toi! il ne tient plus!

Cette plaisanterie les fit mourir de rire toutes les deux, même elles en revinrent et de nouveau moururent deux ou trois fois, dans les spasmes d’une gaîté inquiétante.

--Bref, conclut Berthe, je comprends: tu veux décidément qu’on te fiche la paix pendant quelques semaines? Tu dois avoir tes raisons. Tu manigances quelque chose, et tu ne veux pas qu’on sache, de peur qu’on fasse rater tes petits projets. Soit, c’est sacré, ça. C’est ton affaire, on obéira. Mais, au premier signe, j’accours. Tu me diras tout, hein, plus tard? C’est convenu? A propos, tu ne sais pas ce qu’on dit partout? Que Monsieur de Barjols, le grand ami de ton mari, le Pylade de cet Oreste,--était tombé amoureux de toi, à cette soirée des Russes, en même temps que son cher ami. Ce serait pour ça qu’il aurait demandé son commandement au Tonkin... Mais j’y pense, ton prince russe, plus de nouvelles?

Marie, très intéressée, avait dressé l’oreille.

--Il s’agit bien des Russes!... Qu’est-ce que tu me dis là, de Monsieur de Barjols?

--Tu ne t’en étais pas doutée? Vrai de vrai?

--Ça m’avait passé par l’esprit, comme une idée de roman. Mais non, je ne savais pas... Voyons, tu veux rire. Comment aurait-on pu savoir?

--Comment? C’est bien simple: figure-toi; il veut partir encore, malgré sa mère. Il paraît que ça lui a repris! Pour obtenir cette faveur de repartir, il a cru pouvoir se confesser, à mots couverts, sans te nommer, au commandant Ripert, du ministère, un homme sûr,--mais qui a en sa femme--ma meilleure amie, après toi,--une confiance... bien mal placée. Le commandant s’est laissé tirer par elle les vers du nez;--et je tiens l’histoire... d’elle-même,--parce qu’elle a en moi une confiance... également mal placée! Ça peut servir, ce que je t’annonce! Je ne sais pas à quoi... Mais ça sert toujours, tôt ou tard, de savoir ces machines-là.

Berthe était partie, laissant Rita très songeuse.

La jeune comtesse d’Aiguebelle avait donc déblayé son terrain d’opération. Elle avait éloigné de chez elle toutes les personnes qui pouvaient rappeler au comte son passé bohème, révélé par les lettres de Léon Terral.

Cela lui avait semblé la plus nécessaire de toutes les prudences. Elle s’était arrêtée à l’idée de reconquérir son mari; mais avant tout, il fallait l’apaiser. On verrait ensuite.

Cette tâche ne s’annonçait pas comme des plus faciles.

Le comte Paul était de ces cœurs droits, fanatiques de droiture, qui, trompés une fois par l’être en qui ils avaient confiance, demeurent incapables à tout jamais de croire en cet être, même redevenu sincère.

La moindre défaillance de la sincérité leur paraît si monstrueuse qu’elle développe en eux une faculté, également monstrueuse, de soupçon, de supposition ou de divination du mal. Ces croyants-là se retournent tout d’une pièce: ils passent de la foi aveugle au doute non moins aveugle.

En expiation d’un mensonge unique et véniel, un innocent peut paraître à leurs yeux le pire coupable, et devenir la pitoyable victime de leurs soupçons forcenés.

Mais si leur scepticisme déchaîné se mêle de traquer une âme de mensonge, s’obstine à la poursuivre dans tous ses détours, à la précéder pour l’arrêter dans ses ruses, ils deviennent des justiciers effroyables. Supposez Desdémone coupable, tous les soupçons d’Othello, jaloux sans preuve suffisante, sont divinateurs, et chacune de ses paroles inflige à la malheureuse le supplice mérité!

Le comte Paul, dans un seul mensonge de Rita, avait vu une âme habituée au mensonge, une âme de malignité. En lui prêtant toujours toutes les pensées mauvaises, il se croyait sûr de deviner juste, et il était rare qu’il se trompât.

