Fleur d'Abîme

Part 15

Chapter 153,866 wordsPublic domain

Il prévint sa femme de l’arrivée prochaine de sa mère.--«Le plus difficile commence, lui dit-il. Je ne peux vraiment pas m’opposer à son projet. Je prévois que ma mère fera un séjour de trois mois au plus. Vers le premier mai, elle repartira pour notre pays de Provence. Si je le jugeais absolument nécessaire d’ailleurs, nous quitterions brusquement Paris, vous et moi. Plutôt que laisser croire à ma mère que je la néglige, mieux vaudrait lui avouer la vérité!... Si nous étions dans la nécessité de partir, nous irions voir l’Algérie, car vous êtes une personne pleine de caprices et moi un mari très obéissant. Mais tâchons de ne pas en arriver à cette extrémité. Ces départs, s’ils se renouvelaient, donneraient l’éveil. Apprêtez-vous donc à jouer pour le mieux votre rôle de femme heureuse et, en même temps, soucieuse du bonheur de toute sa famille... Il faudra, le soir, nous faire beaucoup de musique. Vous chantez à ravir; et, quand vous chantez, vous ressemblez à sainte Cécile. Il faudra nous charmer... comme avant. Vous nous lirez aussi de beaux vers, de belle prose...

L’amertume lui venait, en faisant le tableau de ces soirées de famille, en ordonnant ce simulacre de vie heureuse.

Il ajouta donc:

--Ce sera délicieux, n’est-ce pas?

Elle éleva vers lui un regard suppliant. Elle eut dans les yeux une prière vraie. Il venait de lui dépeindre un paradis perdu. Elle venait de concevoir, à l’entendre, tout ce qu’elle ne connaîtrait jamais,--et de le désirer.

Ils se regardaient. Il la trouva belle. Une chaude émotion lui gonfla la poitrine,--et il pensa que peut-être elle avait assez expié... Expié, quoi? Ah! oui,--ce mensonge!... Il s’aperçut que s’il n’avait plus pour elle la tendresse qu’on a pour l’épouse, pour les mères, pour les femmes faibles, pures, désarmées, il avait encore pour cette violente, pour cette rusée,--ce qu’on appelle de l’amour, afin sans doute de rester poli.

Il désira le plaisir âpre, mauvais, mortel peut-être, qu’il éprouverait à l’avoir à lui comme une conquête, en maître absolu, tout en la maintenant dans l’impuissance de nuire.

Tout ce trouble, elle l’aperçut très bien dans ses yeux, mais, une fois encore, elle se perdit avec une parole, avec un geste.

Elle tendit les bras et cria:

--Je ne suis pas celle que vous croyez! Sur les cendres de ma mère, Paul, je vous le jure!

Le geste était théâtral. Et quant «aux cendres de la mère», oh cela! c’était le comble du banal à la fois et de l’inouï!

Elles jurent toutes, les femmes menteuses, avec une facilité surprenante, sur la tête de leur nourrisson ou sur les cendres d’un pauvre mort qui ne proteste jamais.

Les sincères n’ont pas besoin de s’appuyer si fortement et si vite sur des témoins muets, ni même sur d’autres. Ils imaginent fièrement que leur parole suffit.

Le comte se rappela que, sur cette remarque générale faite un jour par lui, Albert lui avait conté un authentique et bien curieux souvenir de voyage.

A Smyrne, où il était allé avec l’escadre, il se trouva admis dans la familiarité d’une veuve mûre et de sa jeune fille, qui gardaient chez elles, selon l’usage du pays, les ossements du mari, du père,--non pas tous, mais quelques restes,--précieusement recueillis dans une urne.

Une querelle, très orientale, c’est-à-dire tout de suite exaspérée et criarde, s’étant élevée entre la fille et la mère, celle-ci jura ses grands dieux, la main étendue au-dessus de l’urne sacrée, que, dans cette discussion dont le sujet importe peu, elle disait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.

La fille résistant à cette preuve suprême, la mère était entrée dans une violente colère, et s’excitant toujours davantage, affolée par les insolences de sa délicieuse enfant, elle lui lança à la tête, tout d’un coup, l’urne elle-même, qui dans sa chute s’ouvrit, répandant tout ce qu’elle contenait!

--Oh! ma mère! les os sacrés de mon père!--cria,--en grec bien entendu,--la jeune smyrniote indignée.

