Part 19
Et comme, stupide, ne trouvant rien à répondre, Albert demeurait anéanti, osant à peine penser à ce qu’il était venu dire,--Paul se leva.
Il comprenait.
Puisque Albert aimait Marie depuis trois ans,--comme lui,--alors tout changeait. Ses assiduités révélaient une situation toute nouvelle. La coquette l’attirait, le séduisait...
Debout, Paul réfléchissait; et le plan de la chasseresse de cœurs et de dots lui apparaissait, net, comme illuminé: «Elle veut me le prendre, se venger en m’arrachant cette amitié, en enlevant cet homme--parce qu’il est mon ami, et riche,--à sa mère, à sa sœur, à tous ces gens qu’elle hait puisqu’elle les envie... Oh! mon pauvre Albert! mon pauvre Albert!»
Un grand flot de tendresse lui monta au cœur pour ce jeune homme au cœur pur, son meilleur ami, le frère de son choix, le petit camarade de ses jeux, le frère de la bonne Pauline, le bien-aimé de sa douce Annette.
--Ah! répéta-t-il tout haut, mon pauvre Albert!
Pendant qu’il le plaignait avec sa tendresse d’enfance, l’autre, Albert, armé à ce moment contre l’obstacle, et se sentant un besoin de lutte immédiate, d’attaque et de défense,--fut presque blessé:
--Pourquoi me plains-tu? demanda-t-il un peu fier.
--Pourquoi? dit Paul. Et cette simple question fit éclater, dans sa mémoire, toutes les raisons à la fois qu’il avait de redouter, pour Albert, l’ambitieuse et perfide nature de sa femme.
--Pourquoi je te plains? cria-t-il... Parce qu’il y a ici péril de mort pour ton cœur naïf et sincère. Pourquoi je te plains?... Parce que cette femme t’abuse comme elle m’a abusé! Elle t’aveugle. Elle te change en bête.
Il s’animait:
--Tu brûles de lui sacrifier Annette et ta sœur, et ta mère et la mienne, et moi! notre vieille amitié de toujours! Malheureux! malheureux!... Pourquoi? pourquoi je te plains?... Parce que j’ai éprouvé ce que tu éprouves! J’ai cru en elle comme tu y crois. Je l’ai aimée comme tu l’aimes. Ma mère a voulu me sauver en m’avertissant comme je t’avertis! Et je ne l’ai pas écoutée, et tu ne m’écouteras pas!... Pourquoi je te plains?
Il s’arrêta; puis prononça avec douleur:
--Parce que tu me recommences!
Il vint s’asseoir près de son ami, en continuant, avec douceur:
--Oh! je t’en supplie, je t’en supplie, Albert,--j’ai, moi, heureusement, pour te prévenir contre elle, des moyens que ma mère n’avait pas. Je puis t’affirmer, moi, en connaissance de cause, qu’elle est mauvaise, qu’elle est fausse,--et d’un seul mot, je te sauverai: Albert, mon ami, mon frère... ne va pas par là: j’en viens!
Albert l’écoutait, sombre, obstiné à son rêve, aveugle et sourd à tout le reste.
--Ah! je t’attendais là! cria-t-il enfin. L’histoire de la nuit de noces, n’est-ce pas? Les lettres? les fameuses lettres? Un éclat de rire inopportun?... Voilà bien des raisons suffisantes pour faire le malheur d’une femme! Tu es un de ceux qui analysent, toi, un de ceux qui devinent, qui scrutent les consciences, qui pèsent les intentions! Tu es celui qui sonde les reins, comme dit la Bible quand elle parle de Dieu! Et alors, sur de pauvres indices, tu as tout pénétré, tout jugé, et tu as condamné une malheureuse femme. Tu la brutalises, à toute heure, en paroles. Tu l’insultes, tu l’écrases... Tu vois, je sais tout, elle m’a tout expliqué. Et je venais, moi, te dire: Frère, comme tu m’appelles,--je l’aimais. J’ai renoncé à mes espérances pour toi. Tu me dois compte de son bonheur... Parlons-en; veux-tu?
Paul ne releva pas l’ironie de ces reproches; son esprit suivait le chemin par où Rita avait fait passer Albert pour le conduire là.
--Ainsi, répliqua-t-il froidement, elle t’a tout dit? C’est fort, c’est même très fort. Et c’est très simple. J’aurais dû le prévoir, mais je ne suis qu’un enfant, auprès d’elle. Ah! vraiment, la puissance des femmes est invincible! Les choses qu’elles racontent prennent aux yeux d’un homme, la couleur qu’elles veulent!... Ainsi, elle t’a tout dit, tout?
