Fleur d'Abîme

Part 20

Chapter 203,858 wordsPublic domain

La comtesse, dans l’ombre, s’était levée. Appuyée d’une main au dossier de sa chaise, cherchant de l’autre un appui qu’elle ne trouvait pas, elle voulait marcher, aller vers eux, se jeter entre eux, faire cesser cette horrible lutte d’infâmes paroles sacrilèges. Ses jambes défaillaient. Elle s’arrêta, frissonnante, avec des battements terribles dans son cœur malade; et, agonisante debout, elle fut forcée d’écouter, et, malgré elle attentive, elle buvait sa mort.

--Sans elle, sans ma mère, entends-tu bien, disait Paul, sans ma terreur de lui tout apprendre et d’ébranler sa vie, ah! depuis longtemps, de ces mains que voilà, je t’aurais étranglée, tuée! Car je te connais trop! Tu es le serpent, la séduction perfide et sûre d’elle-même... et désirée malgré tout!... Du sexe? A peine! ce qui te rend facile tous les calculs avec ceux que tu troubles, dans l’instant même où ils sont troublés. De cœur? point. Douleur ou plaisir des autres, c’est tout un pour toi! Tu es de celles qui se complaisent au désespoir et à la mort aussi bien qu’à la joie ou à la vie! Que leur importe ce qu’elles sentent? Elles ne cherchent qu’à sentir... Tu es la femme horrible, celle qui poursuit les triomphes de sa beauté et de son orgueil, au mépris de l’honneur, de la famille et de l’amour, et dont l’homme fort se détourne,--ou qu’il écrase!

Alors, elle se mit à sourire, du sourire qu’on voit sur les lèvres des sphinx de pierre; elle eut un imperceptible haussement d’épaules, et à ce flot de paroles emportées,--où elle sentait bien la rage amoureuse, l’éternel hommage,--elle opposa ces paroles, dites d’un ton tranquille et narquois de coquetterie mondaine:

--Mais pardonnez-moi donc,--puisque vous m’aimez encore!

--Oh! c’est vrai! gronda-t-il sourdement, et comme désolé de lui-même, comme découragé: C’est vrai, je l’aime encore... si cela s’appelle aimer!

Il s’assit, la tête dans ses mains, comme vaincu par l’abondance et la contradiction de ses émotions et de ses idées.

Toujours debout dans l’ombre, la comtesse d’Aiguebelle fit encore un pas,--et, immobile, accrocha sa main à la tenture de la porte. Si les yeux de Paul ou de Marie s’étaient tournés de ce côté, ils auraient pu voir cette main pâle et crispée, au bord de cette draperie de velours sombre.

Paul répéta sa phrase:

--Si cela s’appelle aimer!

--Pardi! fit la jeune femme insolente et triomphante dans la malice éternelle du Sexe. Pardi! vous suez l’amour, mon cher! Votre amour pour moi? mais il est en vous, hors de vous! partout autour de vous... Et c’est tant pis pour vous, croyez-moi, car après cette petite conversation, vous pensez bien que c’est fini de ma part, les soumissions et les bêtises... Sachez donc, Monsieur, toute la vérité une fois pour toutes. Je n’ai plus aucune raison pour vous la cacher. Voici ce que vous désirez tant savoir: Un autre que vous, oui, m’aime vraiment. Il y a même trois ans de cela. Et je l’aime aussi. Et c’est de votre ami que je parle... Je me suis trompée en vous épousant.

Elle se mit à rire, de son rire à elle.

--Il m’aime, celui-là, poursuivit-elle, et elle insista avec une insolence sans nom:

--Il m’aime, celui-là, puisqu’on peut le tromper!

Le comte Paul se demandait maintenant comment il la tuerait...

--Il sait aimer, celui-là, poursuivait-elle sur le même ton de persiflage à le rendre fou... il sait aimer, puisqu’il sait pardonner aveuglément. Celui-là me juge, et il me veut. Eh bien! je l’aurai.

Sa voix redevint ferme, rapide, saccadée.

--Il sait tout, et il soutient mon courage. Il sait tout, et il vous condamne. Il sait tout et,--je le sens, j’en suis sûre...

Elle haussa la voix avec autorité:

--... Si je fais un signe, il y aura un éclat... Le divorce est là pour me sauver de vous, et cet homme qui m’aime,--oui, votre ami,--ne sera pas mon amant, entendez-vous: il sera mon mari!