Et la mère de répliquer, sans reprendre haleine:

--Si encore c’était ton père, petite sotte!

A peine Rita eut-elle prononcé: «sur les cendres de ma mère», que ce souvenir revint positivement à la mémoire du comte Paul, et un sourire plissa ses lèvres tristes.

«Paul! Paul!» répéta Marie, prête à se jeter à ses genoux, car elle aimait ces manifestations suprêmes. Sans s’en douter, elle les copiait du théâtre. Il vit ce mouvement à peine indiqué; il l’arrêta court, en répondant à sa prière muette par ce mot qui tomba en coup de hache: «Jamais!»

Et il était sorti...

C’est dans cette rage d’humiliation qu’elle avait vu arriver la mère.

VII

Nécessairement, la présence à Paris de la comtesse mère et d’Annette rapprocha de la famille Barjols, le comte et sa femme.

Albert revit plus souvent son ami Paul, qui le mit au courant de ses tentatives de réforme morale parmi les ouvriers libres-penseurs. Il lui montra également les résultats moraux de son action secourable, comme médecin, dans le monde des miséreux.

Éloigné par son métier de ces pratiques, Albert s’y intéressait théoriquement avec passion. Il suivit son ami dans les réunions où Paul prenait la parole, instruisant son humble auditoire des devoirs de l’homme envers la vie, envers soi-même, envers les autres, s’attachant surtout à faire entendre que le bonheur n’existe pour personne et ne peut résulter d’un arrangement social quelconque.

Les plus riches, expliquait-il, sont parfois les plus malheureux. Ce qui donne le plus de joie à l’homme, c’est l’idée pure, une pure conception de la vie, une acceptation énergique de tous les maux; c’est, dans l’action, un effort de lutteur appliqué à les diminuer, à les supporter ou seulement à les combattre.

Il tâchait de donner à ces théories une forme simple, accessible à tous.

Il admettait que, avant de discuter la question du bonheur, c’est-à-dire du bien-être moral, il fallait discuter la question des nécessités matérielles, du bien-être physique. Il affirmait que, dans un État civilisé, personne ne doit pouvoir mourir de faim ni de froid, que même personne ne doit avoir à souffrir réellement du froid ou de la faim.

Il aidait de sa bourse, largement, des œuvres de relèvement du pauvre, des caisses de retraite et de secours pour les malheureux incapables de travailler;--et comme, parmi ce monde de damnés qui vivent dans une ombre affreuse, on savait que, tous les jours, il visitait les plus misérables bouges pour y soigner des malades besogneux, les plus dégoûtants à voir, il avait autour de lui tout un peuple sordide, dont il se sentait aimé, et dont la pensée échauffait et soutenait son cœur.

Que de fois, avec Albert, ils se demandèrent si une action pareille, multipliée et vraiment servie par tous les heureux du monde,--ne transformerait pas le monde. Mais ils n’en pouvaient douter: une idée n’a pas la force d’un sentiment. L’idée d’altruisme n’a pas su remplacer le sentiment de la charité qui, déjà, était insuffisamment répandu avant la mort de sa mère la religion. Le dévouement aux autres n’a plus ce puissant ressort caché d’un égoïsme noble, qui se promettait à lui-même les récompenses de la justice éternelle et la vue de Dieu, en échange des sacrifices terrestres. La grâce des légendes qui amusaient l’enfance adorable des âmes, ne communique plus aux esprits sa vertu mystérieuse. Ainsi disait Paul. Albert, à la fois plus positif et plus optimiste, croyait que la conception purement humaine de la bonté et de la justice peut suffire à créer les héros ou les saints philosophiques; il croyait que le monde peut être sauvé par la pitié, aimée pour elle-même.

--Mais comment feras-tu aimer la pitié à l’égal d’une personne, à légal d’un Dieu qui jugeait et récompensait? S’il nous rendait capables de pitié, c’est qu’il était lui-même le pardon infini.

--Il n’a jamais été qu’un symbole, ton Dieu. Et voici ce qu’il signifie: La pitié récompense, comme le faisait Dieu, ceux qui la répandent sur les maux d’autrui.

--Comment?

--En leur donnant le même bénéfice que donnait la foi: on croit au bien dès qu’on réalise le bien; il est, puisqu’on le fait. La souffrance humaine n’est autre chose qu’un vague, mais terrible sentiment d’insécurité. Eh bien! l’amour que je donne, me donne la certitude de pouvoir être aimé moi-même.

