Part 18
Ainsi, Paul se croyait gardé d’un côté, par la probité de son ami; d’un autre côté, par l’avertissement qu’il avait donné à Marie. Et cela, pensait-il, lui permettrait d’attendre une occasion, une minute d’entraînement pour tout dire à Albert, l’appeler même au secours, lui demander des consolations.
Grâce à ces dispositions d’esprit, Albert et Marie purent se voir sans contrainte. Elle observait en cet homme les progrès de la passion. Elle le savait à elle. Un jour qu’il ouvrit devant elle son portefeuille, une fleur séchée, une rose, s’en échappa.
--Un souvenir d’amour? interrogea-t-elle...
--Non! dit-il, avec une vivacité extrême.
Elle sourit, joyeuse.
--Un souvenir de votre notaire, alors? fit-elle en riant... Oh! oh! vous êtes discret.
Il cacha vivement la fleur jaunie, dans un repli du portefeuille et ne dit plus rien.
Elle savait plus que jamais à quoi s’en tenir.
Lui, Albert, continuait à ne voir aucun danger possible à ces entrevues fréquentes. Il goûtait la joie mystérieuse d’être près d’elle sans y rien trouver de coupable, puisqu’elle ignorait, croyait-il, ses sentiments. Il faisait œuvre de pitié, en attendant le jour où Paul reviendrait à sa femme. Il l’empêchait d’être trop seule, trop livrée à elle-même, de désespérer. Il la gardait à son mari, pour le jour prochain où Paul reconnaîtrait ses torts, sa folie. C’était la continuation logique d’un vrai dévouement. Après la lui avoir donnée par un sacrifice, il la lui conservait par un autre sacrifice. Oh! très doux, celui-ci.
Et lentement s’insinuait en lui, par l’habitude de la voir tous les jours, le besoin de la voir encore. Maintenant, à son insu, il croyait avoir droit à cette joie quotidienne... Rien ne lui ôterait plus ce triste bonheur accoutumé. Oh! il n’était plus question de départ. Il la voyait, l’écoutait, la frôlait,--et il était heureux comme ça.
La mère de Paul ne cessait de se tourmenter, d’appeler l’abbé au secours, de l’interroger sans obtenir d’autre réponse du digne prêtre que le pieux mensonge auquel Paul l’avait contraint:
--Mais non! mais non! je vous assure. Il n’y a rien d’alarmant.
L’abbé cherchait ce qu’il y avait à faire dans l’intérêt de tous, et ne trouvait pas. Il revoyait la jeune comtesse de temps en temps, l’observait avec attention, ne démêlait pas en elle,--qui était sur ses gardes,--l’esprit de mal dont lui avait parlé Paul avec une exaltation si maladive, et il suppliait son jeune ami de mieux juger, de reviser le procès de la malheureuse femme... «A tout péché miséricorde.»
Tout demeura inutile. Ancré dans son soupçon, surtout dans sa méfiance de lui-même, dans sa terreur d’être la dupe de cette femme, de se laisser entraîner par elle et pour elle à une vie de passion physique où il oublierait toute la gloire de son passé moral, où il perdrait la force de vivre pour autre chose, le comte Paul maintenait fermement l’attitude qu’il avait prise vis-à-vis de Rita. Pourvu que sa mère ne pût connaître le fond des choses, il était encore assez heureux. Il laissa l’abbé mentir pieusement à sa place. Il ne parla pas à sa mère.
Un jour enfin, elle lui dit:
--Vous semblez soucieux, mon fils. Qu’y a-t-il? Rien de grave, j’espère, dans votre vie?
Il voulut couper court à toute inquisition, et baisant la main de sa mère:
--L’abbé m’avait dit vos inquiétudes, ma mère. Je ne vous en parlais pas, moi, espérant, comme il me l’a affirmé ensuite, que vous étiez rassurée, tout à fait rassurée... Non, ma mère, je n’ai rien, que le souci de mes pauvres, de mes malades; mais c’est bien quelque chose. Savoir et voir qu’il y a par le monde tant de malheureux, tant de douloureux qu’on ne peut pas soulager, voilà ma douleur, mon malheur à moi. Ma conscience, trop subtile peut-être, se reproche les bonheurs de ma vie. Voilà ce qui me donne souvent l’air soucieux. Mais si vous ajoutez à mes troubles le tourment de vous savoir inquiète à mon sujet, alors, je serai vraiment un malheureux--car vous êtes la seule chose que j’aime en paix.