Le comte bondit sur elle avec un cri:

--Malheureuse!

Mais à ce moment, il vit et reconnut, au bord de la draperie sombre, une main pâle, une petite main crispée...

Il s’arrêta, fou.

Un bruit sourd fit retourner Marie.

--Maman! criait Paul.

Elle gisait, la mère, abattue, devant la draperie encore frissonnante, à laquelle elle s’était retenue durant quelques minutes.

D’un mouvement machinal, pendant que le comte Paul relevait doucement la pauvre chère tête qui avait sonné contre le parquet,--elle, Rita, avait couru dans sa chambre pour y chercher un verre d’eau; mais au moment où elle s’approchait de la mourante, la comtesse d’Aiguebelle ouvrit les yeux, l’aperçut, et, le regard fixé sur elle, ne remuant que ses lèvres, elle prononça distinctement:

--Vous,--sortez!... Sortez..., parce que je vais mourir!

Et elle referma ses grands yeux cernés.

La jeune femme sentit une douleur confuse l’envahir. Une sorte de nuit tomba sur son esprit. Elle comprenait que la destinée fermait derrière elle encore un des chemins par où elle aurait pu aller au bonheur.

«Ah! oui, songeait-elle en se retirant dans sa chambre,--sa mère morte, tout est bien fini: je serai chassée.»

Paul épiait un regard de sa mère, un signe de vie...

On était allé chercher le médecin, et l’abbé,--et, chez Pauline, la petite Annette.

--Maman! maman! répétait le malheureux jeune homme, n’osant la soulever, de peur de lui faire mal, de briser encore quelque chose en elle; et il restait là, à genoux tout contre elle, sur le tapis.

Elle rouvrit lentement les yeux. Elle voulut parler. Sa langue était embarrassée. Alors, elle se mit, visiblement, à s’appliquer, pour être entendue, bien comprise, et elle articula:

--Contre ça, tout est bon... Divorce... Pauline...

Et, un peu après:

--Annette... Albert.

Et, quand tout le monde fut là, excepté l’étrangère, la maudite,--tous, excepté Albert qui avait envoyé Pauline,--quand on l’eut transportée sur le lit le plus proche, quand elle eut été embrassée par les deux jeunes filles, elle regarda tout le monde d’un regard long et voilé, sourit à chacun, à tous, fit un signe d’intelligence à l’abbé, puis souleva et étendit un peu, au-dessus d’elle, ses deux mains fines, si fines, si petites, si transparentes, et dit:

--Mes enfants... bénis!

Et cette nuit-là, l’abbé disait à Marie:

--Allez prier devant la morte, ma pauvre enfant... Je connaissais son âme, moi. Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de Dieu!

CINQUIÈME PARTIE

I

Ce qui se passa, durant cette nuit de veillée funèbre, dans l’esprit de Rita, elle seule en connut l’horreur.

Ce fut après qu’on eut arrangé la morte, bien soigneusement, sur son lit blanc, couvert de fleurs, après que ses enfants, Paul et Annette, assistés de Pauline, l’eurent embrassée encore,--que l’abbé, sur la prière de Paul, alla chercher la jeune femme. Paul avait pris à part son vieux maître, une minute, dans l’embrasure d’une croisée, et l’avait, d’un mot, mis au courant, achevant ainsi son explication:

--Il faut à présent qu’elle paraisse, qu’elle s’agenouille devant ce lit, que les serviteurs la voient parmi nous... Il faut aussi,--n’est-ce pas, l’abbé?--qu’elle se débatte avec sa conscience, devant cette morte... Qui sait?... La mort mystérieuse sera peut-être sur elle plus puissante que la vie.

Alors, le prêtre était allé appeler cette femme qui marchait,--il le croyait maintenant,--précédée et suivie d’une force étrange de destruction.

Déjà, dans la solitude de sa chambre, la malheureuse souffrait. Elle sentait, dans le secret de son cœur endurci, comme un effort singulier pour s’attendrir, qui lui était affreusement douloureux, car la transformation ne s’opérait pas. Elle ne pouvait pas aimer. Elle ne pouvait pas avoir pitié de ces enfants dont elle entendait parfois, à quelques pas d’elle, la plainte étouffée. Elle ne savait pas comment on est bon. Mais elle revoyait la face de la mourante, ses yeux tout grands ouverts; elle entendait encore ce mot méprisant venir à elle du fond de l’agonie: «Sortez, vous,--parce que je vais mourir...» Ce mot voulait-il dire qu’elle était indigne d’assister à cette chose de mystère, plus sacrée que la vie: la mort? Assurément. Et elle frémissait, dans une épouvante, se sentait maudite, retrouvait des terreurs d’enfance au souvenir des peines éternelles...