--Tout! fit Albert.
--Tout, l’éclat de rire, les lettres, ce qu’elles disaient, son passé bohème, la ruse par laquelle elle a essayé de me les soustraire?...
--Tout, oui tout, répéta Albert.
--Ah! dit Paul le plus tranquillement du monde; et il commença de se promener par la chambre, à son habitude...
A mesure qu’il comprenait mieux, il s’attristait davantage. Hélas! il fallait renoncer, pour l’instant, à détromper sur elle son malheureux ami. Cette certitude le navra.
--Et, poursuivit-il, cette manœuvre de femme adultère, le soir même de ses noces,--cela est, à tes yeux, un pauvre indice? cela ne révèle pas une perversité redoutable?
--Ce n’est pas ce que tu dis, fit Albert prenant malgré lui le ton calme de Paul. Ce n’est pas un crime irréparable. Elle a eu peur, sottement, follement,--ce qui était bien naturel. Elle avait lu de méchants livres, soit; elle a eu la pensée brusque, involontaire, de cet expédient romanesque... Elles font de ces choses-là à leurs maîtresses de pension, les petites filles. Elles ont tort, mais ça ne se punit pas avec le malheur de toute une vie!
Le comte Paul eut, de nouveau, un éclat:
--Je ne trouverai donc pas de paroles pour te convaincre! pour te sauver d’elle, entends-tu?--Car cela seul m’importe, te sauver d’elle!... Non! et mon impuissance m’épouvante pour toi!... Elle a su me devancer, te raconter, la première, notre horrible nuit de noces... Mais l’attitude, le regard, la voix qu’elle avait, voilà ce qu’elle ne t’a pas raconté, ce qu’elle ne t’a pas révélé, ce que je ne peux pas te rendre, et ce sont mes preuves à moi!
--Des mots! des mots, tout cela! fit Albert tristement en secouant la tête...
Puis, avec une certaine violence:
--La réalité simple, les faits positifs, c’est que ta métaphysique la tue! Elle gémit, elle se tord dans un enfer...
A mesure qu’il parlait d’elle, quelque chose en lui s’exaspérait, qui était son impuissant désir, tourné en rage...
--Tu perds cette âme, Paul, poursuivit-il, d’un ton où il entrait déjà de la menace: et il faut lui pardonner, comme je lui pardonne!... Ou si tu dois être son bourreau...
Le comte Paul leva la tête et regarda Albert fixement. Dans cette attitude de défi, l’exaltation d’Albert trouva l’excitation suprême...
--Si tu dois être son bourreau, entends-tu! eh bien!...
Il lança l’irréparable menace:
--Je la reprendrai! oui! fût-ce en te l’arrachant!
Paul à son tour secoua tristement la tête...
--En attendant, dit-il d’un ton calme, il faudra cesser de nous voir. C’est tout indiqué. Ce n’est pas ma volonté, c’est la nécessité qui parle. Tu ne la verras plus. Il le faut... ou plutôt nous nous verrons seulement aux jours où nos familles se réunissent. Nous devons cacher cette horrible querelle à nos mères, à nos sœurs, aux chères femmes que nous aimons de la seule affection véritable. Il ne faut pas que deux familles d’honnêtes gens soient malheureuses--pour une (... il sourit)... pour si peu de chose, corrigea-t-il.
Heureusement Albert n’avait pas compris.
Paul saisit son chapeau.
--Sortons ensemble, allons, viens, dit-il. Le grand air est bon...
Et mettant son bras sous celui d’Albert, et le poussant tout doucement vers la porte, il lui parlait bas, disant:
--Tu comprends, une seule pensée me guide: il ne faut pas qu’elle vienne à bout de notre amitié. Et, tu vois, elle a déjà commencé à la détruire. C’est commencé. Nous nous sommes querellés... Allons, donne-moi ta main... Adieu... A bientôt, chez toi; nous irons tous; à bientôt...
Et, dans la rue, serrant la main d’Albert étonné, presque décontenancé, il lui dit d’un ton ferme, comme s’il lui faisait la plus heureuse et la plus sûre des promesses, ratifiée par cette poignée de main:
--Je te sauverai!
--Sauve-la, elle, de toi! répliqua Albert sombre, devenu furieux.