En parlant ainsi, il ne disait pas tout, mais il ne mentait pas.
Il avait touché juste. La crainte d’ajouter aux peines de son fils la rendit circonspecte, muette pour toujours,--mais, au-dedans d’elle-même, elle se torturait; elle avait mille visions.
Fidèle à sa promesse, elle se faisait petite, demeurait, avec Annette, dans ses appartements, ou sortait en voiture, et passait la journée chez Madame de Barjols. Les deux dames et les deux jeunes filles vivaient positivement ensemble.
Pauline consolait toujours Annette des froideurs d’Albert. Elle avait fort à faire. Il était toujours pressé. Le matin, il sortait à cheval; l’après-midi, il allait chez Marie, presque tous les jours, causer ou lire avec elle, en réalité goûter le bonheur d’être près d’elle. Il lui lisait des vers, de la prose, et il y avait toujours quelque phrase qui parlait d’amour, de silence éloquent, de trouble muet. Il ne s’avouait pas qu’elle pouvait y voir l’expression de ses sentiments à lui--mais déjà il se plaisait à l’aimer derrière l’obstacle, à avoir conscience du plaisir qu’il prenait à savourer son inutile amour.
Chez lui, où il ne restait plus beaucoup, on le voyait rêver, absent de lui-même. Il était toujours pressé, facilement de mauvaise humeur. Il finissait, insensiblement, par regarder sa propre maison comme le lieu où il devait demeurer le moins, un endroit de passage. Lui qui adorait sa mère, il éprouvait maintenant des impatiences physiques dès qu’il était assis près d’elle, un besoin de marcher, d’être debout. C’est que, debout, il se faisait l’effet d’être plus près du départ, en route pour la rue Saint-Dominique,--qui était, heureusement, toute voisine. Quand il s’agitait ainsi, sa mère disait en souriant: «C’est apparemment l’habitude de faire le tour du monde. Tu trouves la maison étroite: c’est bien naturel. La jeunesse et la santé ont besoin d’espace. Allons, va, mon enfant. Moi, pourvu que je te sente content,--je suis heureuse. Je n’ai pas besoin de te voir avec mes yeux.»
Elle mentait, celle-là aussi. Le voir de ses yeux, c’était le grand bonheur... Elle n’avait plus beaucoup de temps à le voir, songeait-elle. La mer le lui reprendrait bientôt. La retrouverait-il à son retour?
Elle chassait ces idées noires, et tendrement, lui répétait: «Va! va-t’en vite.»
Alors, il sortait; et, si Annette était là, c’est Annette qui paraissait la plus triste. Elle se rapprochait toujours davantage de la paralytique, la petite Annette, lui faisait la lecture, quand Pauline était fatiguée, se faisait aimer de la mère de celui qu’elle aimait... «C’est toujours ça!» pensait-elle.
Ainsi coulèrent plusieurs semaines. Et au bout de deux mois, comme Paul songeait à ouvrir son cœur à Albert, Pauline se décida à parler à Paul pour s’en faire un allié en faveur d’Annette. C’était chez les de Barjols, dans un instant où elle le trouva seul au salon. Elle raconta les sentiments de sa petite amie, supplia Paul de parler à Albert, et termina par ces mots:
--Ne faisons pas encore une malheureuse.
Paul leva les yeux sur elle, et il allait demander: «A quelle autre malheureuse faites-vous allusion?...» quand elle se troubla, rougit, puis, furieuse d’avoir rougi, sentit des larmes lui monter aux yeux, et enfin, effrayée de se trahir ainsi, perdit contenance...
Ce fut assez.--Paul avait compris!
--Ma chère Pauline, dit-il, comptez sur moi pour essayer de faire le bonheur d’Annette et celui d’Albert. Il y a en effet assez de malheureux par le monde.
Ils se serrèrent la main, comme deux hommes.
IV
Paul résolut de parler à Albert dès le lendemain. Il profiterait de l’occasion pour vider son cœur de l’affreuse confidence. Il lui montrerait enfin son propre malheur pour lui faire mieux comprendre le bonheur d’épouser une Annette, une Pauline.
Mais Pauline devança Paul.
Ce qui la décida à parler, c’est qu’elle avait réfléchi aux perpétuelles absences de son frère, aux distractions, aux impatiences, parfois brutales, qu’il avait depuis quelque temps avec les domestiques... Elle le sentait en péril.
--Albert, lui dit-elle, dans l’après-midi de ce jour, et juste au moment où il allait sortir,--Albert, j’ai à te parler.