Aussi, lorsque apparut l’abbé dans sa chambre, avec son visage de bonté, elle tendit en silence les bras vers lui, comme s’il lui apportait une espérance. Elle tendit les bras, muette, le visage contracté, comme s’il allait pouvoir jeter dans ses bras ouverts l’invisible chose attendue, désirable, devenue matérielle... C’était un geste d’appel vers le secours d’en-haut, un geste d’enfant tombée qui dit: «Relève-moi. Seule, je ne peux pas. Je suis trop faible... Il faut m’aider!»

Il comprit et ne répondit qu’en élevant un doigt vers le haut, et cela voulait dire: «Moi, je ne peux rien. Adressez-vous à un plus puissant, à Celui qui est le seul maître des consciences, le seul juge des intentions, et qui a dans sa main le trouble et la paix de toutes les âmes.»

C’est alors qu’il l’avait entraînée vers la chambre mortuaire, avec ces paroles:--«Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de Dieu.»

Paul avait ordonné aux jeunes filles de se retirer pour quelques heures. Et quand sa femme entra dans la chambre de sa mère, il se leva; et de même que l’abbé avait désigné le ciel, de même il désigna du doigt, à celle qui venait,--la place au pied du lit, où elle devait s’agenouiller, s’écraser contre terre dans le repentir. Elle y tomba, appuya son front sur le bord du lit, et, sans savoir à ce moment ce qu’elle pensait, se perdit dans la nuit d’elle-même. Elle resta ainsi longtemps. Et, tout au fond de son obscurité intérieure, lentement se leva une forme pâle qui peu à peu prit la figure de la vieille mère... Elle avait l’air triste, cette figure, l’air sévère, mais non pas irrité. Alors, Marie se mit à murmurer dans son cœur, malgré elle: «Oh! pardon! pardon!»--Et ce mot, elle se mit à le dire aussi avec les lèvres, et, à mesure qu’elle le répétait, le visage de l’apparition se faisait toujours moins triste, moins sévère; puis, peu à peu, il se mit à sourire, d’un sourire ineffable.

Alors, Rita se tourna involontairement, péniblement,--comme si elle eût obéi à une force inexorable,--vers le fils de la morte qu’elle sentait toujours debout derrière elle, comme un témoin et comme un juge. Le prêtre était toujours à côté de Paul. Elle, toujours agenouillée, les regarda, sans que ses mains jointes quittassent le bord du lit funèbre... Leurs visages, à eux aussi, étaient sévères, tristes, mais elle ne vit dans leurs yeux qu’une bonté infinie,--une infinie pitié... De nouveau, ses lèvres s’ouvrirent, et elle dit, ainsi tournée à demi vers eux: «Pardon!»--Alors les visages des deux hommes devinrent moins graves, moins tristes; et elle regarda la morte, et, très distinctement, elle la vit sourire. Et le prêtre s’approcha: il lui toucha légèrement le bras: «--Venez. C’est assez.»

Elle eut une envie obscure de résister, de crier: «Non! non! Laissez-moi là! Je veux être là; il me faut le pardon de cette morte!... Paul, pardonnez-moi!» Mais elle sentit très bien que c’était son démon familier qui lui soufflait ce désir de faire tourner en comédie profitable, en scène théâtrale, son secret mouvement de repentir, le premier qui fût profond, qui lui parût supérieur à son intelligence.

Elle se leva, docile, les yeux baissés, passa devant son maître sans rien dire, sans l’implorer du regard, et rentra dans sa chambre, où l’accompagna l’abbé.

L’abbé la quitta, puis revint au bout d’un moment.

--Votre mari, lui dit-il, désire maintenant que vous preniez quelque repos.

Il ajouta:

--Obéissez-lui en toute chose. C’est lui qui sait ce qu’il faut.

Et enfin, comme pour répondre à cette question qu’il devinait: «Croyez-vous qu’on puisse être pardonné, après tant de choses terribles?»--il dit:

--Tout passe; Dieu seul demeure.

II

Huit jours plus tard, de toutes ces visions, rien n’était resté dans la tête de la jeune femme.