--Ainsi ta pitié, ton amitié, ton amour, ne sont, au fond, qu’un égoïsme?

--Certes, mais sublime!... Voyons, tu peux bien m’accorder cela. L’égoïsme qui crée, berce, console; l’égoïsme qui rassure la vie contre toutes les menaces de l’inconnu; l’égoïsme qui fait le bonheur de deux ou de plusieurs êtres est préférable à l’égoïsme solitaire. C’est de l’arithmétique, ça. Saint François d’Assise est un égoïste qui mit son bonheur à faire celui des autres. Donc, tâchons de former tous les cœurs à l’image de celui-là, et le monde sera sauvé, à la grande joie de l’égoïste divin!

Ces conversations, cent fois reprises, quelques visites rendues ensemble à des souffrances dont Albert n’avait pas une idée juste, tout cela fit, de nouveau, sentir aux deux hommes le charme généreux de leur amitié. Ils en comprirent mieux encore l’essence fortifiante. Ils goûtèrent avec délices ce bonheur, simple et infini, de n’être pas seul, comme perdu, dans l’idée, dans l’action, dans le rêve surtout, dans le rêve, si vaste, si effrayant! Bref, ils se reconnurent une fois de plus comme frères, et s’aimèrent mieux.

Un matin, Albert se trouva chez Paul, dans des circonstances assez singulières, où apparurent clairement, avec leurs différences, les tempéraments et les idées des deux amis. A de certains jours, la maison de Paul était ouverte à bien des gens de mauvaise mine, malades ou sans travail.

--C’est une véritable administration, disait-il parfois en riant.

--Tu n’y tiendras pas, mon vieux frère! lui répondait Albert... Tu te bats avec le problème social: malheur à toi! Les chrétiens eux-mêmes finiront par le renier, et ceux que tu veux secourir essayeront de te supprimer, à la première occasion.

Un matin donc, comme Albert et Paul causaient ensemble dans le cabinet du comte, on lui annonça qu’un inconnu voulait absolument le voir. Cet homme avait, disait-il, pour Monsieur d’Aiguebelle une lettre qu’il ne remettrait qu’en mains propres.

--Faites entrer, dit le comte Paul.

L’homme entra, saluant à peine, et regardant autour de lui d’un air effronté.

Cette pièce, où Paul recevait sa clientèle de malheureux, était d’une simplicité extrême. Du reste, il n’aimait nulle part les arrangements compliqués du faux luxe moderne.

L’homme voulait de l’argent. Sa lettre était une ruse. Il l’avoua. Il savait le comte très riche et il venait lui exposer ses besoins.

--Il faut que les riches finissent par comprendre que les pauvres ont des droits... Qu’est-ce que vous allez me donner, hein? conclut-il.

Albert se leva, indigné, furieux:

--Ce qu’on va vous donner! dit-il.

Et, visiblement décidé à user de sa force, il s’avançait, menaçant. L’autre souriait comme sûr de lui.

Paul courut à Albert, le prit par le bras.

--Je suis chez moi, mon brave Albert, lui dit-il avec calme, quoiqu’il fût très ému; je suis chez moi, où je me conduis à ma guise. Fais-moi le plaisir de passer à côté, pour un instant.

Albert hésita, mais, connaissant Paul, ne crut pas devoir insister.

En sortant, il jeta encore un regard de colère sur le bizarre visiteur, qui conservait une attitude d’arrogance provocante.

L’homme regardait d’un air narquois la porte refermée. Paul vit très bien que sa main, dans la poche de son pardessus râpé,--palpait quelque chose. C’était un de ces êtres qui hésitent encore au bord du crime--et qu’un geste, un mot, peuvent déchaîner.

Dès qu’Albert eut disparu, Paul, montrant une chaise à l’homme, s’assit lui-même dans son fauteuil de travail et dit:

--Nous voilà seuls. Vous pouvez maintenant parler sans crainte. Que voulez-vous?

L’homme, évidemment, croyait que les deux amis avaient eu peur. Il se montra plus hardi, plus insolent:

--Il me faut de l’argent! dit-il, d’un air brutal.

--Comme je ne vous en dois pas, ne pourriez-vous être poli? répliqua le comte avec beaucoup de douceur.