Paul, qui avait fait un pas pour le quitter, revint sur lui:
--Quant à tes fonctions de sauveur de femme, dit-il durement, elles n’ont plus à s’exercer auprès de moi,--jamais, tu entends? Je te défends, à l’avenir, de me parler d’elle. Garde ta douleur. J’ai assez de la mienne... Bonsoir!
Ils se quittèrent avec la tristesse, pleine de remords, de deux frères qui, tout en s’adorant, combattent dans des camps ennemis.
Paul avait une course à faire. Il la fit à pied, parce qu’il voulait réfléchir sagement, avant de parler à sa femme. Et comme il devait aller dîner en ville ce soir-là, avec elle, il rentra s’habiller, comptant bien avoir, avant le dîner même, une explication décisive au sujet d’Albert. Il songeait: «Où en sont-ils?»
VII
De son côté, la mère de Paul avait résolu de venir causer à fond, avec son fils, de ses inquiétudes et des rêves d’Annette, dont Pauline avait cru devoir lui dire un mot.
La comtesse, ayant traversé le salon, trouva la porte du cabinet de son fils entr’ouverte. Elle frappa, n’entendit aucune réponse, souleva la portière, regarda, ne vit personne, entra.
Elle sonna.
--Monsieur est-il sorti? demanda-t-elle au domestique qui accourut.
--Je n’ai pas vu sortir Monsieur. Il est certainement dans la maison.
Paul, n’ayant pas prévu sa sortie lorsqu’il avait reconduit Albert, n’avait averti personne.
--C’est bien.
La bonne dame prit un livre, s’installa dans une chaise longue, le dos au jour..., et s’endormit doucement, son livre ouvert sur ses genoux, et ses lunettes sur son livre.
Elle crut rêver de querelles, de disputes.
Ses sommeils n’étaient jamais bons. Son pauvre cœur souffrait. Les angoisses que donnent les maladies de cœur aggravaient ses soucis, les lui rendaient plus noirs, empiraient de visions morbides les tristes réalités.
Elle rêva que son fils et sa belle-fille se querellaient âprement. Ce n’est pas la première fois qu’elle avait ce cauchemar. Et ce qui l’effrayait le plus, c’était de voir le visage de Marie, en ces rêves, prendre une expression affreuse, que rien ne peut dire. Cette image ressemblait à la vraie figure de la jeune femme,--mais en mauvais. On eût dit le masque d’une puissance surnaturellement malfaisante... Sous cette apparence de visage humain, quelque chose de démoniaque s’agitait, voulait, flambait, visible surtout par les trous brillants et sombres des deux yeux.
Elle s’éveilla avec un cri étouffé... La nuit était donc venue?... Elle se réveillait dans l’obscurité. Seulement, la draperie qui masquait l’ouverture de la porte était encadrée d’une ligne lumineuse...
Eh! non, grand Dieu! elle ne rêvait plus... C’est bien réellement qu’elle entendait deux voix en querelle, la chère voix de son fils, grave, haute et ferme,--la voix de la jeune femme, contenue, insinuante, souple, puis sèche et sifflante parfois... «Ah! mon Dieu! mon Dieu!»
Elle voulut se lever. Elle ne put. Un engourdissement l’avait prise. Elle dormait et rêvait sans doute? Elle entendait pourtant! Elle ne parvenait pas à ouvrir les yeux... Rêvait-elle encore? Oh! non... Et pourquoi ne pas écouter? Rêve ou réalité, si elle allait apprendre le secret du malheur pressenti,--si, avant de mourir, elle pouvait aider son fils,--au moins d’une parole,--et le sauver!
C’était bien un réel dialogue qu’elle entendait, là, derrière cette portière...
Paul disait:
--Je vous ai nommé l’autre jour, madame, l’ami dont l’affection m’est plus chère que tout, après l’amour de ma mère. Eh bien! cet homme vous avait aimée avant même mon mariage; il vous aime encore--et, vous le savez!... et, malgré mes ordres,--vous l’encouragez!
--Vous m’insultez tous les jours, répondait plaintivement la jeune comtesse... A qui ferons-nous croire, comme vous le voulez, que nous sommes heureux? Comment voulez-vous que je soutienne cette comédie, si le souvenir de vos duretés quotidiennes me met même hors d’état de la jouer, cette comédie du bonheur... Votre mère, Paul, devinera tout, à la fin!... A quoi bon, alors, ce supplice de tous les jours?