Le lendemain matin même, la clarté du jour avait dissipé comme un rêve le souvenir de ces réalités.

Elle disait à l’abbé:

--Est-ce moi, Monsieur l’abbé, qui suis cause de ce grand malheur? Voyons, la comtesse écoutait. Comment prévoir cela? Que dirait-on si l’on me surprenait faisant une chose pareille? Et puis, suis-je allée chercher Paul pour cette discussion? C’est lui qui a commencé... Si vous aviez vu et entendu! Il m’a exaspérée: j’ai répliqué. Et si ce n’est pas lui qui a frappé au cœur sa malheureuse mère, mettons-nous que ce soit nous; mais ce n’est pas moi seule. Voilà, Monsieur l’abbé, ce qu’il faut bien lui dire.

Ces beaux raisonnements positifs, elle les fit accepter sans peine à Albert, qu’elle put voir, chez lui, à qui elle put parler un instant en particulier, dans un coin du salon, tandis que Paul, causant avec Madame de Barjols, n’osait pas les interrompre,--pour ne pas inquiéter la vieille dame.

L’abbé, lui, répondait à cette dialectique:

--C’est fort bien raisonné, cela, ma pauvre enfant, mais beaucoup trop bien! Ne comprenez-vous pas que Paul s’est fait tous ces reproches? Toutes ces choses, il se les est dites à lui-même. Ce n’est pas à vous de les dire, ni de les penser. La générosité, la tendresse, le pardon, l’amour, sont plus grands que la justice, ma pauvre enfant, plus grands par conséquent que la justesse des meilleurs raisonnements les mieux arrangés par la parole. Il faut aimer. L’amour éclaire tout d’une autre lumière... Mais il faut découvrir l’amour soi-même. Cherchez en vous. Résistez au passé. Cherchez l’éternel.

Alors, l’ancienne Rita renaissait. Elle commençait à le trouver ennuyeux, l’abbé... «Il me manquait celui-là. Ça n’était déjà pas si drôle... Et, à présent, me revoilà en deuil... Ah! non! ça n’est pas gai, l’existence... Pas même moyen d’aller au spectacle!»

Berthe était revenue la voir. C’est à elle qu’elle parlait ainsi.

Elle sentait bien que même son repentir ne lui rendrait pas son mari. Il y avait entre eux maintenant la mort de la comtesse. Cet obstacle-là était certainement infranchissable. Alors?--Alors, n’est-ce pas, elle ne pouvait pourtant pas renoncer à la vie?... Elle avait eu joliment raison de se ménager une issue pour sortir de cet abîme: Albert, lui seul, devait l’en tirer... Ah! si Léon donnait de ses nouvelles!...

--Reviens me voir, ma chère, tu es de si bon conseil!

Elle avait fini par conter à Berthe tout, y compris sa nuit de noces.

--Non, pas possible!... Quel drôle d’homme!

Et c’était des papotages à perte vue, sur l’un, sur l’autre.

--Et Lérin de La Berne?

--L’Ecrin de La Perle?--Flambé, ma chère!... La moelle épinière.

--Pauvre mignon!

--En voilà un qu’il faudra rayer de ta liste... Mais non, quand j’y songe! C’est à pouffer, ta liste!

--Eh bien! quoi?

--Eh bien! ça faisait prévoir un album très gribouillé--et--pas du tout... la première page est encore blanche!

Elles riaient comme des folles.

--Et ton mari à toi, ma petite Berthe?

--Je ne le vois plus. Mais il devient urgent que je le revoie.

--Pourquoi ça?

--Dame, tu ne comprends pas?

--Non, ma foi.

--Petite sotte!

--Explique-toi.

--Relis _Quitte pour la peur_, après avoir relu _La Chute d’un ange_.

--Ah! bah?

--Que veux-tu! On n’est pas parfaite.

Pendant ce temps, Paul disait à l’abbé:

--Croyez-vous qu’elle s’amende, l’abbé? Je la plains si profondément.

L’abbé secouait la tête.

--Je crois que tu avais raison. C’est irrémédiable. Ça me coûte à dire... Il faudra t’en séparer.