Le ton de cette réponse parut surprendre l’individu. Il se mit à considérer son chapeau, qui était très sale, un peu troué.

--Tenez, dit-il, je vais m’expliquer, Monsieur le comte.

Paul sourit: il ne tenait pas autrement à son titre. Ses domestiques avaient ordre de dire Monsieur, tout court... Lorsqu’en parlant de lui on disait: «Le comte Paul», cela ne lui déplaisait point, parce qu’on le désignait ainsi familièrement dans son pays.

Alors le mendiant se mit à conter une histoire de crève-la-faim, lamentable. Sa femme et son enfant se mouraient. La misère avait appelé la maladie. Il avait passé la nuit entre deux agonies. Pendant qu’il disait sa douleur, il oublia un instant d’en être irrité; il en souffrait, simplement. Paul le vit et fut ému.

--Je vous crois, dit-il. Voici un peu d’argent. Je regrette de ne pouvoir faire davantage.

Et il lui donna un louis.

Comme l’histoire qu’il avait contée était toute vraie, l’homme à son tour fut, durant une seconde, touché et satisfait autant que surpris.

Et d’un ton de regret, il ajouta:

--Tiens, vous êtes donc un bon zig, vous?... Car je ne suis pas entré poliment!

Mais, sur ce dernier mot, l’idée de la frayeur qu’il croyait avoir inspirée aux deux hommes, dès son entrée, lui revint; il pensa qu’il imposait au comte, et il voulut en profiter. Alors, sans transition, avec la brusquerie d’un désespéré qui risque tout, parce qu’il n’a rien à perdre:

--... Mais c’est cent francs qu’il me faut! dit-il.

Son œil avait le regard froid et dur des haineux.

Le comte se leva, marcha vers lui, et, tendant sa main ouverte:

--Alors, rendez-moi ceci.

L’homme crut qu’il allait avoir davantage. Machinalement, il rendit la pièce.

--Vous n’aurez rien! dit Paul aussitôt.

Ils se regardaient tous deux, face à face.

--Je vais vous expliquer pourquoi vous n’aurez rien, dit Paul. Tout simplement parce que vous pourriez croire que j’ai eu peur... et c’est ce qu’il ne faut pas. Maintenant, comme votre femme et votre enfant ne doivent pas porter la peine de votre méchanceté, j’irai les voir; et,--si vous n’avez pas menti,--je m’occuperai d’eux. Quant à vous, je vous engage à me laisser l’arme quelconque que vous avez là,--dans cette poche. On n’arrive à rien de bon, avec ça, croyez-moi.

Il y eut un court silence. Paul lui demanda:

--Qu’est-ce que vous faisiez... avant?

--Commis aux écritures, chez un marchand de bois.

--Voulez-vous du travail? répondit Paul. Je vous en ferai avoir,--ou bien je vous emploierai moi-même, si vous voulez.

Il considéra un moment l’homme, qui se taisait, les yeux baissés.

--Et si je fais cela, savez-vous pourquoi je le ferai? Ça ne sera pas seulement pour vous donner du pain... Je vais vous expliquer mon idée. Peut-être qu’ayant été employé aux écritures vous êtes assez instruit pour me comprendre. Essayez donc. Voici. Je vous aiderai,--entendez-moi bien,--parce que, moi, j’aime les coupables...

Ces trois derniers mots furent dits avec une simplicité douce, pénétrante.

L’homme eut un imperceptible tressaillement.

--La loi, poursuivit Paul, les traite comme elle peut. La société n’a pas une conscience unique, capable de s’attendrir. Son administration fonctionne comme telle, au nom de la masse qu’elle représente, et qui demande à être protégée. La société est nécessairement impitoyable. Elle fait de la justice à la mécanique... Mais moi, chez moi, je fais de la justice comme je l’entends... Eh bien, j’aime les coupables, entendez-vous?... et vous, vous en êtes un déjà, au moins d’intention! Je les aime, parce qu’il n’y a pas de plus grand malheur que leur malheur: ils ont rompu, par le fait de leur faute, le lien qui les rattachait aux autres hommes. Leurs pareils même les abandonnent, de peur d’être compromis. Ils sont seuls dans leur faute ou dans leur crime, dans leur trouble ou dans leur remords, seuls dans leur désespoir caché. Et cela, cela c’est horrible!... Oh! oui, sûrement,--ajouta Paul, comme s’il se parlait à lui-même,--quand il a un reste de conscience, le criminel est le plus misérable de tous les misérables!...