--Tout le monde a donc à me parler aujourd’hui! C’est une conspiration!... Que veux-tu, ma bonne Pauline?
Comme elle le regardait tristement, la triste jeune fille!
Tout en prononçant «ma bonne Pauline», il avait eu, lui, autrefois si doux, si affectueux avec sa sœur,--un ton d’impatience comme s’il eût avoué: «Tu m’ennuies! Dépêche-toi!»
Il regarda sa montre. Il était l’heure de se rendre chez Paul,--s’il voulait en avoir fini avec lui assez tôt pour trouver Marie à l’heure fixée... Oui, on l’eût étonné si on lui eût dit qu’il ne pourrait plus sans désespoir se passer de l’entrevue quotidienne. Mais c’était ainsi. Il était attiré inéluctablement, et, forcé d’obéir, il se croyait libre.
--Mon cher Albert, commença Pauline, tu m’as confié le grand chagrin de ta vie, comme je t’ai dit le mien...
De quoi lui parlait-elle? Il l’écoutait avec une demi-attention. «Le grand chagrin de ta vie?» Ces paroles éveillaient en lui à peine l’idée vague d’une confidence qu’il avait faite, il y avait longtemps... Longtemps, c’était quelques mois tout au plus... Mais il ne sentait plus de même. Il ne se trouvait plus, comme alors, séparé d’_elle_, de Marie. Il avait maintenant sa grande part du charme qu’elle répandait autour d’elle; il en jouissait tous les jours. De quel grand chagrin lui parlait-on? La veille encore il lui avait lu à haute voix les vers de Musset:
. . . . . . . . . . Je vis sans espérance, Mais non pas sans bonheur: je vous vois, c’est assez.
Il avait même hésité une seconde, prêt à s’arrêter, comme si le texte imprudemment choisi et parlant pour lui, en disait trop, faisait un aveu coupable.
--Eh bien! fit-il avec impatience. Dis vite, ma chère Pauline. Paul m’attend.
C’est justement parce que Paul l’attendait qu’elle voulait parler à son frère, le préparer...
Elle lui dit, d’un seul coup:
--Je t’apporte le bonheur, Albert, si tu en veux, si tu sais le reconnaître. Écoute. La sœur de Paul, Annette...
Il était si loin de s’attendre à ce qu’elle allait lui dire, qu’il questionna, curieux:
--Eh bien?
--Elle t’aime si bien, si gentiment, si tendrement! C’est une douce, une dévouée. Le bonheur, la tendresse attentive que je n’ai pu donner, moi, à celui que j’aimais,--elle te les donnerait, les mêmes; quelque chose de sûr, d’immuable... Il ne faut pas repousser cette petite main-là, ce petit cœur qui bat si fort pour toi, entends-tu?...
Elle songea à Marie. Elle eut peur, et se hâta d’ajouter:
--Avant de me répondre,--il faut réfléchir avec tout ton grand esprit de justice, d’indulgence, de bonté;--ne te laisser égarer par rien; peser tout; et tu me répondras... plus tard, demain, un jour... Nous attendrons... je serai si heureuse, moi, de voir, autour de moi, ma petite amie et mon frère heureux du même bonheur que je n’ai pas pu faire pour moi!...
Il écoutait, debout, l’œil très ouvert, le doigt immobilisé sur la chaînette de sa montre, étonné de ce qu’il entendait et de l’impossibilité où il se sentait de débrouiller le sens de son étonnement.
Alors, le voyant dérouté, elle crut qu’il songeait à _l’autre_, et elle ajouta, pour l’attendrir:
--Et s’il vient des petits enfants, ils seront bien aimés, ceux-là! Ils auront deux petites mères, jalouses de les servir, car votre bonheur, Albert, je te dis que votre bonheur sera le mien. Je ne peux plus en avoir d’autre.
Cet homme d’esprit, cet honnête homme au cœur bon, prodiguait à sa sœur d’ordinaire les expressions de sa tendresse; il savait surtout, quand elle lui parlait d’un chagrin, la consoler. Celui auquel elle faisait allusion en ce moment,--le dernier,--était le plus grand; c’était le chagrin terrible; elle le lui avait avoué pour le consoler du sien propre, de son désespoir d’amoureux; il l’en avait remerciée... Eh bien, tout cela était oublié! Ou, encore une fois, s’il s’en souvenait, il n’en était plus ému. A peine le souvenir lui en arrivait-il comme d’une chose très lointaine, déjà perdue dans le passé, inutile, morte--et un peu gênante!