La pauvre mère avait enfin ouvert tout grands ses yeux. Non, non! elle ne rêvait pas! Soulevée sur sa chaise longue, appuyée sur un coude, la tête inclinée, elle buvait avidement les paroles fatales...
La voix de Marie poursuivait:
--Vous accusez toujours des intentions, ce qu’il y a de plus insaisissable... Mais vous ne m’écoutez, vous ne m’interrogez jamais...
Il y eut un silence. La voix de Paul ne répondait pas...
Il réfléchissait, il voulait entendre, il voulait juger définitivement, apprendre à fond les projets de cette âme de ruse, pour les déjouer... Il se rassemblait.
La pauvre mère écoutait, haletante. Son cœur battait à rompre. Les silences lui étaient plus pénibles que les plus affreuses paroles, parce qu’elle les interprétait. Elle croyait voir les visages des deux malheureux. Et elle donnait à Rita la figure qu’elle lui voyait en songe,--sa vraie figure peut-être!
La voix de Marie reprit:
--Même si je suis coupable, ma faute n’est pas telle que vous ne puissiez, que vous ne deviez la pardonner, l’oublier, me rendre à moi-même, me sauver enfin!... Pourquoi me fermer la voie du rachat? Dieu lui-même est plus indulgent... Oh! si votre mère savait tout!...
La vieille comtesse, à ce mot, sentit redoubler les battements de son cœur.
--Croyez-vous, poursuivait Marie, que sa grande et belle âme vous conseillerait la vengeance? Car c’est de la vengeance, ne le savez-vous pas?
A ce moment, un valet entrait au salon. La mère de Paul entendit un bruit de porte... puis, après un mot du valet, la voix de Paul:
--Nous dînerons ici, entendez-vous. Envoyez Baptiste porter cette lettre à l’instant... Et fermez bien la porte en sortant... Qu’on nous laisse. Ne revenez sous aucun prétexte.
Un long silence se fit. La comtesse d’Aiguebelle, anéantie, pleine d’angoisses, attendait. Elle eut envie de profiter de ce moment pour appeler, pour crier: «Assez! Je suis là, et, quoi qu’il y ait, réconciliez-vous, pardonnez-vous, par pitié pour ma vieillesse!...» Mais à quoi bon? Et puis, comme si elle eût continué à rêver, elle se sentait impuissante et comme toute enveloppée d’entraves. D’ailleurs, son bon fils avait pensé à elle. Elle était sûre de lui, il ferait tout le possible, pour le mieux... Elle laissa retomber sa tête sur le dossier de sa chaise longue.
Les deux interlocuteurs se taisaient toujours. Paul attendait. Il espérait, en attendant ainsi, après avoir posé son terrible reproche, qu’elle se découvrirait dans sa défense.
Il croyait la gêner plus par le silence qu’en lui fournissant l’occasion de rebondir sur des répliques, qu’en lui présentant des idées nouvelles où elle pourrait se rattraper. Maître de lui, ayant fait son plan d’attaque et de bataille, il attendait donc.
On ne parlait plus. Pour la comtesse d’Aiguebelle, ce silence devint effrayant. Dans un délire, elle crut être devenue sourde tout à coup... Elle remua sa main sur l’appui de sa chaise longue et fut contente d’avoir perçu le léger crissement de la soie. Mais alors, sûre d’entendre, elle s’imagina être morte! Et, de nouveau, péniblement, se souleva un peu. Elle vivait... elle vivait affreusement, pour entendre le malheur de ses enfants!
Si elle avait pu voir ce qui se passait dans le salon, oh! si elle avait pu voir, puisqu’ils ne parlaient plus!... Ce qu’elle aurait vu,--c’était la jeune femme à genoux, devant Paul assis immobile... Elle était venue en silence, bien doucement, s’agenouiller devant lui, pour une suprême tentative de séduction... et, les mains jointes, assise sur ses talons, dans les flots tournoyants de sa robe souple, belle comme une sainte,--elle parlait bas...
Prête pour la soirée, la jeune comtesse était admirable dans sa robe unie, qui flottait taillée tout d’une pièce comme une tunique, à peine resserrée sur les hanches par la pression d’une large et lourde ceinture d’argent. La souple soie de cette robe et les bouquets de chrysanthèmes dont elle était brodée, étaient couleur améthyste. Les bras étaient perdus dans le flot des manches bouffantes, en velours de même nuance; les hauts poignets de brocart retombaient en pointe jusque sur ses doigts. Au bas de sa jupe courait une mince bande de fourrure sombre, et, en haut, le décolletage carré encadrait sa chair éclatante, d’une bordure d’améthystes pâles, incrustées... Sur ses bandeaux qui voilaient ses joues, une chaînette d’argent formant couronne suspendait, au milieu du front, un large fermoir d’améthystes...