Naturellement, elle se piquait d’être du troupeau des sphinx, et elle s’affolait de se voir devinée. C’était s’étonner de peu. Comme il avait contre elle tous les soupçons, il tombait toujours juste, parce qu’elle avait, elle, tous les mauvais instincts. Il était certes plus passionné que judicieux. Mais ses aveuglements même paraissaient être de la clairvoyance.

Tout en ne perdant aucune occasion de lui prouver qu’elle était pénétrée à fond, Paul s’efforçait de montrer la plus grande froideur.

Avoir des scènes avec sa femme, cela semblait au comte Paul misérable et indigne de lui.

Il lui arrivait pourtant, malgré sa volonté, de formuler un blâme à propos de telle attitude qu’elle avait prise, de telle phrase qu’elle avait prononcée. De son côté elle répondait le plus patiemment qu’elle pouvait, rusant, se dérobant, pour s’insinuer de nouveau, peu à peu, si c’était possible, dans ce cœur armé contre elle. Mais ses moindres feintes, il les suivait, il les dénonçait d’une parole. Ainsi elle pouvait juger de la perspicacité de son adversaire, et elle commençait à craindre de ne plus jamais la trouver en défaut.

Elle ne pouvait plus, d’ailleurs, cacher si bien son âme vraie qu’elle n’en trahît çà et là quelque chose. Souvent, après des prodiges d’adresse, elle finissait par laisser échapper un mot de trop, un mot malheureux, une phrase qui sonnait faux comme son rire, et qui rendait au comte Paul toute la fermeté de ses résolutions.

Un jour, par exemple, qu’elle lui parlait de sa douleur, de son désespoir profond:

--Cela ne vous a point empêchée, lui dit-il, de danser hier soir, à ce bal, où vingt hommes vous entouraient, vous accablaient de compliments indécents, dont vous avez ri!

Elle répondit ingénument:

--Faut-il donc ne plus aller au bal sous prétexte qu’on est désespérée?

En des mots semblables, qui partaient tout à coup,--inexplicablement, car elle avait une intelligence aiguë,--il entrevoyait des abîmes d’inconscience.

Une autre fois, sous un trait d’ironie poignante qu’il lui lança, elle ne put retenir des larmes de rage. Elle voulut profiter de ces larmes pour l’attendrir, pour faire appel une fois encore à sa pitié. Il l’interrompit sèchement:

--Vous ne me séduirez plus, pas plus avec vos pleurs d’aujourd’hui, qu’avec vos sourires d’autrefois. Les uns valent les autres. Tout cela, c’est la même chose. Tout cela--ment toujours!

Alors, elle s’écria parmi les sanglots, en secouant entre ses deux mains sa tête échevelée:

--Mais comment faut-il donc pleurer?

C’étaient ses façons à elle d’être naïve.

VI

Quatre mois s’étaient écoulés. Le comte Paul avait pu cacher à tous ceux qui l’aimaient, le malheur de sa vie, quand sa mère annonça l’intention de venir le rejoindre à Paris.

On était en janvier. Le plus dur de l’hiver était passé. Annette, là-bas aux Bormettes, ne tenait plus en place. Elle voulait revoir son frère, sa jolie belle-sœur, ses amies. La comtesse d’Aiguebelle cédait aux instances de sa fille, «car pour moi, écrivait-elle, pour moi, mes chers enfants, j’ai peur avant tout de déranger votre bonheur. Mais l’hôtel est vaste. Nous resterons dans notre coin, Annette et moi. Nous nous ferons très petites et très silencieuses, vous verrez!»

La chère femme ajoutait que, toujours plus vieille, elle sentait s’aggraver sa maladie de cœur, et qu’elle obéissait aussi à un désir impérieux de ne pas mourir sans avoir revu son Paul..., «et même Paris», répétait-elle gaiement.--C’était rendre impossible à Paul toute idée nouvelle de voyage.