Paul vint avec bonté appuyer sa main sur l’épaule du malheureux,--qui avait écouté immobile, stupéfait, la tête basse.

--Est-ce vrai? interrogea-t-il.

A ce moment, un coup léger fut frappé à la porte, qui s’entre-bâilla aussitôt. Albert parut:

--Est-ce fini? dit-il.

--Je crois que oui, lui répondit Paul; et je crois que tu peux entrer.

Puis se tournant vers l’homme:

--N’est-ce pas? dit-il encore.

Albert entra et s’assit, curieux.

L’homme ne regarda même pas de son côté. Toujours muet, il sortit de sa poche son poing fermé, et, lentement, il vint déposer sur la table un méchant revolver rouillé.

Alors, le pauvre, s’adressant à Paul en détournant la tête, lui dit, d’un ton à la fois timide et bourru:

--Des riches comme vous, y en a pas assez, non! Pour sûr, y en a pas assez!

Sur ce mot, Paul eut en lui, aussi prompte qu’un éclair, aussi lumineuse, mais aussi vite éteinte,--la conception du salut social:--«Ce qui manque, se dit-il, c’est l’amour.» Ce fut tout. Seulement, dans ce vieux mot, il entrevit, durant une seconde, un sens nouveau révélateur, infini, que, par la suite, il s’efforça vainement de _revoir_.

La pensée qui suivit aussitôt, fut celle-ci: assurément la haine de cet inconnu, la révolte d’en bas ne s’adressait pas à lui, Paul, mais à des êtres pareils à sa femme, à cette fausse patricienne, à cette fausse bourgeoise, toute de passion égoïste, de désirs matériels, et pour qui les mots amour, pitié, tendresse humaine, étaient des termes privés de sens. Et en ce cas, était-elle sans excuse, la révolte des méprisés?

Il n’osa pas se répondre à lui-même.

Mais quand, un quart d’heure plus tard, l’homme s’en alla, confessé et consolé, il leva sur Paul, et même sur Albert, des yeux radoucis, où brillait une lueur étrange. Cette lueur, c’était son humanité bonne, rappelée par sa semblable du fond des ténèbres de haine.

VIII

Albert évitait presque de parler à Marie, et s’arrangeait pour la voir le moins possible.

Elle s’en aperçut, et se prit à songer à lui.

Comme l’avait dit Berthe, Albert avait essayé, sans le dire chez lui, de repartir pour une campagne lointaine. Mais il ne pouvait obtenir si vite un nouveau commandement.

Du reste, sa mère, à lui aussi, demandait la présence fréquente de son fils, redoutait de mourir pendant un de ses voyages lointains, et il cessa de poursuivre son projet.

On se réunissait souvent, le soir, chez les de Barjols. Soirées redoutables pour le comte Paul sans cesse torturé par la crainte de laisser deviner à sa mère le malheur de sa vie. Cependant Marie jouait bien son rôle, avait de l’aisance, de l’enjouement; elle lisait et chantait; elle oubliait bien vite que c’était par ordre, et prenait plaisir à mettre en vue ses qualités d’artiste... La plupart du temps, d’ailleurs, elle abolissait ainsi, pour son compte, ce qu’il y avait de vraiment affreux dans sa situation. Avec une légèreté d’esprit incroyable, elle s’amusait d’un rien, d’un mot, d’une histoire, d’un fait-divers, de l’anecdote mondaine ou même politique de la journée.

Elle avait un don d’insouciance qui lui fut une grande ressource. L’imagination était forte en elle. Ses propres visions la captivaient tout entière; et souvent, immobile et muette dans son fauteuil, pendant que tout le monde bavardait autour d’elle, elle songeait à l’avenir. Quel serait-il? Son mari, qui--elle en était certaine--_l’aimait_ encore, lui reviendrait-il?... Ou bien, lasse d’attendre, trouverait-elle un cavalier qui l’emporterait, et vers quelle destinée? Qui serait-ce? Lequel des hommes qu’elle connaissait?... Léon Terral?... Qu’était-il devenu celui-là? Reviendrait-il avec le galion, beau comme un jeune conquérant,--ou vaincu, et perdu pour elle? Ou bien n’en entendrait-elle jamais plus parler?... Dans ce cas, cet Albert de Barjols, l’ami, le frère de Paul... Pourquoi pas? Qui sait? Ah! quelle vengeance! Il était riche celui-là, plus riche même, disait-on, que le comte d’Aiguebelle... et officier de marine... Un officier de marine, cela laisse une femme veuve et libre de deux ans en deux ans... Et puis, cela devient amiral... Oui, mais, cet Albert, si fermement homme de devoir, comment l’atteindre? Bah! c’est un homme comme les autres. Laissons faire au temps. Il suffit d’attendre.