--Eh! l’abbé, ce serait fait si je ne la redoutais pas pour Albert. Il l’aime toujours, l’abbé, c’est certain. Je l’ai bien vu à la manière silencieuse dont il a accueilli l’affreux récit que je lui ai fait de la mort de ma mère!... Il n’a pas osé me contredire, à cause de la gravité des circonstances, mais je le connais: il est buté. Et puis, elle le tient. Je sais ce que c’est. Il est ce que j’ai été pendant deux ans pour elle,--jusqu’à l’épouser... On est aveugle et sourd.

--Alors?

--Alors, je la garde, et je la garderai jusqu’à ce que j’aie contre elle une de ces preuves palpables, matérielles, auxquelles doit se rendre le jury le plus récalcitrant,--l’esprit le plus positif et l’amoureux le plus ensorcelé... Cette femme, l’abbé, c’est un malheur. Un malheur, ça se garde pour soi. Ça n’est vraiment pas un cadeau à faire à un ami! J’aime bien trop Albert pour ne pas essayer jusqu’au bout de le sauver malgré lui.

III

Le comte Paul se demanda s’il ne retournerait pas en Provence, maintenant qu’il n’avait plus à éviter la présence de sa pauvre mère. Cette décision lui parut devoir être ajournée.

Avant tout, il fallait songer à se séparer d’Annette, à éloigner cette enfant sans mère du voisinage de sa femme. La vie à deux, là-bas, lui serait un peu dure, en tête à tête avec cette femme abhorrée aujourd’hui, en deuil de la mère qu’elle avait tuée! Mais surtout il ne croyait pas possible--et pour cause,--la guérison d’Albert par l’absence. Il fallait rester à Paris, c’est-à-dire sur le terrain de Rita, sur le lieu de ses anciennes relations. Là seulement un incident pouvait, d’un moment à l’autre, fournir il ne savait quelles preuves décisives qui la rendraient méprisable à son pauvre ami, à celui qui, depuis la recommandation suprême de sa mère, lui semblait être le fiancé d’Annette.

Il attendait, il épiait;--il surveillait étroitement sa femme, sans trop en avoir l’air, et, tout en courant à ses occupations, il ne la perdait pas de vue.

«Contre ça, tout est bon!» avait dit sa mère mourante.

Ce mot l’encourageait à avoir des surveillances qui lui eussent répugné jadis. S’il rencontrait, par exemple, Baptiste ou Catherine, ses vieux domestiques, ou son valet de chambre portant des lettres,--il regardait les noms des destinataires, ou les écritures de ceux qui écrivaient à Marie. Il réprimait à grand’peine une envie violente de décacheter une ou deux de ces lettres, qu’on eût dit ensuite avoir égarées. Il put ainsi apprendre qu’elle avait écrit plusieurs fois à Albert et que celui-ci répondait.

Albert ne venait plus. On allait chez lui, car les deux jeunes filles et Madame de Barjols ne devaient pas croire à un refroidissement d’amitié dont elles auraient cherché les motifs. Persuadé d’ailleurs qu’Albert était en proie à une de ces passions qui ne pardonnent pas, qui ne cèdent qu’à l’éclat d’une trahison dûment constatée,--Paul préférait ne plus rien tenter, ne rien contrarier avant l’heure où «il y aurait du nouveau». Il était bien sûr d’une chose: Albert ne faillirait pas tant qu’elle habiterait avec son mari. «Et, songeait-il, par respect pour sa mère et pour sa sœur, Albert hésitera quelque temps avant de l’enlever dans l’intention de me forcer au divorce et de l’épouser!»

Il était sûr en revanche qu’après un an, après deux ans, il retrouverait le même amour au cœur d’Albert. Le jour où Marie serait libre, Albert oublierait tout et l’épouserait.

C’était bien cela, en effet. Albert se nourrissait en silence de rêves passionnés. Il vivait du souvenir des longues journées passées avec Marie. Le pauvre théoricien ne raisonnait plus! Le positiviste était dompté par la force impondérable. L’objectif et le subjectif s’embrouillaient pour lui. Il attendait, fiévreux, les soirs, devenus rares, où enfin, par politique vis-à-vis des sœurs et de la mère, Paul arrivait, amenant Marie et Annette.

Annette, presque tous les jours, se faisait accompagner chez Pauline. Pauline venait souvent chez Annette. Paul maintenant n’admettait guère que sa femme vît sa petite sœur ailleurs qu’à table. Il le lui avait dit. Injure nouvelle, sanglante, qui ajouta à tous les ressentiments de Rita.