L’égoïste passion faisait sourdement son œuvre. A quel point d’esclavage elle l’avait conduit, il ne s’en doutait pas encore lui-même. Ce qu’il goûtait de bonheur auprès de Marie, le charme dont il s’imprégnait autour d’elle, à l’entendre, à la regarder, à serrer sa main en entrant, à s’asseoir près d’elle, à l’effleurer, à sentir son souffle quand, parfois, elle se penchait sur le livre,--tout cela c’était l’attrait physique de l’amour, déjà accepté comme une invisible chaîne, mais solide, aux maillons scellés; tout cela, c’était la force impondérable mais matérielle du désir,--assez pareille à celle de cette montagne d’aimant, des _Mille et une Nuits_, qui attirait les navires de la haute mer, les contraignait de venir à elle. Ils luttaient, mais alors, de loin, l’invisible montagne aimantée leur arrachait leurs clous, par centaines, et, peu à peu, toutes leurs ferrures. Tant que l’influence mystérieuse n’est pas contrariée, tant qu’on lui obéit, on ne se doute pas de sa force, mais essayez de la résistance: vous vous sentirez mutilé.
Albert,--la bonté même,--contrarié dans sa volonté de sortir pour aller où l’appelait la magique attirance, attristé de s’apercevoir qu’il obéissait depuis quelque temps à une influence plus forte que sa volonté, fut irrité, comme par un reproche de sa conscience, de l’intervention de sa sœur. On l’humiliait, en lui montrant les sinuosités de la route qu’il suivait, en lui désignant la ligne inflexible du bonheur,--celle du devoir.
--Depuis quand, dit-il, les petites filles chargent-elles leurs petites amies de pareilles missions? Et depuis quand les jeunes filles raisonnables les acceptent-elles? Aussi bien, ma chère Pauline, je suis pressé. Nous causerons plus tard de tout cela.
--Je ne te reconnais plus, Albert... Comment peux-tu croire?... C’est à moi seule, à moi seule, entends-tu? qu’est venue cette idée, parce que j’ai vu dans le cœur de cette petite. Ce cœur est digne de toi.
Il la regarda, ne sut que répondre.
--Allons, nous reprendrons cette conversation, fit-il. Pour aujourd’hui, en voilà assez. Laisse-moi sortir. Ta petite amie est une colombe, mais c’est un oiseau. Voilà.
--Est-ce ainsi que tu parles de la sœur de ton ami, de notre ami à tous?... Qu’y a-t-il donc de changé en toi? et par quoi? Albert! Albert! je t’en conjure! surveille-toi! prends garde!
Elle se trouvait par hasard près de la porte.
--Allons, dit-il, bonsoir.
Il avait pris son chapeau et voulut passer. Alors elle se plaça devant la porte en disant:
--Non, deux minutes, mon bon frère, deux minutes seulement. Je veux que tu te souviennes de mes paroles,--et je veux que tu ne puisses pas m’accuser un jour de ne pas t’avoir averti... Tu es distrait depuis quelque temps, distrait et toujours pressé. Crois-tu qu’on ne s’en aperçoive pas?... Notre mère ne t’en dira rien, mais elle s’en attriste... Où tu vas, cela ne nous regarde point, Albert, mais veille bien sur ton cœur honnête, et prends garde qu’une illusion mauvaise ne te détourne du bonheur que je te montre...
Mécontent de lui, il se sentit colère lorsqu’elle toucha si juste.--Il ne voulait pas parler de cela, fût-ce avec lui-même. Il fronça le sourcil.
Et comme, vaillante à l’idée de combattre pour sa petite amie, elle ajoutait quelques paroles de sagesse:
--De quoi te mêles-tu!... gronda-t-il brutalement. Laisse-moi tranquille! Tu es folle!
Et, lui meurtrissant le bras d’une étreinte brusque, il la repoussa, en sortant,--d’une façon si inattendue et si mal mesurée, qu’elle glissa et dut étendre les mains pour se retenir au chambranle de la porte.
Elle ne jeta pas un cri; elle ne dit rien, mais il l’entendit qui éclatait en sanglots... et il ne se retourna même pas... La force par laquelle il était attiré rend aveugle et sourd, et ceux qui vont où elle veut, marchent inflexiblement, du pas mystérieux des somnambules visionnaires, dont la volonté est fatale et dont l’âme a été dérobée.