Dans ces soirées, fréquentes, où les deux familles se réunissaient--c’était toujours chez Albert, à cause de l’infirmité de sa mère--Pauline et Annette faisaient «coin à part».

Tout naturellement Pauline s’éloignait du comte et de sa femme; tout naturellement, elle était l’assidue compagne d’Annette.

La petite Annette, elle, oubliait ses intimités de jadis avec Marie. La fiancée, devenue femme, avait passé pour elle, comme pour sa mère, dans une région de bonheur, où l’on devait la laisser seule avec son mari. Du reste, quand elle l’aurait voulu, Annette n’aurait pu reprendre, avec la jeune femme, les gaîtés, les familiarités d’autrefois. Elle croyait que ce qui était entre elles, c’était uniquement son désir de respecter le bonheur grave de la jeune femme. Il y avait bien autre chose! Il y avait, de la part de Marie, une attitude froide qui eût suffi à éloigner maintenant la jeune fille. Et, dans cette réserve de la vierge corrompue, il y avait l’involontaire, l’inexplicable respect pour la parfaite pureté.

Or, un de ces soirs-là, une petite scène eut lieu qui, de diverses manières, ébranla profondément l’âme de tout ce monde, et décida de toutes leurs destinées.

La comtesse d’Aiguebelle causait, assise près de la chaise longue où Madame de Barjols vivait étendue, sa belle tête pâle sur des coussins, ses fines mains toujours gantées de blanc glacé, allongées sur elle.

Marie Déperrier rêvait, agitant divers plans de campagne.

Madame de Barjols la montra doucement du doigt à la comtesse d’Aiguebelle en disant à voix basse:

--Ne vous inquiétez pas de ces absences, comme vous le faites quelquefois. Je parie qu’elle voit, en rêve, un joli berceau tout blanc...

Annette et Pauline avaient cessé de bavarder dans leur coin et regardaient avec attention, pour mieux l’écouter, Albert qui contait à Paul une belle histoire de mer.

Albert était en train de conclure:

--Ils me font rire avec leur pessimisme, tes Parisiens. Tiens, cet imbécile de Lérin...

--Mon fils! reprocha doucement Madame de Barjols... Oh! mon fils!

--Imbécile vous paraît dur, ma mère? C’est que vous ne connaissez pas le personnage. Mais je retire le mot... Donc cet idiot de Lérin me disait,--tiens, c’était le soir de ton mariage, Paul,--en me regardant à sa manière, derrière sa vitre:--Vous ne trouvez pas que la vie est détestable, vous?--Moi, pas du tout, cher monsieur. Voyons, lui dis-je, quatre heures de souffrance sur le pont d’un navire balayé par la mer, qu’est-ce que ça vous dirait, à vous?--Ça ne me dirait rien du tout, fit-il.--Eh bien! cher monsieur de Lérin, ça vous apprendrait peut-être que votre mauvais lit est excellent. Le bonheur n’existe pas, dites-vous? Eh bien! et le retour vers la vieille maman, après deux ans de campagne dans des pays mortels,--la terre de France, surgissant des brumes,--le cœur remué tout doucement,--les larmes qui montent aux yeux... l’amitié retrouvée?... mais c’est le bonheur, ça! Je le connais... j’en ai goûté hier!...

Madame de Barjols essuya une larme. La comtesse d’Aiguebelle, émue, se pencha vers elle pour l’embrasser.

Marie regardait le marin et, le trouvant éloquent, le faisait amiral tout de suite et ministre de la marine.--«Voilà un homme!»

Pauline, sachant le secret de son cher frère, admirait sa force d’âme et se détournait de Paul.

Annette, bouche bée, pensait que, dans aucun livre, elle n’avait jamais rien lu de si beau que les paroles d’Albert.

Il y eut un long silence.