Et lui, pâle dans l’habit noir, en regardant cette femme inutilement jeune et belle, il songeait confusément qu’elle était vêtue comme une reine triste... Et il continuait à la regarder en silence, d’un œil profond où il y avait la mort de tous les bonheurs.
La jeune femme parla longtemps à voix basse.
Que murmurait-elle ainsi? La comtesse prêta l’oreille... La voix, insensiblement, s’élevait:
--... Il faut me pardonner, Paul. Je ne suis pas encore une femme, malgré mon âge. Je suis encore une enfant. Il faut me prendre par la main, me conseiller, me montrer les beaux et droits chemins, puisque vous croyez que je les ignore; me rendre à la vérité, si vous croyez que je l’ai perdue...
Et lui, en ce moment, pensait: «Elle ne répond pas à mon accusation au sujet d’Albert... Elle ruse,--comme toujours,--mais je la guette, et j’attends...»
Il n’attendit plus longtemps. Serrée contre ses genoux, se relevant vers lui d’un mouvement serpentin, enlaçant, elle lui souriait de tout son visage, de toute sa beauté désirable; et elle trouva, pour le tenter, ces paroles-ci:
--Sois mon confesseur... et sois mon amant!
Il se releva, en la poussant d’un mouvement si brusque qu’elle faillit tomber à la renverse; et tandis qu’elle restait à genoux devant le fauteuil vide que venait de quitter Paul, lui, derrière elle, lui parlait:
--Ah! grondait-il, je savais bien! Il y a toujours en elle, toujours, dans toutes ses paroles comme dans son rire, quelque chose qui sonne faux.--et qui me rappelle à moi-même... Il n’y a jamais qu’à attendre... Mais je suis sur mes gardes et je vous reconnais toujours à temps. Je revois toujours votre vrai visage!
Dans l’ombre où elle souffrait, allongée comme une morte, la pauvre mère revit, grimaçante, entourée d’une lueur pâle, dans la nuit, la tête de Marie, telle qu’elle la voyait si souvent en songe!
--Qu’ai-je dit? répliqua la jeune femme, qu’ai-je fait, qui mérite cela?
--Rien, en vérité! répondit Paul d’une voix ironique. Et voilà le plus terrible! C’est que vous ne démêlez pas ce qui est pervers en vous. Pourtant vos réelles émotions vous servent elles-mêmes dans votre œuvre de perfidie... Ne cherchez pas davantage à éviter ma question. C’est inutile avec moi, ces fuites-là, vous le savez... Revenons à notre sujet. Pourquoi avez-vous dit à Albert le secret de notre mariage?
Marie Déperrier se releva:
--Pour qu’il me pardonne, et, m’ayant pardonnée, pour qu’il vous éclaire et qu’il me rende votre cœur. Et il s’y est employé en broyant le sien!... O Paul, Paul, faites comme lui! et surtout ne m’accusez pas de l’avoir encouragé! Il m’a aimée avant vous, je le sais, je l’ai deviné; il ne me l’aurait jamais dit; mais vous savez, vous, qu’il est incapable de vous trahir... et moi, moi, je ne l’ai jamais encouragé.
--C’est l’encourager, dit Paul sèchement, que de vous montrer à lui tout autre que vous n’êtes. C’est l’encourager que d’imiter devant lui la résignation des victimes innocentes et même sublimes!
Elle fit dévier le coup:
--N’ai-je pas le droit d’avoir un ami?
--Non,--si cet ami est le mien!
Elle affirma énergiquement:
--Paul! vous me demandez l’impossible! l’impossible, entendez-vous! Vous me voulez honnête, droite et pure! et sans secours, sans appui! C’est impossible!
Alors, il s’oublia:
--L’homme qui vous appelle Rita, dans ses lettres, où est-il? Ne vous écrit-il plus?... Pourquoi pas celui-là? Ah! c’est juste, je me souviens, il se plaignait de sa pauvreté. Mais un amant, ça n’a pas besoin d’être riche! Le mari est là!
Dans sa chaise longue, la comtesse d’Aiguebelle, immobile, glacée,--cessa d’entendre parce qu’elle s’évanouit.