V
Il ne s’était pas retourné, mais le sanglot de sa chère sœur avait retenti dans son cœur. L’écho s’en prolongeait en lui, tandis qu’il courait au plaisir dangereux. Tout à coup, il s’arrêta. Le dernier écho de ce sanglot de douleur venait de lui révéler enfin sa passion telle qu’elle était, le vœu impérieux et secret de son être entier. Son amour pour Marie, dont il était jusque-là inconscient, il venait de le reconnaître tout à coup et de le mesurer, à la brutalité même qu’il avait montrée à sa sœur.
Il se dit: «Oui, j’aime la femme de Paul. J’avais renoncé à sa fiancée. Mais maintenant je lui prends sa femme. Maintenant, elle est à moi! Je la lui prends tous les jours, je m’en empare. Je sais qu’elle n’est pas à lui, et sous prétexte de la consoler, de la lui garder, je la lui vole tous les jours un peu! Ah! malheureux!! malheureux que je suis! Et pour aller à ce larcin d’amour, j’oublie ma mère adorée, ma mère infirme,--et quand ma sœur, la douce victime, veut m’avertir, tendrement, doucement,--je la repousse, avec des paroles rudes, telles qu’elle n’en a jamais entendu! J’ai dit: «Deviens-tu folle!» Je l’ai dit! Et je l’ai vue chanceler, la pauvre chère enfant, sous ma poussée de goujat, et glisser, forcée de se retenir pour ne pas tomber. Peut-être s’est-elle blessée... J’ai entendu son sanglot! Et je n’ai même pas tourné la tête!...»
Il eut envie de rebrousser chemin, de revenir d’un trait sur ses pas, de courir à sa sœur, de lui faire cette joie, de lui montrer son élan de repentir. Et il s’en retournait en effet, mais au bout de trois pas, il reprit sa direction première, celle de la pente irrésistible où roulait sa volonté, devenue inconsistante comme de l’eau! Et, honteux de lui, il songeait: «Comment ai-je changé si vite!... Ah! oui! c’est que je l’aimais ardemment, depuis deux années. Je l’aimais, je l’appelais, là-bas, dans ma solitude, sur le pont de mon bateau! Je la désirais! Je songeais à elle sans cesse... Et alors, il m’a suffi de la revoir, d’apprendre qu’il la repousse... de la savoir malheureuse!...»
Ici, sa pensée se faisait bonne pour l’ami. En somme, il croyait Paul coupable d’exagération, de psychologie outrancière, et il se trouvait indulgent de le traiter, dans sa pensée, sur le ton de la gronderie bourrue, mais affectueuse:
«Ah! le butor, songeait-il, le fou! Avoir ce trésor à lui, et ne pas être heureux! Chicaner sur des fautes d’enfant, sur du passé! Couper des cheveux en quatre, en mille! Se livrer au petit travail de tous ces analystes, de ces destructeurs d’âme qui désagrégeront le monde, à la fin!»
Il marchait d’un pas précipité. «Où vais-je donc si vite?» Il se répondit: «Je vais faire mon devoir. Je vais la sauver! Je vais parler à Paul,--puisque justement il m’appelle,--je vais lui ouvrir les yeux, lui dire qu’il me doit d’être heureux, puisque j’ai perdu mon bonheur pour faire le sien! Je vais lui avouer tout ce que j’éprouve aujourd’hui, ce que je sais d’elle, de sa pureté, de sa noblesse, de ses regrets... Je la sauverai... Ou bien...»
Sa pensée s’arrêta. Il s’arrêta lui-même comme si un trou s’ouvrait devant lui, infranchissable.
Après un temps où il ne vit plus rien en lui, sa pensée se remit en mouvement.
«Et pourquoi pas?... De quel droit exigerait-il que deux êtres,--qui s’aiment parce qu’ils se comprennent,--se sacrifient à lui?»
Et brutalement, il acheva: «S’il n’en veut plus, eh bien! je la lui reprendrai!» Ne la lui avait-il pas donnée en effet? A cette heure, il n’en doutait plus!
Il s’arrêta encore de penser, puis s’avoua: «... car je l’aime! je l’aime! je l’aime!...»
A présent qu’il avait osé se le dire, il se le répétait follement, mille fois. Brusquement il se roulait dans la volupté de sa douleur, de son remords même; il commençait à goûter les âpres joies diaboliques de l’égoïsme d’amour. Son sang criait vers elle. Le désir, ramassé tout au fond de son cœur, dans les ténèbres, tapi, noué, muet longtemps, se redressait, sifflant, la gueule ouverte, appelant la proie, et s’élançait.