La petite avait ses leçons. Les professeurs lui prenaient une partie de ses journées. Paul l’emmenait de temps à autre dans les musées--et ce fut, une fois ou deux, avec Pauline, dont la vue lui inspirait maintenant de profonds regrets, de tendres vénérations. Ah! le brave cœur, pensait-il. Et sa pensée évoquait malgré lui les dernières recommandations de sa mère.

Il s’entretenait souvent avec l’abbé, lui demandait des conseils.--«Je suis heureux d’être encore bon à quelque chose... quoique prêtre», lui disait l’abbé avec un sourire de malice.

Il n’y avait pas deux mois d’écoulés depuis la mort de la comtesse, lorsque, après une de ses conversations avec l’abbé, Paul alla voir dans sa chambre sa chère Annette.

--Je viens te parler sérieusement, ma mignonne. C’est très grave.

Depuis la mort de sa mère, Annette, si finement espiègle autrefois, avait toujours comme un voile de tristesse qui l’embellissait en lui donnant un air de petite femme, mais qui effrayait Paul.

--Elles se mettent à se ressembler, ces deux petites, disait Madame de Barjols.

Eh bien! il ne voulait pas cela. Il ne voulait pas surtout que leurs destinées à toutes deux devinssent pareilles.

Annette écoutait.

--Il faut avant tout, chère mignonne, que tu saches une chose. C’est que, depuis que notre mère n’est plus là, ma chère sœur Annette est devenue ce que j’aime le plus en ce monde.

Vite, elle dit:

--Même plus que tu n’aimes Albert?

Il sourit.

--Même plus que je n’aime Albert.

--Ah!

Et elle devint pensive.

C’est bien à cause de ces airs pensifs, sur des mots semblables, qu’il songeait à l’éloigner de sa maison. Il y avait, dans cette maison, une atmosphère d’inconnu, d’attente, d’orage, de soupçons flottants. Il y avait trop de prétextes à questions embarrassantes, de motifs à songeries d’enfant.

--Quoi que je te demande, poursuivit-il, tu es donc bien sûre, n’est-ce pas, que ce sera pour ton bonheur?

--J’en suis sûre, Paul.

Elle mit dans les mains de son frère sa douce main confiante. Il prit cette main, il prit aussi l’autre. Il les regarda toutes les deux, et songea aux mains de sa mère, pareilles, petites, nerveuses, mais déjà flétries, et toutes tremblantes au moment de sa mort. Dans une indicible émotion, il couvrit de baisers les deux mains de la jeune fille.

Elle le regardait, un peu étonnée, les lui abandonnant dans une pose de divine enfance.

--Je viens de penser, dit-il, que tes deux petites mains ressemblent à celles de maman. Je les reconnaîtrais, tes mains, sans te voir... Oui, ce sont les siennes.

--Ah! dit-elle, avec deux brillants de larmes au coin des yeux.

--Et, à présent que tu sais combien je t’aime, Nanette,--voici. Il faut me quitter... Oh! ne t’effraie pas... il faut aller au couvent.

--Si tu le veux, dit-elle, mais j’ai tant besoin de toi... et...

--Et?

--Et de Pauline!

Il sourit encore.

--C’est pour mieux te la rendre, dit-il. Je ne peux pas t’expliquer... ou plutôt... pourquoi pas? Vois-tu, je ne sais pas si je réussirai, mais je veux qu’un jour mon cher Albert--puisque tu l’aimes--soit ton mari... Et pour cela, tu dois me quitter quelque temps. Tu n’as plus la protection de ta mère, et tant qu’il n’est pas ton fiancé, il ne doit pas te revoir, précisément parce que tu l’aimes.

--Cependant... Paul...

--Enfin, c’est comme ça... Crois-tu en moi?

--De tout mon cœur. Comme je croyais à maman.

--Bien. C’est elle, vois-tu, qui te parle en moi. Alors?...

--Alors...

Elle n’acheva pas et, se suspendant à son cou et pleurant en silence, elle l’embrassa de toutes ses forces.

Le lendemain, elle était au couvent.

IV

Rita, elle, décidément, avait pris son parti.--Elle se ferait enlever par Albert... C’était une affaire de temps, mais elle voulait tenir sa promesse, exécuter la menace qui avait tué cette mère dont elle portait le deuil...

«Le deuil, c’est fait pour toi», lui disait Berthe, qui n’attachait à ce mot rien de symbolique ni de cruel.

Paul et Albert se voyaient rarement.