--Non, je n’ai pas d’amant! répliquait Marie,--et c’est ce qui rend criminelle votre conduite envers moi. Car, enfin, peut-on me dire où est ma faute?
Sans répondre, à cette question, il scanda:
--Vous n’avez pas d’amant, soit, mais il vous en faut un! Votre choix s’est fixé, et vous avez choisi justement celui que je ne veux pas vous laisser prendre!... Que les autres se défendent!
Marie eut une finale révolte de tout son orgueil. Ses efforts de soumission inutile l’avaient courbée jusqu’à terre. Comme une flexible tige un instant ramenée au sol, elle se redressa moralement, toute droite, à peine lâchée, dans la vérité de sa nature:
--Ah! non, vous savez! J’en ai assez, à la fin! Votre pardon viendrait, maintenant, que je n’en voudrais plus... Mais si je n’ai pas de mari, alors, qui êtes-vous,--vous? De quel droit me parlez-vous de ce ton?... Je ne vous connais pas...
Elle faillit dire: «mon bonhomme!» mais ravala le mot.
--Ah! j’ai un amant, dites-vous, ou je vais en avoir un? Ce n’est pas vrai, là! Mais, comme je suis fille et libre, il serait, ma foi, temps d’y penser... Ce qu’on s’embête dans cette maison, non, c’est à mourir!... Ah! j’ai un amant?... Ne serait-ce pas vous plutôt qui avez ou qui allez avoir une maîtresse...
Elle accentua d’un ton veule:
--La sœur de l’ami... votre Pauline!
D’une voix sourde, Paul, indigné, comme au soir de son mariage, et tout pâle, gronda:
--Enfin! elle se montre! La voilà, la vraie!... Fille! Ah! oui, fille! Tu t’es nommée toi-même! Tu te crois peut-être sincère. Mais qu’en sais-je? Et que sais-tu de toi-même? Sais-tu où prendre ton vrai désir dans le chaos de tes visions désordonnées? Ce que tu veux certainement, c’est la fortune, le moyen de tous les plaisirs... Quant aux amants,--si tu n’avances pas, c’est que je te tiens enfermée dans ma volonté. J’ai cloué toutes les portes. Tu ne m’échapperas pas!
Il se rapprocha d’elle, les yeux ardents. Elle eut un peu peur. Un délicieux frisson la secoua. Elle songeait machinalement: «Va donc!»
Et il allait:
--... Mais tu n’es pas coupable! Tu m’as trompé sur ta personne morale, sur la qualité de ton cœur... une marchandise! Mais les faits seuls, les preuves seules, rendent coupable. Et il n’y en a pas! Aux yeux des hommes, je serais désarmé. Mais le fond de toi-même, tu sais si je le connais bien! Tous les mauvais désirs s’y livrent bataille, et c’est à qui sortira le premier.--Mais je suis là, je te dis! On ne passe pas!... Va, je te connais mieux que tu ne te connaîtras jamais toi-même!
Froide, hautaine, elle répliqua:
--Avez-vous tout dit, à la fin?
Mais il ne la lâchait que pour la reprendre avec une joie de fauve qui a goûté le sang et qui s’en veut gorger... Hélas! n’était-ce pas encore, à son insu, une façon de la posséder, que de la tenir ainsi, frémissante, dévoilée, et toute enveloppée de sa colère? Il y éprouvait une affreuse volupté. Il s’arrêta devant elle:
--Si j’avais pardonné, dans cette horrible nuit où ton mauvais rire m’a révélé ta perversité, ah! parlons-en! je n’aurais été bientôt qu’un mari comme tant d’autres, et plus tard... oh! oh! plus tard, j’aurais cherché tous les matins, avec épouvante, si ma ressemblance ne s’effaçait pas sur le visage de mes enfants!
Elle grinça:
--Je vous dis que j’en ai assez... Pardonnez-moi... ou chassez-moi!
Alors, il se mit à rire d’un rire effrayant, d’ironie implacable,--et, dans la chambre voisine, la vieille mère qu’ils frappaient, sans le savoir, de coups multipliés, s’éveilla, couverte d’une sueur froide...
Elle entendait ce rire, et suait une agonie.
Son fils criait:
--Te chasser! C’est là ton triomphe! Tu le sais bien, que je ne peux pas te chasser, parce que ma mère--une sainte--doit ignorer à jamais quel monstre est dans ma vie et la ronge!