VI
Albert arriva chez Paul:
--Tu as à me parler: moi aussi...
--Ah! lui répondit Paul, te voilà bien pâle? Qu’est-il arrivé?
--Rien, tout. Voici, dit Albert très vite. Je ne suis pas, comme toi, un inquiet et un mystique. Nous pensons de même à peu près sur beaucoup de choses, mais nos pensées ont des allures différentes, des tempéraments presque opposés. Ce qui fait que ton jugement, sur tel cas particulier, peut différer absolument du mien... Mais avant tout nous sommes honnêtes, sincères, et nous nous aimons.
--Avant tout, nous nous aimons, souligna Paul, qui lui prit la main et la lui serra... Où diable veux-tu en venir? Voilà un exorde bien solennel!
Paul retint un moment la main d’Albert. Il fut étonné de trouver cette main tremblante, et cependant presque inerte sous la pression de la sienne.
--Parle vite! dit-il alors. Tu me fais peur.
--Paul, dit gravement Albert, tu ignores, et tu aurais dû ne jamais connaître, que mon amitié sûre, ferme, inébranlable, a fait un jour à la tienne le plus grand des sacrifices. Mais comme la pensée de ce sacrifice doit peser dans la balance, pour les décisions que tu as à prendre aujourd’hui, j’ai le devoir de te le dire.
Paul, les yeux fixes, écoutait ardemment.
Albert reprit:
--Quand tu m’as révélé ton amour pour Mademoiselle Déperrier...
Il s’arrêta. Il y eut une demi-seconde de silence pendant laquelle ils entendirent battre leurs cœurs...
Le marin acheva d’un seul coup:
--... je l’aimais!
--Albert! cria Paul.
Et, frappé de douleur et d’effroi, comprenant, avec tout le passé, tout le présent, il chancela, cachant ses yeux avec ses mains, et tomba de tout son long sur un divan. Un sanglot lui gonfla la gorge et ne sortit pas.
Et se relevant aussitôt:
--Albert! Albert! mon ami, mon frère, mon ami d’enfance, Albert! Albert!
Il ne pouvait dire autre chose: il semblait pleurer un mort!
Le marin, rendu pour l’instant presque insensible à l’amitié comme il l’était tout à l’heure à l’affection fraternelle, dit, presque durement:
--Eh bien, quoi?
Le comte Paul fit un effort violent sur lui-même, s’assit, et il répliqua doucement:
--Viens près de moi. J’ai à te parler un peu de temps. Viens là... Écoute.
Albert s’assit, ayant dans toute son attitude virile, on ne sait quoi de la physionomie boudeuse des petits enfants qui ne veulent pas être consolés. Car c’était lui maintenant qui devait être consolé. Il le pensait ainsi. Et peut-être, avait-il raison, puisque son malheur, moins grand que celui de son ami, était plus présent à cette heure, plus nouveau pour lui. Et Paul, tendrement, pensa de même.
--Mon ami, mon frère, dit alors Paul, d’une voix caressante, écoute. Il y a trois ans, j’aimais d’une affection discrète, profonde, et qui s’ignorait elle-même,--ta sœur Pauline. La passion que m’inspira subitement Marie me fit oublier Pauline. Le bonheur était là, pourtant. Je l’ai laissé derrière moi. Voilà mon histoire... Elle va devenir la tienne...
Albert leva sur lui des yeux surpris, pleins de questions... et pleins de douleur.
Paul conclut d’une voix persuasive et nette à la fois:
--Épouse Annette.
Albert se leva,--et se rassit aussitôt d’un mouvement involontaire, car Paul, qui n’avait pas lâché sa main, le ramenait à lui.
--Tu aimes Annette de cette affection douce, calme, profonde, qui suffit... Qu’est-ce que je dis là? C’est la meilleure, c’est la seule, c’est le sentiment sublime. Le reste, toute femme jeune et belle peut l’inspirer, fût-elle mauvaise... Les plus perfides même sont celles qui l’inspirent le mieux, le plus vite, et à un plus grand nombre d’hommes.
Il s’anima:
--Tu aimes Annette, sans y songer, d’un amour fait d’amitié, de respect, de tendresse, de tout ce qui est immortel comme l’âme, ou, si tu veux, plus durable au moins que la jeunesse et la beauté. Épouse Annette. Le bonheur est là.